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Guillaume Tell

Mais, d'abord, disons ce que la géographie et l'histoire nous apprennent de la Suisse (ou de l'Helvétie) et de ses habitant^-

Les Alpes, semblables à un nœud robuste et proéminent des muscles de granit de la terre, sont une chaîne de montagnes qui s'étend sur un espace de trois cents lieues, depuis l'embouchure du Rhône vers Marseille jusqu'aux plaines de la Hongrie. Les anneaux de cette chaîne s'abaissent aux deux extrémités pour se confondre insensiblement avec la plaine ; au milieu de leur membrure, elles s'élèvent à des hauteurs inaccessibles aux pas et presque aux regards de l'homme. Leurs sommets, dentelés comme des créneaux d'une forteresse naturelle, se dessinent en blaupheur éblouissante le matin, rose à midi, violette le soir, sur l'azur foncé du ciel. Ce sont les reflets plus ou moins chauds du so-

leil sur les nappes de neige éternelle dont leurs croupes sont revêtues. Quand on les aperçoit de soixante ou quatre-vingts lieues de distance du fond des plaines de ritalie ou de la France, elles inspirent le sentiment tiré de l'infini en hauteur, comme la mer ou le firmament inspire le sentiment de l'inlini en étendue. C'est un spectacle qui écrase le spectateur, et qui, de terreur en terreur, d'admiration en admiration, porte la pensée de l'homme jusqu'à Dieu, poup qui seul rien n'est haut, rien n'est vaste. Mais l'homme est anéanti sous l'architecture de ces montagnes, et il jette un cri. Ce cri est une confession de sa pelitesso et un hymne à la graiidcur de rarchitecte. Yoilà pour-

quoi il y a plus de piété sur la mer et sur

les montagnes que dans les plaines. Le mi-

roir de ses œuvres dans lesquelles la Divinité se peint étant plus gran s'y retrace et s'y révèle mieux,

nité se peint étant plus grand, la Divinité

Du côt'' qui regarde le midi ou ritaîie, les pentes de ces montagnes sont escarpées et abruptes comme un rempart élevé pour abriter cette tiède contrée, jardin de l'Europe. Du côté du nord, c'est-à-dire du côté de la France, de la Savoie, de l'Allemagne, les Alpes descendent des profondeurs du firmament au niveau des lacs et des plaines par

de plus douces déclivités. On dirait un immense escalier dont le Créateur a proportionné les degrés aux pas de l'homme. Aussitôt que l'on quitte la région inaccessible des neiges, des frimas, des glaces éternelles qui forment les dômes du mont Blanc, de la Jung-Frau, les pentes s'amollissent, les racines de ces sommets gigantesques semblent gonfler le sol qui les cache; elles se revêtent de terre végétale, de gazons, d'arbustes, de fleurs , de pâturages humectés par l'incessante filtration de la sueur des glaciers qui fument aux premiers soleils. Elles divergent largement de tous les côtés en s'abaissant de plus en plus comme des contre-forts qui vont chercher leur point d'appui bien bas et bien

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loin, pour porter le poids incalculable qui pèse sur elles. Elles dessinent et creusent ainsi entre elles des ravins qui deviennent bientôt des gorges, puis des bassins, puis des plaines plus largement encaissées, au fond desquelles on voit d'en haut s'étendre, dormir et étinceler des lacs, dont s'échappent ensuite des fleuves écumants, pour aller chercher encore des niveaux plus bas. Sur les flancs de ces Alpes décroissantes on rencontra çà et là des chalets ou maisons isolées, espèces de tentes en bois, bâties seulement pour la saison d'été, où les pasteurs, pour suivre leurs troupeaux, montent avec le printemps et d'oîi ils redescendent avec l'automne. En avançcmt davantage, on trouve dos villages

