‹ Guillaume de franc-parleur; ou, Observations sur les moeurs et les usages français au commencement du XIXe siècleChapitre 6 sur 31 · I I O LES IM \ I S O N S DE JEU · texte numérisé non relu

I I O LES IM \ I S O N S DE JEU

Je le vis approcher de la maîtresse du logis , qui le reçut d'un air très-affectueux et comme un homme que l'on attend ; il causa familièrement avec elle, appuyé sur le dossier de sa chaise , jusqu'à la fin de la taille ; et lorsqu'on en commença une nouvelle , il alla prendre sa place auprès du banquier. Je ne le perdis pas de vue un seul moment. Il appela d'abord monsieur de la chambre (dénomination inventée pour flatter tout à-la-fois l'amour-propre des laquais des maisons de jeu , et pour ménager celui des autres). On lui apporta une carte et une grosse épingle çonr pi(/uer la taille. Le croupier lui donna les honneurs de la croupe , frappa trois coups de raieau sur la table , et les prêtres de ce dieu numérique qu'on nomme trente-et-un rendirent aussitôt leurs oracles. La martingale fit encore une fois merveille ; Léon gagna beaucoup , fut complimenté , fêté par une foule d'amateurs émérites qui n'ont d'autre moyen d'existence que l'impôt qu'ils mettent sur la générosité des joueurs heureux; je ne jugeai pas à propos d'attriiterinutilement son triomphe; mais inquiet de savoir comment il usait de la victoire , je revins le lendemain sur le champ de bataille ,

LES MAISONS E E JEU. III OÙ j'eus tout lieu de croire qu'il avait couché.

Cette fois je le trouvai assis près d'une femme aussi jolie que peut l'être une joueuse ; celte dame s'intéressait vivement à son jeu , et paraissait l'aider à tirer parti de la fortune qui continuait à lui sourire , à en juger par le tas d'or amoncelé devant lui : les banquiers attendaient qu'il eût disposé ses masses avant de prononcer les mots irrévocables : rien ne va plus , le Jeu est /ail. Dans le cours de cette lai/le orageuse , à laquelle je reviendrai tout à l'heure , je m'étais éloigné de la table assiégée par trois rangs de joueurs , et , assis avec mon guide sur la banquette des blessés , je passais en revue les personnages les plus marquans de ce tripot célèbre , qu'il me faisait successivement connaître,

« Vous voyez , me disait-il , ce grand homme maigre dont les cheveux gris et rares se tiennent , pour ainsi dire , debout sur son front; la nature lui avait tout donné ; une belle figure , un beau nom , de l'esprit et même un bon cœur; le jeu a souillé sa vie d'une action honteuse , dont les circonstances ont fait un crime atroce. A cette époque terrible où les prisons étaient

remplies de victimes dévouées à Féchafaud , un de ses cousins qu'il aimait tendrement avait été arrêté; son sort n'était point douteux : il allait être traduit devant le tribunal révolutionnaire ;

M apprend qu'une somme de dix mille

francs peut arracher son ami à la mort ; il n'a qu'une très-petite partie de cette somme ; il court chez tous ses parens , réalise la somme entière , et n'attend plus que l'heure de la nuit qui lui est assignée pour se rendre à la prison dont soncousin va sortir. La fatalité , l'habitude, le conduisent dans une maison de jeu ; le tems pèse à son impatience , il croit le tuer en carot^ /j«/quelques écus; pour les rattraper il hasarde une somme plus forte , le sort s'obstine à le poursuivre; un seul coup peut réparer ses pertes , il le joue et le perd ; sa tête s'échauffe , s'égare — ; l'argent sacré dont il est le dépositaire est entamé : pour recouvrer le tout il

expose le reste : sa fortune , son honneur ,

la vie d'un parent qu'il aime , sont placés sur une carte; le banquier la nomme , et cet arrêt du destin condamne à-la-fois deux victimes , lune à la mort, l'autre à l'ignominie.

» Je n'ai pas besoin de vous nommer ce beau

LES MAISONS DE JEU. lio

vieillard à cheveux blancs , assis à Tune des extrémités de la table dont il fait si honteusement les honneurs ; vous l'avez vu , il y a vingt ans , remplissant Paris du bruit de ses fêtes, de Téclat de son luxe et du scandale de ses amours ; le jeu a dévoré sa fortune ; et , réduit à la plus honteuse misère , il n'a pas rougi d'accepter un bout de table ( c'est ainsi que l'on nomme ces croupiers subalternes désignés par la place qu'ils occupent , et dont les fonctions se bornent à surveiller les pontes ).

» Ce gros homme si rouge , dont la cravate est nouée négligemment , et qui s'approche de la cheminée en disant tout tïz au rouleau , est un père de famille, distingué autrefois dans une pro-; fession honorable ; sa femme , à laquelle il devait la fortune qu'il a dissipée, est réduite à blanchir des schalls pour faire vivre ses quatre enfans , et , dans le moment oii je parle , il vient de perdre une somme qui les aurait fait vivre honorablement pendant plus de six mois. »

Au silence profond qui régnait autour de la table , nous jugeâmes qu'il s'agissait d'un coup important ; nous nous approchâmes. Les deux tableaux étaient couverts d'or et de billets ; Léon,

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au dernier coup de sa martingale , avait tout son argent à la noire , le banquier amène trente-et-un pour cette couleur ; le parti de la rouge est

consterné; les cartes filent trente - et- un

après! L'argent est mis en prison ; les plus prudens en retirent la moitié Les râteaux s'agitent ; les masses nouvelles se forment ; faites

votre jeu Encore un refait! i Une caverne de

voleurs n'est pas plus bruyante : rouges et noires exhalent leur fureur de cent manières ; les uns parcourent le salon en jurant ; les autres cassent les râteaux sur le dos des chaises; ceux-ci , près de suffoquer , s'essuient la figure ; ceux-là déchirent leurs chemises et se frappent la poitrine. Si quelque chose peut donner une idée du supplice des damnés , de la rage des enfers , c'est une maison de jeu dans un pareil moment. Enfin l'arrêt définitif est prononcé ; la noire perd , et tout l'or de Léon est versé dans la corbeille du banquier : je le suis des veux.

