‹ Guillaume de PalerneChapitre 1 sur 4 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Si la littérature française a pu défrayer l'Europe entière au moyen âge, elle le dut à des circonstances particulières qui favorisèrent son développement sur la fin du xn^ siècle, l'une de ses époques les plus brillantes. Aux chansons de geste dont les accents, un peu rudes, avaient pu charmer autrefois les barons dans leurs fêtes ou les animer dans les combats, comme la chanson de Roland, à ces longues et monotones épopées, allaient succéder des compositions écrites dans une langue plus pure, mieux faite pour peindre d'autres mœurs et des sentiments plus doux. En effet, les croisades avaient eu d'autres résultats que la conquête de la Terre-Sainte. Le luxe déployé par les despotes de l'Orient, les richesses des Byzantins, les raffinements de leur civilisation avaient produit une impression profonde sur les croisés ; de leurs expéditions ils avaient rapporté des goûts qui contrastaient avec leurs habitudes antérieures, et une culture intellectuelle en harmonie avec leurs nouveaux besoins. D'autre part, le ton de galanterie exagérée qui régnait à la cour

des califes d'Espagne, de Grenade, de Cordoue, avait pénétré en France ; des troubadours il avait passé aux poètes du Nord, dans ces plantureuses provinces de Flandres, de Hainaut et d'Artois, où régnaient des princes qui protégeaient les lettres et encourageaient ceux qui les cultivaient. Les femmes elles-mêmes avaient pris part à ce mouvement que dirigeaient les plus illustres et les plus spirituelles d'entre elles, et que souvent elles avaient fait naître. Elles inspiraient les trouvères qui vivaient dans leur entourage , et dictaient les sujets de compositions qui leur étaient ensuite dédiées. Sous leur influence s'étaient fondées les cours d'amour dont les jugements avaient force de loi dans le monde élégant et littéraire ; mais il ne faut pas regarder comme une institution judiciaire ces tribunaux de fantaisie qui rendaient des arrêts à peu près comme l'hôtel de Rambouillet au xvii° siècle, dont la juridiction ne s'étendait que sur un cycle d'élus qui voulaient bien s'y soumettre. Les romans de Meraugis de Portlesguez, de Blancandin, de Gliges et d'autres encore, nous montrent avec quelle subtilité on traitait toutes les questions qui se rattachaient à l'amour, et quels raffinements on avait introduits dans la peinture de ce sentiment. Ce ton de galanterie quintessenciée devait se refléter dans les œuvres des poètes; fréquentant les cours, ils recherchaient la protection et les suffrages de ces femmes qui régnaient autant par leur esprit que par leur rang. C'est à elles qu'ils adressaient les ouvrages dont elles avaient fourni le sujet : c'est ainsi que Chrestien de

Troyes a écrit son roman de Cliges pour Marie de Champagne, fille de Henri P% épouse de Baudouin, comte de Flandres et de Hainaut, et Manessier la suite de Perceval pour Jeanne, comtesse de Flandres et de Hainaut, fille de Baudouin VI ; M. Fr. Michel cite (roman de Ham) un trouvère anonyme du Lyonnais qui dédia son œuvre, incomplète aujourd'hui, à Blanche, fille de Sanche VI d'Espagne, épouse de Thibaut II comte de Champagne ; enfin, ce qui nous touche plus spécialement, Fauteur du roman de Guillaume de Palerme a reçu, de la comtesse Yolande, Tordre de traduire en français un texte latin, dont les développements constituent son œuvre. Ce thème primitif, que nous ne connaissons pas , n'est sans doute qu'un fragment de chronique italienne^ comme celui de Cliges ; mais il sert de canevas au récit des amours de Guillaume et de Mehor, qui constituent le nœud du récita comme va le démontrer une rapide

analyse. ^

Au royaume de Fouille régnait jadis un roi puis- xa^wwv«.v^?'i;*l sant, Ebron ; de son union avec Felise, fille de l'empereur de Grèce, il eut un fils nommé Guillaume. Dès son plus jeune âge, cet enfant fut confié à deux gouvernantes, qui, cédant aux suggestions perfides de son oncle, devaient le faire périr pour assurer le trône à ce parent dénaturé. Un jour l'enfant 'jouait dans un parc où son père et sa mère s'étaient rendus avec leur cour ; tout à coup un loup-garou s'élance sur lui et, dans sa course rapide, l'emporte malgré les cris et les efforts de ceux qui les poursuivent ; il gagne ainsi le Fare ou détroit de Messine^ et le dépose

au milieu d'une forêt située près de Rome, dans sa tanière ; là il lui prépare un lit de feuilles, et il le nourrit de racines et de fruits sauvages. Quelques jours après un pâtre, guidé par son chien, découvre Tenfant et le porte à sa femme qui consent à Télever. Le loup, désolé à son retour, suit la piste, et, par les discours des deux époux, comprenant que son protégé trouvera chez eux une existence plus douce, il se résigne à la séparation. Uauteur nous apprend alors que ce loup est le fils du roi d^Espagne, changé en bête par les enchantements de sa belle-mère, afin d^assurer la couronne à son propre fils. Sept ans plus tard, Tempereur de Rome^ égaré à la chasse, rencontre Guillaume dans la forêt; charmé de la bonne mine de Tenfant, il Temmène à la cour et rattache, en qualité de page, au service de sa fille, la belle Melior. Une tendre inclination ne tarde pas à' naître entre les jeunes gens. Melior, cependant, veut combattre une inclination au-dessous de sa haute naissance , et elle prend pour confidente sa cousine, Alexandrine, fille du duc de Lombardie, qui s^efforce, au contraire, d^amener une secrète entente entre les deux amants. Sur ces entrefaites, le duc de Saxe déclara la guerre à Tempereur de Rome qui, sachant par le père adoptif de Guillaume que les riches vêtements dont il Pavait trouvé revêtu annonçaient une naissance élevée, Parme chevalier avec la jeune noblesse romaine et le met à la tête de son armée. Après des prodiges de valeur, Guillaume met en fuite Parmée du duc de Saxe qui meurt de chagrin, et il rentre en vainqueur à Rome, où il est accueilli

avec la plus grande faveur par l'empereur et par sa fille.

Malheureusement, Tempereur de Grèce envoie demander en mariage cette princesse pour son fils Partenidon, à qui elle est accordée avec empressement ; bientôt après il se rend à Rome avec son père pour y célébrer cette union. Les deux amants, au désespoir, prennent la fuite déguisés au moyen de peaux d'ours, par le conseil d'Alexandrine, qui ne peut obtenir de les accompagner. Après s'être nourris de fruits sauvages , ils auraient fini par mourir de faim si le loup-garou, qui les avait suivis, n'eût pourvu journellement à leur subsistance. Cependant tout était prêt pour la cérémonie; le père de Melior, impatienté de ne pas la voir paraître, se rend à son appartement où Alexandrine lui révèle l'inclination de Melior pour Guillaume. Irrité en apprenant leur fuite, l'empereur, sur l'avis de Nathaniax , l'empereur de Grèce , donne l'ordre de les arrêter, instruit de leur déguisement par un Grec qui les avait aperçus au moment de leur départ. Ils étaient sur le point d'être pris dans une carrière près de Bénévent, lorsque le loup, pour détourner la poursuite, enlève le fils du prévôt : puis, le danger écarté, il amène successivement devant eux un cerf et une biche dont les peaux leur servent à changer de travestissement. Après avoir repassé le détroit, conduits par le loup, ils arrivent dans le parc de la reine Felise. Celle-ci, devenue veuve, est assiégée par le roi d'Espagne qui veut obtenir, par la force des armes, la main de Florence, sœur de Guillaume, pour son fils

puîné Brandin, frère du loup-garou. A la suite d^un songe qui lui présage sa délivrance, Felise, sur le conseil de Moysant son chapelain, sous un pareil déguisement, va trouver Guillaume dont elle implore Tassistance. Monté sur le coursier de son père, rindomptable Saudebreuil qui, par sa soumission, semble le reconnaître, Guillaume attaque les assiégeants, les met en déroute en plusieurs rencontres, et fait enfin prisonniers le roi d^ Espagne et son fils, contraints à demander la paix. Le loup-garou se jette aux pieds de son père qu'il mouille de ses larmes ; celui-ci se rappelle alors Tenchantement de son fils Alphonse, opéré par la reine Brande, et, sur les instances de Guillaume qui en fait la condition essentielle de la paix, il force celle-ci à venir le trouver, pour rendre à Alphonse sa forme primitive. Ce dernier pardonne à sa marâtre ; il apprend à Guillaume qu'il est fils du roi Ebron et de la reine Felise. Devenu roi de Fouille, Guillaume fait demander la main de Melior à son père, Tempereur de Rome, qui vient assister au mariage avec Alexandrine. D'un autre côté, l'empereur de Grèce, instruit du danger où se trouve sa fille, la reine Felise, envoie son fils pour la secourir avec des forces nombreuses. A la suite de ces rencontres, Guillaume est uni à Melior, Alphonse à Florence, sœur de Guillaume, et le jeune Brandin à Alexandrine. Partenidoh, voyant Melior mariée à celui qu^elle aime, se décide à retourner seul en Grèce. L'empereur de Rome étant mort peu de temps après, Guillaume est élu à sa place, tandis qu'Alphonse succède à son père comme

roi d^ Espagne. Alors la reine Felise aperçoit la réalisation du rêve qui lui montrait sa main droite étendue sur Rome, et la gauche sur PEspagne.

