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Un jour qu'il parcourait le canton de Schwytz avec son escorte d'hommes armés, il aperçut une nouvelle maison construite avec un certain luxe rustique par un père de famille nommé Werner Stauffacher.
(( N'est-il pas honteux, s'écria-t-il en s'adressant à ses courtisans, que de misérables serfs bâtissent de pareilles maisons, quand
des huttes seraient trop bonnes pour eux?
— Laissez-la construire, lui répondit son écuyer ; quand elle sera achevée, nous ferons sculpter sur la porte les armes de l'empereur, et nous verrons si celui qui la bâtit sera assez hardi pour nous la disputer.
— Tu as raison, répondit Gessler.
Et il continua sa route en riant du piège tendu a!U paysan par son conseiller.
Or la femme de Stauffacher était sur sa porte pendant que Gessler passait devant la maison, et elle avait entendu l'entretien du bailli et de l'écuyer. Elle trembla et renvoya les ouvriers avant la fin du jour, de peur d'offenser le tyran en continuant de bâtir une demeure qui provoquait sa colère.
Le soir, quand son mari absent rentra au village, il demanda à sa femme pourquoi les ouvriers ne travaillaient plus.
« Parce qu'une hutte suffit à des serfs comme nous, répondit-elle en faisant allusion aux paroles de Gessler. »
Stauffacher s'assit tristement et demanda à souper : sa femme ne lui servit que du
pain et de Feau. Il demanda s'il n'y avait plus ni chamois dans les montagnes ni poisson dans le lac :
« Le pain et l'eau, lui dit sa femme, ne sont-ils pas assez bons pour des serfs? »
Il mangea sans murmurer, en reconnaissant la vérité de cette parabole. La nuit venue, il voulut dormir dans le lit conjugal à côté de la femme qu'il aimait : elle se refusa à dormir sur la même couche.
« Pourquoi lui dit-il, t'éloignes-tu de celui que le ciel t'a donné pour mari ?
— Parce que des misérables serfs cppime nous ne doivent pas donner la vie à des esclaves plus malheureux encore que nous ne le sommes, »
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Elle rapporta alors à son mari les paroles qu'elle avait entendues entre Gessler et sa suite. Stauffacher indigné se leva, prit en silence son épée suspendue à la muraille, descendit vers le bord du lac des Quatre- Cantons, se jeta dans une barque de pêcheur, traversa l'eau, et arriva avant la fin de la nuit au village dAttinghausen, à la porte de son beau-père, nommé Walter Furst.
Walter Furst, avant d'interroger son gendre, fit servir devant lui, suivant la coutume patriarcale, du vin et de la viande, toujours prêts pour les hôtes. Stauffacher repoussa de la main le vin et les mets :
« J'ai fait vœu, dit-il à son beau-père, de ne plus boire de vin et de ne pas approcher de
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chair de mes lèvres tant que nous serons serfs ! »
Le beau-père et le gendre s'assirent, et causèrent à yoix basse des outrages de leurs tyrans et des indignations de leurs cœurs. Ils cherchèrent dans leur mémoire quels étalent ceux de leurs concitoyens qui avaient subi de Gessler les plus impardonnables sévices et que la vengeance , couvant dans leur âme, devait animer le plus à la liberté. Ils se souvinrent d'un jeune paysan nommé Melchtal. Un jour que ce laboureur avai attelé à sa charrue deux beaux bœufs, la richesse, la force et la gloire de ses attelages, et qu'il traçait un sillon dans son champ en admirant la vigueur de leurs jarrets et le
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lustre de leur poil, un officier du bailli vint à passer : il vit les bœufs d'un œil d'envie, les déclara trop beaux pour un serf, et, coupant leurs traits du tranchant de son couteau, se disposa à délier le joug pour les emmener à son maître. Le jeune paysan désespéré brisa une branche de sap^ sur la lisière du champ , et , en défendant ses bœufs, il cassa le bras du ravisseur. Après un tel crime, il n'y avait plus qu'à fuir la vengeance des baillis. Melchtal errait dans les forêts voisines, nourri en secret par la pitié des paysans. Il parut à Furst et à Stauffacher un complice donné par la persécution. Ils allèrent le chercher dans sa retraite et lui confièrent le complot que le
désespoir venait de faire éclore dans leur nuit. Chacun d'eux habitait un canton différent : l'un Schwytz, l'autre Uri, le troisième Unterwald. Ils connaissaient tous les hommes de leur canton les plus outragés, les plus intrépides et les plus implacables; ils en choisirent chacun dix et s'engagèrent à les amener, dans une nuit convenue, au rendez-vous du Grutli , pour y concerter l'insurrection et pour y prêter le serment de la liberté ou de la mort.
