Guillaume du Vair, étude d'histoire littéraire
Du danger qu'il y a à négliger dans l'histoire les époques intermédiaires. — De la prose française entre Amyot et Balzac : importance de ce moment de transition ; grand nombre d'écrivains remarquables. — Guillaume du Vair, centre de cette époque féconde. — Son rôle dans le mouvement des idées, — Utilité d'une étude plus approfondie de ses ouvrages, historiques, moraux, oratoires. — Caractère général; appréciation sommaire.
Dans Thistoire ce qu'on étudie le moins , ce sont les époques intermédiaires. On s'arrête un peu aux origines parce qu'il faut bien commencer par quelque chose : encore n'y regarde-t-on pas de trop près. De belles fables , des contes merveilleux y suffisent le plus souvent; on s'en contente, et l'on passe , en ne s'attachant guère qu'aux grands noms et
aux grands événements, aux hommes et aux choses qui sont restés le plus en vue. Cette méthode (ist assez raisonnable ; mais on l'exagère quand on va jusqu'à dire : il n'y a d'oublié que ce qui a mérité de l'être. Et , en partant de ce principe, on n'accorde à certains faits , à certains personnages historiques qu'une attention distraite , ou une curiosité passagère.
Pourtant les époques d'essais , de tâtonnements , ;si peu attrayantes parce qu'elles n'offrent rien de saillant , rien de bien caractérisé , ne sont pas sans importance dans l'histoire ; et , si l'on n'en tient sufTisamment compte , on arrive de toute nécessité , dans l'appréciation de ce qui les a suivies , à des résultats faux ou exagérés.
C'est ce qui est arrivé pour l'histoire de notre littérature.. On s'est longtemps obstiné à ne la faire commencer qu'au milieu du xviP siècle. Il semblait que la splendeur de cette ère de merveilles n'eût pas eu d'aurore. C'est à peine si dans les ténèbres antérieures on distinguait quelques points lumineux, cinq ou six noms, et encore ne dépassait-on guère l'âge précédent. Dans cette période , Rabelais , Montaigne, Amyot, parmi les prosateurs, avaient seuls trouvé grâce. Les poètes étaient plus connus : on lisait Marot ; on s'imaginait même imiter son style et son élégant hadinage ; on plaisantait sur la muse gréco-latine de Ronsard , et l'on admirait Régnier et Malherbe , le tout un peu sur la foi de Boileau. Or Malherbe touche à Corneille, et l'on rattachait Corneille au grand siècle, malgré la date de ses chefs-d'œuvre. La transition, pour la poésie, semblait donc suffisamment ménagée.
Mais dans l'histoire de la prose française , il n'en était pas de même , et d'Amyot ù Pascal il y avait une immense la- (*une. Balzac était dédaigné comme le type de l'affectation et de l'emphase, et Descartes ne comptait que comme philo-
sophe ; on ne s'était pas avisé de voir vn lui un grand écrivain , le maître des maîtres.
Depuis une cinquantaine d'années, on a senti le besoin de revenir sur ses pas dans cette carrière trop légèrement parcourue; on a voulu même remonter plus haut, jusqu'aux origines. Le moyen-âge littéraire a été sérieusement étudié et réhabilité; le xvi« siècle , mieux compris, mieux apprécié. Descartes et Balzac ont pris la place brillante qu'ils méritent d'occuper, à divers titres , parmi nos prosateurs. Mais la lacune qui sépare la fin de xvP siècle de la période éclatante du xviP, pour avoir été en partie comblée , n'en existe pas moins , et ce moment de transition dans notre histoire littéraire est encore à étudier (1). Et pourtant, combien il s'y rencontre d'hommes considérables ! littérateurs de profession , orateurs , philosophes , savants et hommes d'État surtout, qui furent, sans y penser, d'excellents écrivains. Tous , et les derniers non moins que les autres , ont contribué au progrès des idées, au perfectionnement de la langue. On voit poindre dans leurs écrits un esprit Nouveau , l'esprit universel de la France , un nouveau langage aussi , plus précis et plus ferme, plus noble et plus harmonieux, se prêtant à l'expression des pensées les plus hautes et des sentiments les plus délicats. Ce ne sont plus seulement des promesses , comme dans l'âge précédent , des espérances , des fleurs ; il y a là des fruits presque mûrs , mais qui en annoncent de plus beaux. On sent qu'un grand mouvement s'accomplit : major rerùm nascitur ordo. Chacun s'en donne dès-lors et la joie et la gloire.
(1) L'Académie française a bien compris l'importance de cette étude. Après avoir eu Thonneur de provoquer (en 1828) les premières re-. cherches sérieuses et suivies sur la littérature du xvi« siècle , elle appelle aujourd'hui l'attention des critiques sur le travail des lettres et le progrès des esprits avant le Cid et le Discours de la Méthode.
