‹ Guillaume de franc-parleur; ou, Observations sur les moeurs et les usages français au commencement du XIXe siècleChapitre 8 sur 31 · IL · texte numérisé non relu

IL

» Jo ne vinix j\»s ouhlior do vous rocomnian- (lor l)***. Ou lui reprocha «l'avoir servi tous les partis, pane qu'il a ôlé einployii par tous les i;ouvcrnonions qui se sout sucitWli^ on Franco »lo[)uis viuj;t ans ; mais c'est un brave garçon , vous pouvez, m'ou croire ; il est le premier ici qui ail arboré la cocarde blanche. D'ailleurs , il ne demande qu'îi être conservé dans sa place de direi tour des postes : avex soin de mYcrire sous son couvert.

^» Je vous adresse ci-joint les papiers démon beau-p^re : il lui était di\ par les états de i.ani;uedoc une somme de (piarante-cinq mille francs (|ui ne lui a jamais été payée ; j'espère qu'on ne vous entera pas attendre le rembonrscment , et (juo vous ne refuserez, pas de faire nsage de ces fonds si vous éprouve/, un moment de i^êne ; ce ipii n'est guère probable dans la position où vous devcR être.

» Adieu , mon cher cousin , je vous embrasse pour tonte la famille , en attendant le plaisir de vous venir voir bientôt à Paris. »

J. de V***.

LE COCSl-N F.T LA COUSINE, 12J RfcPO>' SE.

« Vcnrs ne tawriez croire , ma chère coasine , arec quel intérêt j'ai lu la lettre qac vous m'avez fait 1 honneur de m'écrire , et combiçn j ai mh à(: zèle a faire Taioir lc5 prélcations m justes , si ié^itiines, de toutes Icsperionaeique vou» me rccomaamlez. Toos ne sereK pas plus étonnée que je ue l'ai été moi-même des obstaclci que l'onin oppoic , et que roa$ jaseriez insurmontable* ii vott5 r.onnaissiez aassi bien que moi i&$ gcn.$ à qui avns arons afîaire.

« Quand j'ai parié de rotre fib aine , qai a tonjours eu rintention de serrir , f>our nne place de chef d'c^adron dans le ré^ment oà son père a ser% i autrefois , ne m'a-t-on pas donné comme objection d'un certain poids , qae la paix était hi\t y et qn'avant de songer à placer 31. de (i<: S. I'***, il fallait pourvoir au sort de 25,ooo officiers , dont les uns, le croiriez -vrms, se prévalent de leurs campgnes , de lenrs blessures , et v«at même jasqa'a »e faire an titre des batailles où ih se sont trouvés, tandis que les autres, plus étroitement liés aux maihcurs de la famillle rovale , rentrent en France sans antre for-

It24 LE COUSIN ET LA COUSINE.

tune que les bontés et les promesses du Roi.^ J'ai demandé avec un peu d'humeur ce que l'on ferait pour votre fils , pour une foule de braves royalistes qui ont tant gémi , en secret , sur les malheurs de TEtat, et dont les vœux n'ont pas cessé de rappeler la famille des Bourbons au trône de leurs ancêtres : on m'a répondu qu'ils se réjouiraieut de voir la fin de nos maux et l'accomplissement de leurs vœux.

» C'est un homme bien singulier que votre mari , et je conçois , ma chère cousine , tout ce que vous devez avoir à souffrir de son incroyable apathie. A soixante-cinq ans , tout au plus , réduit à une fortune de quarante raille livres de rente , il se confine au fond d'un château, et croit pouvoir renoncer à la carrière de l'ambition , comme si un père ne se devait pas à ses enfans , comme si un gentilhomme ne devait pas mourir debout.

» Je suis fâché que votre beau-frère ait pris la croix de Saint- Louis avant de l'avoir eue; car il pourrait arriver que le Roi ne se dessaisît pas du droit de conférer lui-même cette décoration, et qu'il n'approuvât pas la justice que certaines personnes se sont empressées de se

LE COUSIN ET LA COUSINE. 22:> rendre. Vous sentez qu'il y a moins d'inconvéniens à ne pas avoir la croix de Saint -Louis qu'à se trouver dans l'obligation de la quitter.

