‹ Guillaume de franc-parleur; ou, Observations sur les moeurs et les usages français au commencement du XIXe siècleChapitre 10 sur 31 · LE RETOUR DE L'EMPEREUR · texte numérisé non relu

LE RETOUR DE L'EMPEREUR

Tanlo major fama silis est quant rirtutis. Jov. , Sat. 10.

Tant il est vrai que riiorntne est plus affame At loire <jue de venu.

Cette capitale a été témoin deux fois , dans la même année , d'un de ces événemens mémorables semés à de grandes distances" dans l'espace des siècles : la chute d'un souverain précipité du premier trône du monde où l'avait élevé la victoire, et la réintégration d'une famille de rois, regrettée depuis vingt-cinq ans. Tout portait à croire que le spectacle d'une pareille catastrophe ne se renouvellerait pas aux yeux des contemporains; Napoléon semblait à jamais perdu pour l'Empire , alors même que le bruit de son nom remplissait encore l'Europe , et que la France était en quelque sorte couverte des débris de son naufrage.

Les Bourbons pouvaient se croire affermis sur ^ le trône de Henri IV , et la nation , péniblement désabusée du rêve de sa grandeur , se résignait au repos violent dont sa situation lui faisait la loi. Je ne reviendrai pas sur les causes politiques qui ont amené si brusquement une révolution nouvelle ; et , sans empiéter une seconde fois sur les droits de l'historien , je me bâte de reprendre mes modestes fonctions d'observateur. L'esquisse même imparfaite du tableau de la capitale , pendant le mois de mars i8i5, sera d'un grand intérêt pour l'avenir , et peut-être de quelque utilité pour le présent.

Ceuxqui jugeaient de la situation de la France par celle de la cour dans les trois premiers jours du mois de mars dernier , pouvaient être dupes du calme apparent dont la capitale offrait l'image. Les Parisiens avaient enfin pris leur parti sur les décisions d'un congrès où la France figurait d'une manière si dérisoire ; à peine quelques vieux politiques du café de Foy se tenaient-ils encore au courant des conférences de Vienne ; l'armée , ensevelie dans ses cantonnemens , oubliait la victoire , et recevait avec indifférence les favoris ministériels que l'on substituait à ses

Î34 I^E RETOUR DE L'EMPEREUR, anciens chefs ; les prêtres ne cachaient pas assez le but et le motif de leurs espérances , et ne voyaient , dans les concessions qui leur étaient faites, que le moyen d'en obtenir de nouvelles ; les courtisans s'occupaient à rétablir les barrières de l'étiquette ; et les ministres, incapables de grandes choses , s'occupaient de petites intrigues. Celui-ci employait toutes les ressources de son imagination pour assurer à une chanteuse étrangère un privilège dont il dépouillait le légitime possesseur ; celui-là ne voyait le salut de la France que dans la réforme, c'est-à-dire dans la destruction de l'Institut national et de l'Université ; un troisième , à qui la justice avait confié sa balance, ni pesait que les intérêts de sa vanité, de ses préjugés et de ses aversions : les journaux , pour amuser la galerie , faisaient une petite guerre quotidienne : les uns poussaient de toute leur force au pouvoir absolu ; les autres défendaient ou feignaient de défendre la charte constitutionnelle. Tel était l'état des esprits et des choses , lorsqu'un bruit sourd et lointain terrifia la cour, étonna Paris, et fit tressaillir l'armée.

Tous les yeux se portent vers le midi de la

LE RETOUR RE l'EMPEREI R. Ii)3

France , d'où le coup était parti. On n'aperçoit d'abord qu'un point à Thorizon ; mais tout-àcoup le météore s'élève , grandit , approche et remplit l'espace : c'était îSapoléon ! Du haut da rocher qu'il s'était choisi pour asile , son regard planait sur la France : il a mesuré l'abîme qui l'en séparait ; il entreprend de le franchir , et de ressaisir le sceptre échappé de ses mains. Ce projet, le plus audacieuï, le plus funeste par ses résultats qu'un homme ait jamais conçu, il l'exécute à la tête de six cents braves qu'il associe à sa fortune.

La nouvelle de son débarquement parvint à Paris dans la journée du dimanche 5 mars ; mais , soit que la ferreur glaçât d'abord tous les esprits, soit qu'on craignit d'interrompre les pieux exercices auxquels ce jour était consacré , on remit au lendemain à s'occuper des mesures à prendre dans un événement où le retard d'une heure pouvait entraîner la perte d'un trône.

Dans la matinée du lundi , cette nouvelle inconcevable franchit l'enceinte des Tuileries et circula dans la ville , où elle produisit une irapression si variée , si mobile , qu'on ne pouvait encore lui assigner de caractère. Le Moniteur ,

IDb LE RETOUR DE L'EMPEREUR.

en la faisant officiellement connaître , la présenta comme un acte de démence dont quelques gardes champêtres suffisaient pour faire justice. Tout ce qui approchait de la cour affectait la même confiance ; les plus zélés allaient jusqu'au mépris : l'alarme était dans une partie de la ville , et l'espérance dans l'autre ; les militaires seuls annoncèrent le succès en apprenant l'entreprise.

Bientôt on vit se renouveler les scènes du mois de mars de l'année précédente. Dans la journée du 7 , les groupes se formaient aux Tuileries et sur les boulevarts ; les cafés se remplissaient de nouvellistes , dont chacun avait en poche sa lettre confidentielle ; et la lecture du Moniteur , qui se faisait à haute voix , était interrompue par des commentaires où l'esprit de parti commençait à se montrer à découvert. Dès ce jour, on put remarquer dans la contenance des militaires un changement dont il était aisé de démêler la cause et de prévoir l'effet.

Ceux à qui les petits détails n'échappent point, et qui en tirent quelquefois de grandes inductions , s'aperçurent qu'à cette même époque les décorations du lis étaient moins communes : on

LE RETOUR Ï)E L'EMPEREUR. i5j sut que , depuis plus de six mois , par une espèce de pressentiment et de convention tacite , les soldats , dans Tintimité de la caserne , donnaient à l'Empereur le surnom mystérieux de La Fiolette , auquel ils attachaient l'idée d'un Retour au printems. Cette pensée secrète prit dès-lors un signe extérieur : un bouquet de violette parmi les bourgeois , et parmi les militaires le ruban de la Légion négligemment noué à la boutonnière , furent adoptés, par les partisans les plus dévoués à Napoléon , comme un moyen de s'entendre et de se reconnaître.

Le gouvernement, après avoir jeté dans les journaux un cri d'alarme , auquel il n'avait point préparé le public , adopta des mesures qui semblaient dictées par la sécurité la plus parfaite. Grenoble avait ouvert ses portes à l'Empereur , et les princes délibéraient encore aux Tuileries sur le plan de défense qu'il fallait adopter, ne s'apercevant pas qu'il y avait beaucoup plus loin, en pareille circonstance, du golfe Juan à Grenoble , que de Grenoble à Paris .

Le départ du comte d'Artois pour Lyon rassura momentanément les esprits. La maison du Roi tout entière fut rappelée dans ses canton-

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