L'HOTEL D'ANGLETERRE
Il s'obsline, e! Lienlùt ses trésors disparaissent
Changes en reraorils deSorans.
En6n l'indigence cruelle.
Traînant tous les maux avec elle, Dissipe, mais trop tard, l'erreur qui l'a séduit. Sans asile, reLut du monde qui l'abhorre,
O mort ! il t'appelle, il t'implore j Tu ser.iis un bienfait dans l'horreur qui le suit.
Les médecins ont recours à des exutoires pour donner passage aux humeurs surabondantes dont les corps replets sont communément travaillés. La police, dans les grandes capitales , combat avec un remède semblable les inconvéniens d'un autre. genre d'obésité. Elle laisse subsister, quelquefois même elle prend la précaution d'ouvrir des senlines où s'écoule cette fange de la société qui tend à en corrompre toutes les parties saines.
L'IIÔTEL D'ANGLETERRE. l5 Il existe à Paris plusieurs cloaques de cette espèce , dont le nom même , ignoré de la plus grande partie des honnêtes gens , ne peut arriver jusqu'à eux que par un hasard semblable à celui qui me Ta fait connaître.
Comment se figurer qu'un homme qui arrive à Paris pour la première fois , qui traverse les Champs-Elysées dans une berline attelée de six chevaux de poste , dont les domestiques ont retenu le plus beau logement de Thôtel Grange- Batelière , qui vient pour passer quelques années dans cette capitale où sa fortune lui donne le moyen de satisfaire tous ses goûts raisonnables , toutes ses fantaisies même ; comment se figurer, dis-je , que cet homme puisse , en moins de deux ans , se trouver dans une situation telle qu'il se soit fermé la porte de ses amis par son inconduite, qu'il ait épuisé toutes ses ressources , et qu'il soit arrivé à ce degré de dénuement oiî , n'ayant plus ni feu ni lieu , il soit réduit à chercher un asile dans un repaire où il a du moins l'espoir de passer la nuit sans mourir de froid ?
On ne sait pas assez combien il y a de gens à Paris dans cette déplorable position , et
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l'on ignore encore plus généralement qu'un des bouges où ils se rassemblent est décoré du nom d'hôtel d'Angletene. Cet hôtel ( puisqu'il est convenu de lui laisser ce nom ) est situé dans une des plus grandes rues et des plus beaux quartiers de Paris. Cette maison garnie ( connue , il y a trente ans , par une table d'hôte dont la bonne compagnie n'était pas absolument exclue ) jouissait du privilège d'un double tripot , oii les maîtres se ruinaient dans le salon , et les valets dans l'antichambre. Cette honteuse branche d'industrie s'est singulièrement perfectionnée pendant la révolution : des temples plus brillans ont été ouverts à la fortune ; les joueurs riches ( c'est-à-dire ceux à qui il restait encore quelque chose à perdre ) ont déserté l'hôtel d'Angleterre , et cet endroit n'a plus été fréquenté que par le rebut d'une classe d'hommes dont la partie la plus honnête n'a sur l'autre que l'avantage de quelques heures et l'usufruit de quelques écus.
11 est probable que j'aurais ignoré toute ma vie l'existence de ce honteux refuge , sans une de ces circonstances particulières qui forcent
l'hôtel D'ANGLETERRE. 17
un homme à sortir momentanément du cercle de ses habitudes.
Ma femme appartient à une des familles les plus riches en cousins qu'il y ait peut-être en France. Elle en a dans toutes les provinces du royaume ; les plus pauvres sont en Normandie. Au nombre de ces derniers se trouve un vieux garçon que j'appellerai La Morangère ( pour m'écarter le moins possible de son nom, sans pourtant le nommer ).
Ce cadet de Normandie a vécu quarante-cinq ans du modeste produit de quelques arpens à'herbage qui lui rapportaient quinze ou dixhuit cents livres de rente. Ses défauts, enfouis au fond d'un village , y passaient pour de l'originalité.
La partie , ou plutôt les parties de piquet qu'il jouait d'habitude avec le curé du lieu , consommaient six heures de son tems par jour , et ajoutaient à ses fermages le casuel de la paroisse, quand elles n'augmentaient pas la portion congrue du curé d'une bonne partie de ses revenus. Huit pièces de vin de Brie , qu'il échangeait annuellement contre sa récolte de cidre , suffisaient à peine à la consommation de sa table ,
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dont une jeune gouvernante du pays de Caux faisait de son mieux les honneurs.
Tout portait à croire que la vie de M. de La Morangère s'écoulerait dans ces douces occupations, et qu'il en attendait le terme aussi paisiblement qu'il l'avait parcourue ; mais le sort tient' toujours en réserve quelque caprice pour tromper les calculs de la raison. Une vieille tante de Lisieux, qui n'avait jamais voulu le voir de son vivant , par une de ces contradictions de l'esprit humain que je n'entreprendrai pas d'expliquer , lui laissa toute sa fortune , au détriment de deux parentes qui ne l'avaient pas quittée depuis vingt ans.
La Rochefoucauld a dit quil est plus aisé de supporter la mauvaise fortune que la bonne : La Morangère en fournit un nouvel exemple. Héritier d'une fortune de soixante mille livres de rente , il débute dans la carrière des folies , où il se lance, par abandonner la liquidation d'une succession considérable en Normandie à un homme d'affaires qui lui ouvre un crédit illimité sur une maison de banque de Paris : il y arrive dans tout l'éclat du luxe de la ville.
Un chasseur, galonné sur toutes les tailles
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de son habit , vient me remettre un billet par lequel on me prévient qu'un parent , arrivé depuis quelques jours, désirait de me voir à l'hôtel Grange-Batelière , où il était logé ; j'aurais pu répondre au parent qu'il n'y avait pas plus loin de chez lui chez moi , que de chez moi chez lui , et qu'il est d'usage que le nouveau venu fasse les avances ; mais j'ignorais son âge , et je ne suis pas formaliste.
Je me rendis à son invitation ; je trouvai La Morangère établi dans un appartement somptueux ; il me reçut avec une politesse provinciale où je crus remarquer plus d'envie de se prévaloir à mes yeux des avantages de sa fortune , que de ceux de notre alliance. Il m'assura cependant qu'il avait fait le voyage tout exprès pour voir sa cousine , dont il avait conservé le plus doux souvenir ; il me pria de le présenter dans le monde , et déclara qu'il ne voulait se conduire que d'après mes conseils.
Je fus huit jours sans le revoir ; enfin il se présenta chez moi , s'excusa gauchement auprès de sa cousine , et nous invita à dîner pour le lendemain. Je fus moins étonné de la magnificence du repas que du nombre et du choix des
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convives , dont pas un ne m'était connu , bien que tous qualifiés des plus beaux titres. Parmi tous ces amis de fraîche date , j'entendis nommer un joueur célèbre , et les préférences dont il était l'objet éveillèrent dans mon esprit des soupçons qui ne tardèrent pas à se changer en certitude.
Après le dîner , je proposai à mon cousin de le présenter , comme il m'en avait témoigné le désir , chez quelques personnes de ma connaissance ; il me parut y tenir beaucoup moins qu'à notre première entrevue , et me répondit avec distpaction en donnant des ordres pour faire dresser les tables de jeu , autour desquelles , à mon grand étonnement , se rangèrent tous les convives. Dans le nombre se trouvaient plusieurs comtesses et marquises de hasard qui me rappelèrent ce petit dialogue du duc deL*** avec deux femmes autrefois célèbres : « Que jouez-vous , Mesdames .'' — L'honneur , Monsieur le duc. — Il n'y-aurarien pour les cartes. >>
Nous sortîmes bien convaincus , ma femme et moi , que le pauvre cousin venait d'ouvrir sa succession au profit de gens qu'il n'aurait probablement pas songé à porter sur son testament.
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Six jours s'écoulèrent sans que je le revisse ; il avait employé son tems de manière à augmenter toutes nos craintes ; je crus devoir l'effrayer sur les suites de la vie qu'il menait ; il ne m'entendit pas ou m'entendit mal , au milieu du fracas d'une fortune de douze cent mille francs qui s'écroulait ; je lui fis lire la satire du Pawre diable : il n'y vit qu'un roman , et ne voulut pas entendre que ce roman serait bientôt son histoire.
Grâce au luxe de sa table , aux goûts dispendieux de ses maîtresses , au zèle actif de ses amis, mon campagnard en fut bientôt aux emprunts. 11 vint me confier son embairas. Je joignis à mes conseils mes offres de service ; il accepta ces dernières. A la seconde visite , je réitérai mes conseils et supprimai mes services. Il se fâcha , et je me crus permis de ne lui offrir ni les uns ni les autres.
Il s'éloigna de chez moi , chercha des ressources dans le jeu, qui avait occasionné sa ruine , et des sentences de tribunaux l'obligèrent à régler en prison ses comptes. Son homme d'affaires démontra clairement à ses créanciers qtf'ilne lui restaitqu'un passif de 25o,ooofrancSo
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On le remit en liberté , ne possédant plus au
monde que ce qu'il avait sur lui.
Rien ne s'épuise plus vite à Paris que la bienveillance des amis de la nature de ceux, que La Morangère s'était faits dans le tems de sa fortune. Quelques bijoux d'assez grand prix , dont il aurait pu se faire une ressource durable , se fondirent , en quelque sorte , dans les bureaux de prêt. Je fus près de deux ans sans en entendre parler.
Une de ses sœurs m'écrivit , il a quelques mois, pour en avoir de nouvelles. Toutes mes recherches avaient été sans résultat. "Je m'adressai à l'un de ces hommes qui ont un œil de pins que les autres , et qui jouissent du privilège de certains animaux , de distinguer les objets dans l'ombre. « Je connais celui dont vous me parlez , me dit-il , et je vous conduirai ce soir à l'endroit qu'il habite , si vous avez le courage de me suivre. »>
Je me rendis à onze heures du soir au café de la Régence , que cet homme m'avait assigné pour rendez-vous. Je l'y trouvai, et nous sortîmes ensemble. A quelques pas de là , nous entrâmes par une étroite porte cochère dans
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un long corridor, au bout duquel on lisaitsurles vitres d'une lanterne enfumée ces mots en transparent : Buvette de nuit. Je n'avançais pas sans une sorte de crainte mêlée de dégoût dans un lieu oii l'on respirait je ne sais quel air de corruption. A l'issue du corridor, nous nous vîmes dans une cour fangeuse , où nous entrions à peine , que nous nous trouvâmes au milieu de cinq ou six hommes qui sortaient brusquement d'une salle basse en criant : A la garde ! Je reculais effrayé. « Ne craignez rien, me dit mon guide, ce sont des gens qui s'amusent. » Il me prit par la main et me conduisit à la buvette, en traversant une cuisine où s'agitait , au milieu d'un tourbillon d'épaisse fumée, une vieille femme auprès de qui la Lèonarde de Le Sage aurait paru d'une propreté et d'une beauté d'ange. Les juremens de cette mégère se mêlaient au grésillement du lard qu'elle faisait fondre , et dont l'odeur acre vous prenait à la gorge avec la même violence que la fumée d'un bois vert exerçait sur les yeux.
De ce cloaque nous passâmes dans une cave éclairée par une lampe de cuivre à trois becs , qui répandait une clarté sale et douteuse sur
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les objets hideux dont nous étions environnés. Pour cette fois je me crus dans la caverne de Gil-Blas.
<f Vous paraissez bien surpris, me dit mon conducteur (en demandant une bouteille de vin ) ; on voit que vous venez ici pour la première fois : ce sera probablement la dernière , ainsi profitez-en pour y faire vos observations , en attendant que notre homme arrive ; il ne tardera pas. »
Je l'interrogeai sur les personnages au milieu desquels nous nous trouvions. « Cet homme , me dit-il , que vous voyez endormi sur ce banc , la tête appuyée sur un cotret, est un homme de lettres, auteur de plusieurs pièces dont quelques-unes ont obtenu du succès sur les grands théâtres ; il n'a d'asile que ce taudis public ; encore ne trouve-t-il pas le moyen de s'y rendre toutes les nuits , dans l'état d'ivresse oii il est habituellement plongé.
M Ces deux pauvres diables qui jouent au piquet sur un tonneau , avec des cartes dont la saleté a triplé l'épaisseur , sont les deux plus anciens habitués de la buvette : l'un était jadis un riche épicier de la rue des Prouyaires : ruiné
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par le jeu , et long-tems détenu pour dettes , il a été obligé de faire cession de bien pour sortir de prison ; sa femme est morte de chagrin, et de ses trois enfans en bas âge , deux sont aux Orphelins , et il loue le troisième à cette mendiante de la rue Taitbout, qui invoque la pitié en étalant sur la paille cinq ou six misérables petites créatures dont elle se dit la mère. Son compagnon est un ancien militaire , homme de bonne famille , qui ne se doute pas qu'avant une heure il doit être arrêté pour un faux qu'il a commis il y a quelques mois.
» Ce gros coquin qui chante à pleine gorge à la table vis-à-vis , entre deux femmes dont vous pouvez deviner la profession , est un ancien acteur d'un de nos grands théâtres , d'où il a été renvoyé par inconduite. Il vient manger ici le quartier de la chétive pension qu'on lui paie , et qu'il a sans doute touché ce matin.