» Je n'ai pas négligé de faire valoir les droits de votre fils le chevalier, et je ne désespère pas de le faire passer à Texamen des gardes de la marine royale. Nous ferons ensuite tous nos efforts pour le faire passer sur le corps de cent officiers beaucoup trop fiers de leur valeur , de leur vieille renommée et du dévouement dont ils prétendent avoir fait preuve à Quiberon.

'> Votre petit-fils G*** est inscrit pour les pages ; je ne puis pas vous dire au juste , ma chère cousine , quand il sera admis à Thôtel , attendu que votre demande vient à la fin de 3 7 -5 autres formées par des fils de gentilshommes ou d'officiers morts sur le champ de bataille , sans la moindre distinction des services rendus à l'Etat et au prince.

» Vous avez une très-bonne idée de placer BI"^ votre fille à la cour , et la chose ne sera pas difficile lorsque vous aurez trouvé pour elle un mari que son rang et sa fortune pourront y appeler ; jusque là, je ne vois pas trop ce qu'elle viendrait

y faire , et quel rôle convenable elle pourrait y

jouer, toute majeure qu'elle est.

» J'ai présenté une pétition enfaveurdeF***, à la fin de laquelle j'ai inséré la jolie chanson qu'il a faite pour vous ; mais on deNnent si exigeant, que de pareils titres ne suffisent plus pour obtenir une pmn>re place de préfet. Je vous dirai même qu'on ne lient pas grand compte à votre protégé de sa conversion et des sacrifices qu'il est prêt à faire. Ses ennemis s'obstinent à dire que ce n'est pas un homme sûr ; moi qui l'ai vu opérer dans le tems , je suis convaincu que s'il mettait seulement aujourd hui la moitié du zèle à servir la bonne cause , qu'il a mis autrefois à faire triompher la mauvaise , on pourrait l'employer très-utilement; mais aura-t-on assez d'esprit pour faire celte épreuve .''

» On ne dit pas si les intendances seront rétablies; mais on paraît croire que les recettes générales seront diminuées , ne fut-ce que du nombre de celles qui existaient dans les départemens séparés de notre territoire : cela me fait craindre que M. de B***ne soit obligé de s'en tenir à la fortune énorme que son père a faite

LE COT SIIS ET LA COTTSINE. 127

dans les anciennes Fermes , et qu'il a trouvé le moyen de mettre à l'abri de l'orage l'évolutionnaire. 11 faut avoir un peu de philosophie !

M Soyez bien tranquille sur le sort de B***; je le connais : il a du liant dans les principes et dans le caractère ; depuis vingt-cinq ans il s'est glissé entre tous les partis , sans avoir été froissé par aucun ; c'est un homme d'une merveilleuse adresse, et qu'on ne servira jamais aussi bien qu'il se sert lui-mcme. 11 n'est plus directeur des postes , et vient d'obtenir une place plus lucrative dans une autre administration. Vous inféresserez-vous autant à lui ?

» Je vous renvoie , chère cousine , les papiers relatifs à la créance de votre beau-[ière sur les états de Languedoc; la liquidation ne m'en paraît pas très-prochaine: quelque juste que soit votre réclamation , on a décidé que la solde arriérée des troupes , la dette publique , les pensions militaires , et une foule d'autres objets de cette nature seraient pris , avant tout , en considération. Cette mesure est évidemment le fruit de quelque intrigue ; vous pourriez charger F*** de faire quelque bon pamphlet sur les besoins

les plus urgens de l'Etat, et l'engagera placer cette créance en première ligne. Vous ne vous faites pas d'idée combien le gouvernement est influencé par cette foule de petites brochures que la mauvaise foi , la sottise et la faim produisent chaque joar avec une si louable émulation.