Il serait difficile de rencontrer un tissu d'aventures plus extraordinaires et même plus absurdes que celles que nous venons d'esquisser. On trouve bien, il est vrai, dans ce récit, quelques-uns des traits qui charmaient le plus le chevalier de la Manche, et qu'il se plaisait à raconter à son écuyer : l'arrivée dans une cour quelconque d'un jeune étranger dont la naissance est inconnue, son amour pour la fille du prince qui l'a accueilli ; lorsque sa passion est découverte, sa fuite dans d'autres contrées où il se signale par des prouesses extraordinaires , pour délivrer une reine ou toute autre princesse assiégée par un ennemi puissant, et enfin, la révélation de sa haute origine qui le rend digne de s'unir avec celle qu'il aime ; en un mot, sauf quelques variantes, le gros bagage des compositions de ce genre. Mais l'auteur du roman de Guillaume, dès le début, nous étonne par son ignorance en géographie ; puis il cherche à nous convaincre de la réalité de son histoire, et il veut en corroborer l'authenticité par des citations de noms propres, tels qu'un empereur grec, Nathaniax, un patriarche, Alexis, un pape, Grégoire, précisément, dit-il, celui qui occupa le siège de Rome entre les deux papes Clément, assertion d'autant plus étonnante, qu'à un siècle environ de distance, la même circonstance se présente pour Grégoire VII et Grégoire VIII ; enfin, à côté de ces prétentions soi-disant historiques, quoi de plus invraisemblable que la fuite

des deux amants revêtus de peaux d'ours qu'ils échangent plus tard contre des peaux de cerf et de biche, leur rencontre avec la reine Felise qui vient les trouver sous un déguisement semblable ? Il en est de même de ce loup-garou qui, immédiatement après sa métamorphose, prend sa course à travers TEurope jusqu'en Sicile, pour aller veiller sur la vie d'un jeune prince qu'il arrache à un péril imminent, dont plus tard il guide la fuite, et auquel il révèle le secret de sa naissance, lorsqu'il a recouvré la forme humaine. C'est bien là, sinon le héros, du moins le personnage principal de toute cette histoire, le Deiis ex machina, dont l'intervention mène les événements à une heureuse issue. Aussi bien aurait-il pu donner son nom au roman, comme l'Escouffle qui le précède dans le manuscrit, ou comme le Bisclaveret dans le lai dont il rappelle immédiatement le souvenir; il n'y a néanmoins aucune analogie entre les deux récits, et nous ne voyons pas comment M. Littré a pu, dans son analyse, en conclure l'antériorité du petit poëme de Marie de France. Il ne faut pas attribuer exclusivement à la Bretagne la croyance aux loups-garous ; on la trouve répandue dans toute l'Europe, non-seulement à cette époque, mais bien antérieurement dans plusieurs Sagas, dans l'antiquité, chez Virgile, et même jusque chez Hérodote. Ce n'est pas ici le lieu d'aborder une question si vaste et si compliquée : elle a été traitée par de nombreux auteurs, tout récemment par J. Grimm, Baring-Gould et Herz ; ces deux derniers notamment en ont fait chacun le sujet

d'un traité spécial. Sans entrer dans de plus grands détails, on peut regarder cette croyance comme originaire de rOrient, livré de tout temps à Texercice de la magie. Les Mille et une Nuits nous donnent de nombreux exemples d'hommes changés en bêtes avec les mêmes formules, les mêmes pratiques que celles de la reine Brande, et nous les retrouvons dans VAne d''or d'Apulée, qui nous ramène ainsi aux antiques fables milésiennes, dont le souvenir s'était peut-être conservé plus fidèle chez les populations de l'empire byzantin. Au surplus, il ne faut pas perdre de vue que ce qui constitue le fonds de la fable dans les compositions de ce genre, ce sont moins les personnages que les sentiments qui les font agir. Dans Guillaume de Palerme et dans tous les romans que l'on appelle improprement peut-être romans d'aventures, l'amour est le principal mobile des héros et de toutes les prouesses par lesquelles ils cherchent à se signaler ; nous pouvons , sous ce rapport , nous en rapporter à l'opinion du bon don Quichotte, que ses immenses lectures avaient rendu compétent en cette matière ; il est facile de s'en convaincre par Cléomades, Partenopex, Cliges, et surtout par les romans du cycle d'Artus et de la Table ronde qui, au xii^ siècle, reproduisent les mœurs des cours de France et d'Angleterre, au lieu de peindre, comme on l'a cru, celles des anciens Bretons; c'est ce que nous démontrent, jusqu'à l'évidence, les lois de Houel et les autres documents authentiques de cette époque. Ce thème adopté par l'antiquité dans les romans, tels que Daphnis et Ghloé, Théagène et Chariclée, et d'au-

très encore, par une évolution assez ordinaire de Tesprit humain reparut au moment le plus brillant de la littérature du moj^en âge, pour se reproduire dans la plupart des productions qui suivirent, comme les Amadis, TAstrée, et les fades productions de M"° de Scudery et de son école, jusqu^au xviif siècle où ce sentiment, toujours le même au fond, puisqu^il repose sur une des lois de la nature, se montre dans la littérature plutôt sous son côté matériel que par ses tendances idéales. On peut donc regarder comme un nouveau point de départ les œuvres du xif et du xiii^ siècle ; rompant avec les anciennes chansons de geste, purs récits de bataille à leur origine, mais où l'élément amoureux commençait déjà à percer, elles prirent naissance dans le goût plus épuré et plus délicat des grandes dames qui les inspiraient, comme la bonne comtesse Yolande.

Quelle était donc cette comtesse Yolande qui connaissait assez les chroniques latines pour en tirer des sujets de roman ? Selon sir Fr. Madden, le savant éditeur du poème anglais, ce ne peut être nulle autre que Yolande, fille aînée de Baudouin IV, comte de Hainaut, et d'Alice de Namur, mariée d'abord à Yves, comte de Soissons, dont elle n'eut pas d'enfants. A sa mort, qui eut lieu en 1 177, elle épousa en secondes noces Hugues de Champ d'Avesnes, comte de Saint- Paul, dont elle eut deux filles. Par le mariage de Baudoin le Courageux, son frère, avec Marguerite d'Alsace , comtesse de Flandres et d'Artois , elle devint la tante de Baudoin VI, comte de Hainaut et de Flandres qui, en 1204, fut élu empereur de Gons-

tantinople. Les comtes de Hainaut et de Flandres, à cette époque, encouragèrent les lettres et protégèrent les poètes. C'est à Philippe d'Alsace, comte de Flandres, mort en 1191, que Ghrestien de Troyes dédia son roman de Cliges. Baudouin V, comte de Hai-, naut, au dire de Fauchet, trouva à Sens un manuscrit qui contenait la vie de Charlemagne, et il le donna à sa sœur, cette même Yolande, qui le fît traduire également; aussi ce Baudouin pourrait -il bien être le comte de Hainaut auquel fut dédié le roman de FEscouffle, que nous trouverons toujours réuni à Guillaume de Palerne dans les manuscrits que nous citerons ; la couleur orientale empreinte dans ces deux récits, les allusions à l'empire de Grèce que le second nous peint si riche et si puissant, devaient plaire aux membres d'une famille qui régna à Constantinople ; nous y voyons une présomption de plus en faveur de l'opinion de sir Fr. Madden. M. Littré, dans son analyse, propose une comtesse Yolande de Nevers, qui épousa en i265 Jean Tristan, fils de saint Louis, et qui pourrait bien être, dit-il, celle qui est désignée dans notre poëme ; mais cette désignation, la bonne comtesse Yolande, ne devait s'adresser qu'à une princesse assez généralement connue pour qu'il n'existât aucune incertitude à son égard, et, si nous avons à choisir entre les deux Yolande, il ne nous paraît guère douteux que ce ne soit la comtesse de Hainaut que le trouvère ait voulu désigner, de préférence à toute autre. Enfin l'auteur de la translation en prose, qui vivait au xvi^ siècle, soit sur l'autorité d'un document, soit

en vertu d'une tradition existant encore de son temps, nous dit, en termes exprès, que cette histoire fut pi^emierement riméc, escrite et ditée, à l'Iionneiir de la c ont esse Volant^ tarife du comte de Flandres et de Haynaut^ nommé ^audouin^ que Jînablement fut Eînpereur de Grèce, après la pt^ise de Constantinople ; et son témoignage a quelque poids dans cette question délicate.