» Cet autre , assez proprement vêtu , qui se promène de long en large , en tirant à tout moment sa montre , est, suivant toutes les apparences , un bourgeois dépaysé de l'Estrapade ou du Marais ; il craint de ne pouvoir rentrer chez lui , et se consulte pour savoir s'il attendra le
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jour dans cet endroit. » Je voulais offrir à ce pauvre homme un asile plus honnête. « N'en faites rien , me dit mon guide ; j'ai déjà remarqué qu'il était , sans le savoir , sous la protection de deux de mes gens : ceux-ci viennent de s'apercevoir d'un complot formé contre lui , et en attendent l'effet pour mettre la main sur dés bandits que Bicêtre réclame depuis longtems. »
Mon nouvel Asmodée allait continuer sa revue ; des cris affreux se font entendre dans la cour; chacun y vole : un homme venait d'être assommé par deux autres qui s'enfuyaient en criant au voleur ; cet homme ( qu'on juge de ma surprise et de ma douleur ) était le malheureux La Morangère. Je le réclamai auprès du commissaire qui vint dresser le procèsverbal , et je le fis transporter chez moi ; mais les soins qui lui furent prodigués ne retardèrent sa mort que de quelques jours.
Je n'ajoute aucune réflexion au récit de cette malheureuse aventure , à laquelle je n'ai rien changé que le nom du personnage et la date de l'événement.
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N^ XXIX. — 11 janK>ier 18 14.
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Ht looks upon his ehildreii not onfy ai the continuanct 0/ his species, but of his nforks.
QtcoN , Essais.
Il voit dans ses enfans non-sealement la continuation de son espèce , mais celle de ics ouvrages.
Nous avons quelquefois des discussions assez vives, mon noble ami M. Clénord et moi, au sujet du gouvernement qui convient le mieux à la France. Très -zélé partisan de la monarchie constitutionnelle , en spéculation générale , il n'est pas encore bien convaincu que cette forme de gouvernement puisse jamais être en harmonie parfaite avec les mœurs et le caractère de notre nation. Il en revient sans cesse à cette assertion qui n'en est pas plus vraie pour être souvent répétée : La France a subsisté mille ans avec gloire et bonheur sous le gouvernement paternel de ses rois;
pourquoi changer un ordre de choses consacré par dix siècles de succès F Je lui demande s'il comprend dans ces dix siècles de gloire et de bonheur le tems oii les Anglais étaient maîtres en France de la Garonne à la Loire , oiî chaque province était en guerre contre la province voisine , où les feudataires de la couronne , s'arrogeant le pouvoir souverain , déclinaient , sous le moindre prétexte , l'autorité royale , et quelquefois s'armaient contre elle. Je lui demande s'il était bien paternel le gouvernement de Charles YI , de Louis XI , de Charles IX , de Henri III ? Il me répond en me parlant de Louis IX, de Henri IV, de Louis XIV et de Louis XVI ; je renchéris sur les éloges qu'il donne aux plus grands , aux meilleurs de nos rois , et il croit avoir gain de cause sur une question qu'il a tout-à-fait détournée.
" Le gouvernement paternel, lui disais-je il y a quelques jours , tient uniquement à la personne du monarque ; il fait le bonheur de la génération vivante , sans aucun avantage , sans aucune garantie pour les générations à venir. On en trouverait peut-être autant d'exemples dans les annales de Turquie que dans celles d'Angleterre.
Ce n'est qu'un accident politique dans l'histoire d'une nation. Le gouvernement, fondé sur des bases constitutionnelles , remédie au seul inconvénient de l'hérédité des couronnes , en perpétuant sur le trône des rois dont le moins bon , forcé de régner par des lois invariables , ne peut compromettre ni l'existence, ni même les intérêts de son pays. Le triomphe du gouvernement constitutionnel est de pouvoir se passer d'un bon roi . Dans la plus longue suite des monarques de cette espèce , un seul s'élève nécessairement au-dessus des autres , et c'est celui auquel la nation est redevable du bienfait de cette charte politique, sans laquelle il n'y aura bientôt plus en Europe que des trônes amovibles et des monarchies viagères. L'état , nous dit-on , est une grande famille qui doit, comme les autres , se gouverner par la volonté de son chef; et moi je pense que la famille est un petit état qui doit, ainsi que l'autre , se gouverner , sous l'autorité d'un chef, par la volonté des lois. Je viens de voir faire une singulière application de ma théorie ; je demande à mes lecteurs la permission d'en exposer les résultats.
11 existe à Paris un ancien conseiller au parle-
OO LA CHARTE EN FAMILLE, ment d'Aix , que je nommerai le baron Desverrières. Nous étions très-jeunes l'un et l'autre lorsque nous nous sommes connus en Provence ; les circonstances nous ont rapprochés depuis un an , et les souvenirs de notre première jeunesse ont renoué notre ancienne liaison.
A un grand fonds de probité , le baron joint une originalité d'esprit et une fécondité d'imagination qui lui font trop souvent prendre des idées bizarres pour des vérités neuves. Sa prétention la plus singulière a toujours été de se croire profond dans l'art de gouverner, et dans le tems où il avait l'espoir fondé d'une trèsgrande fortune , je lui ai souvent entendu dire qu'il échangerait quelque jour toutes ses propriétés , tous ses domaines contre une île qu'il se ferait céder en toute souveraineté , et dans laquelle il réaliserait la fable des Troglodytes. La révolution vint , il en fut pour son rêve , et ne put jamais se passer la fantaisie de régner; j'ensuis fâché pour son peuple, qu'il eût, je crois , rendu fort heureux.
Le baron avait de la domination dans l'esprit , et de l'obéissance dans le caractère ; il se maria et fut gouverné par sa femme , à laquelle il aban-
LA CHARTE EN FAMILLE. 3r donna la direction de ses finances; le désordre ne tarda pas à s'y introduire avec le goût effréné du luxe et du plaisir. Le baron, qui s'en aperçut, signala fort bien les causes du mal; mais il n'osa pas y apporter de remède , et se contenta d'appeler sa femme son contrôleur Ccilonne.
Quelques petites successions vinrent heureusement combler le déficit qu'il s'occupait à calculer , tandis que sa femme , aidée de ses quatre enfans , grandis au milieu des troubles révolutionnaires , travaillait de son mieux à déranger de nouveau sa fortune.
Le désordre augmentait de jour en jour; mais Desverrières comptait pour les réformes sur le bienfait de l'âge ; sa femme avait pris son parti : elle avouait déjà quarante ans ; c'était , disait-ii , un commencement de sagesse : vain espoir ! elle se fit dévote , son directeur eut accès dans Ja maison, s'empara peu-à-peu de l'autorité, régla tor.t, brouilla tout; on finit par ne plus s'entendre.
Pour comble d'embarras , arriva du fond de l'yVllemagne , où il vivait retiré depuis trente ans , un vieux commandeur de Yilarmose , oncle de Desverrières, lequel avait, ou du raoin> croyait avoir quelques réclamations à exercer
sur les héritages qu'avait faits son neveu. Il commença par s'installer dans l'hôtel de Desverrières { dont il se disait propriétaire par indms ) , en murmurant contre les changemens qu'on y avait opérés pendant sa longue absence , et sans même approuver ceux que le tems avait rendus nécessaires. Ce M. de Yilarmose , en quittant la France , avait emporté avec lui une provision de vieux préjugés , et n'en avait perdu aucun en route ; il ne se contentait pas de les employer à son usage , il voulait encore en affubler tous ceux qui l'entouraient. C'était sans cesse une nouvelle querelle avec le père , la mère et les enfans , qu'il prétendait ramener au bon goût et aux beaux usages de sa jeunesse. Les jeunes gens se moquaient de lui ; Desverrières , qui voulait être médiateur entre eux etleur grand oncle , ne satisfaisait ni l'un ni l'autre parti, et l'anarchie allait croissant dans cette famille.
Tel était l'état des choses , lorsque le baron vint me voir le mois dernier , et me fit part de la ferme volonté où il était de rétablir Tordre dans sa maison. « La faiblesse a fait le mal , me dit-il , la force va le réparer. J'ai laissé prendre à ma femme un empire dont elle a trop long- tems
abusé ; je lui retire mes pouvoirs , et je cong»-die son directeur. Je signifie à mon oncle qu'il ait à se pourvoir d'un autre logement ; je renvoie mon fils aîné à son corps ; je fais entrer le second à TEcole de Droit ; je mets le troisième au collège , et je réduis ma fille à une pension de six cents francs pour sa toilette : en un mot , je ne veux plus qu'il y ait chez moi d'autre volonté que la mienne.
» — Moncher baron, lui répondis-je, le moven que vous voulez employer me paraît bien violent ; et , s'il faut tout dire , j'en crois l'exécution impossible : votre femme , accoutumée au pouvoir qu'elle exerce chez vous depuis vingt ans, neseplierajamaisàune obéissance passive ; vous l'aimez , et vous ne voudrez pas la rendre malheureuse ; votre fils aîné est un capitaine de cavalerie plein d'honneur , dont les défauts , fruit de l'éducation , sont amplement compensés par les qualités les plus estimables : les mesures de rigueur ne peuvent rien sur un caractère de cette trempe ; quant à votre oncle le comman deur , respectable à vos yeux par son âge , par le rang qu'il occupe dans votre famille , il a des préjugés et des prétentions qu'il faut combattre ,
mais sans donner au public le scandale d'une rupture où vous auriez peut-être également à perdre. Voulez-vous m'en croire ? reprenez votre autorité naturelle et légitime sans violence , sans déchirement , et sans compromettre votre bonheur et celui de votre famille ; je vais vous parler votre langage : vous avez fait la triste expérience des maux (fe l'anarchie ; vous sentez les inconvéniens du pouvoir absolu ; prenez un terme moyen qui concilie tous les intérêts. Vous êtes par le droit de naissance le chef de la famille ; soyez - le de son consentement. Vous avez sous les yeux un sublime exemple...
» — Je vous entends ( dit-il sans me laisser achever ) ; vous voulez faire de moi un père constitutionnel : cette idée me sourit, et l'exécution m'en paraît d'autant plus facile , que mon beau-père vient demeurer avec nous. C'est un vieillard vénérable ; sa fille le craint et le respecte : son grade de maréchal-de-camp et son cordon rouge imposeront à mon fils... J'ai ma charte constitutionnelle en tête, ajouta-t-il en se levant ; nous aurons aussi notre trente-un mars en famille ; je ne vous dis que cela : adieu ,
mon cher Guillaume ; vous aurez de mes
nouvelles dans quelques jours — »
Effectivement, huit jours après je reçus une invitation à dîner en style de chancellerie. Le père de madame la baronne se trouvait chez elle en grand uniforme. Desverrières avait ordonné que le dîner fût servi à cinq heures précises. Le commandeur désirait qu'on se mît à table à trois heures , comme autrefois ; madame et ses enfans ne voulaient pas dîner avant six. Pour la première fois le maître de la maison se fit obéir.
Le dîner fut triste. On parlait bas; on murmurait ; on prévoyait un grand événement. Au dessert, on renvoya les domestiques, et le baron prit la parole :
« ÎSous voilà en famille, dit-il (car lami Guillaume n'est pas un étranger pour nous ) ; je puis en toute liberté vous déclarer mes intentions, désormais irrévocables. Il est tems àç mettre de Tordre dans ma maison.... »
A ce mot, madame Desverrières crut entendre celui de tyrannie , et commençait un discours véhément contre l'oppression. Un ro -
gard de son père lui coupa la parole , et sou mari continua :
«c Depuis vingt-deux ans je suis le seul qui ne gouverne pas dans ma maison : excepté moi , tout le monde y a successivement commandé. Pour commencer par vous , Madame , vos goûts» vos caprices dispendieux , dans les quinze premières années de notre mariage , ont été au moment d'amener notre ruine. A votre règne a succédé celui de vos enfans , qui n'ont pas moins abusé de ma faiblesse. Les goûts militaires de votre fils aîné ont fait un camp de ma maison , où tous les officiers de son régiment sont admis. Je n'ai pourtant pas le courage de regretter les sacrifices que j"ai faits pour lui , en songeant à la gloire qu'il s'est acquise dans nos armées , et aux distinctions bonorables qu'il a obtenues à son début dans la carrière. »
A ces mots , Gustave retroussa fièrement sa moustache naissante, et, regardant son père d'un air assuré , il l'eût probablement interrompu , s'il n'eût jeté les yeux sur le cordon de son grand-père , et sur la croix de Malte de son oncle , qui le firent souvenir que les vertus dont
L\ CHARTE EN FAMILLE. 3; il était si fier ne commençaient pas à lui dans sa famille.
« Je ne reproche point à ma fille , poursuivit M. Desverrières, des goûts de bals, de fêtes , de toilette, qui sont de son âge; mais il faut savoir mesurer l'espace que les plaisirs doivent occuper, dans la vie , entre les travaux et les devoirs.
» L'inconstance de mon fils Adolphe ne lui a pas encore permis de s'arrêter au choix d'un état : tour-à-tour diplomate et financier, administrateur et jurisconsulte, mathématicien et homme de lettres , il est bon qu'il sache enfin ce qu'il veut , et qu'il prenne rang dans la société, dont les plus grands ennemis sont les gens qui ne tiennent à rien.
