‹ Guillaume de franc-parleur; ou, Observations sur les moeurs et les usages français au commencement du XIXe siècleChapitre 17 sur 31 · LES PROPOS DE TABLE · texte numérisé non relu

LES PROPOS DE TABLE

polëon ; car c'est là , je le vois bien , où vous en voulez venir.

CLÉNORD.

N'achevez pas ma pensée ; je vous la dirai tout entière : la France , désabusée des conquêtes , ne pouvait cependant consentir à descendre au rang subalterne qu'on prétendait lui assigner sous ses rois ; un seul homme pouvait la tirer de cet état d'abaissement ; il ne remonte au trône que pour faire respecter la nation qui le choisit de nouveau pour son chef. Il n'a plus rien à faire pour sa gloire et pour la nôtre ; l'épée de Marengo et d'Austerlitz brille encore entre ses mains , mais seulement pour la défense de la patrie.

FRÉMINVILLE

Une agression injuste peut le forcer à de nouvelles victoires ; arrêtera- t-il l'élan de son armée ? Et vous chargerez-vous alors de mettre un terme à son ambition ?

CLÉNORD.

Oubliez-vous que les assemblées du Champde-Mai vont s'ouvrir , et que nous aurons une constitution qui fixera invariablement les devoirs du prince et les droits de la nation ?

Qu'il nous garantisse la liberté publique, sous quelque forme de gouvernement que ce soit, et je suis des vôtres et des siens,

FRÉMIXVILLE.

Malgré mon vieil attachement à la famille des Bourbons , si j'étais sûr qu'il nous tînt parole.. . Mais je le connais bien , et il n'y faut pas compter.

MOUSSINOT,

Qu'on abolisse les droits-réunis, qu'on n'augmente pas la contribution foncière, et qu'on me paie exactement mes rentes , on verra comme je crierai , i'ue l'empereur !

M*"^ GUILLAUME

Eh bien ! Messieurs , vous m'aviez bien promis de ne point parler de politique; voilà le souper fini : de quoi a-t-il été question ? Je vous ai écoutés fort attentivement , et je ne vois qu'une chose à conclure de tous vos beaux raisonnemens , c'est que les hommes finissent toujours par s'entendre, quand la raison vient au secours de l'intérêt particulier.

N° XL. — II ai>ril i8i5.

Slrenua nos ercrcet inerlia.

HoR. , lib. I , cp. n.

Vne paresse laborieuse s'empare de toules nos facultés.

ff II y a vingt-cinq ans que je n'ai mis le pied au spectacle ( me disait Tautre jour , en dînant chez moi , un vieux procureur qui s'est retiré du Palais avec vingt mille livres de rente , et une réputation d'esprit et de probité qu'un demisiècle passé dans l'antre de la chicane n'a pu lui faire perdre). Comme un autre, et plus qu'un autre, continuait-il , j'ai été possédé de la fureur du théâtre. Je n'avais pas quinze ans , que je m'esquivais à quatre heures , de l'étude oiî j'étais déjà confiné, pouf aller attendre, au café Procope , le neveu d'un acteur nommé Paulin , avec lequel j'avais été en pension , et

LE FOYER DES THEATRES. 1^9 qui me faisait entrer aux Français par la porte des comédiens. Je restais tapi toute la soirée dans un coin du théâtre , d'où je jouissais à-lafois du triple spectacle de la salle , de la scène et des coulisses. A force de me voir, les comédiens en prirent l'habitude ; l'amitié que me témoignait Préville m'attira la bienveillance de Grandval , de Dangeville , d'Armand et même deLeKain. En grandissant, je me fis également bien venir des actrices (car il est bon que vous sachiez, mon cher Guillaume, que j'ai eu mes vingt ans comme un autre, et qu'alors je ne portais pas cette perruque dont vos enfans rient de si bon cœur. )

» En y pensant bien , le plus beau jour de ma vie fut peut-être celui où je reçus (à la suite d'un repas que nous avions fait au Gros-CailIou) mes grandes et petites entrées à la Comédie française. Le soir même , on me fit reconnaître depuis le cintre jusqu'au trou du souffleur, dans lequel je me plaçai dans plus d'une grande circonstance où je ne trouvai point à me loger ailleurs.