Le texte original de Guillaume de Palerme ne nous a été conservé que dans un seul manuscrit, celui de la Bibliothèque de TArsenal, côté B. L. F. 178. Cest un in-4° sur vélin de 167 feuillets à deux colonnes de 3o vers chacune, dont les 76 premiers contiennent le roman de TEscouffle, à la suite duquel vient le nôtre. Chacun d'eux commence par une petite lettre historiée, en grande partie effacée, et dont il serait difficile de déterminer exactement le sujet. Au bas de la seconde colonne du v° 76 se trouve une petite miniature sur fonds d'or fort effacée également. Elle se divise en deux compartiments, dont celui du haut est partagé aussi en deux parties; celle de gauche représente deux femmes, l'une les mains jointes comme si elle implorait quelqu'un; dans celle de droite, on voit un animal de couleur blanche devant une femme qui pourrait bien être Alexandrine achevant de coudre un des deux amants dans une peau d'ours; le tableau inférieur représente un loup enlevant un enfant dans sa gueule et poursuivi par des hommes armés de bâtons ; la miniature a 0,96 de haut et o,65 de large. Le manuscrit, relié en maroquin rouge, doré sur tranches, comme la plupart des livres provenant de la biblio-

thèque du duc de La Vallière, mesure 0,170 de hauteur sur 0,1 85 de largeur. Sur le plat intérieur, on lit les notices qui suivent :

« Le héros du roman de TEscouffle est un comte normand nommé Richard, qui, n^ayant point d^enfant, fait le voyage d^outre-mer pour en obtenir et, dans sa route, a beaucoup d^aventures. Le poëme porte le titre de VEscoiiffîe, parce que Théroïne étant endormie, un épervier vint fondre sur elle et lui enleva un anneau et une aumônière qu'elle porte. Il y a dans le roman un peu de magie, beaucoup d'aventures galantes, et on peut le donner comme roman d'amour. »

« Celui de Guillaume de Palerme contient l'histoire du fils d'un roi de Sicile qui a épousé la fille d'un empereur de Grèce. Cet enfant se nomme Guillaume; mais, son oncle voulant le faire assassiner pour hériter du royaume, il est sauvé par un loup qui vient l'enlever sous les yeux de ses parens. Après diverses aventures, il arrive à Constantinople ; la jeune princesse Melior devient amoureuse de lui. De là mille aventures qui finissent par un mariage. Ce roman est de la classe du premier. »

Au verso du feuillet de garde, on lit : « Le Roman de l'Escouffle (oiseau de proye, faucon). Le Roman de Guillaume de Palerme. Ms. in-4*' écrits sur vélin à deux colones dans le i3'' siècle. Je ne conois que cet exemplaire de ces deux Romans. On en donnera un extrait. » Cette dernière phrase, qui est rayée, fait sans doute allusion à la Nouvelle Bibliothèque des Romans, qui contient en eiîet (t. II, p. 41-68. Paris,

an VI) une analyse classée parmi les Romans de Féerie. Au dessous, d'une autre main, on lit : « Il ne paroît pas que celuy de PEscouffle ait jamais été imprimé et je le crois même infiniment rare. Mais quant à celuy de Guillaume de Palcrme et de la Belle Melior sa mie, il est plus commun. Uabbé Lenglet en cite plusieurs Mss. et une Edition Gothique sans date. V. TExtrait que donne de ces 2 mss. M. de Barbazan dans ses notices sur d'anciens Mss. C'est de ce même exemplaire dont il parle qu'il a vu autrefois dans la Bib. de M. le duc de La Vallière à qui il a appartenu. » Avec la seconde partie de cette Bibliothèque, il passa aux mains du marquis de Paulmy, qui céda ses livres à M. le comte d'Artois, dont la bibliothèque prit le nom de l'Arsenal à la Révolution.

Dans sa Bibliothèque des Romans, Lenglet Dufresnoy cite en effet plusieurs éditions du roman en prose de Guillaume de Palerme et un seul manuscrit sans y ajouter aucune indication; quant aux notices de Barbazan, qui n'ont pas été publiées, il nous suffit de savoir qu'il a décrit le manuscrit de La Vallière; nous chercherons donc ailleurs des renseignements, qui vraisemblablement ont dû lui échapper.

La source la plus ancienne pour nous a été la Bibliothèque prototypographique de Barrois, où, sous la rubrique £ibl*avtC5 &e ©Olirgiiflue, nous trouvons parmi les livres de âaUuîïCôrt ÎJ'amourô^ au n° i362 (p. 199) de rînucntoire l)c la librarie qui CBi m la îîiaiôOU à lBnîigc0j dressé en 1467 : « Ung livre en parchemin^ couvert de cuir rouge intitulé au dos : CVôt le Eomant ^t (&uilk ïrc jpalci'mc, historié, escript en

rimes, par coulombes, quemenchant, (Jtuc sa^fô failj et le dernier feuillet^ nul \\c IVu fiet nai?C. » Il faut remarquer que le début appartient au roman de TEscouffle, qui précède, comme dans le manuscrit de La Vallière, celui de Guillaume, tandis que la seconde citation rapporte le premier vers du dernier feuillet du roman de Guillaume.

Dans rîntîcntoil*^ dressé à Bruxelles en 1487 , parmi les livres fort anciens rt ta^\xcc\\xtQ.,.i mis m un coffre à part.,., à la rljapellc, se trouve mentionné n° 2109 (p. 3o2) : « Ung autre couvert de cuirnoir, à deux cloans de leton, intitulé : tc Romant ^e ©Utile &c palcrme, comenchant au second feuillet, €tui par son ^tXi^ et par saDoir, et fiyiissant au derrenier^ que tt bonne fin puisôione uenir» « C'est sans doute le même qui, dans Finventaire des livres de Charles-Quint, fait à Bruxelles au mois de mai i536 (i), est décrit ainsi : « Autre moien livret en parchemin escript à la main couvert de cuyr noir à deux clouans, intitidé : €V6i le Rommant 'ht Guillaume ^e palerme>co;;n;ze;2chant au second feuillet : par ^(i\\ 0en6 et par 6a- DOir. » Cette citation se rapporte au premier vers du second feuillet de TEscouffle, et non à Guillaume de Palerme, et nous montre encore ici les deux romans réunis , d'où Ton peut conclure qu'il existait au xv^ siècle deux manuscrits contenant le roman de l'Escouffle et celui de Guillaume de Palerme, complètement identiques entre eux et avec celui de l'Arsenal. Ils ne différaient que par la reliure et par l'or-

(i) BuUeiin de la commission royale d'histoire de Belgique, t. XII^ p. 199.

nementation que désigne le mot historié appliqué au premier, à moins qu'on n'entende par là la petite miniature placée à la suite de TEscouffle ; peut-être aussi avec cette dernière explication faut-il admettre, malgré la rareté du fait, que la reliure primitive en cuir rouge du manuscrit de Bruges, en passant à Bruxelles, a été remplacée par une couverture de cuir noir, à deux clouans, ce qui réduirait les deux manuscrits à un seul, identiques, disons-nous, par la disposition de récriture et qui serait bien celui que nous publions aujourd'hui. On pourrait cependant admettre que, selon toute probabilité, il en a existé encore deux autres qui ont servi à Fauteur de la traduction anglaise et à celui de la translation en prose.

La version anglaise a été composée vers i35o, par un écrivain nommé William, sur le commandement de sir Humphrey de Bohun, comte de Hereford, sixième du nom de Bohun et troisième fils de Humphrey de Bohun, quatrième comte de Hereford, et d'Elizabeth Plantagenet, septième fille d'Edouard I" ; par conséquent neveu d'Edouard H et cousin d'Edouard ni. Sir Humphrey paraît avoir été confondu par Froissart avec son frère Guillaume de Bohun, comte de Northampton, en faveur de qui il résigna, par raison de santé, son office de connétable d'Angleterre; il avait succédé dans le titre de comte de Hereford, à l'âge de vingt-quatre ans, à son frère John, mort sans postérité en j 335-36; il mourut lui-même le i5 octobre i36i sans avoir été marié. Gomme la langue usuelle à la cour d'Angleterre était le français, ce n'est sans doute pas pour son usage qu'il fit faire'

cette traduction, mais dans l'intérêt des personnes de la classe moyenne qui ne comprenaient pas la langue de l'original . Elle comprend 5,640 vers, c'està-dire à peu près moitié du poème français ; mais le vers anglais étant de douze syllabes au lieu de huit, la traduction suit presque pas à pas l'original, sauf un petit nombre de passages peu intelligibles sans doute pour le traducteur et que par ce motif il a cru pouvoir abréger.

La version anglaise a été publiée pour la première fois en i832 pour le Roxburghe Club, d'après le manuscrit unique conservé à la bibliothèque du King's Collège à Cambridge , par sir Fr. Madden , du British Muséum, connu dans les lettres par des travaux d'une profonde érudition ; elle a été tirée à très-petit nombre. L'éditeur a joint au texte une préface qui traite les points les plus importants de l'original français et de la traduction anglaise; elle nous a fourni de précieuses indications.

En 1867, M. Walter W. Skeat, de Christ's Collège à Cambridge, en a donné une nouvelle édition qui forme le premier volume Extra Séries des publications de la Société des anciens textes anglais. Il y a reproduit la préface de sir Fr. Madden en y ajoutant des notes substantielles qui complètent et parfois rectifient les indications de celui-ci, avec un index et un glossaire : le texte est en outre accompagné de manchettes qui donnent un résumé exact du poëme. Cette publication peut être considérée comme une des meilleures de cette importante collection; elle fait ressortir avec éclat ce que la littérature anglaise,

si originale sous certains rapports, a emprunté à celle de la France au moyen âge.