» Mon oncle a peut-être le tort d'oublier trop souvent que les années qui se sont écoulées pendant son absence ont vu naître dans sa famille une génération nouvelle élevée sous d'autres lois , dans d'autres principes , avec d'autres habitudes que les siennes; il finira par concevoir qu'il faut s'accommoder aux circonstances qui nous dominent , et se laisser aller au tems qui nous entraîne.
» Maintenant, après m'êlre bien convaincu que rien ne détruit plus infaillii)lemcnt l'autorité que la marche irrésolue d'un gouvernement qui va et revient sur ses pas, sans but et sans mesure , j'ai arrêté dans ma sagesse de régler ma maison d'après un pacte de famille calqué sur notre charte constitutionnelle.
» Je me réserve l'autorité suprême ; elle m'appartient de droit ; mais j'en veux tempérer ^exercice en la partageant à quelques égards avec les anciens de ma famille.
"Ma femme y participera directement; je lui communiquerai mes projets, elle en disentera l'utilité, elle fixera les dépenses sur l'exposé de nos besoins et de nos revenus , bien entendu que le pouvoir d'exécution résidera en moi seul : ma femme représentera Lj chambre des députés.
» J'établis, en outre, une autorité intermédiaire entre elle et moi pour balancer nos droits respectifs. Mon beau-père et mon oncle composeront la chambre des pairs , et rien n'aura force de loi dans la maison qu'après avoir été sanctionné par eux.
» Je conserve à mon fils Gustave la pension que je lui fais pour le maintenir honorablement
LA CHARTE EN FAMILLE. 09 au service ; il est l'honneur de la famille , il est juste qu'il en soit le mieux traité ; mais il voudra bien se souvenir que la maison paternelle n'est point une caserne , et qu'il n'est plus en pays conquis.
» Adolphe est intelligent , actif , économe; je le charge de compter avec mes fermiers , de recevoir les revenus, de payer les dépenses : je veux voir en lui mon premier ministre. Sa sœur aura la surintendance et le département dos menus-plaisirs.
» Vous avez tous entendu quelle est ma résolution , c'est à vous de voir s'il vous convient de vous y soumettre. »
Cette déclaration fut faite d'une voix si ferme, d'un ton si solennel , le grand-père et Toncle y souscrivirent de si |)onne grâce , que la mère et les enfans,aprèsquelqucsobjections auxquelles je fus autorisé à répondre , donnèrent leur pleine et entière adhésion à cette charte domestique, qu'on me chargea de rédiger séance tenante.
Depuis ce tems , la famille du baron Desverrières est un modèle de l'union la plus parfaite. L'ordre et l'économie régnent dans cette maison,
4o L\ CHARTE EN FAMILLE.
et n'en excluent ni Téclat , ni les plaisirs. Le chef de ce petit gouvernement donne l'exemple du respect le plus religieux pour la constitution qu'il a donnée à sa famille , et tous ses membres l'observent et la défendent avec d'autant plus de zèle, qu'ils y trouvent la garantie d'un bienêtre qu'ils savent enfin apprécier.
LE VENTKILOQl'E. 4*
N° XXX. — 1% janvier 1814.
Et erit quasi Pjrthonis de terra rox tua et de hum» t'.oquium tuum mussitavit.
loAiE , chap. xsix.
El sa Toix sortira de dessous terre comme tcl!e de la Pvlhonisse.
•* Paul! — j"ai beaucoup à travailler ; je ne reçois personne , entendez-vous bien .' personne absolument. »
Je donnais cet ordre jeudi dernier à mon domestique en ruminant ma charte constitutionnelle en famille, dont j'ai fait le sujet de mon dernier Discours. Je cherchais des idées à coups de
pincettes sur un tison qui n'en pouvait mais
Mon domestique rentre et me dit qu'il y a là quelqu'un qui veut absolument me voir. Je persiste dans ma résolution , et , pour en être cru,
je signifie tout haut , mûi-même , que je n'y suis pas.
Je me remets au travail; je retrouve le fil de mes pensées , et je souris complaisamment à la phrase que j'effacerai peut-être un moment après. Tout-à-coup ( pour prendre le ton d'un conteur d'aventures ) , des ci'is effrayans viennent frapper mon oreille ; je sors de mon cabinet à la hâte ; ma femme , ma fille , ma sœur couraient dans la maison comme des folles ; je demande de quoi il s'agit; on ne me répond point, on se sauve : j'arrive dans la cour en robe de chambre et en pantoufles , et je me trouve au milieu d'une foule de voisins attirés par les cris de la cuisinière , pâle et tremblante , qui assurait qu'un homme venait d'être assassiné dans la cave , et qu'il demandait du secours. An milieu des cris de fermez la parle ! allez chercher la garde ! courez chez k commissaire ! on entend , on distingue des gémissemens sourds qui sortent du soupirail ; je me saisis d'une arme ; je demande la clef de la cave , elle ne se trouve pas : « Qu'on enfonce la porte ! » Mon domestique fait sauter la serrure , et , suivi de trois ou quatre hommes armés de ce qu'ils ont trouvé sous leurs
mains, et bien déterminés à assommer Tassassin sur la place , nous entrons dans la cave , suffisamment éclairée pour y distinguer les objets; nous marchons vers Tendroit d'où part une voix plaintive qui s'éloigne à mesure que nous approchons , et sembk sortir des profondeurs de la terre. Une sorte de terreur succède à rémotion des assistans , et je ne sais de quel sentiment j'aurais été agité moi-même , si l'objet invisible de nos recherches ne se fut avise de nous demander des messes et des prières. Quelque partisan que je sois du dogme de l'immortalité des âmes , je ne crois guère à celles qui sortent du séjour des morts pour troubler le repos des vivans. L'idée d'un revenant me fit naître celle d'un \'eniriloque , et mes soupçons s'arrêtèrent sur un jeune homme d'un extérieur décent et d'une physionomie très-enjouée , qui s'agitait beaucoup au milieu du désordre et de la confusion générale. Je le regardai avec une attention particulière , qui le décida à changer le lieu de la scène , en faisant entendre sur le haut du toit des éclats de rire immodérés qui amenèrent le dénouement de cette comédie. M. Comte se nomma, tout s'éclaircit ; mais
les bonnes femmes qui s'étaient mises en prières à la porte de la cave ne A'ouiurent point avoir le démenti du prodige dont elles avaient été témoins , et sortirent convaincues qu'il y avait quelque chose de diabolique dans une aventure qui , bien commenhée par toutes les commères des environs, pourra, dans une cinquantaine d'années , valoir à la maison que j'habite la réputation d'être hantée par àits esprits.
M. Comte , après m'avoir informé de l'objet de sa visite , m'apprit que , s'étant présenté chez, moi le matin, et m'ayant entendu dire à moimême que je n'y étais pas , il avait cru cette fois pouvoir se dispenser de m'en croire sur parole , et qu'il avait employé, pour s'assurer du fait, un stratagème qui lui avait toujours réussi.
Cet habile physicien , dont les talens et l'adresse excitent à Paris une curiosité si générale , est doué d'une faculté extraordinaire. Le rédacteur de la Gazette de Santé ( le docteur JVIontègre ) en a dernièrement expliqué le phénomène dans un excellent article d'un journal qui se recommande également aux gens de l'art et aux gens du monde par les connaissances profondes de son auteur, par l'utilité des ma-
tières qu'il traite , et même par l'agrément qu'il sait répandre sur les objets qui en paraissent le moins susceptibles.
M. Comte est un des engastrimytes ou ventriloques les plus extraordinaires qu'on ait entendus danslestems modernes. Le privilège dont il jouit parait avoir été plus commun dans l'antiquité, et même d'une autre nature qu'il n'est aujourd'hui, à en juger par les recherches que le savant auteur de la Gazette de Sauté a faites sur cette question physiologique. Les engastrimytes anciens étaient ventriloques dans la force du terme, c'est-à-dire que leur voix partait en effet du ventre , et se manifestait, ou du moins semblait se manifester au-dehors par les organes les plus étrangers à la parole. On ne se douterait jamais , à moins d'avoir lu Samuel , de quel aimable interprète le magicien Ob se servit pour faire au roi Saiil le portrait du prophète.
Ce que les livres saints et les auteurs profanes nous ont appris de la Pythie de Delphes , de l'oracle de Dodone , de la Pythonisse d'Eudor et de la Sybille de Cumes , ne permet pas de douter que les prêtres du paganisme n'aient su tirer
un parti très-avantageux dn talent des engastrimytes. Deux hommes d'une grande réputation , quoique différemment célèbres , Fontenelle et dom Calmet , ont écrit sur cette matière : l'un en philosophe prudent, qui ne laisse sortir qu'une à une les irrités dont il a les mains pleines , et l'autre en moine éclairé qui accrédite, il est vrai, les erreurs dont il a besoin, mais qui fait bonne guerre aux mensonges qui ne sont plus bons à rien. Ce savant bénédictin, dans son Traité des apparitions , des revenans, àts vampires , débite les contes les plus absurdes d'un ton de persuasion qui donnerait envie de le prendre pour un sot , si , dans ce même ouvrage , l'abbé de Sénones ne faisait preuve d'un jugement sain , d'une logique très-serrée, et même d'un esprit très-philosophique, en réfutant les prétendus miracles rapportés par Lucien , rhilostrate , Jamblique et quelques autres. Ce livre de dom Calmet est plein de choses curieuses, et je serais tenté d'en recommander la lecture à M. Comte; il pourrait y puiser l'idée d'une foule de tours qui serviraient à renouveler son répertoire.
M. Comte est né dans le seul tems et peut-
être dans le seul pays où son talent ne puisse recevoir aucune application sérieuse. Quel succès n'eût-il pas obtenu, il y a quelques vingtaines de siècles, dans la caverne de Delphes, à la place du chevrier Coréasi' Quelle vogue n'eùt-il pas donnée à cette jolie Sybille d'Erythrée , qui chantait ses oracles avec le plus singulier contrealto qu'on ait jamais entendu? Il aurait fait merveille dans la grotte prophétique des Siamois , et pourrait encore aujourd'hui même servir de compère au grand marabout, au moment où il consulte la fétiche.
Tout porte à croire que le fantôme qui apparut à Charles YI dans la forêt du Mans , et qui troubla pour jamais sa raison, n'était qu'un imposteur ventriloque dont le funeste talent fut la source des longs malheurs auxquels la France fut au moment de succomber. C'est le sentiment de l'abbé de la Chapelle , qui publia en 1772 un volume sur les vcntrilorjues , lequel n'est, à proprement parler, qu'un recueil d'historiettes et de tours d'escamotage. Un traité sur cette propriété organique , dont aucun homme de l'art ne s'était encore occupé, devait êlre l'ouvrage d'un habile anatomiste et d'un savant observa-
48 LE \ENTRILOQUE.
t€ur. Personne ne se plaindra que M. de Montègre s'en soit chargé.
M. Comte , qu'on eût brûlé il y a deux cents ans , par la même occasion que la maréchale d'Ancre, est aujourd'hui recherché, fêté dans cette même ville , où l'on se dispute le plaisir de le voir et de l'entendre. Depuis qu'il a eu l'honneur de paraître aux Tuileries devant le Roi , c'est à qui obtiendra de lui une de ses soirées, pour lesquelles on est obligé de se faire inscrire un mois d'avance. M. Comte est sur le chemin de la fortune; il a la vogue. Ce qu'il y a de particulier dans la réputation qu'il s'est faite , c'est la marche inverse qu'elle a suivie. Au lieu de s'étendre , comme toutes les autres , de la capitale aux provinces , celle-ci est arrivée des provinces à la capitale.
Je me rappelle avoir vu à Paris ce célèbre ve!itriloque , il y a cinq ou six ans , dans la salle de la rue de Thionville, où il donnait ses séances; mais soit que l'heure de la vogue n'eût pas encore sonné pour lui , soit qu'il ait été mal servi par les trompettes journalières de la renommée , ses succès se confondirent avec ceux des Thiémet , des Fit^- James et des Borel , dont les talens
étaientloin d'égaler les siens. En attendant le moment de la justice , que le mérite attend quelquefois toute sa vie, M. Comte parcourût les provinces et les pays voisins , où il parvint à ses risques et périls à se faire une réputation éclatante.
Il fait parler Marguerite d'Autriche dans l'église de Bron , que cette princesse a fondée. A Tours, il fait enfoncer quatre portes pour arriver jusqu'à un malheureux mourant de faim , que l'on croit enfermé dans une boutique où le ventriloque avait jeté sa voix; il épouvante à Reims tous les habitans du quartier de l'église Saint- 7"licolas en faisant parler les morts. A Nevers , il renouvelle le prodige de l'ânesse de Balaara. en communiquant la parole à un baudet fatigué de porter son maître. Une autre fois , pendant la nuit , il porte la terreur dans une diligence ; plusieurs voix se font entendre aux portières , on demande la bourse ou la vie : les voyageurs effrayés s'empressent de remettre leurs bourses, leurs montres à M. Comte, qui se charge de traiter avec les voleurs : la bande satisfaite paraît s'éloigner.Lesvoyagcurssefélicitentd'enêfre quittes à si bon marché , et le lendemain , à leur plus
5o LE VENTRILOQUE.
grande satisfaction , le ventriloque remet à chacun l'offrande qu'il a faite à la peur , et leur révèle le talent dont ils ont été dupes , et dont il faillit lui-même être victime en Suisse.
