‹ Guillaume Raynal, historien du Canada; étude critiqueChapitre 43 sur 68 · Id., p · texte numérisé non relu

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de corriger ce non, en ajoutant que c'était le « fait de la puissance qui lui donnait des lois ». Ailleurs, il insiste sur la responsabilité du gouvernement de Louis XV en reconnaissant que « tout concourait à la prospérité des établissements du Canada s'ils eussent été secondés par les hommes qui semblaient y avoir le plus d'intérêt^ ». Mais ce qu'on attend vainement de Raynal, c'est une expression de regret sur la colonie perdue, une phrase de commisération à l'adresse de ces soixante mille Français qu'on arrache à la France.

Est-ce à dire que Raynal appartienne à cette école qui proclame que la France doit renoncer à toute espèce d'expansion en dehors de l'Europe? Non, certes. Tandis que, si facilement, lorsqu'il s'agit du Canada, il accepte le fait accompli, il ne sait pas prendre son parti de l'abandon de la Louisiane. Il a une foi robuste dans l'avenir de la colonie du Mississipi. Ce qu'elle fût devenue, si la France ne l'eût point abandonnée, il en a la vision magnifique^.

L'historien a fait pour la Louisiane le rêve de Perrette. Le pot au lait tombe et se brise en morceaux.

Louis XV fait cadeau de la Louisiane à son bon frère le roi catholique. Ici, Raynal est secoué d'une noble colère : « De quel droit un prince dispose-t-il d'un peuple qui ne consent pas à changer de maître? » Il y a là une belle déclamation qu'une indignation sincère soutient jusqu'au bout et qui se termine par une prosopopée :

(( J'entends une voix qui crie du fond de l'Amérique :

1. Edit. 1783, Neuchâtel et Genève, t. VII, liv. XVI, p. 282.

2. Id., pp. 248-251. — A remarquer que Voltaire partage l'admiration de Raynal pour la Louisiane : « En vérité, vous devriez bien inspirer à M. le duc de Choiseul mon goût pour la Louisiane. Je n'ai jamais conçu comment on a pu choisir le plus détestable pays du Nord, qu'on ne peut conserver que par dos guerres ruineuses et qu'on eut abandonné le plus beau climat de la terre... Je vous déclare que si j'étais jeune, si je me portais bien, si je n'avais pas bâti Ferney, j'irais m'établir h la Louisiane ». — A M. le comte d'Argental, 1«' novembre 1765. — Vor.TAiRE, Œuvres complètes, édit, Garnier. Corresp. IX, t. XLI, p. 48.

c'est la voix d'une nombreuse colonie. Elle dit à sa métropole :

(( Que t'ai-je fait, pour me livrer à un étranger? ne suisje pas sortie de ton sein? N'ai-je pas semé, planté, cultivé, moissonné pour toi seule? Quand tes vaisseaux m'exportèrent sur ces rivages si différents de ton heureux climat, ne me promis-tu pas de me couvrir toujours de tes armes et de tes voiles? N'ai-je pas combattu pour tes droits et défendu le sol que tu m'avais donné? Après l'avoir fertilisé de mes sueurs, ne l'ai-je pas arrosé de mon sang pour te le conserver? Tes lois faisaient ma gloire et ton nom mon honneur. J'ai tâché de l'illustrer ce nom, chez les nations même qui ne le connaissaient pas. Je t'avais fait des amis et des alliés parmi les sauvages. J'aimais à croire qu'un jour je pourrais être l'égale de tes rivaux, la terreur de tes ennemis. Mais non, tu m'as abandonnée. Tu m'a engagée, à mon insu, par un marché dont le secret même était une trahison. Mère insensible, ingrate, as-tu pu rompre, contre le vœu de la nature, les noeuds qui m'attachaient à toi par ma naissance méme^ !... »

Et Raynal s'étend longuement sur la résistance qu'opposent les habitants de la Nouvelle-Orléans à l'établissement de la domination espagnole et sur les impitoyables représailles qu'exerce le général O'Reilly^.

Tout ce chapitre sur la Louisiane fait le plus grand honneur à la clairvoyance, à la générosité de Raynal. Il faut le louer d'avoir si énergiquement, et, sans doute, le premier, proclamé le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, et en même temps d'avoir si bien compris quelle « puissante nation » la colonie du Mississipi devait être au siècle suivant.

A la vérité, sa protestation contre un abandon que rien ne peut justifier, et qui pèse lourdement sur la mémoire de

1. Edit. 1783, Neuchâtel et Genève, t. VII, liv. XVI, p. 255.

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