Z GUILLAUME RAYNAL
détruite, il n'y avait aucun moyen de refuser au Cabinet de Londres la consécration du fait accompli. Mais, vingt ans après, c'est le tour de l'Angleterre d'être vaincue, et c'est alors qu'on est en droit de dire que la France a pu recouvrer le Canada et qu'elle ne l'a pas voulu. C'est alors qu'il y a de sa part véritablement abandon, puisque non seulement le Gouvernement de Versailles se désintéresse du sort de la colonie du Saint-Laurent, mais encore que l'opinion n'en manifeste aucun regret, aucun étonnement.
Certes, les explications ne manquent pas, et la première est que cette renonciation définitive à la Nouvelle-France est imposée à l'ancienne par les conditions de son alliance avec les Treize Colonies. On peut pourtant penser que le veto mis par la diplomatie américaine sur une revendication à, ce point légitime n'eût pas été subi aussi facilement si la France eût mieux connu le Canada.
A dire vrai, le Canada est, au dix-huitième siècle, aussi mal connu que possible du public français. Sans doute le père Charlevoix a publié, en 1744, son Histoire de la Nouvelle- France et son Journal historique d'un voyage fait par ordre du Roy dans V Amérique septentrionale. Mais Charlevoix n'écrit pas au goût du jour et c'est un jésuite: mauvaises conditions, quel que soit le mérite de l'œuvre, pour attirer les lecteurs. Le Canada est livré sans défense aux épigrammes de Voltaire. C'est le pays « des arpents de neige ^ », où nous nous sommes établis (( entre les ours et les castors^ », c'est le pays dont le philosophe a conjurait à genoux » Chauvelin de nous débarrasser 3.
Mais, depuis la perte du Canada, l'opinion a pu changer. Rien que l'acharnement que les Anglo-Américains ont mis à
1. Candide, ch. xxiii, Voltaire, édit. Garnier, Œuvres complètes, t. XXI, p. 196.
2- « Nous avons eu l'esprit de nous établir en Canada, sur des neiges entre des ours et des castors. » A M^ae du Deffand, 13 octobre 1759. — Id., Gorresp., t. vm, p. 41.
3. Au marquis de Ghauvelin, 3 octobre 1760. — Id., t. IX., p. 3.