Les paysans de Fribourg le prirent pour un sorcier , l'assaillirent à coups de hache , et s'apprêtaient à le jeter dans un four allumé, s'il ne fût parvenu à effrayer ces paysans fanatiques en faisant sortir de la bouche du four une voix terrible qui répandit la terreur au milieu d'eux.
Plus d'une fois M. Comte s'est servi du talent qu'il possède pour guérir des esprits malades qui se croyaient possédés du démon. J'ai en-* tendu rapporter le fait suivant par un témoin oculaire : M. Comte se trouvait dans une église ornée de statues précieuses , que les dévastateurs révolutionnaires se disposaient à piller ; au moment oii plusieurs d'entre eux levaient le marteau sacrilège sur les monumens des arts , les statues parlent et reprochent à ces bandits leur impiété ; saisie d'effroi , la bande de Van-» dales fuit et se disperse, en jetant au milieu de' l'église le butin dont elle était chargée.
M. Comte est revenu à Paris , précédé d'une réputation brillante ; tous les journaux des pro-
LE VENTRILOQUE. 5l
vinces qu'il a parcourues l'ont célébré à l'envi, et les muses de Grenoble ont chanté ses louanges.
Ce n'est plus aujourd'hui ce ventriloque obscur , ce rival des Préjean et des Borel , qui donnait ses modestes récréations dans un local bourgeois, devant des spectateurs plébéiens; c'est un professeur de physique amusante, recherché des personnages les plus illustres, et remarquable par une variété de talens dont la réunion ne s'est encore rencontrée chez aucun homme de sa profession.
L'intérêt et l'amour - propre des personnes chez lesquelles il est appelé ne sont pas étrangers à ses succès. Les réunions dont il est l'objet oiïre une occasion de rassembler les gens dont on a besoin , et qu'aucune autre circonstance ne pourrait amener chez vous : on prend son tems pour recommander un protégé ou pour se recommander soi -même. Combien de gens en place accordent , dans une soirée de plaisir , ce qu'ils auraient ou ce qu'ils ont déjà refusé dans une audience ! M. Comte , au nombre des tours qu'il a faits , ne compte probablement pas cinq ou six places d'inspecteurs des droits-réunis , quelques douzaines de croix d'honneur , une
OU deux préfectures et autant de fauteuils académiques, qu'il a peut-être déjà escamotés à son insu.
Je m'aperçois en achevant ce Discours que j'ai oublié de dire pourquoi M. Comte était venu chez moi ; mais il est probable qu'en me lisant mes lecteurs l'auront deviné.
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N° XXXI. — (^février 18 1 5.
Pluris est oculatui mrtus quant auriti âeeem. Plaut., riol, ici. II.
Vn seul lémoln qoi a vu est plus croyable que dîiî antres qui n'ont fait qu'entenùre.
Il est fâcheux'qu'on n'ait jamais songé à faire un recueil <îes querelles domestiques , des contestations bourgeoises qui tiennent tant de plpce dans les annales d'une grande ville : on aurait fini par y trouver Thistoire entière des mœurs de la nation.
Les causes qui se plaident au Palais se ressemblent toutes : questions d'état , nullité de testamcns , validité d'actes , contestations de droits civils; c'est presque toujours le même fonds reproduit avecde«ouvelles circonstances, et tout au plus sous de nouvelles formes : le mi-
nistère de l'avocat atténue encore l'intérêt de la cause. La faconde salariée de ces vendeurs de paroles (comme les appelait Mirabeau) tourne invariablement dans un même cercle , dont la yérité est rarement le pivot, et dont leur amourpropre est toujours le mobile.
Parlez-moi du tribunal impromptu d'un commissaire de police , où les parties sont en présence , où chacune plaide sa propre cause avec l'éloquence de l'intérêt personnel et toute la chaleur d'uiî premier mouvement. C'est là que le son de la voix , le langage du geste , l'expression de la physionomie déposen^t avec fidélité ; que le juge peut interroger le regard qui dément ou confirme la déposition de la bouche ; c'est là que la justice sans déni se rend sans appel , sans formes et sans délais , comme la rendait saint Louis au pied de l'arbre de Vincennes, et comme la rendent encore le dey d'Alger, le bey de Tunis et le roi de IMadagascar ; ce qui ne prouve rien autre chose , sinon que les extrêmes se touchent en politique comme en morale par un point qu'on appelle excès.
La compétence du tribunal d'un commissaire de police est très - limitée , mais sa juridiction
est très-étendue .-elle embrasse toutes les classes de citoyens , et , chose assez remarquable , on ne réclame presque jamais contre les décisions qui en émanent. Je crois en avoir irouvé la raison dans la manière expéditive dont les affaires s'y traitent, et dans la célérité des jugemens qu'on y porte. Il faut du tems pour endoctriner un avocat , pour suborner des témoins , pour séduire un juge : ici , l'action parle , les faits sont en quelque sorte présens , et l'arbitre prononce moins sur ce qu'il apprend que sur ce qu'il voit.
Je ne conçois guère , quelque bon droit qu'on puisse avoir , qu'on se décide à plaider : il me semble que le plaisir de se faire rendre justice n'équivaut jamais à la peine de la demander et à l'incertitude de l'obtenir. Il est probable que beaucoup de gens qui spéculent sur cette apathie assez commune se sont fait une étude particulière des épreuves qu'elle peut subir , et qu'ils savent jusqu'à quel point les hommes sans caractère peuvent être dupes sans avoir le courage ou la volonté de s'en plaindre.
Je mets au premier rang de ces spéculateurs les cochers de fiacre ; personne n'a une mesure plus exacte de la patience humaine , et ne s'on-
tend mieux à tirer parti de l'indolence des Parisiens. Je suis convaincu, pour ma part, d'avoir été depuis vingt-cinq ans trois ou quatre cents fois victime de leurs petites vexations, et, toujours au moment de les conduire chez le commissaire de police , de n'avoir jamais eu la force d'effectuer ma menace. La justice et la colère n'avaient pu jusqu'ici vaincre ma paresse ; ce triomphe était réservé à mon amourpropre .
Avant-hier, à dix heures du matin, il pleuvait à verse ; j'avais une visite à faire , et j'étais en bas de soie blancs : je ne pouvais me dispenser de prendre une voiture. On a comparé avec autant de justesse que d'esprit les cochers de fiacre aux amis du jour , qui vous offrent leurs services quand il fait beau , qui se font prier quand le tems se met à la pluie , et que vous ne trouvez jamais pendant l'orage. Il y avait encore une voiture sur la place : j'y monte , et je dis au xocher de me conduire à l'Observatoire ; la course est longue, il prétend que ses chevaux sont fatigués ; mais je connais cette tactique , et, pour lui ôter toute excuse , je le prends à l'heure. 11 me répond , en tournant la tête de ses che*
LA MATINÉE D'UN COMMISSAIRE. 5; vaux, qu il n'est pas sur la place, et qu'il ne marchera pas ; je me fâche , il jure ; vingt personnes s'attroupent et prennent parti pour ou contre le cocher : j'aurais probablement cédé si nous eussions été tête-à-tête, mais on en mut mieux ou moins lorsqu'on est regardé ; et cette fois je crois mon amour -propre intéressé à montrer du caractère : j'invoque le règlement , et j'exige que le cocher me conduise à l'Observatoire ou chez le commissaire de police ; le drôle descend de son siège , me rit au nez et entre dans un cabaret voisin. La colère s'empare de moi : je veux sortir de la voiture avec trop de précipitation; mon pied glisse sur le marche-pied , et, pour éviter de tomber , je saute dans le ruisseau, oii je m'éclabousse de manière à ce qu'on ne puisse deviner de quelle couleur ont été mes bas. La foule , qui s'était grossie pendant la dispute , riait aux éclats de ma déconvenue ; qu'avais-je encore à ménager ? Je prends un parti héroïque , je monte sur le siège , je fouette les chevaux , et , sans égard aux cris du cocher , je le force à me suivre à pied chez le commissaire du quartier, où nous arrivons presque en même tems. Je consigne sa voiture à la porte , et nous entrons tous deux
5S LA MATINÉE d'uN COMMISSAIRE.
dans une salle où vingt personnes , arrivées avant moi , continuaient à se disputer, et criaient toutes à-Ia-fois en attendant le commissaire, qui était allé dresser un procès-verbal d'effraction dans une maison voisine. Quelques soldats sans armes maintenaient Tordre dans rassemblée , tandis qu'un petit clerc , d'un air négligent et capable , enregistrait les plaintes en lisant un journal.
Le commissaire arrive , traverse la foule qui se presse autour de lui , et va se placer gravement à la table boiteuse qui lui sert de bureau. Après avoir promené sur les assistans un regard scrutateur , il prend des mains de son clerc la liste des plaignans , et rédige quelques notes en marge avant d'appeler les causes.
J'aurais beaucoup regretté le tems que j'avais perdu , et celui qui me restait à perdre , si je ne me fusse avisé de tirer p,-;rîi de ma position, et d'examiner assez attentivement les objets que j'avais sous les yeux , pour y trouver le texte et les détails de mon prochain Discours.
Le commissaire de police cbez lequel je me trouvais est un gros homme d'une assez belle figure , sur la tête duquel une couche épaisse de
LA MATINÉE D'UN COMMISSAIRE. È9 poudre dessine avec beaucoup d'art la place des cheveux qui n'y sont plus ; il a l'œil vif, rcreil'e fine , et tout annonce en lui un homme dont l'expérience s'est formée dans les emplois su bordonnés à la place qu'il occupe aujourd'hui. Une grande habitude lui lient lieu d'une grande sagacité ; il a l'air d'écouter ce qu'il regarde , et d'entendre ce qu'il voit : son jugement ne paraît être que d€ l'instinct.
Le premier quidam amené devant lui avait été arrêté par la patrouille à trois heures du matin , dans la rue Vivienne , à la porte d'un bijoutier dont il examinait de trop près la serrure ; son affaire fut expédiée en un moment : le commissaire , qui le reconnut , donna aux soldats qui l'avaient amené l'ordre de le conduire à la préfecture de police , d'où il devait partir une heure après pour être réintégré à Bicêlrc , son domicile habituel.
Un portier et une jeune femme se présentent ensuite : la dame se plaint que le portier a refusé , pendant la nuit , de lui ouvrir la porte de la maison où elle loge : le portier déclare que la maison est honnête, et qu'il a ordre du pro priélaire de ne pas tirer le cordon après nîinui^
6o LA MATINÉE D'UN COMMISSAIRE.
La jeune dame rit aux éclats : « Autant vaudrait , dit elle , aller se loger au Marais : eWe veut pouvoir sortir de chez elle et y rentrer quand il lui plaît ; et , comme elle n habite cette maison que depuis deux jours , elle demande qu'on l'autorise à déménager au demi-terme. » Le commissaire n'y voit pas de difficulté ; mais il exige que jusque-là cette dame se conforme à l'usage établi dans la maison. « Soit , reprit-elle en sortant, je rentrerai à minuit comme une religieuse , et nous verrons ce que cette vieille tête y gagnera. »
Un homme fort bien mis , mais non pas proprement vêtu, venait de rendre plainte comme Jeannot , et pour un accident de même nature , qui lui était arrivé la veille, au coin de la rue d'Amboise. Il avait voulu conserver le statu cjuo , pour donner plus de poids à sa déclaration. La femme qu'il avait citée prouva que ce jour-là elle était absente de Paris , et demanda une indemnité de dix francs pour la journée qu'on lui avait fait perdre ; elle lui fut allouée , et le plaignant sortit d'assez mauvaise humeur , convaincu, à ses dépens , que les battus paient soufent r amende.
LA MATINÉE D'UN COMMISSAIRE. 6l
. C'était le tour d'un jeune homme très-élégant et d'une figure fort agréable , amené par deux soldats du guet, qui l'avait arrêté, sur la dénonciation d'une vieille servante , dans l'escalier d'une cave oii il paraissait avoir eu l'intention de se cacher. Le jeune homme répondait en souriant aux questions du commissaire, et celui-ci l'interrogeait en homme qui ne se méprenait pas sur la nature du délit.
«' J'étais allé souper hier au soir, disait le jeune accusé , chez un homme respectable de mes amis qui devait partir cette nuit même pour un voyage de quelques jours; sa femme , douée d'une sensibilité exquise, s'était presque trouvée mal au moment où elle avait entendu les chevaux de poste entrer dans la cour de l'hôtel , et je m'étais retiré tout ému de la scène des adieux dont j'avais été témoin. Je ne sais par quelle distraclion , au lieu de descendre par le grand escalier, j'avais suivi un corridor obscur qui aboutit à un escalier dérobé dont je ne connaissais pas l'issue , et que je descendais à tâtons : je me trouvais en effet dans la cave, lorsqu'une vieille femme qui m'aperçut ferma la porte sur moi , en criant au voleur. J'ai mieux aimé me laisser con-
duire au corps-de-garde , où j'ai passé la nuit , que de faire une esclandre dans une maison respectable dont la maîtresse , instruite par moi , ne tardera pas sans doute à venir me réclamer. »
Le jeune homme parlait encore , qu'une dame d'une taille imposante, et d'une beauté qui gagnait peut-être quelque chose au grand voile de dentelle dont sa figure était couverte , entra suivie de deux laquais en livrée , et vint réclamer le jeune homme, qu'elle appela son cousin (circonstance que celui-ci avait oubliée dans sa narration ). Elle parla bas au commissaire, qui répondit par cette observation pleine de sens : « Je conçois fort bien, madame; mais, à l'avenir, à votre place, je ferais reconnaître mon cousin par mes gens. » La dame se confondit tout haut en excuses auprès de son jeune parent, dont elle prit le bras en sortant, et qui l'accompagna jusqu'à sa voiture , où il ne monta pas avec elle.