» J'ai fait mes premières armes , au théâtre , sous le chevalier de la Morlière , qui jouissait,

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chez Procope , d'une bruyante réputation. Sa bravoure , son ton leste et moqueur , ses manières originales m'avaient inspiré beaucoup de respect , et le dévouement que je montrai pour sa cause , le jour de la seule représentation qu'ait eue son Amant Déguisé , me plaça très -avant dans SCS bonnes grâces ; il me présenta , comme un amateur d'une grande espérance, à tous les habi tués du foyer, et me fit l'honneur de m'admettre dans sa société intime. Les démêlés fréquens qu'il avait avec la police, l'obligation oij j'étais, la moitié de l'année, de lui faire mes visites au Fort-l'Evêque , refroidirent et finirent par rompre notre liaison.

» Les foyers n'étaient pas alors ce qu'ils sont aujourd'hui ; on n'y rencontrait guère que des acteurs émérites , de vieux habitués, des auteurs, et quelques hommes de cour qui confondaient , le plus souvent , l'amour de l'actrice avec l'amour de l'art. On se rassemblait autour de là cheminée, dans les entr'actes et à la fin du spectacle, pour y discuter le mérite des ouvrages que l'on venait d'entendre, et des acteurs qui les avaient représentés. Marmontel , Diderot , Duclos, La Harpe, tenaient habituel

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lement le dé dans ces conférences, où Dubreuil, Deschamp et la Thorillière apportaient leur contingent de vieux souvenirs, tandis que Sainl- Foix égayait l'assemblée en mislifianl Poinsinet. » Yous concevez tout ce qu'une pareille réunion pouvait offrir d'inslruction et d'intérêt, particulièrement les jours de première représentation. Le jugement sur la pièce nouvelle se revisait au foyer ; on y cassait souvent les arrêts du parterre; et, comme les auteurs dominaient dans cet aréopage , on s'y montrait d'une extrême sévérité pour les succès , et d'une grande indulgence pour les chutes. Quelques financiers, qui venaient digérer en dormant au spectacle , entraient au foyer pour s'y faire une opinion sur la pièce qu'ils n'avaient pas entendue ; lesjournalistes y recueillaient des observations et des traits de critique dont ils assaisonnaient leurs articles hebdomadaires; et plus d'un grand seigneur , après avoir lâché quelques bonnes impertinences dont on se moquait avec beaucoup de liberté , sortait du foyer pour se rendre à Versailles , et y débiter contre la pièce nouvelle des bons mots qu'il n'avait eu que la peine de retenir. Les soupers du grand monde , en vogue à celte

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époque , et dont les anecdotes de coulisses et les nouvelles II ttéraires faisaient en grande partie ies frais , n'étaient que réclio des foyers.

» Celui de l'ancienne Comédie française perdit ces avantages lorsque ce théâtre, en 1782, fut transféré au faubourg Saint - Germain , et que de nouvelles dispositions mirent la foule en possession du foyer, jusque-là réservé à un petit nombre d'amateurs. Aujourd'hui , on se promène, on chuchote dans vos foyers, et l'on n'y cause plus; les gens de lettres qui en faisaient le charme ont eu des successeurs au mérite desquels je veux bien croire, pour ne me faire de querelle avec personne ; mais leur caractère a je ne sais quoi d'acre, d'insociable , qui leur fait craindre de se trouver ensemble. Le Mierre avait un amour-propre excessif, Marmontel était tranchant , Chamfort emportait la pièce ; mais ces défauts étaient compensés par de la franchise, de la justice et une grande sûreté de commerce : qualités sans lesquelles il ne peut y avoir de réunion durable. On se rencontre maintenant , mais on ne se cherche pas : on se pelotonne , au lieu de se réunir. Vous en avez conservé le nom, mais vous n'avez plus -de foyer.