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groupés au pied de quelques cascades et abrités des avalanches par des forêts de sapins. Les maisons de ces Yillages sont construites en solives et en planches de ce même arbre qui les protège contre récroulement des neiges. Ces maisons, couvertes par un toit de bois, qui déborde comme les ailes d'un chapeau pour garantir le visage de la pluie, semblent taillées et ciselées au couteau avec un art patient et curieux, comme ces jouets de bois blanc que les bergers façonnent pour les enfants en gardant leurs vaches. Des degrés extérieurs ornés de rampes en arabesques montent du pavé à l'étage supérieur. Des portes surmontées de niches creuses, où reposent des statues de vierges, de héros,

de saints, donnent entrée aux chambres hautes. Des fenêtres en treillis, où les vitraux en losange sont incrustés dans des châssis de plomb, les éclairent. De longues galeries à balustrades gothiques circulent en plein air autour de la maison, comme une ceinture festonnée autour de la taille d'une fiancée. Des tiges de maïs ou des épis de plantes nourricières suspendues au toit par les racines pendent sur la galerie extérieure et lui font un plafond de mosaïques colorées. On voit briller à travers les vitraux de la cuisine les reflets d'un large foyer qui flambe toujours. Des branches et des éclats de sapin artistement fendus et rangés sous la galerie, signe d'opulence, forment un bûcher préparé pour

l'hiver. A côté de ce bûcher s'ouvrent les ' portes à deux battants de longues et larges étables planchéiées de dalles de sapin iHvé e* luisant comme la table d'une ménagère attentive. Une haleine tiède et parfumée de l'odeur des génisses sort de ces portes, avec de tristes gémissements de jeunes taureaux qui appellent les mères absentes. Un pont de bois mobile et retentissant, jeté sur l'entrée de ces étables, conduit, par une pente allongée et douce, les chars de foin de la cour aa grenier à fourrage. L'herbe sèche et la paille jaunie sortent par toutes les fenêtres de ce magasin végétal, comme la graisse fle la terre qui fait éclater le grenier de l'homme. On sent l'opulence dans la simplicité. Au milieu

de la cour, un tronc creux de sapin laisse égoutter par un tuyau de fer l'eau de la colline dans une auge immense, de sapin aussi, où viennent s'abreuver les bœufs.

De quelque côté qu'on porte le regard sur les flancs de l'Alpe, sur les collines rapprochées, sur la pente du glacier, sur le toit de la demeure, sur les murailles de la maison, sur le bûcher, sur l'étable, sur la fontaine, on ne voit que le sapin vivant ou mort. Le Suisse et le sapin sont frères. On dirait que la Providence a attaché ainsi à chaque race d'homme un arbre qui la suit ou qu'elle suit dans sa pérégrination terrestre, un arbre qui la nourrit, qui la chauffe, qui l'abreuve, qui l'abrite, qui la groupe sous ses rameaux, qui

fait partie de la famille humaine, un arbre domestique, véritable dieu lare de son foyer: ainsi le mûrier en Chine, le dattier en Afrique, le figuier en Judée, le chêne dans les

Gaules, l'oranger en Italie, la vigne en Espagne et en Bourgogne, le sapin en Suisse, le palmier en Océanie. Le végétal et l'homme se tiennent par d'invisibles rapports. Anéantissez l'arbre, l'homme périt.

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Après avoir traversé ces villages des penchants des Alpes, les villes vous apparaissent au loin sur des promontoires avancés ou dans des anses creuses au bord des grands lacs. Vous les reconnaissez à leurs murailles sombres, à leurs toits aigus, à leurs boules d'étain qui reflètent un soleil terne au sommet de leurs cathédrales ou de leurs hôtels

de ville, à leur essaim de voiles blanches qui se presseift à la sortie ou à remboucliure de leurs petits ports, sur les eaux bleues de leur lac, comme des mouettes que la nuit chasse à recueil. Ces villes, à l'exception de Genève, ville plutôt anséatique qu'helvétique, sorte d'hôtellerie de l'univers dans cette vallée de Cachemire de l'Occident, sont de médiocre étendue et ne présentent point au voyageur ces monuments,, luxe des grands peuples. Municipalités plutôt que capitales, ces villes sont des débris d'une féodalité morte ou des membres de fédérations pastorales, à qui la nature du pays et la modicité des peuplades ne permettent pas de grandir et d'absorber d'autres cantons. On y est frappé seulement

du caractère majestueux, simple et patriarcal de la race humaine. Les hommes y sont de haute stature, de forte charpente, de solide aplomb sur leurs pieds, de visage calme, de regard franc, de bouche sans pli et sans ruse, de front large, élevé, poli, mais sans avoir ces proéminences et ces sillons que l'activité de la pensée élève ou creuse sur les fronts des races à vive intelligence.