Vinrent ensuite deux écoliers de quinze ou seize ans , arrêtés pour avoir cassé des lanternes en sortant du bal. Cette espièglerie frèscoupable aurait eu des suites plus graves, si leurs parens ne se fussent empressés de venir payer le dommage causé par leurs enfans , et
LA MATINÉE D'UN COMMISSAIRE. 63 n'eussent répondu de leur conduite à l'avenir. Le commissaire fit comparaître un cabaleur pris la veille en flagrant délit dans le parterre d'un de nos grands théâtres. 11 fut prouvé que cet homme avait l'entreprise des chutes , et qu'il avait été payé , par un auteur ennemi de celui dont on jouait l'ouvrage , pour faire tomber sa pièce. Les mesures avaient été mal prises; les siffleurs à gage dont il était le chef, et qui se trouvaient en grande minorité, furent mis à la porte. Seul, il voulut faire tête à l'orage. Le public le signala comme instigateur du désordre , et il fut arrêté muni d'un sifilet mécanique pour lequel il sollicite un brevet d'invention. Chacun reçut son châtiment : le nom de celui qui avait payé ces honteux services fut livré au mépris de l'assemblée , et l'entrée des spectacles fut interdite pendant six mois à son agent.
yV l'entrepreneur des chutes dramatiques succéda un brillant étourdi dont le cabriolet avait renversé un homme au coin du boulevart , et qui se plaignait, en grasseyant, qu'on lui fît manquer un rendez-vous de la plus grande importance. « A-t-il la jambe cassée.? disait-il ; eh bien! qu'on l'estime , et je la lui paierai;
mais , pour Dieu , dépêchons. » Cette insolente fatuité révolta l'auditoire ; et il est probable qu'un jugement correctionnel en aurait fait justice , s'il n'eût pas été prouvé que rhomme renversé par le cabriolet spéculait sur ces accidens , dont il se faisait un revenu fort honnête. C'était pour la douzième fois , depuis deux ans, qu'il éprouvait le même malheur; mais une circonstance qui ne devait pas échapper à la sagacité du commissaire , c'est que cet homme n'avait jamais été renversé qu'en plein jour , et par les voitures de maître les plus élégantes. En lui permettant d'accepter un louis du propriétaire du cabriolet, le commissaire lui déclara qu'il n'aurait de recours , à l'avenir , pour de pareils accidens , que contre les voitures de place.
Mon tour arriva. J'avais attendu deux grandes heures ; mais j'avais trouvé le moyen d'employer mon tems , et ma colère était dissipée. J'exposai mes raisons avec plus de calme que le commissaire ne les entendit. La voilure fut mise en fourrière , et le cocher eût été envoyé en prison, si je n'eusse intercédé en sa faveur. Il me témoigna tant de regret de. sa faute , et me fit
LA MATIÎiÉE d'un COMMISSAIRE. 65
une peinture si triste de sa femme et de ses trois enfans, qui n'avaient pour vivre que le produit d'une journée qu'il allait perdre , que je me crus obligé de payer le mal qu'il m'avait fait plus généreusement que je n'eusse payé ses services. Je donnai pour boire à quelques ouvriers qui m'avaient suivi pour me servir de témoins , et chacun se retira convaincu , comme moi , qu'il avait coopéré à un grand acte de justice , dont l'exemple ne corrigera que celui qui le donne.
N° XXXII. — 1 1 féi>ner i8i5
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Quelque sceptique que l'on puisse être , on est forcé de convenir qu'il y a des choses que la raison ne peut expliquer , et auxquelles l'imagination la plus active ne peut atteindre par le secours des sens ; il semble qu'il faille quelque chose de sur-humain pour nous en faire naître ridée, et que cette connaissance ne puisse être acquise que par une sorte de révélation qui arrive à notre esprit sans avoir passé par Tinlermédiaire d'aucun organe matériel.
OlaiisMagnus, dans sa savante histoire des peuples du nord ( historia de Genlibus si'plenirionilibus) ^ rapporte, avec toute la naïveté cl toute la crédulité de Plutarque, que les ta-
pons, lorsqu'ils veulent connaître ce qui se passe loin des lieux oii ils se trouvent, envoient à la découverte le dëmon qui leur est familier , et qu'après s'être exalté l'imagination au son des tambours et de certains instrumens de musique, ils éprouvent une sorte d'ivresse pendant laquelle des choses dont ils n'eussent jamais eu connaissance dans leur état naturel leur sont subitement révélées.
Socrate et Jérôme Cardan ( qui n'ont que cela de commun ensemble) avaient, ainsi que les Lapons , un démon familier à leurs ordres. Cardan nous donne sur le sien , dans son ouvrage de Varietate Rerum , des délails qu'il ne tient qu'à nous de croire. Il prétend qu'il tombe à volonté dans une extase qui le rend insensible à toute espèce de douleur physique, et le met en rapport avec un autre ordre de choses. « Quand je veux m'extasier , dit-il , je sens autour de mon coeur comnie une séparation de mon ame qui se communique , comme par une petite porte, à toute la machine, et principalement à la tête et au cervelet ; alors je sens que je suis hors de moi-même. »
Cette faculté dont jouissait Cardan ressemble
beaucoup au somnambulisme de l'abbé Faria , lequel n'est rien autre cbose que la seconde vue des Ecossais. Je me souviens que l'année dernière , au coin d'un grand foyer de château , autour duquel nous faisions des contes à la manière de ce bon vieux tems { dont le ciel nous préserve ) , un professeur émérite de l'université d'Oxford m'expliqua fort au long en quoi consistait cette seconde vue, apanage particulier des montagnards de son pays, et particulièrement des hommes de sa famille. Je n'ai pas trop compris l'explication psychologique qu'il m'en a donnée dans un langage d'adepte , dont chaque mot aurait exigé une définition nouvelle ; mais je me rappelle un des nombreux exemples qu'il m'a cités à l'appui de sa merveilleuse doctrine. Je vais le rapporter ici , comme précaution oratoire.
«♦ J'appartiens , comme vous le savez ( c'est le docteur qui parle ) , à l'une des plus anciennes familles de la vieille Calédonie : un de mes aïeux a péri sur l'échafaud dans les troubles dont l'Ecosse a été si long-tems le théâtre , et les papiers de notre maison ( sur lesquels reposaient des droits incontestables à une fortune
immense et à la pairie du royaume pour le chef de la branche aînée de noire famille ) étaient perdus depuis près de deux siècles. Toutes les redierches qu'on avait pu faire de père en fils, dans Hn pareil laps de tems, avaient été infructueuses, et dès long-tems nous avions perdu l'espoir de l'ecouvrer ces précieux litres ; un soir d'hiver , au mois de décembre i ySy , mon aïeul était seul avec mon père dans une petite maison qu'ils occupaient dans un des faubourgs de Londres ; à la suite d'un accès de goutte qui le retenait depuis plusieurs mois dans son fauteuil, il fut pris d'un de ces engourdissemens par lesquels s'annonce la seconde vue. En sortant de cette léthargie , qui dura douze heures , mon aïeul fit appeler son fils :
« Nos titres sont retrouvés , lui dit-il , et avec eux notre état et notre fortune. Asseyezvous , Arthur, et, sans m'interrompre , écrivez les instructions que je vais vous donner et que vous suivrez de point en point.
» Demain , mon fils sortira d'ici à sept heures précises ; il se rendra sur le pont de Westminster; il y trouvera un très-gros homme, à perruque de laine , vêtu d'un habit brun à boutons
d'ivoire ; mon fils abordera cet inconnu , aprJsr avoir relevé son chapeau que le vent aura emporté ; et, en le lui rendant avec politesse, il lui demandera une place dans sa carriole , pour se rendre avec lui au bourg d'Epping, L'inconnu accueillera cette proposition. Arrivé dans ce village, la carriole s'arrêtera devant une grande maison en brique , vers le milieu de la principale rue d'Epping. Le propriétaire de cette maison , avec qui mon fils aura fait le voyage , l'invitera sans doute à dîner ; Arthur acceptera : vers la fin du diner, quand la fermière et ses filles auront quitté la table , mon fils priera son hôte de le conduire dans un vaste grenier, audessus d'une grange attenante à la grande étable. Le fermier paraîtra surpris de cette demande ; mais Arthur ne doit répondre pour le moment à aucune des questions qu'il pourra lui faire. Le fermier cherchera long-tems la clef du grenier; Arthur ira la prendre sur la tablette qui se trouvera au-dessus du lit du premier garçon de ferme. Sous un énorme tas de vieux harnais , d'outils de labourage, dont ce grenier est rempli , Arthur décomTÎra un coffre cerclé en fer et garni de clous à tête de cuivre; avec le con-
senlement du propriétaire , il fera sauter le cadenas qui ferme ce coffre , et dans ce coffre il trouvera tous les papiers de notre maison , dont il fera dresser procès-verbal par le juge de paix du canton.
» Mon père , continua le docteur , exécuta de point en point les ordres qu'il avait reçus du sien; il rencontra sur le pont de Westminster le fermier d'Epping , fit route avec lui , et trouva dans sa maison , à Theure , au lieu et de la manière indiquée , les papiers de famille dont l'existence avait été révélée à mon grand-père dans cette vision intuitive que nous appelons seconde vue. »
Je ne cacherai pas à mes lecteurs que je me suis un peu moqué de l'histoire que je viens de leur faire sous la dictée de mon noble écossais, et que toutes les preuves dont il essaya de l'appuyer n'avaient pu vaincre mon incrédulité ; mais s'il est facile de nier ce qu'un autre vous raconte , comment refuser de croire ce qu'on a vu soi-même ?
Depuis mon enfance je suis sujet à une espèce de cauchemar dont les résultats, souvent assez extraordinaires , n'avaient été jusqu'ici , pour
moi , l'objet d'aucune observation. J'avais seulement remarqué que l'extase pénible où il me plonge est presque toujours la suite d'une forte contention d'esprit , d'un travail prolongé audelà des bornes de l'attention dont je suis susceptible , et qu'il participait de la nature des objets dont je m'étais long-tems occupé.
Un événement récent, d'assez peu d'importance en lui-même , mais qui se rattache aux grands intérêts poli tiques du nouvel ordre social, m'avait conduit insensiblement à l'examen de cette question : le rétablissement des ordres religieux pourrait-il s'effectuer en France.? et, supposé qu'il fut possible , n'entraînerait-il pas indispensablement la ruine de la monarchie constitutionnelle .'' Je m'échauffai sur cette idée au point de me créer des fantômes, et de croire à l'existence d'un synode mystérieux qui poursuit en France le grand œuvre de la régénération monacale. Ma tête s'exalta; un léger accès de fièvTe s'empara de mes sens; je me couchai de bonne heure ; et , les yeux ouverts , dans un état qui tenait de la veille et du sommeil , je fus pris d'un yiolent cauchemar , pendant lequel
j'eus une vision dont je n'ai pas oublié le moindre détail.
Je me trouvais , ou du moins je croyais me trouver sur les hauteurs de Charonne , à la
chute du jour. En traversant la rue de ,
en face d'une vaste masure , j'entendis quelques gémissemens qui venaient à mon oreille , à travers ce bruit vague et sourd que produit au loin le tumulte d'une grande ville. Je crus distinguer le lieu d'où partaient les plaintes; je frappai ; on n'ouvrit pas. Le tems avait fait brèche dans un mur de clôture ; je m'aidai pour le franchir des débris amoncelés du côté de la rue , et, toujours guidé par les sons plaintifs qui avaient d'abord fixé mon attention , je traversai une cour que l'herbe avait à peu près couverte. J'arrivai, sans rencontrer personne , à l'entrée d'un vieux bâtiment en ruine , oii j'entrai par un long corridor en arceaux à peine éclairé par la faible lueur d'une lampe suspendue à l'autre extrémité.
Parvenu au bout de ce long corridor, je distinguai la voix gémissante de plusieurs jeunes filles , et , dans ces accens modulés par la douleur, je crus découvrir la nature du supplice obi
du châtiment qui les leur arrachait. En cherchant un moyen d'arriver jusqu'à elles , je découvris une fenêtre , et je parvins à m'élever à la hauteur d'un vitrage délabré à travers lequel je vis, avec autant de surprise que d'indignation, ce qui se passait dans l'intérieur de ce triste réduit. Un vieillard , pâle et décharné , à genoux sur un prie-dieu exhaussé de quelques marches , récitait des prières à haute voix, tandis que six jeunes filles, nues jusqu'à la ceinture, dont la plus âgée pouvait avoir seize ans , se frappaient le corps avec la discipline dont chacune d'elles était armée. Le vieillard interrompait de tems eu tems ses prières pour exciter leur zèle , et gourmander la faiblesse de celles en qui la ferveur semblait se ralentir. Je crois devoir passer sous silence les choses mystérieuses dont je fus encore témoin , et auxquelles je mis un terme en jetant , par ma présence , l'effroi dans l'assemblée.