D u train que vont les choses, vous voyez, chère cousine, qu'il faut vous armer de patience; je vous dirai même qu'il est à craindre que le voyage que vous vous proposez de faire à Paris n'avance pas beaucoup vos affaires. Décompte fait , sur les relevés de la police , il y a dans la capitale , au moment où je vous écris , 1 28,000 provinciaux de tout rang , de tout sexe , et de tout âge , qui sont ici en réclamation , armés de titres presque aussi incontestables que les vôtres, et qui auront sur vous , pour obtenir un refus , l'avantage inappréciable de l'antériorité de leurs démarches. Au reste , comme je vous connais de la philosophie et le goût des bonnes lettres , je vous prie de relire un chapitre du Spectateur sur les justes prétentions de ceux qui demandent des emplois ; c'est le 32'' du 7^ volume , dans Tédi-

LE COUSIN ET LA COUSINE. 129 tion en huit volumes in- 12 : les mêmes événemens retrouvent les mêmes hommes.

Agréez , ma chère cousine , l'assurance de mon tendre et respectueux attachement.

Le chevalier de ***.

130 UNE MATINEE A LA HALLE

%*WWVVV*.X^/WV^^/WW^XX^WW*.'X.VWWXX/WWX

N° XXXVI. — II mars i8i5.

UNE MATINEE A LA HALLE

Non coneleere licet, nec urbe totâ, Quisguam et tant prope tam procutgue noiis. BIabt., Ep.

Quel rapport peul-il y avoir entre (les gens qt sont si près et si loin de nous.

DuMARSAis , dans son Traité des Tropes , prétend qu'il se fait plus de figures de rhétorique à la Halle un jour de marché , que dans vingt séances d'académie : c'est à la vérité de cette observation qu'il faut sans doute attribuer le goût que plusieurs hommes d'esprit ont manifesté pour le langage vif, piquant et figuré du peuple des Halles. Les mœurs des habitans de ce quartier n'ont presque rien de commun avec celles des autres, et la civilisation, dont les progrès se font sentir dans les dernières classes de la société , semble respecter la rudesse native

UNE MATINEE A LA HALLE. IJI

et les traits originaux de cette singulière cs^.èce d'iioinmes.

Les gens de la Halle, sans autres droits que d'anciennes traditions , sans autres liens que àa vieilles habitudes , fonnent une des corporations les plus solides et les plus sagement administrées de la capitale : les étranges privilèges qu'ils se sont arrogés sont d'autant plus irrévocables , qu'ils sont moins reconnus ; ils en jouissent par prescription , et personne ne s'aviserait de les leur contester.

Louis-le-Gros, vers le commencement du 12* siècle, avait jeté les premiers fondcmens des Halles; mais ce ne fut qu'en i »8i , sous le règne de Philippe-Auguste, qu'elles furent établies d'une manière stable et définitive. Ce monarque ( un de ceux auxquels Paris est le plus redevable, et doiit les travaux publics doivent paraître immenses quand on les compare à l'époque oii ils furent exécutés ) conçut le premier l'idée de réunir dans un même lieu tous les approvisionnemens de la capitale. Il fit à cet effet l'acquisition d'une pièce de terre attenante au fossé de circonvallation de l'ancienne ville , et la fit clorrc de murs pour la sûreté des marchands. Vingt-trois ans après, les Halles, appelées Chani-

IJ2 UNE MATINEE A LA HALLE

peaux , du nom da terrain où elles avaient été bâties, devinrent une propriété royale en vertu d'un concordat passé avec Guillaume , évêque de Paris. C'est sous Louis IX que fut construit ce vaste portique appelé les Piliers des Halles , dont la plus grande partie subsiste encore aujourd'hui.

Du commencement du \'6^ siècle à la fin du i5% les Halles servirent de lieu d'exécution. Le malheureux duc de Nemours y fut décapité par ordre du cruel Louis XI , et lorsque , plus d'un siècle après , la place de l'Hôtel-de-Ville obtint le triste privilège des échafauds , les restes des malfaiteurs exécutés à la Grève continuèrent à être exposés sur la place de la Halle. Saint-Foix s'indigne contre cet usage d'étaler aux mêmes lieux des fleurs et des cadavres . Ces vestiges de barbarie ont disparu : les Halles sont aujourd'hui , sinon le plus beau quartier de Paris , du moins le plus gai , et peut-être même le plus riche.