Comme nous Pavons dit plus haut, nous possédons aussi une version en prose du roman de Guillaume, qui a eu plusieurs éditions. Elle porte pour titre : « L'histoire du noble \ preux et vaillant chevalier « Guîl I laume de Paterne et de la belle Melior. \ Le- « quel Guillaume de Paterne fut fils du Roy de Ce- « cille. 1 Et par fortune et merveilleuse adventure « devint \ vacher. Et finalement fut Empereur \ de K Rome sous la conduicte d'un Loupgarou fils au « ^I{pf I d'Espaigne. » (Ed. de Costé.) Uauteur ou plutôt le translateur, comme il s^intitule lui-même, paraît être un certain Pierre Durand, bailli de Nogent-le-Rotrou au Perche, cité par Lacroix du Maine dans sa Bibliothèque française (t. II, p. 272, éd. de 1772). Pierre Durand, que nous croyons avoir vécu dans la première moitié du xvi^ siècle, ne se nomme pas positivement, mais sir Fr. Madden a découvert son nom, qui avait échappé aux recherches de Dibdin, dans un acrostiche de douze vers placé en épilogue : nous supposons même que Pierre Durand a soulevé le voile de l'anonyme plus que sir Fr. Madden ne semble le croire, en se désignant lui-même dans le dernier vers par ces mots :

. Doncques ne quiers que en durant durer ;

hypothèse qui nous paraît d'autant plus admissible, que Lacroix du Maine, après avoir mentionné divers ouvrages en vers latins et français composés par Pierre Durand, insiste sur son goût pour les énigmes, dont

il donne comme spécimen Tinscription suivante gravée sur sa maison :

De pierre blanche je fuz faicte durand février.

Pour en faire apprécier la finesse, il nous apprend que la première femme de Pierre Durand se nornmait Blanche Février; en sorte que cette inscription paraissait offrir un tout autre sens, inexplicable pour ceux qui cherchaient à le deviner, en énonçant le nom de ceux qui avaient construit cette maison. Malgré les changements survenus dans les mœurs et les usages depuis près de trois siècles, les productions des temps passés répondaient encore si bien aux goûts du public, que Ton vit alors se multiplier les versions en prose de la plus grande partie des anciennes chansons de geste et des romans d'aventures sous la forme de rajeunissements qui les rendaient plus accessibles aux lecteurs. Cest ce que nous apprend Pierre Durand dans son prologue, où il s'exprime ainsi : « ..... Par aucun mien amj, fut à moi ce humble translateur et traducteur de la présente « histoire présenté Vancien livre, auquel elle estoit « contenue, quasi comme en friche en grand danger « d'estre perdue, adnichilée^ et enrouillée d'oubly. Et « ce considérant le langage qui estoit Romant anti^ « que rimofé en sorte non intelligible ne lisible à « plusieurs favoris ans à leur requeste come de chose « tres-convenable ay traduict et transféré le langage « de cette histoire en langage moderne François pour « à chacun qui lire le voudra estre plus intelligible. » Malgré une intention si nettement exprimée, le/raw-

çoîs moderne de Pierre Durand a tellement vieilli à son tour, qu'il est plus pénible à lire aujourd'hui que le texte ancien; toutefois, il suffisait aux besoins d'alors; aussi cette translation a-t-elle eu plusieurs éditions sur le nombre desquelles on n'est pas d'accord. Sir Fr. Madden, le premier éditeur du texte anglais, en compte trois : une de Nicolas Bonfons, in-4'* gothique, sans date; la seconde de Lyon, i552, de Nicolas Arnoult, et une troisième par la veuve de Louis Costé, vers i632, et du même lieu, ce qui est une erreur évidente, l'exemplaire de Huet que nous avons sous les yeux portant textuellement : (( A Rouen | Chez la Vefve de Louys Costé, rue Escuyere, aux | trois f f f Couronnées. » M.Walter W. Skeat en cite une quatrième, imprimée à Rouen par Louys Costé (vers 1620), dont il se trouverait au British Muséum un exemplaire opté I25i3 e; mais peut-être y a-t-il là confusion avec la précédente. Dans tous les cas, il faudrait admettre au moins quatre, sinon cinq éditions; car, en comparant les deux exemplaires de la soi-disant unique édition de Bonfons qui se trouvent à la Bibliothèque nationale (Y^ 2i5), on voit que les deux titres présentent des différences marquées : l'un d'eux, indépendamment de quelques autres particularités, porte seul au verso une gravure sur bois représentant la Justice et Mars ; elle se trouve encore répétée au dernier feuillet. Le texte offre bien la même disposition et le même caractère dans le corps de la composition,mais la plupart des lettres fleuronnées en tête des chapitres diffèrent complètement comme dessin ou

comme ornememation; en outre, plusieurs bois manquent à l'un des exemplaires, où ils sont remplacés par une autre planche reproduite ainsi plusieurs fois : d'où on peut conclure que Nicolas Bonfons a donné de l'histoire de Guillaume de Palerme une deuxième édition ou tout au moins une réimpression qui offre des différences assez notables avec celle des deux qui sera considérée comme la première. Cette version en prose ne termine pas l'histoire des diverses transformations qu'a subies le roman du xif siècle : pour être complet, il faut encore citer, malgré son peu de valeur, l'analyse qui a paru dans la Nouvelle Bibliothèque des Romans, t. II, p. 41-68 (Paris, an VI, in- 12), mentionnée plus haut, et enfin celle que M. Littré a publiée avec d'assez nombreux extraits dans VHistoire littéraire de la France^ t. XXII, p. 829.

Telles sont les phases par lesquelles a passé le poëme que nous publions dans sa rédaction primitive; malgré la longueur de ces observations, qui cependant effleurent à peine les questions littéraires qui se rattachent à ce sujet, il nous reste à dire quelques mots sur la manière dont le texte a été établi. A défaut d'autres manuscrits dont les variantes auraient servi à corriger les erreurs de copiste ou à compléter le sens qui présente, dans divers passages, des lacunes pour lesquelles la traduction anglaise et la version en prose n'offraient pas d'indications suffisantes, nous avons essayé d'y suppléer par des conjectures. Dans la conviction que les poètes du temps observaient rigoureusement les règles de la mesure

et de la rime, e'est sur ces deux points que nous avons porté notre attention; mais, en cherchant à donner un texte aussi correct que possible, nous avons placé en note la leçon du manuscrit afin de ne pas induire le lecteur en erreur; nous avons signalé par des lignes ponctuées les lacunes qui n'ont pu être complétées.

Le roman de Guillaume nous offre la bonne langue française que Ton parlait et que Ton écrivait dans les provinces du Nord-Est, vers la fin du xiî^ siècle ou au commencement du xnf. Les formes d'un- dialecte particulier y sont rares et peu accusées, aussi le texte est généralement clair et ne présente pas de difficultés. Nous nous étions cependant proposé d'y joindre un glossaire : des circonstances pénibles ont arrêté l'exécution de ce projet; néanmoins, il peut se présenter plus tard une occasion qui permette de le réaliser. Et maintenant nous croyons ne pouvoir mieux terminer notre tâche qu'en adressant des remercîments tout particuliers à M. Gaston Paris, commissaire de la publication, en raison du soin scrupuleux qu'il a mis à revoir les épreuves, et surtout du concours obligeant qu'il nous a prêté pour établir un texte qui doit la plus grande partie de ses améliorations aux ingénieuses et savantes restitutions de cet éminent philologue. C'est pour nous un devoir et un plaisir de lui rendre publiquement cet hommage.

DE PALERNE

Nus ne se doit celer ne taire, :y° 77)

S'il set chose qui doie plaire^

K'il ne le desponde en apert ;

Car bien repont son sens et pert 5 Qui nel despont apertement

En la présence de la gent.

Por ce ne voel mon sens repondre

Que tôt li mauvais puissent fondre,

Et cil qui me vaurront entendre 10 I puissent sens et bien aprendre;

Car sens celés qui n'est ois

Est autresi, ce m'est avis^

Com maint trésor enfermé sont,

Qui nului bien ne preu ne font, 1 5 Tant comme il soient si enclos.

Autresi est de sens repos :

Por ce ne voel le mien celer,

Ançois me plaist a raconter,

Selonc mon sens et mon mémoire, 20 Le fait d'une anciene estoire

Qui en Puille jadis avint

A un roi qui la terre tint.

Li rois Embrons fu apelés; Mult par fu grans sa poestés.

25 Bien tint em pais sa région

Et mult par fu de grant renon.

Moillier avoit gente roine,

Gentil dame de franche orine

Et fille au riche empereor (b)

3o Qui de Gresse tenoit l'ounor.

♦ Felise avoit a non la dame ;

Mult fu amée en son roiame.

N'avoient c'un tôt seul enfant,

Petit tousel ne gaires grant.

35 De quatre ans ert li damoisiax

Qui a merveilles estoit biax.

Guilliaumes ot l'enfes a non ;

Mais la roine tout par non

L'ot a deus dames commandé 40 Qu'ele amena de son régné.