La porte s'ouvrit, le directeur de cette maison se hâta de dérober à mes yeux ses victimes ; mais il ne put empêcher qu'une d'elles ne vînt <e jeter à mes pieds , et ne me révélât la nature , le but et les movens de cette étrange association.
L'émotion violente que le récit de cette jeune fille me fit éprouver , l'audace et le sang-froid que déploya le saint homme dans l'explication que nous eûmes ensemble , excitèrent en moi un accès de fureur qui me fit sauter hors de mon lit , et je m'éveillai.
Le lendemain, je retrouvai dans mes souvenirs une impression si fraîche , si profonde des objets que j'avais eus sous les yeux pendant la nuit, que je ne pus résister à l'espèce de superstition qui me portait à chercher quelque réalité dans un songe. J'avais encore présens à la pensée le lieu , les circonstances , les figures et jusqu'au nom des personnages que j'avais vus en rêve; je me transportai lundi matin dans cette rue de. . ., dont auparavant je ne soupçonnais même pas l'existence. Je reconnus la maison avant d'avoir jeté les yeux sur le numéro, dont j'avais conservé le souvenir. Qu'on juge de ma surprise en retrouvant aussi la brèche par où j'étais entré dans mon songe ! Je ne jugeai pas à propos, comme on l'imagine bien , de m'introduire par la même voie : je sonnai ^ on fut long-tems à m'ouvrit; une femme en habit de religieuse et d'une figure qui n honorait pas rhahil qu'elle portait, m'introduisit de très-
mauvaise grâce dans V intérieur de cette espèce de cloître , où je retrou^'ai successi\;ement toutes les traces que mon imagination y avait pour ainsi dire imprimées. Ne pouvant obtenir aucun renseignement de la sœur qui me servait de guide . j 'exigeai qu 'elle me fit parler à la supérieure , ou du moins à la directrice de cette maison.
Elle me conduisit avec une inquiétude visible à travers ce long corridor que j'avais déjà parcouru en idée. Aux questions que je lui fis sur Fusage de cette salle noire devant laquelle nous passions , et dont la croisée frappa mes regards , elle se contenta de me répondre que c'était le parloir. Il en sortit une petite fille que l'on déroba promptement à ma vue. Je montai au second , et l'on me fit entrer dans une chambre 011 je vis , avec un étonnement dont je ne fus pas le maître de comprimer l'expression , un homme dont les traits me rappelaient ceux du vieillard dont j'avais l'esprit frappé.
Il me sembla encore que ma visite lui causait une émotion d'autant plus vive , que je paraissais instruit des choses dont je venais m'informer ; et , dans la crainte de m'abandonner aux soupçons que je semblais avoir conçus, il prit
le parli de m'appiendre ce qu'il ne se croyait plus le maître de me laisser ignorer.
II avait fondé dans ce lieu une maison d'éducation de jeunes filles destinéesà l'état religieux. Cette communauté, dont il était le direcleur ^ appartenaità l'ordre de Saint-François; la règle n'en était pas plus austère que celle des autres maisons du même ordre. Je me permis dans mou rêve de lui faire observer qu'il était au moins extraordinaire qu'un homme se trouvât à la tèto d'une communauté de femmes , et que je ne connaissais aucun exemple orthodoxe de la prérogative qu'il s'attribuait. Cet homme, les veux constamment baissés pendant tout le temsquejo passai près de lui, me répondit qu'il ne devait compte de sa conduite qu'à ses supérieurs. J'insistai vainement pour visiter la maison , pour en connaître le régime intérieur, l'autorilé dont elle relevait, le nombre et l'espèce de pensionnaires qui s'y trouvaient renfermées. Il persista dans ses refus; et, le bruit d'une cloche s'étant fait entendre, il me pria de me retirer d'un ton suppliant oiî la douceur affectée laissait percer l'impatience.
J'ai dit ce que j'ai rêvé, j'ai dit ce que j'ai cru voir , et il en est résulté une telle confusion d'idées, que je ne saurais affirmer où commence la vérité , ni où finit le mensonge.
N ° XXXI II. — 18 février 1 8 1 5 .
Compagnes d'un e'poux H reines en tous lieu; Libres sans de'shonneur et sages sans contraii Et ne devant jamais leurs vertus à leur craintt Volt., Za'iie.
S'il y a beaucoup de manières d'employer son tems, il y en a plus encore de le perdre. Depuis le plus grand travailleur jusqu'au fainéant le plus déterminé , chacun n'a que vingtquatre heures à dépenser par jour. De l'emploi qu'on en fait résulte , en grande partie , la diffe rence qu'on observe entre les hommes. « La vie ( dit quelque part Sénèque ) est comme nu drame; ce n'est pas sa longueur , mais sa conduite qui nous importe; il n'est pas question de savoir où et quand vous finirez; finissez où vous voudrez, quand vous voudrez, pourvu que l'ac-
8o LES VISITES DU MATIN.
tion soit intéressante et que le dénouement soit bon. »
Au nombre des moyens de perdre son tems, il ne faut pas oublier de compter la lecture des livres qui traitent de son emploi. L'usage que l'on en fait tient sur-tout aux habitudes que l'on contracte : «elle du désœuvrement est la plus difficile à vaincre , parce qu'elle vous en ôte la force , lors même qu'elle vous en laisse la volonté. Franklin a fort heureusement exprimé cette pensée, lorsqu'il a dit que << l'oisiveté ressemble à la rouille , et qu'elle use plus que le tramil. »
L'oisiveté, plus commune chez les femmes , est plus entière chez les hommes ; les uns tuent le tems , les autres le passent; les hommes désœuvrés n.e font rien ; les femmes désœuvrées font des riens , ce qui est encore quelque chose. Celles-ci ont imaginé pour cela des passe-tems qui se varient à l'infini, selon leurs goûts, leurs habitudes, leur fortune ou leurs caprices. Une grande partie de ce qu'on est convenu d'appeler la science du monde consiste , à Paris , à sa-^ voir prendre le tems des femmes, dont elles vous font d'autant moins bon marché qu'elles s'en
LES VISITES DU MATIN. bl
montrent plus prodigues. On doit éviter d'interrompre les hommes qui travaillent , mais il faut craindre sur-tout de déranger les femmes qui n'ont rien à faire.
Les visites du soir , dont l'iieure , l'à-propos et la durée sont assez généralement réglés par l'étiquette , entraînent peu d'inconvéniens : celles du matin , en supposant plus d'intimité entre ceux qui les font et celles qui les reçoivent, exigent de la part des premiers une grande connaissance des habitudes locales , un sentiment particulier des convenances personnelles, dont l'ignorance ou l'oubli expose un homme à se donner dans le monde le tort impardonnable d'un ridicule.
Mon cousin Frémin>ille me rencontra, Jeudi dernier, sur le boulevart de la Madeleine , à neuf heures du matin, et parut fort étonné de m'entendre dire que j'allais faire une visite à M'"'^ de Vermont. « Qu'on sorte de chez une jolie femme à cette heure-là, me dit-il en riant , cela peut s'expliquer jusqu'à un certain point ; mais qu'on s'y présente — — Pourquoi pas, quand cette jolie femme vous attend ? Vous ne connaissez M™^ de Ycrmont que par les succès
brillans que lui ont valus dans le monde sa grâce, son esprit et sa fortune ; vous ne l'avez jamais vue que le soir dans un salon dont elle est toujours le plus bel ornement , et où personne ne songe à vous dire que cette femme aimable est une bonne mère de famille , qui se lève à huit heures du matin , qui préside elle-même à l'éducation de ses enfans , et conduit sa maison avec un ordre merveilleux qui double sa fortune. » Fréminville me demanda dans quel roman ou dans quelle comédie je voulais introduire un caractère que j'avais probablement rêvé dans ma promenade , et finit par me proposer de parier que je ne serais pas reçu à cette heure dans la maison où j'allais. J'acceptai le pari, et je lui proposai de m'accompagner, en prenant sur moi de justifier sa démarche, si elle avait besoin de justification.
Il était neuf heures et demie lorsque nous arrivâmes chez M""^ de Yermont, Le portier se contenta de nous avertir que Monsieur était sorti; nous passâmes, en prévenant que nous allions chez Madame. Le valet de chambre nous introduisit dans le petit salon , et, pendant qu'il allait nous annoncer , nous eûmes le tcms de re-
marquer que les domestiques étaient à leur poste, et que déjà le plus grand ordre , la propreté la plus recherchée régnaient dans la maison, et se faisaient sentir dans les moindres détails.
M"* de Vermont nous reçut dans la chambre d'étude de ses enfans. Quand nous entrâmes , elle finissait de compter avec sonmaitre-d'hôtel. Sa fille , âgée de dix ans, prenait sous ses yeux une leçon de dessin , et son fils , de deux ans plus jeune , était occupé autour d'une grande table à reformer une carte de France , au moyen des fragmens épars dont elle se compose , et qu'il avait placés sur les genoux de sa mère. C'était un véritable tableau de famille , dont les trois figures offraient, chacune dans son genre, un modèle parfait de grâce et de naïveté.
« Je ne m'excuse pas, nous dit M"* de Vermont , de vous recevoir dans cette pièce , dont je ne sors guère pendant la matinée , et où vous me voyez faisant la maîtresse d'école. Heureusement nos éludes ne sont pas trop sérieuses , et nous pouvons les interrompre sans inconvénient pour nous , ou les continuer sans trop d'ennui pour les autres. » Fréminville , que M""' de Vermont avait rencontré dans le
monde, et que je lui présentai comme mon cousin, se confondit en complimens, qu'elle reçut avec une politesse un peu froide. Elle parut plus sensible à ceux dont ses enfans étaient l'objet.
M. de Vermont, officier de mousquetaires, revint de la manœuvre à dix heures , et on servit le déjeûner , seul repas où les enfans aient leur place à table. L'aimable mère, toujours occupée d'eux sans le paraître , et sur-tout sans en occuper les autres , trouva sans le chercher le moyen de convaincre Fréminville qu'une femme pouvaitallier la modestie et l'éclat, réussir dans le monde par des qualités brillantes , et fonder son bonheur domestique sur les seules vertus qui puissent l'assurer.
En sortant de chez M™^ de Vermont, et aHn de calmer l'enthousiasme de mon cousin pour les femmes qui se lèvent de bonne heure , nous allâmes faire une visite à la baronne de Solanges. Cette dame , dont le premier besoin a toujours été de faire parler d'elle , ne s'est pas plutôt aperçue qu'on ne disait plus rien de ses charmes , qu'elle s'est souvenue du bien qu'elle avait entendu dire de son esprit : elle s'est faite
LES VISITES DU MATIN. i^tl auteur; rien de plus facile, avec quarante mille livres de rente ! Il est à craindre seulement que sa gloire ne finisse par absorber sa fortune, et qu'elle ne marchande [)as assez les succès qu'on lui vend. La maison de IM'"'^ la baronne est un bureau d'esprit, dirigé, sous son nom , par quelques auteurs émérites qui règlent aujourd'hui les rangs dans la littérature, et dispensent la renommée, comme un caissier dispose des fonds qui ne sont pas à lui.
M""' de Solanges sert les Muses de sa plume et de sa bourse ; tout à-la-fois Tencin et La Fayette, elle protège les auteurs, publie leurs ouvrages, inonde les salons de ses romans , les almanachs de ses vers , et les journaux de ses éloges.
Avant d'arriver à son cabinet , au fond du jardin , nous traversâmes un salon en désordre, où le laquais jouait au volant avec la femme de chambre , tandis que le frotteur , appuyé sur son balai, comptait les coups; nous trouvâmes la baronne dans un négligé qu'un peu plus de propreté n'aurait pas rendu moins simple ; elle était entourée de vieux livres sillonnés par des bandes de papier écriles , et dont elle extrait
probablement quelque brocbure nouvelle. Je lui parlai de son dernier ouvrage , dont je ne connais que le titre ; elle en prit occasion de nous lire un chapitre de celui qu'elle est sur le point de publier. Nous passâmes ensuite en revue toutes les réputations littéraires , ce qui nous conduisit à parler de la prochaine nomination à l'Académie , qu'elle regardait comme une affaire arrangée, au moyen des dix voix dont elle dispose habituellement , et qu'elle avait promises , depuis plus d'un an , au candidat qu'elle protège.
La nouvelle Philaminte donna , devant nous, audience à son libraire et à son imprimeur ; elle s'emporta contre ce dernier , qui s'avisait de lui prouver qu'il y avait dix-sept fautes d'orthographe dans la première page de son manuscrit , qui , sans doute , n'avait pas été recopié par son secrétaire ; celui-ci , que nous avions aperçu dans la pièce qui précède le cabinet oii nous étions, estune espèce de petit-collet , teinturier, chargé de soumettre le génie de madame aux règles de la syntaxe , et de donner à ses ouvrages toute la grâce du Pays Latin , et tout l'es-
LES VISITES DU MATIN. 87 prit du séminaire , au prix de trois dîners par semaine , et d'une soutane par an.