Les femmes, à la taille élancée, aux épau-^ les larges, aux bras souples, aux ïambes élastiques, aux cheveux bronzés, aux yeux bleus, au teint salubre, aux joues ovales, aux lèvres arquées, au timbre de voix sonore et tendre, y ressemblent à des statues grecques transportées sur un piédestal de neige et vivi-

fiées par l'air frissonnant des montagnes. Un mélange harmonieux de majesté virile et de pudeur féminine compose leur physionomie. On sent, à leur aspect et à leur familiarité toujours décente avec les étrangers, qu'elles habitent une contrée froide et chaste où elles n'ont point à se défier de leur propre cœur. Leur innocence les garde. Leur costume relève sans danger leur beauté. Des tresses de cheveux enroulés de rubans de velours noir flottent des deux côtés de leur cou jusque sur leurs talons; une calotte de feutre ou de paille couvre le sommet de leur tête; un corsage étroit, de laine teinte, serre leur taille; une chemise à mille plis plus blancs que la neige voile leur sein; un

jupon de laine à larges cannelures laisse leurs jambes demi-nues jusqu'au-dessus des chevilles du pied. Soit qu'elles étendent la litière sur le plancher des étables, soit qu'elles portent dans chaque main des seaux d'érable écumants du lait gras de leurs vaches; soit qu'elles fanent avec de longs râteaux à dents de bois l'herbe fauchée sur les prés en pente au bord des sapins, au vent de leurs cascades, leurs travaux ressemblent à des fêtes. Elles répondent d'une colline à l'autre, par-dessus le lit du torrent, aux chants des jeunes faucheurs par des airs nationaux. Ces airs ressemblent à des cris modulés échappés d'une surabondance de vie et de joie. Leurs dernières vibrations

se prolongent comme de rccho des m.onta-

gnes. Les musiciens les notent sans pouvoir jamais les imiter. Ils ne naissent que sur les vagues des lacs ou sur les pelouses des Alpes. La nature ne se laisse pas contrefaire par l'art. Pour chanter ainsi, il faut avoir recueilli en naissant dans son oreille le clapotement du flot contre la planche de la barque sur les lacs, le tintement de Feau goutte à goutte dans l'auge sonore, les mélancolies du vent tamisé par les feuilles dentelées du sapin, les mugissements des génis^ ses qui appellent leurs petits sur les hauteurs, les clochettes graves ou aiguës qui sonnent à leur cou dans l'herLe, les cris de joie des enfants qui se roulent au soleil sur les meu

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les de foin sous les yeux des mères, le chuchotement des îiancés qui marchent en se tenant par la main devant les vieillards et en se parlant du bonheur futur, les adieux du jeune soldat qui part de ses montagnes pour la longue absence en jetant son cœur en sanglots sur la route, ou le cri de joie du soldat revenu du service étranger au sommet du dernier chalet d'où il revoit le clocher de son village. On appelle ces chants des Ranz. Les fils et les filles des Alpes pleurent et languissent quand ils les entendent, par hasard, loin de leur pays. Il y a pour eux mille apparitions dans un seul son de voix. Ainsi est fait leur cœur, et ainsi est construit le cœur de l'homme. Une voix lui rappelle

une inémoire,un moment lui repeint toute une vie, une larme lui monte aux yeux, et dans cette larme se retrace tout un univers. Plus l'homme est simple, plus il a en lui de ces retours vers Finlini. Il en est du cœur humain comme d'un édifice : plus il est vide, plus il retentit.