De cette époque si intéressante on n*a tu jusqu'ici que trois ou quatre prosateurs ; au commencement , Est. Pasquier, qui continue le m* siècle et se rattache de préférence à tout notre passé littéraire: à Tantre extrémité, saint ' François de Sales, dXrfé et Camus il^ , en qui se montrent davantage les tendances nouvelles. Mais , sans parler d'une foule d'écrivains remarquables , dont on n'a tenu presque aucun compte , on n'a vengé qu'imparfaitement d'un injuste oubli , le plus éminent de tous , Guillaume du Vair. On n'a TU en lui que XarWtXe de paroles , si je puis ainsi dire, le maître de style , et l'on a cru faire beaucoup en l'appelant le Mçi^ herbe de la prose (S). C'est là certes un beau titre et dont on a voulu honorer aussi Balzac (3) et même I>escartes (4). Mais pour ce dernier au moins, comme pour du Vair, il ne semble guère exact. Pour du Vair, il dit trop et trop peu ; car on ne trouve en lui ni la rectitude de Malherbe ,' ni sa sécheresse et sa raideur. Qui croirait d'ailleurs que nos critiques français ont été devancés sur ce point par un étranger, Bouterweck, qui, dès i806, signalait plus nettement c l'esprit pratique et la manière magistrale > de du Vair (5).
On a ainsi entrevu quelques-unes des qualités de du Vair considéré comme écrivain , mais on n'a pas poussé assez avant ; on s'est arrêté à la surface et l'on s'est même con-
(1) V. une intéressante étude littéraire sur J.-P. Camus, par M. H. Rigault, en tête du roman de Palombe ou la Femme honorable j 1853.
(2) Essai sur la vie et les ouvrages de Guillaume du Vair, par M. Sapey. Paris, 1847, in-8o, p. 88. — V. aussi la note 56 bis.
(3) M. Gérusez, Essais d'histoire littéraire , p. 191 , 1840, in-8».
(4) M. Cousin, Des Pensées de Pascal, rapport à V Académie française, p. 5, nouvelle édition.
(5) Geschichle des Kûnste und Wissenschaften , etc. Dritte Abtheilung. Ceschichte dos schonen Wissenschaften. Cottingen , 1806, p. 325.
lentti d'apparcucfis contiadiduires. Ainsi, pour la langue, un l'a accusé d'être à lu lois trop vieux et trop novateur ; et, comme preuve, on a relevé dans ses écrits une douzaine d'archaïsmes et de néologîsmcs , sans songer ù voir si , de , son temps , les premiiirs n'claient pas toujours usités fit si les autres ne l'étaient pas déjà. Quant un style on a bien observé cette noblesse de langage , et surtout cette harmonie , cette pompe cîcéronïenne inconnues avant lui. Mais on n'a pas dit qu'il sait allier i!i ces qualités toutes celles de nos vieux prosateurs ; on n'a pas assez montré la grande manière romaine du xvii° siècle s'unissant , se mêlant ches lui à l'allure hardie , à la verve gauloise du xvi°. C'est pourtant là son principal mérite et son originalité.
Du VaJr est eu effet le vrai centre de cette époque intermédiaire encore si peu connue ; il en marque le point culminant. Mais étudier ses œuvres , ce n'est pas en examiner seulement le style, comme on l'a fait , c'est aussi et surtout leur faire leur part dans le grand mouvement d'idées qui s'opère alors. Du Vair, esprit étendu , muni de connaissances très variées , a touché à peu près à tout. La philosophie morale tient une large place dans ses écrits ; c'est peut-être même son plus beau titre , et l'on en a rien dit. Seulement , chose bizarre 1 on a lu et relu, sans s'en douter, pendant deux cents ans , un bon nombre des meilleures pages de ses livres; on les a goûtées, admirées sous un autre nom; et cela , pour avoir négligé une saillie de Balzac (1), qui pourtant n'avait pas échappé à Bayle et qui appelle malignement Charron t le secrétaire de Montaigne et de du Vair (2). »
(!) Citée par C. Sorul, bibliolhéque française, p. 95-96. Bayle, [Hclionaaire^ article CUarron, noie 0. — V. aussi Morùri , article Charron.
(2) n faut voir dans l'oxcullenle édition di! la Sagesse de Cltarron,
Nous espérons démoutrer que ces livres moraux , si abandonnés depuis deux siècles , ont exercé une grande influence et sur son temps et sur l'époque suivante. Nous n'oserions pas dire que Descartes y a trouvé, en quelques lignes , l'idée de sa méthode : il seml>le bien l'avoir inventée ; mais il est certain que du Yair l'avait entrevue et assez clairement indiquée.