Un moment après , entrèrent ensemble un journaliste et un procureur ; tous deux étaient pressés ; il s'agissait d'un article qui devait paraître le lendemain , et d'un Jugement rendu la veille ; il n'y avait pas à balancer : on renvoya le procureur , et nous nous retirâmes avec lui pour laisser à la dame la liberté de travailler avec son journaliste. En sortant, l'homme de loi nous mit au fait des affaires de la docte baronne , et ne nous cacha pas qu'avant peu , grâce au peu d'ordre qui règne dans le temple de cette dixième muse , elle pourrait bien être forcée d'aller enterrer sa gloire dans le fond d'un château de province oii elle a relégué son mari.
Il était midi , lorsque je me présentai chez M""^ de Cériane; Fréminville ne jugea pas à propos de m'y accompagner. Une des femmes de chambre m'introduisit dans l'appartement de la jeune dame , oii son mari n'avait pas encore pu pénétrer , mais où se trouvaient deux ou trois hommes de sa société intime. Elle était assise sur son lit , et soutenue , dans cette po-
sition, par trois ou quatre carreaux d'édredon garnis de dentelles; un madras artistement chiffonné sur sa tête , un canezou du dernier travail de iM""^ CoUiou , composaient toute sa toilette , et n'en laissaient pas désirer une autre ; un petit pupitre en maroquin était posé sur ses genoux , et lui servait à expédier , tout en causant, une demi-douzaine de billets du matin.
C'est un petit ministère que la chambre à coucher d'une jolie femme à la mode ; les invitations , les excuses , les refus , les encouragemens à donner à des artistes , les sollicitations auprès des académiciens , ne sont pas les seuls objets de la correspondance. Lorsque M"'^ de Cériane eut achevé la sienne , la conversation devint plus intéressante. Nous lui donnâmes les nouvelles du matin : elle nous fit la chronique de la veille ; parla successivement , avec une facilité de transition que je ne me lassais pas d'admirer , de l'invasion de Rome , de Vulthé Faria , de V enterrement de M"' Raucourl , de la responsabilité des ministres , du Nain Jaune , da Congrès et du Bal de l'Opéra. Je la félicitai d'avoir soutenu avec tant de bonheur la fatigue des plaisirs de l'hiver. « Ne m'en parlez pas , dit-
elle ( en prenant quelques cuillerées de fécule de pomme de terre , qu'on lui présenta dans une jatte de vermeil ) , je suis excédée de bals , de soupers , de concerts ; mais ma santé en souffre cruellement , et si le carême ne mettait fin à tout cela , j'en mourrais. Dans ce moment arrive , avec une demoiselle de chez M""* Dospeaux, qui apportait une toque pour le bal du soir , la vicomtesse de Névalle , amie de cœur de M"^ de Cériane. Ecoutons-les:
" Eh bien ! ma belle , que faites-vous aujourd'hui ? — J'aurais presque envie de rester chez moi. — Non pas , s'il vous plaît ; j'ai disposé de vous ; j'ai ma loge à l'Opéra; le spectacle est charmant , Nina ; je ne m'en lasse pas ; de là nous allons au bal de M""^ ï — — Impossible , ma chère, je suis si fatiguée!... — Mon Dieu! je lui suis plus que vous; mais encore quelques mois et nous irons nous reposera la campagne. — Vous faites de moi tout ce que vous voulez ; j'accepte , mais à condition que vous m'accompagnerez demain matin à la pompe funèbre de Saint-Roch, et le soir aux Variétés; Potier vous fera mourir avec ses farces. • — N'oublions pas qu'après-demain le docteur N*** nous con- %
«jO LES VISITES DU MATIN.
(luit à la Blatcrnité , et qu'ensuite nous allons dîner chez le bailli. — On y joue trop gros jeu , et Ton se retire trop tard; la semaine dernière , nous en sommes sorties à trois heures. — \ la montre de votre mari , qui avance toujours , vous le savez bien. »
Une conversation si raisonnable fut interrompue par l'arrivée du jardinier de la Malmaison , qui venait renouveler les fleurs et présenter à Madame quelques élèi>es de la Nouvelle-Hollande. Un garçon libraire apportait les brochures du jour ; M"'* de Cériane le renvoya au secrétaire de son mari , qui connaît ses opinions littéraires et politiques , pour qu'il choisît ce qui lui convenait.
Le maître du piano et le maître italien arrivèrent en même tems ; elle remit au premier son cachet , en le priant de revenir le lendemain , et , pour toute leçon , invita l'autre à se mettre au piano , et à lui donner une idée de la polonaise de Mozart , que M"*^ Catalani a mise en vogue.
On vint annoncer que le déjeûner était servi. Nous passâmes dans le salon ; et , après une grande demi -heure, M"" de Cériane vint se mettre à table , et recevoir , pour la première
LES VISITES DU MATIN. (jr
fois de la journée , les complimens de son mari ; ils furent accueillis avec d'autant plus de grâce qu'ils étaient accompagnés d'une très -belle fourrure de Sibérie , qu'un de ses correspondans venait de lui envoyer.
Après avoir pris une tasse de thé avec M""* de Cériane, j'allai terminer mes visites du matin chez M"* la marquise de Meillan. Cette dame, élevée par une grand'mère à qui l'on doit en France la découverte des vapeurs , a trouvé le moyen, à force de camphre , d'éther, de gouttes d'Hoffmann et de laudanum , de se persuader qu'elle avait mal aux nerfs; elle parviendra probablement à détruire sa santé.
La marquise n'a pas encore trente ans , et son mari en compte au moins soixante. La maladie supposée de sa femme établit entre eux une sorte d'équilibre qu'il n'a pas intérêt à rompre. M"^ de Meillan ne sort point de chez elle , voit peu de monde, et passe l'hiver dans les rhumes , l'été dans les vapeurs, le printems dans les obstructions, et l'automne dans les migraines. Elle dépense , eu mémoires d'apothicaire , deux fois autant qu'une autre femme de son rang et de son âge en bijoux et en modes.
Cj2 LES VISITES DU MATIN.
Quand j'arrivai , un calme profond régnait dans les pièces qui précèdent sa chambre à coucher ; des tapis et des portières étouffent le son de la voix et le bruit des pas. Une des femmes nie dit tout bas de la suivre , et tourna le bouton de la porte avec une précaution qui m'indiqua celles que je devais prendre. J'entrai sur la pointe du pied dans une chambre ou le jour s'éteignait dans les plis des doubles rideaux de soie dont les fenêtres étaient garnies. M"^ de Meillan était assise , au coin de la cheminée , dans une vaste bergère ; une cornette de dentelle , nouée sous le menton , donnait à sa jolie figure , un peu pâle , une expression de souffrance qui ne m'empêcha pas de remarquer qu'il y avait un peu de recherche dans la manière dont la belle malade était drapée dans ses schalls.
Elle s'excusa sur sa maladie de l'état où je la trouvais ; « mais elle n'avait pas fermé l'œil « de la nuit ; elle souffrait d'un ébranlement de » nerfs , que venait encore d'augmenter «n » maudit orgue de Barbarie qui s'était obstiné à » jouer sous ses fenêtres. » Elle toussa deux ou troisfois pouç avoir occasion de prendre une demitasse de lierre terrestre , édulcoré d'eau d'orge.
LES VISITES DU MATIN. g3
Tout en parlant , elle sonna ses femmes à plusieurs reprises , demandant toujours si son médecin était venu. Elle s'impatienta , retrouva sa voix pour gronder ses gens , et ne se calma qu'à l'arrivée du docteur, auquel je cédai la place, en observant qu'il était un peu jeune pour une maladie si grave.
N" XXXIV. — i"^ février i8i5.
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Un joueur, d'un commun aveu,
K'a rien d'humain que l'apparence ; Va d'ailleurs il n'est pas si facile qu'on pense De rester honnête homme et de jouer gros jeu. Le de'sir de gagner, qui nuit et jour occupe.
Est un dangereux aiguillon:
Souvent, quoique l'esprit, quoique le cccur soit bon.
On commence par être dupe.
On £ait par être fripon.
Mad. Dkshooi., Réflex.
Après un très-long voyage aux terres lointaines , un homme était de retour dans ses foyers ; ses amis , accourus pour le voir , lui témoignaient le désir d'entendre ses aventures :
« Ecoutez bien , leur dit-il, voici ce que j'ai vu de plus extraordinaire dans mes courses. A mille ou douze cents lieues du pays des Louconnis { nation de la côte d'Afrique) , j'ai rencontré une espèce d'hommes d'une nature tout-à-fait
LES MAISONS DE JEU. g5
étrange. Ils passent les nuits entières assis autour d'une table où ils ne mangent point , mais qu'ils dévorent des yeux ; la foudre tomberait autour d'eux ( ce qui est arrivé plus d'une fois ) , deux armées combattraient à leurs côtés , le ciel même menacerait ruine , que tout cela ne parviendrait pas à distraire leur attention de la seule''pensée qui les occupe. De tems à autre on les entend proférer quelques sons inarticulés qui n'ont entre eux aucune liaison apparente, et qui , cependant, les font passer alternativement de la joie au désespoir. Je n'oublierai jamais l'expression terrible des figures de ces gens-là , que j'ai eu plusieurs fois l'occasion d'observer ; la crainte , l'espérance avide, la joie funeste, le rire des furies , les tourmens de l'enfer venaient s'y peindre tour-à-tour. — Mais , demandèrent les amis du voyageur, à quoi donc s'occupent ces malheureux ? Sont-ils condamnés ou dévoués à des travaux d'utilité publique ? — Rien moins que cela. — Cherchent -ils la pierre philosophale ? — Au contraire. — Veulent -ils exalter leur ame pour connaître l'avenir ? — Ih ne pensent qu'au présent. — Je devine , ils font pénitence des crimes qu'ils ont commis ? — 1\^
sont plus près d'en commettre que de s'en repentir. — Mais , enfin , que font-ils donc ? — Ils jouent. »
Cet apologue que je traduis , ou plutôt que j'imite à la hâte d'un fabuliste allemand , me place de prime-abord au centre d'une question de morale publique , que je tâcherai de rendre utile sans trop d'ennui.
Le jeu ( à prendre ce mot dans sa plus rigoureuse acception) n'est à mes yeux qu'un moyen illicite de s'approprier le bien d'autrui ; je l'appelle un vol de convention , et je trouve même qu'il faut un jugement bien sûr , un esprit bien méthodique , pour distinguer du vol ordinaire une opération dans laquelle il est difficile quïl n'y ait pas toujours un fripon , puisqu'il y a toujours une dupe.
On a beaucoup écrit contre le jeu ; il valait mieux agir : dans certains cas ( et celui-ci est du nombre ) , une bonne ordonnance de police vaut mieux que le meilleur traité. Le plus ancien que je connaisse a été composé par un médecin flamand , qui crut se guérir de cette passion en signalant les maux qu'elle entraine : c'est un amant qui déclame contre une maîtresse absente.
Paschasius Justus publia , vers le milieu du 1 6""^ siècle , son livre : De aléa , sive de curando ludendi in pecuniam ciipiditate ( moyen de se guérir de la passion du jeu ) ; ce qui ne Tempêcha pas de s'y ruiner et d'aller mourir à l'Hôpital .
Jean Barbeyrac , savant professeur de droit à Lausanne , a fait un Traité du jeu , en trois, énormes volumes , dans lesquels il déploie une vaste érudition sans aucun profit pour la morale. Galaker , de la Placette , deVoët , d'Amesius et une foule d'autres ont également publié sur le jeu des écrits plus connus des savans que des habitués du ]\° 1 13.
Cette passion , qui se perd comme certains, torrens dans un gouffre sans fond et sans rivage , prend comme eux sa source dans les lieux élevés. En France , les grands en furent les premiers atteints. Louis IX essaya, par des mesures sévères , de bannir le jeu de sa cour ; son frère Robert , comte d'Artois , donna l'exemple d'enfreindre des ordonnances qui contrariaient sa passion pour les jeux de hasard , qui fut aussi celle du grand-connétable.
. Sous le règne de Charles lY, l'hôtel de Nesie
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<j8 LES MAISONS DE JEU.
était ce qu'est aujourd'hui le Salon ; les étrangers de distinction , les gens de qualité et les gros joueurs , dont on ne conteste jamais les titres , s'y rassemblaient pour jouer. Eustache Descharaps a composé sur cette réunion de l'hôtel de Nesie des vers qui n'ont vieilli que par l'expression ; dans ce lieu , dit-il ,
« Maints genlilshommes Irès-haulx » Y ont perdu armes et chevaulx , « Argent, honneurs et seigneurie , « Dont c'e'toit horrible folie.
» Le jeune enfant devient ruffien ;
» Joueurs de dez, gourmands et pleins d'yvresse.
» Hautains de mer et ne leur chant en rien
» D'honnour, etc. >>
Cette fureur du jeu , que n'avaient pu réprimer les ordonnances de nos rois , céda pour un moment à la voix d'un moine bénédictin. Pasquier rapporte qu'à l'issue d'un sermon , oii ce saint homme avait tonné contre cette odieuse frénésie , on brûla publiquement dans chaque quartier les dés , les cartes et les tables de jeu.