Le caractère national de ce peuple est resté antique dans nos jours modernes. Le Suisse est un paysan éternel : il est pieux , il est naïf, il est laborieux, il est berger, il est cultivateur, il est patriote, il est soldat, il ust artisan, il est libre surtout, il ne marchande pas sa vie contre la servitude. La petitesse de sa patrie a fait pour lui du canton une

famille. Il n'a aucune ambition de conquête, mais il redoute toujours d'être conquis. Cette ombrageuse jalousie de l'usurpation d'un canton sur l'autre lui permet à peine de s'allier imparfaitement avec les autres groupes de môme nation dans une confédération incomplète où manque l'unité, et, par conséquent, la force. Un roi lui paraîtrait un tyran ; une république même trop concentrée et trop impérieuse pour les citoyens lui serait insupportable. Le pouvoir municipal est le seul qu'il puisse tolérer. Il veut se gouverner par des mœurs et non par des lois. Ses usages sont presque sa seule législation. C'est un gouvernement par village, et presque par ianiille. Son républica-

nisme n'est pas national, il est individuel : de là sa liberté, mais de là aussi sa faiblesse. S'il n'était pas d-fendu par la nature et par la stérilité de sa patrie, il y a longtemps qu'il n'existerait plus. Plaise au ciel qu'il existe longtemps comme le souvenir vivant d'un peuple primitif au cœur des vieilles civilisations de l'Europe, comme une race neutre entre le^ races qui se combattent au pied de ses Alpes, comme un asile ouvert tour à tour aux proscrits de toutes les révolutions et de toutes les contre-révolutions des peuples de l'Gc-cident î

Ses vertus ne sont ternies que par un vice, vice naturel aux peuples pauvres : la cupidité. L'avarice lui rétrécit la main et le cœur.

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Il yend tout, même son propre sang, pour rapporter un peu d'or dans son pays, qui n'en produit point. Naturellement brave et fidèle, il trafique de ses enfants, qu'il loue, pour un vil salaire, aux princes ou aux nations qui veulent le payer. Indifférent à la cause pour laquelle il s'engage jusqu'à la mort, il est le mercenaire des cours ou des camps. Il a fait de la guerre, qui ne doit être qu'un dévouement, un métier. Il tue ou il se fait tuer pour une solde. Libre chez lui, il prête chez les autres son bras aux souverains pour subjuguer les peuples. Le temps de son service fini, il passe à un autre service avec rimpassibilité de ces gladiateurs du cirque ou de ces éléphants dressés pour la

guerre, qui combattaient tour à tour avec la même vaillance pour les Perses ou pour les Romains,

Les vallées hautes des Alpes, inondées de torrents, de lacs et de marais, ombragées de ténébreuses forêts peuplées d^ours et de bêtes fauves, furent les dernières conquêtes de l'homme de l'Occident sur la stérilité et sur le désert. A l'époque des grandes migrations d'hommes du Nord, sortant comme des essaims des plaines de la Tartaric pour

inonder l'Europe et refoulant devant elles des populations déjà domiciliées, des colonies fugitives de Gimbres et surtout de Suédois, race déjà endurcie aux frimas du pôle, furent, dit-on, attirées dans ces hautes vallées par Tanalogie de sites, de forêts, de sapins, de lacs, de torrents et de neige, qui leur rappelaient leur propre pays. La taille élevée, la chevelure blonde, l'azur des yeux, la blancheur du teint, la majesté calme de l'attitude dans les Suisses des petits cantons, la similitude même des noms de races et des noms de lieux, attestent cette parenté lointaine avec les Suédois. Ces Barbares avaient apporté avec eux leurs idolâtries boréales. Des missionnaires ermites, venus de la Gaule

et de l'Italie, y semèrent le christianisme. Ce peuple, simple et naïf, était accessible par rimagination au prestige des miracles. Sa sobriété, sa chasteté, sa piété naturelle, sa vie toujours en lutte avec les éléments, force visible de Dieu, le prédisposaient également aux vertus de la nouvelle doctrine. L'Évangile conquit facilement sa foi et son cœur. Ces vertes thébaïdes se remplirent, comme les thébaïdes d'Egypte, de chapelles, d'ermites, de monastères, objets de la vénération de ces peuplades gouvernés par leurs croyances plutôt que par leurs lois. Bientôt les Francs et les Germains, dont on retrouve également les filiations en Suisse, débordèrent des Gaules et de l'Allemagne dans ces