On connaît aujourd'hui sous le nom de Halles toute cette partie de la ville située entre la pointe Saint-Eustache , la rue Saint-Denis et la rue de la Ferronnerie. C'est là sur-tout que l'on peut prendre une idée de la population de Paris , en voyant cet immense entrepôt de comestibles qui

I NE MATINEE A LA HALLE. l33

se renouvellent plusieurs fois par jour , et qui ne sont estimés que la dixième partie des subsistances nécessaires à la consommation journalière de cette capitale.

Dans les six volumes d'Observations que j'ai déjà publiés sur les mœurs parisiennes , je crois avoir retracé avec quelque exactitude les usages, les goûts , les préjugés , en un mol , la manière d'être des différentes classes de la société. De tous ces tab'ieau:c, celui des Halles est le plus difficile à faire , par la nature et la multiplicité des détails dont cette vaste composition abonde. Des scènes qui se varient à Tinfini ; des personnages qui ont des mœurs , des babiludcs , un langage particuliers; des situations qui naissent des contrastes les plus bizarres , forment non pas un tout , mais une réunion de parties hétérogènes dont il est presque impossible de saisir l'ensemble.

Un homme d'esprit ( que Voltaire a fort mal traité dans un moment d'humeur , d'ailleurs assez excusable , mais auquel il a fait une réparation plus que suffisante , en publiant sous son nom Ats facéties dont chacune suffirait à la réputation d'un homme de lettres ) , Vadé , auteur à peu près inconnu de la Canadienne et du Suffi-

sant , a été surnommé l'Homère des Halles. Il a composé dans Tidiôme du pays quelques ouvrages qu'on ne lit point sans plaisir , quand on peut les achever sans dégoût. On y trouve une foule d'expressions bassement énergiques ^ de tournures burlesquement ingénieuses , dont il n'est pas l'inventeur , mais qu'il a eu l'art d'encadrer dans son poëme héroï-comique àeXdiPipe Cassée.

La loi salique ne s'applique pas au royaume des Halles ; les femmes y régnent sous le titre de dames , qu'elles ont pris et que l'usage a consacré. Ces dames-là forment , en quelque sorte , un troisième sexe , qui participe de la nature et du caractère des deux autres.

La plupart des Parisiens de la classe opulente ne connaissent la HaHe que par le rapport de leur maitre-d'hôtel , ou Icut au plus pour l'avoir traversée en voiture au milieu des brocards dont ces dames habillent ordinairement ceux qu'elles ne sont pas accoutumées à voir. La curiosité m'a plus d'une fois conduit au milieu d'elles , et presque toujours avec l'intention de provoquer ces bordées de quolibets grivois dont elles ne manquent pas de vous assaillir à la moindre agression.

Je sortais , un jour de la semaine dernière , à

UNE 3IATINÉE A LA HALLE. l35 quatre heures du matin, d'un bal de la mi-carême , chez des grands parens , dans la rue du Roi de Sicile , où l'on pourrait habiter comme par-tout ailleurs , si l'on trouvait un moyen d'y arriver en voiture sans écraser les gens qui sont sur le pas de leur porte. Cinq ou six dames et demoiselles du même quartier s'étaient entassées dans le seul fiacre qui restât ; et , comme le tems était beau , je me vis sans peine dans l'obligation de regagner à pied mon logis. Je parcourais les rues désertes du Marais , oij les portes sont habituellement fermées à dix heures du soir ; depuis la place Royale jusqu'au cimetière Saint- Jean. Je suivais tranquillement mon chemin , sans autre épisode que la rencontre de quelques chiffonniers qui grattaient le ruisseau à la lueur d'une lanterne, et sans autre distraction que le bruit de quelques voitures qui roulaient dans le lointain; ce bruit augmentait à mesure que j'approchais de la rue Saint-Denis; et ce ne fut pas sans une surprise extrême qu'en débouchant de la rue aux Fers , je me trouvai tout-à-coup transporté de la solitude la plus profonde au milieu d'une population bruyante et active comme un essaim dabeillcs à Tenlrée de sa ruche. Les charrettes , les fourgons , les

l36 UNE MATINÉE A L\ HALLE,

carrioles , les mulets et les ânes arrivaient de tous les points de cette immense place, et venaient, chacun à l'endroit indiqué , déposer autour du poids public leur charge de marée , d'oeufs, de fruits et de légumes. Ce moment est celui du premier marché entre les syndics de la Halle et les gens de la campagne. Les denrées, distribuées par lots , sont vendues à la criée , et pavées sur-le-champ aux cultivateurs, qui sont en route pour reporter à leur famille le prix de leur travail , avant que la dixième partie de la population de Paris soit sur pied.

