CHAPITRE II
L'Histoire philosophique et politique des établissemens et du commepce des Européens dans les deux Indes.
Nouveauté du sujet. — Intérêt du livre pour les Français. — Haute idée que Raynal se fait des devoirs de l'historien. — Comment il se documente. — Ses inforn'.ateurs. — L'histoire et le journal de Cbarlevoii. — A-t-il consulté les pièces du Dépôt de la Marine? — Il manque de sens critique.— L'Anglais de la Barbade qui vend sa maîtresse. — La composition dans Raynal. — Les déclamations. — Les digressions. — Légitimité de la propagande philosophique dans une histoire philosophique.
Raynal, et c'est un mérite qu'il convient de lui reconnaître tout de suite, est un inventeur. Avant lui les principales colonies de l'Espagne, de l'Angleterre, de la France ont eu leurs annalistes et leurs historiens. On a aussi écrit sur le commerce des diverses parties des Indes. Mais Raynal est le premier à entreprendre une histoire générale de la colonisation, ou mieux encore une histoire de la colonisation comparée.
Un pareil ouvrage a pour les Français un intérêt particulier. Il vient à l'heure où ils commencent à douter de leur aptitude colonisatrice, où ils voient les empires de l'Espagne et du Portugal durer, l'empire de l'Angleterre grandir démesurément, où ils ont assisté au premier démembrement de leur empire. Comment expliquer un tel désastre"? De quelles
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fautes est-il le châtiment? Est-il réparable? La réponse, ils vont la demander à l'historien des Deux-Indes. Et l'historien fait tout ce qu'il peut pour leur inspirer confiance.
Des devoirs de l'historien, Raynal se fait une idée très haute. Il a le ferme propos de se dégager de toute passion, de tout préjugé. Il veut que ses lecteurs puissent ignorer « quelle est la contrée où il a pris naissance », « sous quel gouvernement il vivait », « quel culte il professait », qu'ils puissent tous le croire « leur concitoyen ».
Sur ce premier point, Guillaume Raynal tient ses promesses. Même on se demande parfois s'il ne dépasse point le but, si, par exemple, pour demeurer impartial à l'égard de l'Anglais et de l'Iroquois, il ne finit pa^ véritablement par manquer de justice à l'égard du Français.
Mais, pour atteindre à la vérité dont c l'image auguste lui est toujours présente », ce n'est pas assez pour l'historien de s'élever « au-dessus de toutes les considérations humaines » 11 lui reste à accomplir une tâche qui, pour un suj'^t si vaste, est une « tâche eSrayante ». Il y a « consacré sa vie », îl a « appelé à son secours les hommes instruits de toutes les nations » ïi a « interrogé les vivants et les morts en quelque langue qu'ils aient écrit ». Il a » pesé leur autorité ». Il a « opposé leurs témoignages », et ces témoignages il assure qu'il eût été les « chercher sous la ligne et sous le pôle* ». •
Ce programme si complet a-t-il été rempli en ce qui concerna le Canada? Pvaynal a-t-il interrogé les vivants qui pouvaient lui apprendre ce qu'avait été la Nouvelle-France à la fin de la domination française, ce qu'elle était devenue sous la domination anglaise, ce que valait cette colonie, ce que valaient ces colons.
Ici, il esc nécessaire de distinguer. Il est manifeste que Riiynal a eu sur l'état économique du Canada des renseigne-