Gloriande est l'une noumee,

Acelone est l'autre apelee.

Celés le commande a garder

A enseignier et doctriner, 45 Moustrer et enseignier la loi,

Comme on doit faire fil a roi.

En eles s'est asseuree,

Mais traie est et enganee

Et deceue laidement :

5o Mult porrés bien oir comment.

Li rois Embrons un frère avoit A cui li règnes escaoit^ Et cil douna tant et promist Et tant porchaça et tant fist 55 As gardes qui l'enfant gardoient^ Que dit li ont qu'il l'ocirroient Et le roi meisme ensement.

Ja ont porquis l'enherbement

28 gentix — 29 a

Dont il andoi mort recevront, (c)

60 Se Diex nel fait, li rois del mont.

En Palerne orent sejorné

Un mois entier, en la cité ,

Entre le roi et la roine.

Desous le maistre tor marbrine 65 Ot un vergier merveilles gent,

Tôt clos de mur et de cyment ;

S'i ot mainte sauvage beste.

Un jor par une haute feste

I vint esbanoier li rois.

70 Si chevalier et si borjois

Et maint baron i sont venu ;

La roine meisme i fu.

Celés qui l'enfant ont en garde,

Gui maie flambe et maus fus arde^ 75 Mais por ce ne le font noient,

L'ont mené avoec l'autre gent;

Que s'el seussent la dolour

Qui de l'enfant avint le jour...

Par le vergier li rois ombroie ^9^ ^

Et la roine a mult grant joie; ^^Û^ . nû^ .

Mais ne sevent com lor grans dex ^. ^ L^f*

Lor est presens devant lor ex. ^^'^^\/^isf^^ V^ ^

L'enfes florretes va cuellant ; # c.-"^ ^ ^v>^ J^^^^

De l'une a l'autre va jouant. \ f>^ y/^ j^^^^^

85 A tant esgardent laj;amee : \ ^^ «v** j^

Saut uns Rrans leus^ goule baee. ^ <y^ %^!^

Afondant vient comme tempeste ; V

Tuit se destornent por la beste :

Devant le roi demainement {d)

90 Son fil travers sa goule prent..

65 vergiez — 71 et — 78 jor; lacune a-près ce vers

A tant s'en va, mais la criée Fu après lui mult tost levée.

Lieve li dels, lieve li cris Del fil le roi qui est trais.

95 La roine souvent s'escrie :

« Aidiés^ aidiés, sainte Marie !

« Maisnie au roi, que faites vous?

« Ja me morrai, s'il n'est rescous. »

Li rois demande ses chevax 100 Et fait monter tous ses vassax :

Toute la ville s'i esmuet ;

Gascuns i keurt plus tost qu'il puet.

Li rois le siut a esperon.

Le gart açaingnent environ; io5 Mais li leus en est fors saillis;

A la campaigne s'estoit mis.

L'enfes sovent s'escrie et brait :

Li rois l'entent qui après vait,

Garde, sel voit monter un mont ; 1 10 De tost aler sa gent semont :

Donques se paresforcent tuit.

Li leus a tout l'enfant s'enfuit.

Fuit s'en li leus et cil après

Qui de l'ataindre sont engrès :

1 1 5 De si au Far le vont chacant :

Il saut en l'eve a tout l'enfant.

Le Far trespasse, perdu l'ont

Li rois et cil qui o lui sont.

Ensi s'en va en tel manière (/" 78)

1 20 A tout l'enfant la beste fiere.

Li rois arrière s'en retorne.

Mult a le cuer et triste et morne

De son enfant qu'a si perdu;

A la cité sont revenu.

97 vos — io5 en manque

125 La roi ne mai ne tel duel,

Morte voudroit estre son vuel ; Pleure sovent et crie et brait, A la beste son fil retrait :

« Fix^ dous amis, » fait la roine,

1 3o « Tendre bouche, coulor rosine, « Chose devine, espiritex, « Qui cuidast que beste ne leus « Vos devorast? Dix, quel eur!

« Lasse, porcoi vif tant ne dur?

i35 « Fix, ou sont ore ti bel oeil,

« Li bel,li simple, sansorguel, « Tes frons li gens, et ti bel crin « Qui tuit sembloient fait d'or fin , « Ta tandre face et tes clers vis ?

140 « Ha! cuers, por coi ne me partis? « Qu'est devenue ta biautés « Et tes gens cors et ta clartés; « Tes nés, ta bouche et tes mentons « Et ta figure et ta façons ,

145 « Et ti bel brac et tes mains blanches « Et tes rains bêles et tes hanches, « Tes bêles jambes et ti pié ?

« Lasse, quel duel et quel pechié!

« Ja dévoies tu estre fais [b)

I 5o « Por devises et por souhais ; « Or es a leu garoul peuture, « Li miens enfes,* quele aventure!

(( Mais je ne cuit, por nule chose « Beste sauvage soit si ose

1 55 « Que ton gent cors ost adamer, « Plaier, sanc faire ne navrer; i{ Ne cuit que ja Dame Dieu place « Ne que tel cruauté en face. »

146 et manque — i53 qui

Ensi la dame se démente," i6o Ensi por son fil se gaimente,

Ensi le ploure, ensi le plaint.

Mais tant le castoie et constraint

Li rois, que tout laissier li fait

La dolor qu'ele maine et fait.

i65 Ensi la dame se rapaie;

Mais or est drois que vos retraie

Del leu qui o l'enfant s'enfuit.

Tant l'a porté et jor et nuit

Et tante terre trespassee 170 Que près de Roume^ en la contrée,

En une grant forest s'arreste

Ou et mainte sauvage beste.

La se repose huit jors entiers.

L'enfant de quanques fu mestiers 175 Li a porquis la beste franche :

Onques de rien n'ot mesestance.

En terre a une fosse faite

Et dedans herbe mise et traite

Et la feuchiere et la lihue (c)

180 Que par dedens a espandue.

La nuit le couche joste soi

Li leus garous le fil le roi,

L'acole de ses .iiii. pies;

Si est de lui aprivoisiés i85 Li fix le roi que tost li plaist

Ce que la beste de lui fait.

Uns vachiers qui vaches gardoit, Qui en celé forest manoit, El bois estoit avoec sa proie, 190 Un chien tenoit en sa coroie; De pasture la nuit repaire :

Li chiens senti l'enfant et flaire, Forment abaie et cil le hue.

L'enfes a tel paor eue, igS Qui de la fosse estoit issus,

Carrière s'est eus referus.

Em proie ert aies li garous;

Li enfes est remés tos sous.

Quant ot le chien qui si abaie, 200 De la paor mult s'en esmaie ;

Tant fors s'escrie a haute vois

Que tos en résonne li bois.

Quant li vachiers entent l'enfant,

Celé part est aies courant.

2o5 Ot le plorer en la loriere :

Merveille soi de grant manière ;

Bien pense et croit que l'i a mis

Beste dont il estoit ravis.

Vers lui s'abaisse et si l'apele ; (d)

2 10 Mult le blandist et afavele.

Tant doucement l'atrait a soi

C'o lui s'en vait li fix le roi,

Et cil entre ses bras le prent.

A tant s'en vait isnelementj 2 r 5 A sa maison est revenus ;

Aine grignor joie ne vit nus

Que la feme au vachier en fist.

Son non demande et il li dist

Que Guilliaumes avoit a non.

220 La preude feme et li preudom

En sont mult lié^ mult le conjoent,

Mult form^ent le prisent et loent

La biauté dont il avoit tant.

N'orent onques eu enfant, 22 5 Dient c'or en feront lor oir;

S'avra lor terre et lor manoir.

Ensi ont dit ; mais or oies

Del leu qui estoit repairiés

De la viande qu'ala querre

2 3o Par les vilaus et par la terre A lies l'enfant; tant en avoit Que a grant paine la portoit; Et quant l'enfant n'a retrouvé, Onques nus hon de mère né

2 35 Ne vit a beste tel duel faire. Qui li oist uller et braire Et les pies ensamble détordre Et la terre engouler et mordre, Esrachier l'erbe et esgrater (y° 79)

240 Et soi couchier et relever,

Et comme il s'ocit et confont, Et querre aval et querre amont Et les larmes fondre des ex, Bien peustdire si grans dex

245 Ne fu par nule beste fais.

Lors est saillis ens el markais, Si met a la terre le nés :

Tout si com l'enfes est aies, De si ou le mist li vilains

2 5o Le suit li leus de rage plains. Tant l'a sui a esperon Que venus est a la maison Ou li enfes portés estoit.

Par un pertruis de la paroit

255 A esgardé, si l'a veu ;

Et l'ont assis dalés le fu.

Si l'aplanient de lor mains

Et la vachiere et li vilains,

Et font quanqu'il puissent savoir

260 Qu'il voelle et qu'il puissent avoir.

Quant li garox voit de l'enfant Que cil li font joie si grant Et que mult sera bien gardés

Et qu'a boin oste estoit remés, 265 Mult en est liés et fait grant joie;

Parfont encline et vait sa voie,

Ne sai quel part, en s'aventure.