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» — De votre aveu ( répondis-je à mon vieux procureur), il y a vinj^l-cinq ans que vous n'êtes entré dans une salle de spectacle; ainsi je puis croire que vous mettez vos |)réventions à la place de vos observations , et je suis résolu de ne céder , sur ce point , qu'après vous avoir mis à même de comparer. »

Ce ne fut pas sans peine que je le décidai à m'accomnagner le lendemain à la Comédie française. Le bon homme ne doutait pas qu'on ne lui eût conservé ses entrées ; et , pour lui épargner , à la porte , l'affront d'un refus qui l'aurait indisposé , je m'étais muni d'avance d'un billet , que je glissai sans qu'il s'en aperçût dans la main du contrôleur ; mon vieux compagnon prit pour lui le salut que cet homme m'adressa : « Il me reconnaît , me dit-il avec un air de satisfaction, et j'ai moi-même quelque idée .... Ah ! çà , conduisez-moi, ajouta-t-il; votre Comédie française est pour moi un vrai labyrinthe. Il y a quarante ans , je la connaissais comme mon étude.... » Je le menai d'abord au foyer : il y entra chapeau bas , regardant tout le monde d'un air tout-à-fait original ; il s'approcha de la cheminée , où deux personnes parlaient des

l84 LE FOYER DES THEATRES, débuts de Prévllle. « C'était en lySo, disait l'un. — Vous ne vous trompez que de dix ans, répondait l'autre. Préville a débuté, en 1760, dans les Fourberies de Scapin. — Vous voulez dire dans les cinq rôles du Mercure Galant ; pour ce fait-là , j'en suis sûr. » Grand débat , pendant lequel mon procureur , d'un air capable et railleur que je me plaisais à observer, faisait tourner sa tabatière d'or entre le pouce et l'index de la nic/in gauche , en fredonnant un vieux refrain ; à la fin , n'y pouvant plus tenir : « Permettez-moi, Messieurs, d'user du triste avantage que me donnent sur vous mon âge et ma qualité de témoin du fait dont vous vous entretenez. Préville a débuté le 20 septembre 1753 , par le rôle de Crispin du Légataire Universel. » L'assurance avec laquelle il parlait fixa l'attention sur lui ; et, sans ajouter un mot, il alla s'asseoir sur une banquette , attendant qu'une nouvelle bévue lui donnât lieu de placer une nouvelle anecdote. Pendant que nous prêtions l'oreille à une discussion très-vive , élevée entre deux auteurs , dont l'un contestait à son confrère le droit de tomber avant lui ( droit qu'il s'était acquis au moyen d'un ordre surpris au

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surintendant , pour être joué le premier ) , une scène d'une autre nature venait de se passer au parterre : les partisans de deux actrices rivales, qui se faisaient mutuellement sifiler par des hommes à leurs gages , s'étaient pris de querelle, et les choses en étaient au point de rendre nécessaire l'intervention de la force armée.

« Messieurs ( dit le procureur à quelques personnes qui faisaient le récit de ce qui venait de se passer ) , il n'en était pas ainsi de mon tems : jamais je n'ai vu mademoiselle Clairon faire siffler mademoiselle Dumesnil ; le parterre était alors un tribunal , et non pas une arène ; il est indécent que les plaisirs de deux mille personnes soient troublés par une vingtaine de polissons qui se sont fait un métier de leur infamie. Ce droit de siffler , qu'à la porte on achète en entrant ; ne peut s'entendre que des pièces nouvelles et des débuts; encore ne devrait-il s'exercer qu'à la fin de l'acte ou de la pièce , où , sans nuire aux plaisirs de l'assemblée , le bruit des sifflets peut avantageusement remplacer l'orchestre des Français , composé de tous mes contemporains. — Fort bien , Monsieur, reprit un j^unr lomme ; mais , de votre tems , quand un acte .r manquait au public.,... — Il était séYèrcmcnt puiû; on