Henri III joignait ce défaut à beaucoup d'autres, et ne le rachetait pas, comme son
illustre successeur , par des qualités adorables qui permettent à peine de l'apercevoir.
«f Je ne sais ( dit Péréfixe ) ce qu'il faut ré- » pondre à ceux qui lui reprochent ( à Henri IV) » qu'il a trop aimé le jeu des cartes et des dés ", » peu séant à un grand roi , et qu'avec cela il « n'était pas beau joueur , mais âpre au gain , >. timide dans les grands coups , et de mauvaise » humeur sur la perte. A cela je crois qu'il » faut avouer que c'était un défaut de ce roi , » qui n'était pas exempt de taches , non plus » que le soleil. » Ce prince poussait l'amour du jeu au point d'admettre au Louvre , pour faire sa partie , un aventurier italien nommé Pimentel , que Sully eut le courage de chasser.
Les lettres de madame de Sévi gué suffiraient pour nous donner une idée du degré de force et d'impudence où fut porté l'amour du jeu sous Louis XIY ; elle s'en plaint à sa fille dans plusieurs lettres. Gourville avoue qu'il a gagné plus d'un million au lansquenet , et que Dangeau n'y fut guère moins heureux. Les beaux joueurs de ce tems-là n'étaient pas les plus honnêtes gens du monde , à en juger par le plus beau de tous , par ce chevalier de Grammont ,
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qui se vantait d'avoir gagné deux raille pistoles au comte de Cameran , à une partie de quinze ; soutenue par un détachement d'infanterie.
Le jeu figura en première ligne parmi les désordres de la régence ; et , comme l'observe judicieusement Dussaulx , le système n'était qu'un jeu où la nation entière s'intéressa ; à quelque tems de là , les hôtels de Gèvres et de Soissons furent érigés en tripots oiî l'on jouait dans la loge du Suisse , dans les antichambres , dans les salons et jusque dans les mansardes des laquais. La police , à cette époque, ne protégeait pas les maisons de jeu ; elle les surveillait , et ses efforts tendaient à les détruire : peut-être y serait-elle parvenue , si la capitale n'eût pas trouvé à Luciennes et à Versailles des exemples et des excuses.
Le roi permettait un jeu à madame Dubarry pour son amusement; quelques grands seigneurs en établirent chez eux pour leur profit , et ne rougirent pas de s'entendre sur ce point avec l'entrepreneur des jeux , qui envoyait chez M. le duc tel ou tel un aigrefin en habit brodé , pour taillerie pharaon , le trente et quarante, ie quinze ou le macao.
LES M A I S O ÎS S DE JEU. I O t
Ces honteux désordres , qui se perpétuèrent sous le règne suivant, contre la volonté d'un monarque en qui la maturité de la raison avait devancé celle des années, trouvèrent également un censeur dans la personne d'un prince que les heureuses destinées de la France ont replacé sur le trône de ses ancêtres ; Monsieur, à peine âgé de vîngt-quatre ans , permit au savant Dussaulx de lui dédier son ouvrage sur les Dangers de la passion du jeu , qu'il jtrit , ainsi que l'auteur, sous sa protection. Peut-être n'a-t-on jamais rien écrit de mieux sur ce sujet ; le livre fut lu , estimé autant qu'il devait l'être , et ne corrigea personne.
Quelques années avant la révolution , les maisons de jeu , organisées sur un plan plus vaste, se multiplièrent à l'infmi. Dans l'impossibilité d'arrêter le désordre , la police trouva convenable d'en tirer parti ; elle imposa le mal qu'elle ne pouvait détruire.
Un des tripots le plus en vogue à cette époque était celui qu'avait ouvert M"" Sainte- Amaranthe; Frascati , le pavillon d'Hanovre, l'hôtel de Richelieu , la maison de la rue Grange- Batelière, et cent autres, déguisaient le même
piège sous les noms de soupers , de concerts , de bals masqués. Cette dernière invention , la plus funeste que le génie du jeu ait imaginée , permettait aux femmes de ruiner incognito leurs maris; aux hommes en place , aux négocians , aux agens comptables , de compromettre leur fortune sans compromettre leur crédit ; et aux laquais de jouer , sans attirer l'attention sur eux, tout l'argent qu'ils pouvaient dérober à leurs maîtres.
Le Palais-Royal devint le centre de ces dangereux établissemens, auxquels on ne rougit pas de donner le caractère d'une institution publique , en créant une administration des jeux qui étendit , en le régularisant , le fléau dont elle avait et dont elle a conservé l'odieux privilège. Grâce aux nombreuses succursales qu'elle entretient dans toute la France et dans tous les quartiers de Paris, aucune classe de la société ne peut se soustraire à sa désastreuse influence ; *lle prélève son impôt sur la journée de l'ouvrier comme sur le traitement de l'ambassadeur, et ne dédaigne pas plus le cuivre de l'artisan que l'or du receveur-général.
Le Cercle des étrangers tient le premier rang
LES MAISONS DE JEU. 10?) parmi les maisons de jeu , avec lesquelles il n'a de commun que son objet. La meilleure et la plus brillante compagnie de Paris en hommes s'y réunit tous les soirs. C'est un lieu de rendezvous pour dîfs personnages de distinction , parmi lesquels on est tout surpris de trouver des gens qu'ils eussent refusés six mois avant pour leurs laquais , et qu'un coup de dés a fait leurs égaux. Là, ce n'est point le besoin qui implore le hasard : c'est l'opulence qui lutte imprudemment avec la fortune , dans l'espoir de faire payer au jeu les dépenses d'un luxe hors de proportion avec des revenus qui ne peuvent y suffire.
Je saute une vingtaine de maisons intermédiaires pour passer du Cercle des étrangers au K° 9 du Palais-Royal , le plus gai , sinon le plus décent, des tripots de Paris; il est plus facile de le faire connaître , que de le désigner par le nom qu'on est convenu de lui donner. Cette maison a deux entrées : l'une pour les novices, où l'on paie 20 sous ; l'autre pour lesaffidés ou pour les dupes, auxquelles on croit devoir offrir ce nouvel appât. Le creps, la roulette et le trente-et-un y multiplient les chances des joueurs , c'est-à-dire
contre les joueurs. Une salle où l'on danse , contiguë à celle oii l'on joue , est sans cesse ouverte aux amateurs , qui ne s'informent pas des mœurs de leurs danseuses.
Les habitués de ce singulier lieu sont , pour la plupart , des provinciaux qui viennent y chercher les plaisirs de Paris ; des militaires en congé , qui croient y jouir des délices de la paix , et des Grecs mâles et femelles qui spéculent sur la crédulité des uns et sur Tinsouciance des autres. On y perd son argent le plus gaîment du monde. Vingt femmes , assises autour d'une tahle de roulette , cherchent à doubler à ce jeu l'argent qu'elles ont gagné à un autre , et , après l'avoir vu disparaître sous le fatal râteau , retournent au bal pour y briguer des succès moins incertains.
Dans une pièce adjacente, le buffet du restaurateur sollicite pendant toute la nuit l'appétit des joueurs heureux; et tandis que ceux-ci , autour d'une table chargée de mets exquis , de vins délectables, réparent gaîment les fatigues de la danse avec les profits du jeu , quelques pauvres diables qu'il a ruinés, sans argent pour solliciter un asile de la pitié de ces dames , dor-
LES MAISONS DE JEU. iû3 ment sur les banquettes de la salle de bal . au bruit des walses et des contredanses.
Le ]S° 1 13 est en quelque sorte la sentine , l'e^îoùt des autres maisons du même genre; il est destiné à la classe de joueurs la plus basse et la plus malheureuse. Trois ou quatre grandes salles, pauvrement décorées . suffisent a peine à la foule des ouvriers , des pères de famille qui viennent v perdre le produit de leur travail et le gage journalier de la subsistance de leurs enfans, qu'un coup de dés leur ra^^t. Le jeu se montre là dans toute sa hideuse difformité. Le banquier , les croupiers , les pontes ont tous un air diversement sinistre. Des sbires d'une stature colossale se promènent autour de la table, et leur regard farouche semble interdire aux victimes du hasard jusqu'à l'expression de leur regret. L'impassible attitude du banquier et de ses complices est peut-être plus eflrayante encore. Egalement sourds aux cris du désespoir et aux élans de la joie , ils ramassent l'argent qu'ils gagnent avec le même sang-froid qu'ilrépandent celui qu'ils perdent , et qui doit bientôt leur revenir. Le sentiment de la perte est là plus affreux que partout ailleurs : c'est la misère
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qui dispute un morceau de pain à l'avarice ; là
joie est sans charmes ; c'est le répit du désespoir.
Mon fils , qui venait de lire la première parlie de ce tableau , paraissait croire que je l'avais chargé à dessein.
« Non , mon fils , lui dis-
je , ce ne sont point ici les déclamations d'un moraliste , les anathêmes d'un prédicateur ; ce sont des faits dont les preuves journalières sont malheureusement sous nos yeux. Je le répète , c'est dans l'histoire des maisons de jeu qu'il faut chercher la cause de presque tous les crimes : la biographie des joueurs compose une grande partie des annales des tribunaux : comptez seulement les noms odieusement célèbres des misérables dont les lois ont fait justice dans ces dernières années : Lepelley, Héluin, Cartier, THomond , Dautun , tous sont sortis d'une maison de jeu pour monter à l'éçhafaud. Le plus terrible argument qu'on puisse faire contre ces établissemens, c'est qu'ils rapprochent l'intervalle immense qui , partout ailleurs, sépare l'innocence du crime, et qu'un honnête homme peut en un seul jour s'y voir transformé en scélérat.
LES MAISONS DE JEU. 1 07 )• De toutes les séductions offertes aux jeunes gens dans cette grande ville , la plus dangereuse, la seule qui n'ait point de terme , la seule contre laquelle on ne puisse trouver de refuge, c'est le jeu. L'expérience, l'habitude même vous met en garde contre l'appât des autres plaisirs; la nature prend soin d'en régler l'usage ; la passion du jeu est la seule qui se nourrisse, qui s'accroisse de ses propres excès , dont l'abus garantisse en quelque sorte la durée , et qui excite les mêmes désirs , les mêmes transports dans le cœur du jeune homme et dans celui du vieillard. Par une fatalité qui ajoute encore au danger de ce genre de séduction, et dont il est moins facile de donner l'explication que la preuve , les premiers pas dans cette funeste carrière sont presque toujours marqués par des succès. On dirait que le sort prend à tache de favoriser les déf>utans, qu'un premier échec pourrait décourager. »
Ces réflexions s'adressaient à mon fils Victor, qui se trouve lié très-intimement avec un jeune officier qu'une leçon terrible a , je crois , corrigé d'une passion- funeste qui eût sans doute entraîné sa ruine. Léon (c'est le nom de l'ami dî
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mon fils ) m'avait été recommandé par son père, et j'ai été chargé pendant quelque tems de lui payer par trimestre une pension de deux mille écus, et qui devait suffire pour le maintenir honorablement dans une des compagnies rouges où il sert. Léon , qui venait alors assez habituellement chez moi , me parlait sans cesse du besoin indispensable qu'il avait d'augmenter sa dépense en prenant un cheval et un cabriolet de plus. En ma qualité de ministre des finances , J'essayais , en lui présentant son budget, de lui prouver qu'à moins de se sevrer de tout autre plaisir, et même de prendre sur ses besoins, il ne pouvait, avec 5oo fr. par mois, faire face à cette nouvelle dépense. Mon calcul lui parut d'abord assez juste; mais il voulut le faire vérifier par un de ces mathématiciens qui connaissent mieux la table de trente-etun que celle de Pythagore, et qui ne manqua pas de lui prouver qu'un jeune homme qui peut disposer de 5oo fr. par mois, a dans ses mains les élémens infaillibles d'une fortune de trente mi lie livres de rente. A vingt ans , on n'est pas difficile sur des raisonnemens qui flattent nos goûts et nos désirs. Au premier jour de paiement
de sa pension , Léon fit Tessai d'un plan de finances qu'il adoptait d'autant plus volontiers qu'il l'entendait moins; il joua, décupla son petit capital , et ne douta plus que le jeu ne défrayât amplement le luxe de son écurie. Effrayé de la vie qu'il menait, et dont je fus instruit par luimême , j'allai le voir un matin pour essayer de l'arrêter sur le penchant de l'abirae. Je le trouvai avec son Mentor , occupé à calculer les chances infaillibles d'une martingale. Léon répondit à mes remontrances en étalant devant moi l'or qu'il avait gagné la veille , et je crus inutile d'argumenter contre de pareilles preuves.
J'espérais que la fortune ne lui ferait pas attendre long-tems les revers qui pouvaient seuls donner quelque poids à mon sermon ; et , pour être plus tôt en mesure de les mettre à profit , je résolus de suivre mon étourdi dans une maison de jeu de la rue des ***, oii il se rendait tous les soirs, et dans laquelle je fus introduit par un vieil habitué, qui avait payé bien cher l'espèce de considération qu'on lui témoignait. La compagnie était nombreuse , et je pouvais espérer de faire mes observations sans être aperçu do celui qui en était l'objet.