A ce premier marché en succède un second , dans lequel les syndics revendent les denrées aux marchandes en détail. Celles-ci en ouvrent bientôt après un troisième , où viennent s'approvisionner les fruitières des différens quartiers de Paris , chez qui les petits consommateurs viendront se pourvoir de la quatrième main; en sorte que l'humble choux acheié par la femme d'un laborieux artisan a déjà fait vivre quatre personnes avant d'entrer dans le pot-au-feu de la modeste famille qu'il doit nourrir.

Le soleil se montre à peine que les étalages des marchandes de la Halle sont déjà décorés avec un art qui n'est pas exempt de charlata-

IKE MATINÉE A LA HALLE. I 3

nisrae. Immédiatement après les fruitières, arrivent les maitres-d'hôtel , les cuisiniers des grandes maisons , suivis de leurs aides; ils parcourent le marché en jetant de côté et d'autre des regards dédaigneux que chaque marchande cherche à fixer sur elle ; on croirait voir des sultans se promenant dans leur harem. Enfin leur choix est fait; les volailles et les poissons, les légumes et les fruits , entassés dans de vastes corbeilles , traversent la Halle sur la tête des marmitons, qui, tout fiers de leur charge, coudoient rudement la petite servante qui vient, le panier au bras, faire sa modeste provision.

Il est neuf heures; la Halle est dans tout son éclat , et le commerce dans tonte son activité; ici Tun marchande un turbot de dix louis, et l'autre une botte doignons dunsou; on se dispute ici pour un faux poids , là pour une fausse mesure.

J'admirais Tordre qui règne au milieu de ce chaos , oii l'Argus de la police a constamment ses cent yeux ouverts, lorsqu'une circonstance, beaucoup plus rare qu'on ne le croirait, donna lieu à une scène de confusion digne du pinceau de Teniers et de Van-Ostade. Un jeune étourdi, qui traversait la Halle dans son bocquey, renversa un panier d'oeufs qui débordait l'étalage

l38 UNE MATINÉE A LA HALLE, (l'une marchande. Mille voix glapissantes s'élèvent aussitôt contre l'imprudent conducteur, qui croit échapper aux réparations qu'on exige de lui en appliquant un coup de fouet à travers la figure d'un porte -faix qui s'était mis à la tête de son cheval. L'étincelle dans une poudrière est moins prompte : en un moment le marché des Innocens est en combustion; trois cents personnes entourent le malencontreux cabriolet; la foule qui grossit ne respectant plus rien, des flots de populace entraînent et renversent les corbeilles de fruits, les baquets de poissons. Les marchandes crient , jurent , distribuent force coups de poings à droite et à gauche , et ne parviennent à sauver d'une avarie totale qu'une partie de leurs marchandises.

La foule augmente toujours; toute circulation est interrompue; quarante voitures à la file , engagées au milieu de cet Océan de monde, ne peuvent ni avancer ni reculer ; les maîtres, aux portières, regardent dun œil inquiet; les cochers , impassibles sur leur siège , attendent que le torrent s'écoule, et les laquais, derrière, rient aux éclats des coups qui se distribuent. La garde, accourue, ne peut se faire jour à travers la multitude : une rixe en occasionne quarante

UNE MATINÉE A LA HALLE. 1 3() autres ; de tous côtés on crie à la garde ! la garde crie de son côté; le caporal ne sait auquel entendre, et les soldats, pour apaiser cette immense querelle , sont forcés d'y prendre une part active. Enfin, après une heure de tumulte, d'injures , de coups donnés et reçus , on s'aperçoit que le cabriolet , première cause du désordre, s'est échappé dans la bagarre. Quelquesuns des plus ardens fauteurs d'une querelle dont ils ne connaissent seulement pas l'objet , sont conduits au corps-de-garde ; l'explication qui s'ensuit ne prouve que des torts réciproques ; les parties sont mises hors de cour, dépens compensés, et tout rentre dans l'ordre.

