‹ Guillaume du Vair, étude d'histoire littéraireChapitre 16 sur 20 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Je résumerai en quelqu< s mots cette longue étude. Du Vair, j'ai essayé de le montrer, est un caractère d'une unité parfaite : partout et toujours on le retrouve le même. Esprit porté à la règle, ami de Tordre, il comprend en toutes choses une sage liberté ; il raccorde aux autres , il la réclame pour lui-même. Fermement attaché anx dogmes de la religion , il s'en rapporte , pour tout ce qui n'est pas article de foi , à la raison , au libre examerl : il proclame hardiment en philosophie la nécessité d'observer, d'étudier l'ame par elle-même , par la conscience , comme on étudie au moyen des sens tous les phénomènes de la matière. Après avoir donné à la morale cette large base , précurseur de Descartes, il élève aussi haut qu'il peut le grand édifice de la science humaine, et il lui donne pour couronnement la science divine , la révélation , la Sainte Philosophie, Toutefois il ne sépare jamais les deux immortelles sœurs , la raison et la foi , car il sait que si l'on peut assigner à chacune son rôle, il est bien difficile de marquer où l'une finit, où l'autre commence. Ce qu'il y a de certain , ce que du Vair a parfaitement reconnu et démontré avec éloquence, c'est que la religion peut mener l'homme plus loin que la philosophie :

consoîoncp cl le paisible exercice de leur culte : qu'ils obéissent donc eux-mêraos à cette loi qui les protège, et qu'ils ne se servent pas des avantages qu'elle leur assure pour l'attaquer sans cesse et la ruiner (\); à la noblesse elle donne d'immenses privilèges , mais c'est pour recevoir en retour d'immenses services. Si la noblesse ne paie pas cette dette ù la loi et ù la patrie, qu'elle n'oublie pas qu'au-dessus d'elle s'élève la justice devant qui les plus grands sont les égaux des moindres pléhées, et qui sait au besoin appeler la force à son aide (2). Au roi la loi impose la plus lourde charge. Du Vair. ne lui laisse pas plus ignorer son devoir qu'au dernier de ses sujets. « Il sçait tempérer gratîeuse- ■meut la puissance souveraine et absolue (3). > Image de Dieu syr la terre, le prince en doit représenter non seulement la puissance et la grandeur, mais la sainteté incorruptible. 11 faut qu'il offre à tous l'exemple d'une vie pure , vouée sans réserve à ses augustes fonctions de conducteur des peuples , et complètement détournée de ces honteuses passions « sirènes trompeuses , » dont on a trop souvent permis aux rois d'écouter les douces et décevantes paroles (4). Du Vair,^ en un mot, veut que le prince soit l'incarnation de la force et de la justice. Comme il a vu de près les abominations des anciennes cours , il en a gardé dans son esprit les horribles images, et il les étale sans cesse aux yeux du roi et du peuple, pour prévenir le retour de cette époque de violence et de corruption* 11 s'est fait ainsi le précepteur du jeune monarque, et déjà il se plaît à reconnaitre que ses leçons

(1) Harangue commandée par le roy pour estre faite au Parlement 4e Thoulome ^n /62/^ p. 916, in-f".

* (2) Discours au Parlement de Paris , 16W , et ailleurs.

(3) L'éditeur de 1641.

(4) Œuvres, in-f% 881.

— 27o — lui ont profité ; il aime à montrer à la France ces germes de vertus déjà développés et qui promettent d'heureux fruits (1). Il veut, il espère faire de Louis XIII un vrai roi; c'est là toute son ambition : Richelieu en eut une autre , ce fut de se faire roi lui-même , et il y parvint : Louis XIII ne fut que Tombre , son ministre fut la réalité. Du Vair, plus désintéressé et moins heureux , n'avait pas été assez longtemps au pouvoir pour achever sa tâphe. Aussi est-il difficile de prononcer entre sa politique et celle du grand cardinal. Les résultats qu'il avait déjà obtenus montrent pourtant qu'elle n'était pas trop chimérique en prenant la Justice pour base et la force seulement pour auxiliaire. C'est ce qui ressort du soin même avec lequel Richelieu cherche à démontrer que du Vair, excellent jw«ficicr , fut un politique médiocre. De tous les actes de son administration , il n'approuve que l'expédition de Béarn, qui a surtout pour elle la raison d'État (2). Le dernier éditeur de du Vair (probablement Duchesne), au moment de la plus grande splendeur de Richelieu (1641), protesta contre cette injustice, en montrant dans le garde des sceaux , mort vingt ans auparavant , le précurseur de l'habile ministre qui « conduisoit si dignement les aff'aires du Roy (3). i>

(2) Mémoires de Richelieu , t. i , p. 366 ; t. ii , p. 146. — Cf. P. Ua-thieu , Histoire de Louis XIII . p. 163-164. — Richelieu lui a emprunté presque textuellement cette phrase de son jugement sur du Vair : « ayant espreuué les différences qu'il y a des affaires du palais et ae celles de la cour. » Le mot justicier est aussi de Mathieu, et nous avons vu que d'Epernon donnait également cette épithète à du Vair. (Plus haut, p. 75.)