Il lui reste pour dernière ressource une belle épingle , où le portrait de sa mère est monté en diamans , et une montre à répétition , chefd'œuvre de Breguet. Monsieur de la chambre prêle sur l'un et l'autre objet le cinquième dé

LES MAISONS DE JEU. IlJ leur valeur , et celle somme va grossir en un moment la caisse de la roiileile. Léon , au désespoir , s'adresse alors à un homme de la figure la plus sinistre, qui l'attire dans l'embrasure d'une croisée ; mon cicérone me fait connaître ce personnage , et je vois qu'il est tems de me montrer. La tête de Méduse ne produisait pas un effet si prompt; le malheureux jeune homme me regardait avec stupeur , et je vis de grosses larmes rouler dans ses yeux. En un pareil moment toute réprimande eût été déplacée ; et sans doute il y eût été moins sensible qu'aux consolations que je crus devoir lui donner en lui remettant son épingle et sa montre , de la remise desquelles j'avais traité d'avance avec le prêteur.

Nous nous disposions à sortir de ce repaire au moment où une explosion terrible vint y jeter le désordre et l'effroi. Toutes les bougies furent éteintes. Dans ce tumulte épouvantable , on distinguait les vociférations des banquiers qui criaient : Arrêtez ! Fermez les portes ! La garde arriva ; des gendarmes s'emparèrent des portes; les croupiers, sans égard pour les blessés, pour les femmes évanouies, s'occupèrent d'abord

il6 LES MAISONS DE JEU.

de la caisse ; leur regard farouche semblait désigner un complice dans chaque spectateur. Les soupçons s'arrêtèrent sur quelques individus plus mal notés que les autres , et dans le nombre se trouva un homme avec lequel Léon m'avoua qu'il s'était lié la veille , et qu'il avait invité à déjeûner pour le lendemain.

Enfin nous sortions de cette maison infernale ; un homme qui descendait derrière nous, en poussant par intervalle de profonds soupirs , nous suivit dans une des allées du jardin , et , s'adressant à Léon d'une voix dont je suis sûr qu'il n'oubliera jamais l'accent : « Jeune homme, lui dit-il , retenez bien la leçon que je vais vous donner : il y a quinze ans que je suis entré pour la première fois dans cette maison, oii je fus témoin du suicide d'un homme qui y perdit à-la-fois la vie et l'honneur : puisse cet exemple , qui ne m'a pas corrigé , faire plus d'impression sur vous ! » En achevant ces mots , et sans nous donner le tems d'arrêter son bras , ce malheureux mit un pistolet dans sa bouche et se fit sauter la cervelle.

Cette terrible catastrophe , les événemens qui l'avaient précédée, avaient tellement bouleversé

LES MAISONS DE JEU. ny nos esprits , qu'aucun de nous n'avait la force de proférer une parole. Notre vieux conducteur mit le comble à l'espèce d'horreur dont nous étions remplis , en nous faisant remarquer, dans la rue de Richelieu , une voiture énorme escortée par quatre gendarmes, le sabre àl'épaule , consacrée au transport de la caisse des jeux. Et c'est dans le pays , chez le peuple le plus policé du monde , que la force publique protège un pareil brigandage ; qu'elle prend sous sa garde un trésor monstrueux , qui se compose de la dot des épouses , du bien des enfans , de l'honneur , <Ies larmes et du sang des familles !

Il8 LE COUSIN ET LA COUSINE.

N° XXXV. — 29 mai 18 14- LE COUSIN ET LA COUSIÎSE. *

Injasta ab justis impelrare non âeeel.

PiAOT. Amph. Prol.

Ne cherchons pas h obtenir d'un homne juste des choses contraires à la justice.

J'avais autrefois Thonneur d'être attaché à la personne d'un des princes de la maison de Bourbon ; peut-être aussi ai-je été assez heureux pour donner quelques preuves de dévouement à cette auguste famille , dans un tems où il y avait , sinon du mérite , du moins du danger à laisser éclater son zèle; mais je tâche de ne pas oublier que les Mornay , les d'Aubigné , les

* Ces deux lettres ont paru dans le Journal de l'Empire , sous les dates des 29 mai et 1 juin ; elles ont été attribuées à différentes personnes. Nous les restituons à leur auteur , en les insérant dans ce Recueil , où elles se trouvent à leur f'éritable place.

( Note de l'Editeur. )

LE COUSIN ET LA COUSINE. Iig

Grillon , les Sully , appelaient modestement cela remplir un dei'oir.

Je ne sais sur quel fondement on me suppose dans ma province un crédit dont je ne jouis pas , et auquel je suis redevable des sollicitations sans nombre que je reçois , sans pouvoir être utile à ceux qui me les adressent.

Je n'ai trouvé qu'un moyen d'échapper à cette persécution d'un genre nouveau : c'est de publier la lettre d'une de mes parentes , et la réponse que j'ai cru devoir y faire. La première est , en quelque sorte , un résumé de trois ou quatre cents lettres que j'ai reçues pour le même objet. Je répugne d'autant moins à la rendre publique , que je me réserve de n'en point nommer l'auteur , et qu'à tout prendre cette lettre ne fait pas moins l'éloge du cœur de celle qui l'a écrite que la critique de l'esprit qui l'a dictée.

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