vallées. Leurs chefs y constrnisîrent des châteaux forts, y assujettirent les paysans, y fondèrent de petits États, indépendants les uns des autres et souvent en guerre entre eux. Ces États, duchés, comtés, baronnies, fiefs, étaient bornés par un glacier, un lac, un précipice, une montagne, régime féodal né du régime patriarcal qui régissait les tribus quand ces tribus étaient encore errantes. Le seigneur féodal n'était qu'un patriarche dont la tente était devenue un château fortifié.

Charlemagne, qui avait étendu sa main sur tout l'Occident, incorpora toutes ces seigneuries et toutes ces villes de l'Helvétie à l'empire d'Allemagne. L'empereur d'Aile-

magne devint le suzerain de rHelvétic. Les villes se placèrent sous sa protection pour se préserver de nouvelles invasions des barbares et surtout des Hongrois, qui empiétaient sur leurs vallées. Elles se construisirent des remparts et des citadelles; elles astreignirent leurs habitants à être tout à la fois citoyens et hommes d'armes ; elles devinrent des cités indépendantes, rivales des seigneurs et des abbés qui jusque-là régnaient seuls sur les paysans. L'empereur d'Allemagne entretenait en Suisse un viceroi sous le nom de bailli, qui faisait justice de tous et qui tyrannisait également en son nom les villes, les couvents, les châteaux. Les comtes de Hapsbourg, famille puis-

santé du canton d'Argovie, les comtes de Rapperschwyl, dominateurs du lac de Zurich; les comtes de Toggembourg, rivaux de ces deux maisons, inexpugnables dans leur château de Fischingen, et plusieurs autres familles puissantes, se disputaient la domination de ces groupes de montagnes, de ces lacs et de ces vallées. Leur subordination toute nominale à l'empire d'Allemagne n'avait de sanction que leur intérêt. Leurs lois n'étaient que leurs caprices. C'étaient les trente tyrans d'Athènes héréditaires et disséminés dans autant de citadelles, à l'embouchure de toutes les vallées. Leurs mœurs étaient sauvages comme leurs sites. Leurs traditions sont pleines de sang. Celles des

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comtes de Toggembourg attestent le féroce arbitraire de leurs justices. Leur château, construit au sommet d'un rocher sur le lac, était un asile inaccessible à leurs ennemis. Un des seigneurs de cette maison, nommé Henri de Toggembourg, avait épousé une femme nommée Ida, dont la beauté était la merveille de la Suisse. Le comte était aussi jaloux qu'amoureux de sa belle épouse. Un hasard vint donner un corps apparent à cette ombre de la jalousie, qui obscurcissait son bonheur. Un jour que la comtesse Ida contemplait par une fenêtre de sa tour le lac et les vallées qui s'étendaient sous ses yeux, elle laissa par distraction rouler sur la tablette de la fenêtre sa bague nuptiale qui

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avait glissé de son doigt. Elle se retira sans s'apercevoir qu'elle avait oublié son anneau. Une corneille, en volant autour des créneaux, vit briller la bague sous un rayon de soleil. Attirée, comme tous les oiseaux, par réclat de For^ la corneille s'abattit sur la tour, et, passant son cou à travers les barreaux, emporta la bague dans son bec à son nid, puis, s'apercevant que Tor ne valait pas pour ses petits un ver de terre ^ repoussa l'anneau par-dessus le bord de son nid et le laissa retomber sur la plage. Un page du château, en chassant quelques jours après, trouva la bague, et, ne sachant à qui la rendre, la mit à son doigt sans penser à mal. Le comte Henri, ayant vu la bague au doigt