Vers midi , la Halle prend un autre aspect ; la foule des chalands diminue : les inspecteurs parcourent le marché, examinent la qualité des marchandises qui n'ont point encore trouvé d'acheteurs , et prononcent, suivant le cas, des amendes ou des confiscations.

A une heure, la journée des gens de la Halle est à peu près finie , et les cabarets qui bordent le marché des Innocens se remplissent de dames et àt forts de la Halle : les groupes se forment, comme dans les cafés du Palais - Royal ou des Loulevarts , autour des nouvellistes du quartier;

UNE MATINEE A LA HALLE

on y parle politique aussi gravement et peutêtre plus sagement que par-tout ailleurs. Dans ces assemblées oiî les affaires d'état ne sont pas sous l'infiuence des intérêts particuliers , on' agite le partage de la Saxe et de la Pologne avec' une justice, avec une impartialité qui eût fait beaucoup d'honneur au congrès. Il en est de la grosse raison comme de la grosse gaîié du peuple , c'est presque toujours la bonne.

'Xë--1r^^Z^

L'IMERILUU d'une EGLISE. 14

N° XXXVII. — 18 mars 1814.

LIjNTERIEUR D'UNE EGLISE.

Relisent cm ts

e opportet, religiosum ne/as.

AoG. Gbll.

Si la supersli

lion est un crime, la religion

t un devoir.

Pourquoi faut-il qu'en tout tems , en tout lieu, l'abus soit à côté de l'usage , et que les idées mondaines trouvent accès jusque dans les choses les plus saintes ? Je ne suis jamais entré dans une église sans tomber dans un pieux recueillement. Ces voûtes consacrées à la prière , où l'enfance commence en quelque sorte la vie, oii le vieillard en paix vient attendre la mort, oii le riche et le pauvre, le faible et le puissant, éprouvent les mêmes besoins , forment les mêmes vœux , implorent la même protection ; ces voûtes, dis-je , font naître les grandes pensées, et l'homme qui s'y repose dans le silence des passions y trouve à-la-fois la preuve de sa fa:~

ll^'l l'intérieur D une EGLISE.

blesse et de sa grandeur, de son néant et de son immortalité.

Veut- on éloigner ces sublimes images , et, sans sortir de la même enceinte , retrouver , dans toute sa misère , l'humanité, qu'on avait perdue de vue ? il suffit de passer de la nef à la sacristie , et d'assister aux conférences intimes du curé, du bedeau, du clerc et dumarguillier- C'est là que je place l'action d'un tableau où j'envisage les objets sous leurs rapports comiques, sans toucher à ce qu'ils ont de respectable, comme ont fait Boileau, La Bruyère et Gresset. On ne s'est point mépris sur leurs intentions ; j'ose espérer qu'on ne se méprendra pas sur les miennes.

Qui sert l'atilel doit vivre de l'autel.

Rien de plus juste ; faites de l'autel une table , mais n'en faites pas un comptoir ; vive/.-en , mais n'en trafiquez pas. Les fabriques sont devenues de véritables maisons de commerce : c'est là que se vendent , à prix débattus , les bienfaits de l'église; c'est-là queles messes basses et les grand'messes , les absoutes et les baptêmes sont tarifés comme une facture de mercerie ; c'est là qu'une présentation de pain

l'intérieur d'une église. 143

bénit, le choix d'une quêteuse, le nombre des cierges pour un office , le raccommodage des chasubles, deviennent tour-à-tour l'objet des plus sérieux débats et des plus profondes délibérations. On y marchande un sermon comme un libraire marchande un pamphlet ; on y intrigue pour enlever un bon organiste à une autre paroisse , comme un directeur de province pour débaucher un bon acteur à son confrère. Tantôt on s'assemble pour régler le prix des chaises ou pour augmenter celui des petits cierges que les dévotes viennent brûler devant l'image de sainte Agnès ou de saint Pacôme. Hier on agitait la question de savoir si l'on doit, pour une messe de six francs , mettre la chasuble de serge ou celle de lampas ; il s'agit aujourd'hui de décider combien on paiera les chaises le jour où monseigneur viendra confirmer.