Li rois de toute créature

Le destourt de mal et d'anui ! [b)

270 Ichi poés oir de lui

Qui il estoit, ne qui il fu,

Ne comment il ert avenu :

Aine tel merveille nus n'oi.

Li leus v^arox dont je vos di 275 N'iert mie beste par nature,

Si com raconte l'escriture;

Ancois ert hom et fix a roi,

Et sai vos bien dire por coi^

Com li avint et qui li fist.

280 Si com l'estoire le nos dist,

Il estoit fix le roi d'Espaigne

De sa feme la premeraine.

De lui estoit morte sa mère;

Feme reprist le roi ses père, 285 Fille le roi de Portingal.

Mult sot la dame engien et mal;

Sorceries et ingremance

Avoit mult apris de s'enfance.

Bien sai que Brande fu nomee. 290 De mult de gens estoit loee.

De son signor avoit . i . fil,

Biau damoisel, franc et gentil :

Brandins ot non, ce dist rescris,

D'eage joules et petis.

295 Oies que fist la maie feme :

Vit que issi faitement règne ;

De son fillastre a tele envie , (c)

N'en portera, sel puet, la vie,

279 dist — 289 fu sa mère

Ou en tel point le metera, 3oo Jamais roiaume ne tenra.

D'un oingnement li oint le cors

Qui tant estoit poissans et fors,

Tant par estoit de grant vertu^

Si tost com l'enfes oins en fu, 3o5 Son estre et sa samblance mue

Que leus devint et beste mue.

Leus fu warox de maintenant :

Ce que de lui fu aparant

A tout perdu, son essient.

3 1 o Volt s'en fuir isnelement,

Car très bien set, se or est pris,

N'escapera ne soit ocis.

Mais ains que gerpesist la terre.

Vers sa marastre mut tel guerre,

3 1 5 Seure li cort geule estendue,

Se la gens n'i fust acourue Qui de la mort l'ont bien tensee.

Maintenant a une huée Le leu assalent por ocire; 320 Huent et chacent par grant ire^ Grant noise mainent par la vile, Plus l'en enchaucent de trois mile ; Et cil s'en fuit qui bien se coite ; Tant par s'esvertue et efforce

32 5 Qu'a grant paine d'aus se départ.

Tant l'a sievi et tempre et tart, Si com je truis en ceste estoire^ En Puille vint en un tempoire Cil dont vos ci dire m'oés : {d)

33o Travailliés fu et mult penés.

En la terre fu puis deus ans; Mult devint fiers et fors et grans.

Bien sot le plait et le desroi

3o5 sa manque— 3i6 que

GUILLAUME DE PALERNE. I I

Que dut faire du fil le roi 335 Ses oncles, li traitres 1ère.

De son neveu et de son frère

Ne pot souffrir la grant dolor,

Ne le buffoi au traitor.

Por ce l'enfant ensi ravi, 340 Si comme arrière avés oi.

A tant le voel de lui laissier :

Bien i savrons mais repairier;

Une autre fois i revendrons 345 Quant tans en iert ; mais or dirons

Del fil le roi, del damoisel

Que cil norrissent bien et bel

Et font quanqu'il li pueent faire

Qui li doie valoir ne plaire,

Et tôt autresi faitement 35o Com lor enfant demainement ;

Et que plus croist et plus amende.

Tant se voient il plus en grande ;

Et cil les sert par tel dousor

Comme sa mère et son signor :

355 Car bien cuidoit qu'il fust ses père

Et la vachiere fust sa mère.

Hé, Dix! comme ot cangié son estre,

Com fix a roi qu'il devoit estre !

Bien l'ont ensi norri set ans; (/° 80) 3 60 Mult estoit ja et preus et grans

Et a merveilles gens et biax.

En champ alloit li damoisiax

Avoec son père le vachier

Qui mult Famoit et tenoit chier. 365 Bien set ja ses bestes garder.

334 Com

12 GUILLAUME DE PALERNC.

Chacier avant et retorner Et mener en millor paisson.

De l'arc savoit plus que nus hom Berser et archoier et traire.

370 La nuit quant a l'ostel repaire, Vient tos chargiés li damoisiax De lièvres, de connins, d'oisiax Et de pertris et de faisans.

Mult ert amés de tos enfans,

375 Car quant ses oisiax avoit pris Por son déduit et por son pris, Ses compaignons les donoit lues ; Ja n'en retenist a son ues De si que tôt cil en avoient

3 80 Q.ui en sa compaignie estoient.

Mult leur estoit bons et entiers, Et mult le faisoit volentiers, Car drois le semont et nature Qui prueve toute créature

385 A son droit et a son usage.

Ensi fu l'enfes el boscage Ou gardoit les vaches son pere^ Dusqu'a un jor que l'emperere Qui donc ot Rome a justicier, (b)

390 Vint en celé forest chacier.

Mult amena celé foiie Ensamble o lui gente maisnie; Mais trestot seul Forent guerpi Por un sengler qu'orent choisi

395 Que li chien acuelli avoient Qui en celé forest chaçoient. De lui s'ierent tuit eslongié Cil a cheval et cil a pié, Que d'aus ne puet riens nule oir 400 Ne chien crier, ne cor tentir.

GUILLAUME DE PALERNE. l3

Ensi par la forest aloit

Tôt escoutant se ja orroit

Ne cri de chien, ne moienel,

Car ne li estoit mie bel 40 5 Qu'ensi estoit tos sens remés :

En une voie est arrestés.

Si comme iluec estoit tos sous^

A tant es vos que li garous

Vient devant lui un cerf chaçant :

410 De pren en pren le va sivant,

Et l'empereres cort après :

Tant l'a sui tôt a eslès

Que sor l'enfant s'est embatus.

Mais il ne set qu'est devenus 415 Li cers ne li garox andui;

Si li torne a mult grant anui.

L'enfant regarde, s'arresta :

A grant merveille se seigna

De sa biauté, de sa samblance. (c)

420 Et de sa noble contenance.

Merveille soi qui il puet estre,

Ne de quel gent ne de quel estre;

Guide chose faée soit,

Por ce que seul illeuc le voit.

425 Mult l'arraisne amiablement;

Si li a dit mult doueement :

« Comment aves vo non^ biau frère ?

— Guillaume,, sire. » Et l'emperere

Li dist : « Et quex fix estes vos?

430 — Par Dieu, sire^ qui fist nos tos

« Ne vos poist mie, s'il vos plest :

« Un vachier de ceste forest

« Gui ces vaches sont que si gart. »

Dist l'emperere : « Ou est, quel part? 435 « Car le fai or parler a moi.

408 garox— 410 la va — 43o tous — 43-2 Un svachiers~434 Ou ist

— Non ferai, biaxsire. — Et por coi?

— Car je ne sai que vos volés,

« Qui vos esteSj ne que querés, « Ne se volés riens se bien non.

440 — Ja ne me face Dix pardon,

« Biax dous amis », fait l'empererCj « S'anui ne mal i a tes père; « Mais va i tost tôt asseur.

— Sire, » fait cil^ « a boin eur. » 445 Plus tost qu'il puet i est corus :

« Biax père, » fait il, « levés sus,

ce Si venés ça a un signor

« Qui vos demande tote jor;

« N'onques plus bel de lui ne vi. {d)

450 — Deis li tu que g'iere ci? »

Fait li vachierSj cui mult deplaist.

ce Oil, biau sire. — Mal dehait

« Aies vos, quant vos le pensastes,

(( Ne quant vos a lui m'enseignastes ! » 455 Dist li vachiers au fil le roi.

Et cil respont : « Sire, por coi?

« Certes or avés vos grant tort.

« Un serement m'a fait si fort,

a Que, si li face Diex pardon, 460 c( Ja n'i ares se grant preu non. »

Quant l'empereres les entent,

Vers aus s'est trais isnelement.

Li vachiers contre lui se lieve,

Cui mult anuie fort et grieve 465 De ce que cil l'ot enseignié,

L'empereres l'a arraisnié

Et dist : « Vachiers, connois me tu? »

Et li preudom a respondu :

« Naie, sire, si m'ait Diex, 470 « Ne mais ne vos vi de mes iex.

43() ferai sire

GUILLAUME DE PALERNE. l5

— Ne connois tu l'empereor ?

— Non, sire^ par le creator^ « Que si près ne lui sai aler « Que je le puisse raviser,

475 « N'onques encore ne le vi. »

Disl il meismes : « Vois me ci :

« Ce sui je qui parole a toi.

« Or te conjur je par la foi

« Que la riens dois que plus chiere as (/° 81), 480 « Se tu cest enfant engendras;

« Gui fix il est, toi ou autrui,

« Ne, si puisses joir de lui,

« Qui l'a norri : di m'ent le voir ;

« La vérité en voel savoir. »

485 Li vachiers tremble de paor,

Quant ot parler l'empereor

Que onques mais n'avoit veu.

Tôt en tremblant a respondu,

Car mult redoute li preudon 490 Que ne mespregne a sa raison.

Un poi en sus de lui se traist

Et dist : « Biau sire, s'il vos plaist,

« La vérité vos en dirai.

« En ceste forest le trouvai 495 « Assés près dont nos somes ore.

