ELISABETH
Dieu veuille qu'il nous quitte en ne nous laissant que son chapeau ! Les choses n'en iraient pas plus mal dans le pays.
FRIESSHARDT les renvoie.
Allez-vous-en, misérable troupeau de femmes ! on n'a pas besoin de vous ici. Envoyez vos maris, nous verrons s'ils ont le courage
de braver notre consigne. (Les femmes sortenU TeU s^avance avec sod arbalète, conduisant son enfant par la main; ils passent devant le chapeau sans le voir.)
WALTilER, nionlrant 1g Bannohor;^.
Mon père, est-il vrai que sur cotîe montagne les arbres saignent quand on les frappe avec la hache?
TELL
Qui t'a dit cela, enfant ?
V/ALTIIER.
C'est le maître berger. Il raconte qu'il y a une magie dans ces arbres, et que, quand un homme leur a fait dommage, sa main sort de la fosse après sa morl.
TELL
Ces arbres sont sacrés, il est vrai. Vois-tu là-bas ces hautes montagnes blanches dont la pointe semble se perdre dans le ciel ?
liUiLLAlJ:Nlî^ TELL 73
WALTIIER.
Ce sont les glaciers, qui résonnent la nuit comme le tonnerre et d'où tombent les avalanches.
TELL
Oui, mon enfant; et ces avalanches auraient depuis longtemps englouti le bourg d'Altorf, si la forêt qui est au-dessus comme une garde fidèle ne l'avait préservé.
WALTHER, après un moment de réflexion.
Mon père, est-il des pays où Ton ne voit pas de montagnes ?
TELL
Lorsqu'on descend de nos montagnes et que l'on va toujours plus bas en suivant le cours de nos lleuve-s , on arrive dans une
\aste contrée ouverte, où les torrents n'écument plus, où les rivières coulent lentes et paisibles. Là, de tous les côtés, le blé grandit dans d'immenses plaines, et le pays es: ' comme un .iardin.
WALTHER
Mais, mon père, pourquoi ne descendonsnous pas dans ce beau pays, au lieu de vivre ici à l'étroit ?
TELL
Ce pays est bon et beau comme le ciel, mais ceux qui y habitent ne jouissent pas de la moisson qu'ils ont semée.
WALTHER
Est-ce qu'ils ne sont pas libres comme toi daui; leur héritage ?
TELL
Leur champ appartient à Tévêque ou au roi.
WALTHERé
Mais ils peuvent chasser dans les forêts ?
TELL
Le gibier et les oiseaux appartiennent au seigneur.
WALTHER
Ils peuvent alors pécher dans les rivières ?
TELL
Les rivières, la merj le sel appartiennent au roi.
WALTHER
Qui est donc ce roi qu'ils craignent tous?
TELL
C'est un homme qui les protège et les nourrit.
WALTHER
Ne peuvent-ils pas se protéger eux-mêmes?
TELL
Là, le voisin n'ose se fier à son voisin.
WALTHER
Mon père, je serais mal à Taise dans ce pays; j'aime mieux rester sous les avalanches.
TELL
Oui, mon enfant, mieux vaut être près des glaciers que près des hommes méchants.
(Us veulent continuer leur chemin,)
WALTHER
Vois, mon père, ce chapeau placé sur cette perche !
TELL
Que nous fait cela ? Viens, suis moi. (Pendant qu'ils s'éloignenr, Friesshardt s'avance avec sa pique.)
FRIESSHARDT.
Au nom de l'empereur, arrêtez ! n'allez pas plus loin !
TELL, saisit sa pique.
Que voulez -vous? Pourquoi m'arrêtezvous?
FRIESSHARDT,"
Vous avez désobéi à l'ordonnance, suiveznous.
LEUTHOLD.
Vous n'avez pas salué ce chapeau.
TELL
Mon ami, laissez-moi passer.
FRIESSHARDT.
Allons, allons, en prison !
WALTHER
Mon père en prison ! Au secours, au secours ! (Ils courent sur la scène.) Ici, braVCS gCUS,
aidez-nous ! prêtez-nous assistance ! (ils l'emmènent prisonnier. Le curé, le sacristain et trois autres habitants accourant.)