l86 LE FOYER DES THEATRES, ne contestait point aux comédiens les égards et la considération auxquels le talent et la conduite ont de si justes droits ; ils jouissaient , dans la vie privée , de tous les privilèges des autres citoyens ; mais on pensait qu'une fois le rideau levé , l'acteur est l'esclave du public , au plaisir duquel il est voué par état , et qu'il doit respecter , même dans ses caprices : c'était la seule partie de l'administration théâtrale qu'entendissent bien les gentilshommes de la chambre , et la seule à laquelle vos surintendans n'ont jamais rien entendu. Je dis encore aujourd'hui ce que je disais alors : enterrez vos comédiens quand ils meurent ; mais punissez-les quand ils s'oublient. Mademoiselle Clairon soupait avec les hommes , et , qui plus est , avec les femmesles plus distinguées de la cour ; ce qui ne l'empêcha pas d'aller passer huit jours au Fort-Lévèque.

» La police des spectacles est difficile à faire ; le régime des comédiens suppose la connaissance d'une foule de petites manœuvres que le public ignore , parce qu'elles se pratiquent derrière la toile ; mais qui finissent toujours par influer directement ou indirectement sur ses plaisirs... » Là , mon vieil amateur fut interrompu par un homme à yoix grêle , qui , d'un ton de tragique

bourgeois , où il entrait quelque peu de métier, lui dit , en relevant sa cravate : « Monsieur , je vous observe — C'est , je vous fais observer , qu'il faut dire, interrompit le procureur en prenant une prise de tabac. — Eh bien ! je vous fais donc observer , Monsieur, que les comédiens , dans leur foyer, sont chez eux; que tout ce qui peut s'y faire ou s'y dire doit être considéré comme affaires de famille , comme des actions de la vie privée où Ton ne me fera jamais entendre que le public et les journaux aient le droit de s'immiscer. — Ce que vous me faites l'honneur de me dire , n'est pas absolument juste, répliqua le procureur; j'ai passé près de quarante ans de ma vie dans votre foyer , dans ce sanctuaire où vous prétendez être à l'abri de la censure publique ; mais où je pense , moi , qu'elle aura droit de vous poursuivre aussi longtems que le public sera aussi immédiatement intéressé aux affaires qui s'y traitent et aux abus qui s'y glissent. N'est-ce pas dans votre foyer que se trament ces petites intrigues qui ont pour but ce que vous appelez des réceptions de canapé? réception dont le moindre inconvénient est d'inonder le théâtre d'une foule de pièces médiocres. N'est-ce pas dans votre foyer que les

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chefs d'emploi se distribuent des congés , pendant la durée desquels leurs rôles sont abandonnés à des doubles F N'est-ce pas là 'que se fait le répertoire d-e la semaine , qui se divise en grands et en petits jours , c'est-à-dire en bonnes et mauvaises représentations, comme si le prix des places n'était pas toujours le même ? N'est-ce pas là que s'organisent les cabales pour empêcher les débuts? N'est-ce pas au foyer que s'élèvent ces querelles politiques , qui ont tant d'influence sur votre administration intérieure , qui font que vous refusez de jouer dans la pièce de tel auteur , ou de paraître en scène avec tel de vos camarades dont les opinions diffèrent des vôtres ? Vous voyez , Monsieur , que je suis initié dans les mystères du foyer , et que si j'en relève quelques-uns , c'est pour que vous me sachiez gré d'en taire beaucoup d'autres.