G Bien a set ans, ou plus encore,

« Qu'en ma maison l'en aportai ;

« Car tôt sans garde le trovai.

« Si l'avons gardé et norri 5 00 « Conques noveles puis n'oi

c( A bourc, n'a vile, n'a chastel

« Qui demandast le damoisel.

ce Mais n'a plus france créature

473 ne vos — 474 je vos

« Tant comme ciex et terre dure^ 5o5 « Mix afaitié ne plus cortois,

« Plus servicable en tos endrois.

« Plus large ne plus debonaire;

« Que par trestout le saintuaire

« Del baron saint Pierre de Rome, 3 10 « Or vos en ai dite la somme, [h)

« Tout si comme il est avenu. »

L'empereres a respondu :

« Buer l'avés fait, sire preudom.

« Vos en avrés boin guerredon 5 1 5 « Ançois que passent gaires jor.

« Mais or me di, en quel ator

« Estoit il quant tu le trouvas?

« C'avoit vestu, ne com fais dras?

— Sire, » fait il, « tos les plus biax 520 c( Conques eust nus damoisiax,

« Trestous vermax et pains a flor

(c Et mainte soie d'or entor.

« Onques nus hom plus biax ne vit. »

Et l'empereres li a dit 525 Que avoec lui mener l'en veltj

Et cil respont, qui mult s'en delt,

Qui ne li ose contredire,

Que son boin face comme sire,

Tôt son plaisir, tôt son talent.

5 3o Mult s'esmerveille durement

L'enfes quant ot qu'il n'estoit mie

Fix le vachier; des iex larmie

Et pleure par mult grant tendror.

Dist l'empereres par amor :

535 « Amis Guillaume, ne t'esmaies,

« Que bien et honor assés n'aies.

« Mais monte ça, ne t'atargier,

'< Derrière moi, sor mon destrier.

« Si en irons, car trop sui ci. )> 540 Et cil respont : « Sire, merci.

GUILLAUME DE PALERNE. I7

« Je ne sai certes que je face ; (c)

« Ne voel qu'a mon signor mesface

« Ne a ma dame de maison.

— Si ferés^ fix, » dist li preudon, 545 « Car grans biens vos en puet venir.

« Si soies prex du deservir

« Et de faire tôt son voloir,

tt Et quanques vos poés savoir

« C'on doie a si haute cort faire ; 55o « Si soies frans et debonaire

« Et serviçables et temprés.

« Ne soies pas desmesurés

(( Ne outrageus, fel ne estous,

« Et vos faites amer a tous; 555 « Ne de ton droit ne te destort

« Nus plus prisiés de toi en cort

«■ Que vos si bien nel deteigniés,

« Que tort ne blasme n'i aies.

« Ta parole garde et tes dis, 5 60 a Que tu ne soies entrepris,

« Si que blasmer ne vos en sace

« Nus hom en rue ne en place.

(( As povres vos humeliés,

« Contre les riches lor aidiés.

565 « En cort si haute emperial

(( Mult i sont cointe cil vassal ;

« Mult voelent bien que lor paroles,

« Soient sages u soient foies,

« Aient lor lieus^ soient oies 570 « Et chier tenues et joies.

« N us ne vos i prenge a vo tort ;

« Mais de ton droit te truissent fort; (d)

« Ne troveras qui le t'apreigne.

« Biax fix, por Dieu, vos en soviengne; 575 « Mon père oi dire cest conte,

« Qui en son tans servi un conte :

« Longement fu en sa maison ;

« Sovent me faisoit cest sermon :

« Je le t'ai dit; or le retien.

5 80 « Cil Diex qui tôt le mont fait sien,

« Il gart ton cors. » Lors prent congié.

Tendrement pleure de pitié

Li damoisiax et li vachiers,

Et cil li dist : « Biau sire chiers^ 585 « Salués moi ma douce dame;

Que Diex vos mire et rende a Famé La norreçon qu'avés andoi Faite si loiaument de moi.

Bien cuidoie vostre fix estre, 590 c( Parle signor qui me fist nestre; Et si ja Diex par son plaisir Me consent a honor venir, Ne m'ariés norri en vain.

Salués moi Huet le nain, 595 « Et Hugenet et Aubelot,

Et Martinet le fil Heugot, Et Akarin et Grestiien, Et Thumassin le fil Paien Et tos mes autres compaignons. »

600 Li empereres ot les nons :

Forment s'en rit et fait grant Joie ;

Monter le fait et tient sa voie.

Par la forest s'en va errant, (/" 82)

Et li vachiers remaint plorant 60 5 Del damoisel c'aler en voit

Que l'empereres emportoit.

MultPen est li cuers engroissiés;

A sa moillier est repairiésj

Totes moillies les maisseles 610 De caudes larmes et noveles^

604 remait

GUILLAUME DE PALERNE. I9

Dont tant se plaint et desconforte.

Tôt si com Femperere emporte

Le damoisel conte sa feme :

A poi ne marvie et forssene 61 5 Ceie quant la novele entent.

Mult le regrete doucement,

Sa grant biauté et son servise,

Et sa proece et sa franchise,

Son sens le grant et sa mesure; 620 Mult a maudite l'aventure

Que l'emperere ensi l'emporte ;

Del tôt se fust ocise et morte,

Jamais sa bouche ne mangast,

Se cil ne la reconfortast 625 Qui li dist de l'empereor

Que, a brief terme et sans lonc jor,

L'en devoit rendre tel déserte,

Jamais nul jor n'aront poverte.

Ensi celé se raseure.

63o Tant a erré par aventure

Par la forest li emperere

O l'enfant qui derrier lui ère,

Qu'a retrovee sa maisnie.

Ja estoit torssee et garnie 635 De quatre senglers qu'orent pris;

Ja s'estoient el retour mis.

Quant il voient venir errant

L'empereor a tout l'enfant

Que derrière lui aportoit.

640 Por la biauté que tant avoit

S'en esmerveillent li pluisor

Et demandent l'empereor

Ou fu tex proie gaaignie :

a Signor, Diex qui pas ne m'oublie 645 ce Ce m'a par sa merci donné. »

A tant se sont tuit arrouté.

A Rome sont repairié droit.

L'emperere une fille avoit Qui Meliors fu apelee ;

65o Mais aine ne fude mère née Nule plus bêle ne plus sage, Et meisme de tel aage Com Guillaumes pooit bien estre; Mult par fu cortoise et honeste,

655 Plaine de francise et d'ounor.

A tant es vos l'empereor Qui de l'enfant li fait présent ; Celé mercis et grés l'en rent Plus de cent fois et se li prie,

660 Se il li plaist, que il li die Ou estoit pris cisdamoisiax Qui tant par est et gens et biax, S'iert fix a roi ou duc ou conte.

Et li emperere li conte

665 Gomment Diex li ot envoie, (c)

Et que l'avoient seul laissié Si home tuit et degerpi, Et comment sor lui s'embati Par un leu qui un cerf chaçoit,

670 Et comme en la forest gardoit La vacherie a un preudome^ Et com de lui li dist la some Toute si comme il l'ot trouvé Et autresi bien acesmé

675 De riches dras batus a or,

Com s'il fust fix roi Alphinor Qui sire et rois est de Hongrie Qui si est detos biens garnie^ Ne adonques à icel tans

680 N'avoit mie plus de quatre ans, Et norri puis set ans tos plains;

673 tout — 678 plentive

Et com grant duel fist li vilains.

Quant il l'enfant en aporta.

Trestot li dist et raconta 685 Si corne il l'ot oi parler,

Et com li rouva saluer

Sa mère qui Pavoit norri

Et tos ses compaignons ausi,

Et com nouma cascun par non :

690 « FillCj Guillaumes a a non

« Li damoisiaxj » fait l'emperere.

« Je cuit par le baron saint Père

a Qu'il est de mult très hautes gens,

« Car mult par est et biax et gens 695 « De cors, de vis et de faiture;

« Encor orrons par aventure (d)

« De quex gens est estrais et nés.

(c Ma douce fille, or retenés

« L'enfant que je vos amain ci.

700 — Ce soit la vostre grant merci, »

Dist Meliors, « biau sire chiers;

« Je le retieng mult volentiers. »

Puis prent l'enfant et si l'enmaine

En la soie chambre demaine; 705 Uns dras li a fait aporter ,

Sel fait vestir et conreer.

Quant des dras fu apareilliés

Et a sa guise fu chauciésr,

Or fu si gens et si très biax 710 Et si apers li damoisiax

C'on ne recovrast son pareil

Desos la clarté du soleil

De sa biauté, de sa samblance.

Et Meliors qui tant ert france 7 1 5 Li a fait par un sien sergant

693 haute

Aporter le mangier devant;

Et cil manga qui fain avoit.

Or revient auques a son droit :

Por cou se il est fix de roi, 720 N'est desonors, si com je croi,

S'il sert a cort d'empereor,

Et pucele de tel valor

Com Meliors estoit la bêle.

Ensi remest o la pucele 725 Guillaumes, com poés oir.