Comme on pourrait supposer que je parle un peu légèrement d'objets qui me sont étrangers, je crois à propos de faire connaître la source où j'ai puisé ces connaissances , et la personne à qui j'en suis en grande partie redevable.

M. Moussinot , mon propriétaire, a un frère que l'on nomme M, Durenard , ancien employé aux messageries , lequel s'est retiré sur la pa-

i44 l'intérieur d'une église.

roisse de Saint-P — avec dix-huit cent cinquante livres de rente, non compris sa pension de cent ccus. Ce M. Durenard, que je rencontre souvent chez son frèie , est un modèle achevé de ces bons bourgeois parisiens, production spontanée du sol de la cité qu'ils habitent, et hors de laquelle je penche à croire qu'on aurait de la peine à conserver Tespcce.

M, Durenard jouit dans son quartier d'une grande considération; il y passe pour une forte tête et pour le plus habile joueur de domino du café de l'Etoile. Comme il a 60 ans, et dix-huit heures dans la journée dont ilne sait que faire , il eût été fort embarrassé de son tems , s'il ne se fût créé des occupations administratives en se faisant nommer marguillier de sa paroisse , et des fonctions militaires en sollicitant la place de fourrier adjoint dans une compagnie de la garde nationale. Il est vrai de dire que cette cumulation de dignités n'a pas été sans inconvénient pour son caractère. Les honneurs ont un peu changé ses mœurs. Le marguillier de Saint-P — ne reçoit plus ses amis qu'à jour fixe ; il fait faire anti-chambre sur son palier à ses neveux qui viennent le voir, et du bout de son banc, dans l'église , il regarde d'un air qu'on pourrait

l'intérieur d'une église. 145

prendre pour de la hauteur les pau\Tes paroissiens qui entendent bourgeoisement la messe à genoux sur les pavés du temple. On a remarqué qu'il ne manquait jamais le dimanche de paraître à la grand'messe en habit de garde national , et décoré de deux croix du lis.

Depuis la restauration , M. Durenard , moins inquiet sur le sort de la capitale , a donné plus particulièrement ses soins à sa paroisse , dont il se vante d'avoir doublé les revenus par des moyerfs ingénieux , dans la confidence desquels il a daigné me mettre,

Lepremieracte de son administration, comme marguiliier en chef, a été de faire regratter les deux têtes de boeuf dont le portail de l'église est décoré. En feuilletant Corrozet , Sauvai et Germain Brice , il avait découvert que le nom de cette église et les ornemens singuliers du portail tiraient leur origine de la dévotion de deux bœufs qui s'agenouillèrent à la porte du temple. Il imagina fort judicieusement qu'en rappelant ce miracle aux yeux et au souvenir des paroissiens , il réveillerait leur zèle et leur générosité.

M. Durenard s'occupa ensuite de trouver à bon marché un artiste habile pour toucher

i46 l'intérieur d'une église.

l'orgue, auquel il fit ajouter deux soufflets. La distribution du pain bénit est une des cérémonies paroissiales dont il a le plus habilement médité les avantages. Il a dressé luimême une liste des maisons les plus opulentes de son quartier, et de celles où se trouvent les plus jolies personnes , qu'il choisit toujours pour quêteuses. Je ne serais pas étonné que M. Durenard , à qui les livres ascétiques sont familiers , n'ait consulté le Roman Bourgeois de Furetière , oii je trouve la description suivante , dont le marguillicr de Saint-P — parait avoir fait son profit :

<f Une belle fille qui devait y quêter ce jour- » là y avait attiré force monde , et tous les po- » lis qui voulaient avoir quelque part à ses bonw nés grâces y étaient accourus exprès pour « mettre quelques grosses pièces dans sa tasse ; » car c'était une pierre de touche pour connaî- » tre la beauté d'une fille , ou l'amour d'un » homme , que cette quête. Celui qui donnait la » plus grosse pièce était estimé le plus araou- » reux , et la demoiselle qui avait fait la plus « grosse somme était estimée la plus belle. »