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de son page, ne douta pas qu'elle no fût un don de sa femme à son complice et le témoignage d'un criminel amour. Sans écouter un autre conseil que celui de la vengeance, il fit attacher le jeune page à la queue d'un clieval indompté, qui sema dans sa course ses membres à travers les rochers ; puis, soulevant sa femme innocente dans ses bras, il la précipita du haut des créneaux dans l'abîme. Le précipice ne voulut pas de la victime. Les flancs du roc, tapissés de quelques arbustes épineux, retinrent la belle Ida suspendue par ses vêtements et par ses longs cheveux au bord de l'abîme. Elle s'évada à la faveur des ombres de la nuit et alla demander asile au couvent de Fischingen. Son

innocence, reconnue trop tard, ramena son mari à ses pieds; mais, en lui pardonnant, elle refusa de redevenir son épouse. Elle acheva sa vie dans luie cellule du monastère, priant pour 1. dt pour le page immolé si cruellement à un soupçon.

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Telles étaient les mœurs de ces chevaliers barbares, qui tyrannisaient alors la basse Helvétie. Mais l'élévation et l'âpreté des sites avaient conservé la liberté de quelques familles de paysans établis au fond du lac des Quatre-Cantons, à Schwytz, à Uri, à Under- ^vald. Défendus du côté du nord par les flots orageux clos lacs, du côte du midi par des

pics et des glaciers infranchissables, du côté de l'Allemagne par des précipices et des forêts, ces montagnards ne reconnaissaient d'autre protectorat que celui de l'empereur. Ils se gouvernaient en république. Leur liberté faisait envie aux habitants des vallées inférieures, assujetties à mille petits tyrans. La ville de Zurich, et d'autres villes rapprochées, comme Lucerne, se liguaient de temps en temps avec eux pour se soustraire au joug des seigneurs et des alliés.

Le comte Rodolphe de Hapsbourg, étant monté par l'élection au trône impérial, se souvint qu'il était Suisse et protégea d'abord contre l'oppression ses anciens compatriotes. Mais son fils Albert d'Autriche, jaloux du

roàte d'indépendance que les neiges et les rochers laissaient à la haute Helvétie, entreprit de les subjuguer et de passer jusque sur ces humbles villages le niveau de la servitude. Les peuples de Schwytz, d'Uri et d'Underwald se confédérèrent pour se garantir muluellement leurs mœurs, leurs lois, leurs libertés. N'ayant pu les séduire par des négociations et des caresses, il envoya résider au milieu de leurs montagnes des lieutenants ou des proconsuls soutenus par ses armes et chargés de leur faire sentir le poids de sa colère et la honte de son joug. Ces proconsuls portaient le titre de baillis de l'empereur; ils exerçaient sur ces contrées la plus illimitée des tyrannies, la tyrannie dé-

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léguée et lointaine. Le pays gémissait sous leurs caprices et sous leurs violences, sans que l'empereur même, leur ennemi, pût entendre son gémissement. Ils pillaient les biens, ils encliaînaiont les hommes, ils enlevaient les femmes, ils déslionoraient les filles. Les crimes qui firent chasser les Tarquins de Rome soulevaient impunément le cri public de ces malheureux peuples. Maîtres, par eux-mêmes ou par les seigneurs du parti de l'Autriche, des ports, des lacs, des débouchés, des vallées et des châteaux qui dominaient le pays, les baillis ne redoutaient rien de cette indignation sourde des paysans, les cœurs leur échappaient, mais la terre et les bras étaient enchaînés. Le plus cruel et

le plus insolent de ces proconsuls de l'empire était le bailli Gessler, un de ces hommes contempteurs des hommes qui rendent l'oppression si intolérable qu'ils contraignent les fers même à éclater sous leurs m.ains. Toutes les montagnes retentissaient de ses crimes contre l'honneur des femmes et contre la vie des paysans ; son nom était la terreur, le scandale et l'humiliation des campagnes. Il ne déguisait ni sa haine ni son mépris pour ce peuple esclave. Sa présence dans un village était un fléau pour les habitants. Toute ombre de bien-être ou de supériorité dans une famille était à ses yeux une insolence de la liberté.

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