Mult se paine de li servir

Et des autres tous ensement ; (/° 83 )

Mults'i acointe bêlement,

Si com li hom qui n'estoit mie 780 Norris en cort n'entre maisnie;

Mais auques se prueve nature,

Et il sor tote créature

S'entente et tôt son cuer velt mètre

A quanque se doit entremetre 735 Nus damoisiax de nul service

A cort si haute ne si rice.

Tant i a l'enfes son cuer mis Et tant entendu et apris Qu'ançois que fust passés li ans

740 Fu il si prex et si sachans

Qu'il n'est bon qui le puist reprendre, Tant i sache garder n'entendre, De riens nule que veoir sace, Que riens mesprenge ne mesface.

745 Oi avés pieça retraire

Que li oisiax de gentil aire S'afaite meisme a par lui Tôt sans chastiement d'autrui.

Comme vos ci oir poés,

73 1 le pr. — 736 riche

ySo S'est si Guillaumes doctrines.

Ensi Guillaumes est a cort ;

A tos désert que on l'ounort,

Ne fait riens qui doie desplaire;

Mult par est frans et debounaire, 755 Serviçables, cortois et prous,

Et mult se fait amer a tous,

Et larges de quanqu'avoir puet;

Et sachiés bien, pas ne l'estuet {b)

A chastoier de ses paroles 760 Qu'eles soient laides ne foies,

Mais asises et delitables.

Si set plus d'esches et de tables,

D'oisiax^ de bois^, de chacerie

Que nus qui soit en Lombardie ; 765 N'en toute la terre de Rome

N'i a vallet, fil a haut home

N'a riche prince natural,

Quant Guillaumes siet a cheval,

Uescu au col, el poing la lance^ 770 Tant par soit de fiere samblance,

Si gens ne si amanevis.

Ne sai que plus vos en devis,

Que tuit semblent a lui vilain

Et li Lombart et li Romain ; 775 Bien samble a tos estre lor sire.

En tôt le règne n'en l'empire

N'i a un seul, ne bas ne haut...

A cui il soit, de ce me vant,

Des biens de lui que la gens conte; 780 Chascuns en fabloie et raconte

Tous li pueples communément;

Et l'empereres ensement

Li porte honor, aime et tient chier,

777 ^^ 778 lacune entre ces deux vers ?

Comme le fil de sa moillier.

785 Et quant il va en esbanoi,

Toudis maine Guillaume o soi.

En grant afaire ou en besoing Tos jors i va, soit près ou loing; Et cil del règne d'environ,

790 Li grant signor et li baron^ Por l'amor a l'empereor L'aiment et portent grant honor, Et plus encor por sa franchise Dont chascuns tant le loe et prise.

795 Et ke diroie des puchieles,

Des dames et des damoisieles ?

Certes, et se Diex me doinst joie, Ne cuit que nule qui le voie Ne qui son los oie retraire,

800 Tant par i soit de haut afaire^ Bele, cortoise, ne prisie, N'estraite de haute lignie, Ne sage^ orgeilleuse, ne cointe Qui ne vausist estre s'acointe.

8o5 Mult a boin los par la contrée; Par tôt en va sa renoumee.

Si fu a cort trois ans tos plains Guillaumes entre les Romains, Com vos dire m'avés oi.

810 Forment crut et bien embarni Et devint gens li damoisiax^ Et fors et aformés et biax.

De la chambre est merveilles bien ; Les puceles sor tote rien,

8 1 5 Por sa franchise et sa valor

Li portent mult très grant honor.

Quant Meliors la debonaire Ot del vallet le los retraire Et les grans biens qui en lui sont,

820 Et voit qu'il n'a si bel el mont (d)

Ne damoisel de sa valor,

Fil de roi ne d'empereor.

Ne de si boine renoumee,

Trestot son cuer et sa pensée 825 Tôt maintenant vers lui atorne.

Or est si très pensive et morne

Qu'ele n'entent a autre chose.

Son cuer reprent et blasme et chose

Et dist souvent : « Cuers, que as tu? 83o « Q.u'as tu esgardé ne veu?

(( Que t'ont mi oel monstre ne fait,

« Qui m'as embatue en cest plait,

« Que je ne sai que puisse avoir

« Ne quel error me fait doloir 835 ce Ne plaindre plus que je ne suel?

« Diex î quex maus est dont tant me duel,

« Qui si me fait estendillier

« Et souspirer et baaillier

« Et refroidier et reschaufer, 840 « Muer color et tressuer

« Et trambler tôt en itel guise,

« Comme se fièvre m'estoit prise?

« Bien sui tornee en autre point.

ic Et quant cis maus plus me repoint, 845 « Ce est quant oi noumer celui

« Qui comparés n'est o nului.

« Voirement n'est de sa personne,

« Tant com li siècles aviroune,

« Nus damoisiax, ce m'est avis.

85o « N'a si bel angle en paradis

« Comme il est au mien essient : {/'^ 84)

ce Si me merveil de ce forment

« Qu'adès port sa samblance escrite

a Ens en mon cuer et si confite

864 est si

855 « Que tant ne sui poissans ne fors <c Que je le puisse esrachier fors; « Enseurquetot je n'ai voloir, « Ja soit ce que je n'ai pooir, « Que fors l'en giete ne esrache,

860 « Que qu'il me griet ne mal me face, c( Ançois me plaist que ensi soie. '( Dont ai je tort qui en blasmoie « Mon cuer de rien, ce m'est avis.

« Gui dont? mes iex^ qui Ti ont mis

865 « En celé voie, et mené la,

(( Dont cis plains me vient a moi ça « Et ceste error que je demaing.

« Et s'ai je tort qui d'iaus me plaing. « Por coi? por ce : coupes n'i ont.

870 « Qui dont? li cuers a cui il sont. « Sont il a lui? oil, por voir, « Et font du tôt a son voloir :

« Si sergant sont et si message, « Et de ce bien apris et sage

875 « Que ja riens nule ne feront,

« S'ançois li cuers ne les semont.

(c Bien les doi dont laisser cm pais, « Et querre amende des meffais « De mon cuer qui ensi me blece

880 « Par son orgueil par sa noblece, (( Et si encontre moi s'afiche.

« Diex ! com je sui et foie et niche {b) « Que nule amende querre en daing, « Quant jou meisme ne l'empreing !

885 « N'ai je mon cuer en ma baillie? « N'ai je sor lui la signorie?

« N'ai je si grant pooir sor lui « Que s'il me fait mal ne anui « Que j'en puisse prendre amendise ?

890 « Naie. Por coi? Car trop sui mise « En lui et trop abandonee.

<( Ne sai por coi sui si menée « Que ne li puis riens escondire.

« Or sui a lui, il est mesire, 895 « Si m'estuet faire son voloir, « Et si sai bien de fi, por voir, « Sel set la gent de la contrée « Que j'en serai trop fort blasmee.

^^ Bien sui destruite et abatue^ 900 « Bien m'a fortune confondue, « Bien m'a mise de haut en bas, « Quant mon sergant et mon ampas « Ai fait signor et moi ancele.

« Cheue sui en la roele 905 « Sans redrecier, si com je croi, c( Se cil nen a pitié de moi « A cui tos li miens cuers se done. )> Ensi celé se despersone, Et dist après : « Or ai grant tort 910 « Qui aventure blasme em port (( Ou je sui prise et enlacie, « Et la roi ai sor moi sachie « Que por autrui prendre getoie. (c)

« Or i sui prise^ et prise i soie 915 « Et en mon lac soie cheue.

Diex! com sui foible et deceue Quant de ce qui m'est bel me plaing Et de ma santé dolor maing Et de ma joie sui en ire!

920 « La ou mes cuers me trait et tire M'estuet traire sans lonc sejor :

C'est au plus bel et au millor Qui oncques fust ne jamais soit ; Dont a mes cuers raison et droit 925 « Qui envers lui s'acline et trait.

91 3 gaitoie

a8 GUILLAUME DE PALERNE.

« Si l'en perdoins tôt le mesfait

« Et le maugré et tôt l'anui

« Dont je me plaignoie de lui.

« Tôt son voloir die et commant, çSo « Car preste sui d'ore en avant

« Que trestot son plaisir li face.

« Mais je ne sai comment le sace

« Li damoisiax. Qui li dira?

« Ja voir par moi ne le savra ; 935 « Et se ce set par aventure

« Que fuisse oie sans mesure,

« Et si outrageuse et si foie

c( Que j'en meusse a lui parole :

« Si ne sai je que dire doie.

940 « Se je di que malade soie

« Et le mal qui tenir me seut

« Et comment me tient et me deut,

« A mal ira^ si com je croi :

« Damoisele^ ce poise moi ; {d)

945 « Que me responderoit il al?

« Or va ma nés sans gouvernai ,

a Si va par haute mer najant;

« Sans mast, sans voile vait siglant.

« Diex le laist à bon port venir! »

950 Ensi com vos poés oir

Se va la bêle démentant.

Ce c'or a dit rêva noiant

Et dit c'onques ne l'ot en pens ;

Tant par est ses cuers en grant pens 955 Que ce que maintenant fait a

Dit aine ne vit ne ravisa ;

Ce c'or li plaist, or le refuse

Et dont couvrir se veut s'acuse;

Et de la riens que plus a chiere, 960 C'est ce que plus remest arrière^

Page 1