Le Grutli. petit promontoire avancé de la montagne, entouré de trois côtés par les flots du lac et ombragé par des bouquets de sapins, était un site admirablement choisi par les conjurés pour le conseil nocturne d'une conjuration. Une sentinelle, placée au nœud de la presqu'île avec le continent, pouvait les garantir de toutes surprise en
les avertissant à l'approche des espions de Gessler; et, s'ils étaient surpris, leurs barques, cachées dans l'ombre du rivage, pouvaient, en quelques coups de rames, les soustraire aux poursuites des soldats.
La nuit du 17 novembre 1307, les trente conjurés, descendus un à un de leurs montagnes ou traversant le lac dans leurs barques de pêcheurs, se rencontrèrent, comme 11 avait été convenu, sur le promontoire du Grutli. Le ciel et la terre, les étoiles et les flots furent leurs témoins. Jamais conspiraiion plus légitime et plus sainte n'avait at-
testé ces témoins de Dieu dans les chefsd'œuvre de sa création. C'était la nature conspirant innocente devant la nature, c'était le cœur humain, révélé dans ses instincts les plus inaliénables, se disant dans quelques hommes simples :
« Je suis aussi une œuvre de Dieu, et, en revendiquant ma liberté, c'est Dieu aussi que je revendique et que je défends dans son plus sublime attribut, le don de la liberté ravie par des tyrans à sa créature ! »
Ces hommes rustiques ne se firent point de vaines harangues. La nature parlait le me me langage en eux : quelques mots brefs et à voix basse, quelques gestes significatifs, quelques mains serrées dans des mains
rudes, furent toute leur éloquence. Ils venaient pour se prêter serment les uns aux autres, non pour s'animer par des discours. Qu'auraient-ils dit qui valût cette rencontre préméditée de tant d'opprimés saignant dans leur liberté, dans leur dignité, dans leur amour; cette nuit suprême couvant sous son ombre la résurrection d'un peuple; ces montagnes, ces astres, ces rochers, ces ûots, et le lendemain, ces glaives tirés pour la plus sainte des causes? Démosthène, Gicéron, Gatilina, Mirabeau auraient été écrasés par une pareille tribune. Quand le sentiment est inné, profond, enraciné, la parole n'ajoute rien à la conviction. Le silence est la harangue des complots qui ne sont ni les
complots de la politique ni les complots du crime, mais les complots de la nature : ce l'ut r éloquence du Grutli.
«Nous jurons, dirent en étendant la main Walter Furst, Stauiîacher, Melchtal, Werner, nous jurons, en présence de Dieu, devant qui les rois et les peuples sont égaux, de vivre et de mourir pour nos frères ; d'entreprendre et de soulever tout en commun; de ne plus souffrir, mais de ne pas commettre nous-mêmes d'injustice; de respecter les droits et les propriétés du comte de Hapcbourg; de ne faire aucun mal aux baillis impériaux, mais de mettre un terme a leur tyrannie! »
Lu jour derinsurrection fut fixé au l^^ jan-
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vier suivant, 1308. Les traditions suisses parlent de trois sources qui jaillirent miraculeusement, à ces mots, sous les pieds des trois chefs de la confédération du Grutli et qui coulent encore. Mais la tradition ici rapetisse l'événement : le miracle fut dans le cœur de cjs trente hommes d'oii jaillit la liberté helvétique, et non dans le sable foulé sous leurs pas.
Le lendemain , un nouvel attentat d'un seigneur, protégé par les baillis, sema l'horreur dans les trois cantons. Ce seigneur avait été ébloui de la beauté de la femme d'un serf de ses domaines. En l'absence du mari, il entra dans la maison, ordonna insolemment à la femme de lui préparer un bain et lui fit des propositions honteuses.
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La femme chaste s'éyada et se réfugia dans la forêt où travaillait son mari, en lui racontant l'outrage. Le mari partit avec sa hache, entra dans sa maison, trouva le tyran dans le bain, lui fendit la tête, et s'enfuit dans les bois avec sa femme. Un cri d'indignation monta du fond des vallées jusqu'aux cimes des Alpes. Nul ne crut plus posséder en sûreté le plus cher des biens, la chasteté des épouses. La conspiration des trente héros du Grutli eut des complices dans tous les maris et dans tous les frères. Cependant le cœur de cai peuple ne débordait pas encore. Un dernier outrage f:t déborder celui des pères, des mères, des enfant?; on eût dit que la tyrannie des bail-
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lis voulait accumuler contre elle tous les rc-senlimonls de la nature à la fois.
Ici apparaît pour la première fois dans la libérallon de son pays Guillaume Teli.