On voit que la dévotion , vers le milieu du 1 7* siècle , n'était pas exempte de ces petits calculs

l'intérieub d'une église. i47 mondains qu'on lui reproche aujourd'hui , et sur lesquels M. Durenard a fondé le plus clair des revenus de sa fabrique. Le dimanche matin, une voiture de place, la plus propre de la file , va chercher la jolie quêteuse , qui se rend à réglise en grande cérémonie , le bouquet au coté , les barbes flottantes , précédée du suisse et du bedeau qui porte le pain bénit sur un plat de vermeil .

A ces moyens d'attirer le beau monde à son église , 31. Durenard en' a joint un autre : il a mis à la mode la promenade du quai de l'Archevêché , où les femmes les plus élégantes du quartier se rendent le dimanche après la messe , et vont faire assaut de grâce et de parure.

Le rang qu'il occupe dans la garde nationale lui sert encore à rehausser Féclat qu'il donne à la paroisse. Il ne meurt pas un soldat de la légion , que son convoi ne soit ordonné à Saint-

P : les tambours drapés, la compagnie sous

les armes , accompagnent le défunt ; l'organiste exécute l'ouverture du Jeune Henri ; les chaises sont tiercées , des sentinelles sont placées aux portes de l'église pour le maintien de l'ordre , et la recette est ordinairemet fort abondante.

Le regret que manifeste le plus habituel-

I 48 l'intérieur d'une église.

lement ce prototype des marguilliers , c'est de n'avoir jamais eu l'aubaine d'un enterrement de sénateur ou de conseiller -d'état ; il n'en parle jamais sans porter envie au curé de Saint- Thomas-d'Aquin , qui se vante d'avoir eu cinq ou six bonnes fortunes de cette espèce.

Le choix d'un prédicateur , dont M. Durenard s'est occupé pendant six mois , est un des résultats de son administration qui lui font le plus d'honneur. La fabrique n'avait pas le moyen de payer un ab'bé Frayssinous; mais, en se rappelant que l'abbé de Bernis n'avait pas eu moins de succès par ses avantages extérieurs que Bourdaloue ou Massillon par leur sainte éloquence , Durenard jeta les yeux sur un jeune séminariste qui avait été pendant deux ans précepteur des enfans d'un ministre , chez lequel il ne se donnait pas une fête que l'abbé Poupard n'en fut l'ordonnateur ; ses talens dans ce genre l'auraient infailliblement conduit à révêclié; la révolution du 3i mars vint renverser ses espérances.

L'abbé , qui ne trouvait plus à placer ses couplets , s'est mis à faire des sermons : sa vocation naturelle ne l'appelait pas à ce genre de travail ; mais, à l'aide d'une vingtaine de sermo-

l'intérieur d'une EGLISE. 1 :^^j nâires dont il a fort bien cousu les lambeaux , il est parvenu à se faire un petit carême qui rappelle en plusieurs endroits celui de Massillon. Il ne manquait plus à l'abbé Poupard qu'une chaire pour y faire son début ; celle de la paroisse de Saint-P. . . . était vacante : il se présenta chez notre marguillier , qui sut apprécier au premier coup-d'œil sa voix sonore , son teint fleuri , l'éclat de sa calotte vernissée , et l'élégance de sa soutane nouée avec une large ceinture de moire.

31. l'abbé n'était point exigeant; le marché fut aussitôt conclu. Dès le soir même , M. Durcnard en proclama l'objet au café de l'Etoile, et dans un moment cette nouvelle se répandit depuis la rue de la Vieille -Draperie jusqu'au parvis jSotre - Dame. Bientôt il ne fut plus question que du beau prédicateur : l'alarme se mit parmi les vieux directeurs des bourgeoises de la Cité ; elle fut à son comble , lorsqu'on le vit entrer dans l'église ; jamais solennité n'y avait attiré tant de monde.

L'abbé Poupard avait diné ce jour -là chez le syndic des marguilliers , avec le curé de la paroisse et les principaux membres de la fa-

Page 1