» Mais je ne suis cependant pas injuste , et je sais aussi le bien qu'on peut en dire. Les foyers intérieurs sont , pour les jeunes comédiens, une excellente école : c'est là qu'autour de la cheminée , où siègent les vieux acteurs , ils entendent développer et réduire en préceptes une théorie de l'art d'autant meilleure qu'elle est fondée sur une longue expérience ; c'est là

que les bonnes traditions se conservent dans tOHte leur pureté. Une conversation de Talma, de Fleury, vaut mieux pour un jeune acteur intelligent que trois ans de théâtre. Dugazon m'a souvent dit qu'il ne jouait jamais mieux un rôle qu'après avoir causé une heure avec Préville . » Les foyers ne sont pas inutiles aux jeunes auteurs : ils vont y étudier ce qu'on appelle aujourd'hui le métier , et ce que de mon tems on nommait un peu durement le cabotinage; cet art-là n'est point à dédaigner, et j'ai connu plus d'un auteur de mon tems qui lui a dû tous ses succès. On m'assure que ceux du vôtre y sont passés maîtres.

» Dans le foyer , plus communément encore que dans le monde , le caractère perce à travers le costume du personnage. L'éloquent Cicéron s'y dispute avec le tailleur pour mettre un lé de moins dans sa robe de consul ; le républicain Bruius sollicite l'honneur d'aller faire antichambre chez un chambellan ; la prude Arsinoé fait les doux yeux à un receveur-général , et Pasquiii traite du haut de sa grandeur l'auteur de la Métromanie .

Je ne sais pas où se serait arrêté notre homme, dont l'éloquence allait croissant avec les audi-

teurs qui faisaient cercle autour de lui, si l'un àes garçons de théâtre n'était venu prévenir que le spectacle était fini depuis trois quarts d'heure , et n'eût forcé l'auditoire à s'écouler en se mettant en devoir d'éteindre les quinquets.

Comme l'amour -propre ne perd jamais ses droits, le vieux procureur, ravi de l'effet qu'il avait produit , et de l'attention avec laquelle on l'avait écouté , sortit en convenant que les foyers étaient mieux composés qu'il ne le croyait , et eh se promettant bien d'y revenir quelquefois.

N^ XLI. — 18 ai^ril i8i5.

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Les lois romaines ne permettaient aux femmes de parler qu'en présence de leurs maris; louie curiosité sur les affaires d'e'tat leur était expressément défendue ; ces lois-là ne sont point en vigueur en France.

Palissot.

Qu'est-ce donc, madame Guillaume ? pourquoi ces préparatifs de souper ? Ce n'est point aujourd'hui mon jour. — îSon, Monsieur, mais c'est le mien. Vous ayez pris l'habitude de me faire souper une fois par semaine avec une demidouzaine d'amis , qui font de ma maison un club où il n'est question que de politique et d'affaires d'état ; vous voudrez bien permettre , à voire tour, que je reçoive de tems en tems quelques amies avec qui je puisse causer d'objets plus intéressans pour les femmes , et sur-tout moins ennuyeux.— J'entends, vous rétablissez la fête

des myslëres de la bonne déesse ; prenez garde , M" ® Guillaume , qu'il ne s'y glisse quelque Clodius ; ce n'est pas pour y veiller moi-même , je vous prie de le croire , que je sollicite de vous la faveur d'être du nombre de vos convives. — Vous vous ennuierez de notre commérage ; mais c'est une revanche que vous me devez ; je la prendrai avec un grand plaisir , et sans la moindre pitié, je vous en préviens; car nous n'aurons que des femmes. — La menace ne m'intimide pas du tout, et vous verrez, Madame , que je ne suis pas encore aussi déplacé que vous paraissez le croire dans un cercle de cette espèce. — Vous vous décidez à passer deux heures sans dire et sans entendre un mot de politique ? — D'autant plus volontiers que je ne fais aucun cas de la politique des femmes , si vous me permettez de vous le dire. — Aux sottises qu'elle fait commettre et débiter aux hommes , je ne vois pas trop sur quoi ils établissent le privilège qu'ils s'en réservent; quoi qu'il en soit , nous ne le leur envions pas. Attendez-vous qu'il ne sera guère question que d'affaires de ménage, d'enfans, de modes, de parure. — Le tout assaisonné d'un grain de médisance, et