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Les sourds murmures qui s'élevaient des villages et des chaumières contre les sévices du bailli Gessler, loin d'amortir l'oppression de ce gouverneur, l'avaient irrité. Il voulait dompter par la force les premiers symptômes de révolte qui se lisaient sur les visages des paysans ; il portait défi à la patience du peu-
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pie; il inventait un crime afin d'avoir des coupables à frapper. Il fit planter sur la place publique du bourg d'Altorf un sapin, au sommet duquel il ordonna de placer son chapeau couronné de la couronne d'Autriche. Il enjoignit à tous les paysans ou bourgeois qui passeraient devant ce signe de la souveraineté de l'empereur de se découvrir la tête et de saluer le chapeau. Ses gardes, postés au pied de l'arbre sur la place, devaient enchaîner tous ceux qui se déclareraient rebelles en refusant cet hommage servile au chapeau du gouverneur. La masse obéissante se plia à ce caprice de la tyrannie par mépris ou par terreur du tyran. Un seul résista : c'était un simple paysan d'Uri,
pêcheur du lac et chasseur de chamois,
nommé Guillaume Tell.
On ne connaissait de lui jusqu'à ce jour
que son intrépidité à naviguer sur les flots
par les plus fortes tempêtes, et son adresse
comme archer à frapper le but avec la flèche
de son arbalète. On le croyait si étranger
aux impressions politiques qui agitaient le
pays, qu'on ne l'avait pas môme comié
parmi les trente au rendez-vous du Grutli.
Il ne prenait sa conspiration à lui que dans
sa conscience et dans son cœur. L'acte de se
découvrir et de s'incliner devant un objet
matériel, qui semblait transposer la divinité
de Dieu dans un homme, lui avait paru un
signe d'adoration interdit à un chrétien qui
ne doit adorer que Dieu. Les gardes du gouverneur l'avaient désarmé, arrêté et attaché avec des cordes au tronc du sapin qui portait le chapeau. Gessler, averti, était heureux d'avoir trouvé un coupable pour frapper en lui toute la race des paysans. Il accourut, suivi d'une nombreuse escorte, à Altorf.
Mais ici l'histoire de la Suisse, embarrassée par des traditions trop vagues et trop diverses, laisse achever le récit à la poésie, seule capable d'immortaliser ces grandes scènes primitives de la naissance des peuples libres. Yoici com.mentle grand poëte del'Allemagne et de la Suisse raconte, d'après les souvenirs des Alpes, la scène simple et terlible entre Guillaume Tell et le tyran :
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La scène e^i dans une prairie, devant le "village d'Altorf. Au milieu de la prairie s'éïève la perche couronnée du chapeau du gouverneur. Les archers de Gessler entourent la perche. Le peuple d'Altorf et des environs est répandu çà et là, par groupes consternés, autour de la prairie. La chaîne neigeuse des Alpes du Bannherg s'élève au
fond, dans un ciel pur, comme un reproche de la nature à la tyrannie qui veut enchaîner la terre libre. Les gardes s'entretiennent entre eux à voix basse.
FRIESSHA.RDT et LEUTHOLD , montant
la garde.
FRIESSHARDT.
Nous attendons en vain, personne ne passera par ici pour faire sa révérence au chapeau. Il y avait cependant tant de monde ici qu'on eût dit une foire; mais, depuis que cet épouvantail est suspendu à cette perche, la prairie est devenue déserte.
LEUTHOLD.
Nous ne voyons que des misérables qui
viennent ici tirer leur bonnet déguenillé; mais tous les honnêtes gens aiment mieux faire un long détour que de se courLer devant ce chapeau.
FRIESSHArvDT.
Il faut qu'ils passent à midi sur cette place»
quand ils sortiront de la maison de ville. Je
croyais faire une bonne prise, car aucun ne
songeait à saluer le chapeau. Le curé, qui
revenait de voir un malade, s'en aperçoit et
se place avec le saint sacrement juste au
pied de cette perche; le sacristain agite sa
sonnette; tous tombent à genoux, et moi
avec eux. Mais c'est le saint sacrement qu'ils
ont salué, et non pas le chapeau.
LEUTHOLD.
Écoute, camarade, je commence à trouver que nous sommes comme un carcan devant ce chapeau. C'est pourtant une honte pour un homme d'armes que d'être en faction sous un chapeau vide, et chaque honnête homme doit nous mépriser. Faire la révérence à un chapeau ! il faut avouer que c'est une extravagante fantaisie.
miESSHARDT.
Pourquoi pas à un chapeau ? tu la fais bien
à des cerveaux vides. (Hildegarde, Mathilde, Elisabeth çtiTivent avec leurs enfants et tournent autour du mât.)
LEUTHOLD.
Tu es un coquin si zélé ! tu ferais volontiers du mal à ces braves gens ! Pour moi,
salue qui voudra ce chapeau, je ferme les yeux et je ne vois rien,