(3) < Si ceux qui sont venus depuis se peuuenl donner cet auantage..., • nous leâ croyons tousiours si équitables et si génèi'cux , qu'ils ne desnieront point par leur propre tesmoignage à la mémoire de Monsieur

Les Mémoires de du Vair, ainsi que ses discours , laissent voir partout ces sages et grandes pensées. Soit qu'il juge les autres, soit qu'il raconte ce qu'il a fait lui-même, l'inflexible équité est toujours sa règle. Aussi l'orateur et Thiçtorien ne se séparent-ils pas en lui de l'homme d'action et du philosophe : il parle et il agit comme il pense. Je ne dirai pas plus qu'il fut un orateur de génie, que je n'ai dit qu'il fut un politique de génie ; mais je dirai hardiment qu'en éloquence (!omme en politique il eut le génie du bien , et que , sans avoir de grandes vues , par l'énergie de la vertu , il arriva souvent à la grandeur dans la parole et dans l'action. Il aimait, a-t-on dit, l'éloquence; il l'aimait avec passion; mais c'était moins pour elle-même que pour répandre par elle la vérité et le goût des travaux de l'esprit. C'est dans cette intention qu'il donna à ses discours la parure de son temps, et nous ne serions guère justes de l'en blâmer avec rigueur : il reconnaissait mieux que personne l'exagération et la vimité de ces atours , il s'en revêtait ù contre- cœur ; mais il fallait vaincre t k» mespris et le dégoust des escoutans (1), » esclaves de la mode. Malgré ces sacrifices regrettables , la chaleur et la sincérité de ses convictions , son ardent amour pour le bien donnent à sa parole quelques-uns des caractères de la véritable éloquence , et son nom ne saurait sans injustice être exclu de la liste de ceux qui ont créé chez nous le discours politique et le discours religieux. Sa place est ici , d'une part, à côté de l'Hospital et de Richelieu qu'il résume tous deux en lui par la générosité de ses sentiments et par son grand sens pratique; de l'autre, à côté de nos

(lu Vair ce qu'il a mérité. N'est-ce pas lui entre autres, et cela se peut dire véritablement sans enuie , qui a ietté les premiers fondemens de faire reconnoistre vniuersellemenl nostre roy par tous ses sujets ? » (1) Aduertissemcnl en teste des Hemonstrances , in-8», p. 2315.

immortels sermoanaires qu'il a devancés en trouvant le premier le ton convenable à l'enseignement des vérités sacrées , et dont il fait pressentir plus d'une fois les pathétiques et sublimes accents.

Les contemporains de du Vair l'ont comparé à l'illustre chancelier de Charles IX (1) et à Cicéron. Ce double rapprochement aurait dû suffire à sa gloire et préserver son nom de l'oubli : il fut assurément l'objet de son ambition ; et la postérité, comme son temps, lui en aurait peut-être accordé l'honneur, s'il fût venu quelques années plus tard, alors que la langue perfectionnée lui aurait offert pour ses pensées un digne instrument. Cette insuffisance du vieil idiome de nos pères , du Vair la sentit vivement , et il fit tous ses efforts pour y suppléer. Nul peut-être n'a contribué plus que lui à former ce style élégant et mâle , cette simple et noble prose française qui devint bientôt la langue de tant de chefsd'œuvre. Aussi, comme écrivain, je n'hésiterai pas à le mettre au-dessus de tous ses contemporains, y compris saint François de Sales , au-dessus même de Balzac qui s'est formé à son école , mais qui , en lui empruntant sa magnificence d'expression , né lui a pris ni sa généreuse chaleur, ni ses solides pensées.

Eclectique en fait de langage comme en tout le reste , du Vair n'aurait voulu rien perdre et a nos richesses anciennes ajouter des trésors nouveaux. Plusieurs de ses acquisitions , nous l'avons vu , ont été acceptées par ses

(1) Ab. de Ste-Marthe , Eleg., lib. p. 171, Lutet., Paris, m dcxxxii. — Cf. Epigr,^ i lib. Ad V, Amplissim. Gui. Vairlum, etc. — Buccard , Eloge funèbre de Peiresc , dans les Œuvres de Gassendi , l. V, p. 354 : N(m minus eloquentiœ ac j)hilosophiœ studio quant maximis virtutibv^ Marco Tullio comparandum.

hénticrs iitléraires ; d'autres ont été rejetées comme un bagage mutile : c'est, quoi qu'on en ait dit, le petit nombre. Somme toute , il n'avait guère dépassé la juste mesure que l'âge suivant , après de longs tâtonnements et d'utiles expériences , eut le bonheur et la gloire de trouver : qu'on laisse du moins à du Vair l'honneur modeste de lui avoir préparé la voie.

TABLE AJVALYTIQUE.

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