UN SOUPER DE FEMMES. igS

voilà sur quoi je me sauverai. — Vous êtes prévenu ; c'est votre affaire. »

Il existe entre M""* Guillaume et moi une convention tacite pour maintenir entre nous la bonne harmonie; convention sur laquelle nous ne nous sommes jamais expliqués , et qui ne s'en exécute pas moins fidèlement ; on n'en peut pas dire autant de beaucoup de traités écrits , longuement discutés avant leur rédaction, et jurés le plus solennellement du monde.

En vertu de ce pacte conjugal , il est convenu que je serai le maître absolu chez moi , que j'y serai investi de cette toute-puissance que Molière a conférée au côté de la barbe , et que néanmoins , pour balancer mon autorité sans limite , je la soumettrai aux désirs de M""^ Guillaume, qui auront force de loi dans la maison. Il résulte de cet équilibre de pouvoirs, que celui qui m'est garanti par la charte de famille est purement nominal , et que ma femme gouverne par le fait. J'ai souvent pensé à lui proposer un acte additionnel qui modifie nos constitutions matrimoniales ; mais, après avoir bien consulté la force de ma volonté et la persévérance de la sienne , je n'ai pas cru prudent de remettre en question

Texamen de nos droits réciproques; j'ai pris exemple sur plus d'un grand roi , qui jouissent tout juste du pouvoir absolu que j'exerce , et dont les premiers ministres se contentent des droits de M"^ Guillaume.

Après avoir pris , comme on vient de le voir , mes ordres souverains sur le souper qu'elle avait provisoirement arrangé , ma femme , par suite tie cette déférence dont elle s'-est fait une loi , vint m'apporter la liste des convives.

La première était M""' de Courville , jolie petite femme de dis-huit ans, mariée depuis deux ans à un receveur-général qui la laisse à Paris , chez sa mère, sans lui imposer d'autre obligation que de venir annuellement séjourner deux mois dans son département, pour y faire les honneurs de la recette générale ; pendant deux autres mois de congé que son mari vient passer à Paris , il sort si peu de l'antichambre et des bureaux du ministre, que sa femme s'aperçoit à peine de sa présence. Courville économise beaucoup en province , mais il exige que madame dépense beaucoup à Paris, et elle se conforme à ses volontés avec une docilité qui fait le plus grand honneur à son caractère

sur le pied de trois grands diners par semaine; l'un , de grands personnages dont elle fait des protecteurs à son époux; le second, d'artistes, pour suivre l'usage de la haute finance, qui se croit obligée de protéger les arts ; le troisième est un tribut qu'elle paie au grand monde , et dont elle s'acquitte avec une grâce , une élégance qui éloigne toute idée d'ostentation : en femme d'ordre, et pour faire face aux dépenses de l'hiver, elle économise pendant la belle saison, qu'elle passe à la campagne avec une vingtaine d'amis qui vont s'enterrer avec elle au fond d'un château, à quatre lieues de Paris.

La seconde personne, par ordre d'invitation, était M""* Dubreton , petite espiègle de quarantecinq ans , à qui l'on n'en donnerait pas plus de quarante aux lumières , et dont un corset de M""^ Coûtant redresse si bien la taille , qu'il faut un œil de femme pour y découvrir une de ces légères imperfections que la jalousie s'amuse quelquefois à relever en bosse. M""* Dubreton est l'oracle des modes ; elle en parle d'autant mieux qu'elle en fait, depuis trente ans, l'unique affaire de sa vie.

M'"' liestillet , femme d'un riche négociant.