Enfin l'homme n'a pas été non plus complètement étudié : les biographies sans doute ne lui ont pas manqué. En plein XYir siècle , Perrault lui faisait une belle place dans sa galerie des Hommes illustres, et de Sacy lui consacrait de nobles pages dans son livre de l'Honneur françois. Peu de temps après , un long et remarquable article de Michaut de Dijon , inséré dans les Mémoires du P. Niceron , résumait , complétait tous les témoignages antérieurs et offrait la source où se sont contentés de puiser presque tous les historiens qui sont venus ensuite. Mais, malgré cette perpétuité de traditions , le silence peu à peu se faisait autour du nom de du Vair, et les indications assez précises de Michaut n'ont donné à personne la curiosité de consulter ses lettres et ses mémoires, qui sont conservés manuscrits et qui mériteraient d'être réunis et publiés. Sans apporter beaucoup de détails nouveaux sur cette époque assez bien connue , ils éclairent les faits d'un jour plus vif et permettent souvent d'apprécier avec plus d'exactitude les hommes et les choses.
donnée en 1820 par Amaury Duval (3 vol. in-8*>) , Tindication d'une multitude de passages copiés dans les œuvres de du Vair par celui qu'un critique contemporain (M. de Sainte-Beuve) appelle « le second et le disciple de Montaigne. » Encore le savant éditeur n'a-t-il pas noté tous les emprunts de Charron ; il a négligé un grand nombre de morceaux môme considérables , qui ont passé textuellement dans le livre de la Sagesse. Les autres écrits de Charron n'offrent pas de traces de pareils emprunts.
, il iloiic imru iiii'imc ètudi; :i|)|)i-of'uiiilii.' dtis u:iivriïii ' dp du Vair ne serait ii;is sans lUtt^nH; vi nous nous sommes proposd do montrer en lui , non plus seulement un des précurseurs de nos gi-ancis «Viivains du xvir siède, mais encore un historien (bien qu'ù proprement parler, il n'uit pas écrit d'histoire) qui , avec cotte sagacité qu'il se reconnaît lui-même et que personne ne lui a contestée , et surtout , avec une âme pure et une raison solide , a su mettre ù profit ane baute position pour apprécier à leur juste valeur, et sans jamais se l'aire illusion, les hommes et les événements; le principal i-cprésentaut d'une école do philosophie, le stoïcisme français, injustement oublié; un véritable oraïear enfin, à l'esprit droit, au grand cœur, au vaste savoir, I, nos moins appliqué à bien faire qu'à bien dire , comme le t'voulaîent les anciens, ses niattres , possédant et exposant 3 même que Cicéron , son modèle , les saines théories de i'éloqnence, et sachant les mettre en pratique.
Nous suivrons ainsi à peu près l'ordre dans lequel il a luiifime distribué ses ouvrages : i' Traités de philosophie morale et religieuse ; 2° Théorie de l'éloquence et Œuvres oratoires. Mais avant tout , nous parcourrons ses Lettres et ses Mémoires. Ces écrits , presque tous inédits , nous montreront le rûle politique et civil de du Vair, sa vie pratique en quelque sorte : et nous pourrons tout de suite juger l'homme par ses actes. Puis ses ouvrages philosophiques nous donâerons , pour ainsi dire , la théorie de sa noble et ferme iConduite. Enfin dans ses discours nous trouverons l'application de ses idées sur l'éloquence. C'est par là que du Vair a tonjours le plus attiré l'attention ; et il n'en pouvait être autrement, car cet homme d'action, ce sage moraliste est aussi un écrivain, et surtout un orateur; il l'est jusque dans ses livres de philosophie ; c'est une gloire qu'il a recherchée, cl le soin de la forme se monti'n presque partoul dans
ses ouvrages. Mais si , pour donner trop d'attention à ses paroles , il arrive parfois à un défaut, de là aussi dérive une de ses plus recommandables qualités : il sait déjà choisir et rejeter, hoc amat, hoc spemiL Et puis , je le répète , il s'en faut que ce soit là son unique ou sa principale préoccupation : le vrai et le juste , voilà à quoi il s'attache surtout; en lui , l'orateur non plus que l'homme d'État et le juge , ne se sépare jamais du sévère philosophe. Le travail du style ne vient qu'après , et seulement pour essayer de revêtir d'une digne expression les nobles sentiments qu'il trouve dans son cœur, les sages et grandes pensées qui naissent dans son esprit ou qu'y amasse l'étude des livres saints et des chefsd'œuvre de la sagesse antique.