îgS UN SOUPER DE FEMMES,

est bien la plus drôle de chose animée dont le Ciel ait jamais égayé la création. Rien n'est en place , ni dans sa figure , ni dans ses manières , ni dans son esprit; c'est un désordre, un décousu qui ne ressemble à rien : dans un quart d'heure elle parle de vingt choses différentes; elle avance vingt propositions qui se contredisent; se réjouit et s'afflige des mêmes événemens; dénigre dans le même moment, et quelquefois dans la même phrase , celui dont elle a commencé l'éloge. On se demande comment une tête humaine peut fournira cette succession d'idées incohérentes, et comment un cœur de vingt-deux ans peut loger tant de contrastes inexplicables ? M™^ Destillet est jolie, mais sa physionomie est si mobile , qu'il est impossible d'en assigner le caractère; ses yeux, tour-à-tour indécis, brilians, langoureux , varient d'expression aiissi souvent que sa bouche, et il n'y a pas plus à se fier à son dernier regard qu'à sa dernière parole.

Il est difficile d'avoir des prétentions plus gothiques que M""^ de Fonval , dont le mari , avant la révolution , était avocat-général près d'une cour souveraine de province. Elle est venue s'établir à Paris, avec toute sa famille, et, en

qualité de femme de l'ancienne robe , elle s'est logée au Marais , dans l'hôtel d'un ancien président au parlement. Elle a passé le tems de la restauration dans l'antichambre du chancelier, àsolliciter pour son mari la présidence de la cour de cassation, qu'elle se flattait d'obtenir, lorsque la révolution du 20 mars est venue renverser ses espérances. Depuis, on a eu l'insolence d'offrir à M. de Fonval une place de juge dans un tribunal de première instance ; on sent tout ce que doit avoir d'odieux un gouvernement qui déjoue d'aussi justes prétentions: aussi BI"* de Fonval s'est-elle hautement prononcée contre le nouvel ordre de choses ; sa maison est le rendez-vous des nouvellistes de la Belgique ; c'est là que se fabriquent les bulletins officiels de la coalition, et que s'arrête le plan de campagne des douze cent mille hommes prêts à entrer eu France pour rendre la simarre à M. de Fonval. Bï""= de la Mesnardière , veuve d'un ancien officier de la garde-robe , est affligée d'une soixantaine d'années au moins, et d'une surdité qui ne lui permet pas de suivre le fil de la conversation; ce qui ne l'empêche pourtant pas d'y prendre une part très-active , et d'y placer ,

igS UN SOUPER DE FEMMES,

à tort et à travers , des observations qui donnent lieu , de tems en tems , à de singuliers quiproquo.

La sixième et dernière de nos convives était M"* d'Amblemont, femme d'un officier de la vieille garde , qui a suivi l'Empereur à l'île d'Elbe. Sa beauté irrégulière a quelque chose de l'indépendance de son esprit : à la première vue , on est surpris de ses manières un peu trop franches , de son ton un peu cavalier ; mais on s'accoutume bientôt à des formes qu'ennoblissent un esprit cultivé, une belle ame et un noble caractère.

Ces dames arrivèrent presque toutes ensemble.

M""^ DE COURVILLE

Vous nous manquez de parole , ma chère ; vous nous aviez promis que nous n'aurions point d'hommes.

M""^ GUILLAUME

Mon mari demande une exception en sa faveur.

M. GUILLAUME

Je me retirerai, si ces dames l'exigent.

M""" DESTILLET.

Restez , Monsieur , restez ; un homme ne gâte jamais rien.

5ime j) j. FONVAL.

J'arrive un peu tard , et je craignais de vous trouver à table; mais je n'ai pas perdu mon tems : je sors de chez ma cousine la comtesse d'Ancenille , et j'en rapporte les déclarations du congrès.

Bon gré mal gré , il fallut en entendre la lecture; et ce fut en vain que j'essayai de prouver à cette dame que la plupart de ces nouvelles étaient démenties par leur date , et que les autres reposaient sur des suppositions d'événemens qui ne s'étaient point réalisés. « Il y a des gens qu'on ne persuade jamais , » interrompit jyjme (jg ponval , en remettant toutes ses pièces diplomatiques dans son sac à ouvrage.

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