‹ Guillaume TellChapitre 6 sur 8 · LES FEMMES · texte numérisé non relu

LES FEMMES

Voici le gouverneur. »

FRIESSHARDT, élève la voix,

A la révolte ! A la sédition !

STAUFFACHER

Crie, coquin, jusqu'à ce que tu crèves.

LE CURÉ et MELCHTHAL.

Veux-iu te taire ?

FRIESSHARDT.

Au secours! au secours! défendez les agents de la loi.

WALTHER FURST

C'est le gouverneur. Malheur à nous! Que

Va-t-il arriver? (Gessler à cheval, le feucon sur le poing ; Rodolphe de Barras, Berthe, Rudens et une suite de valets armés, qui forment un vaste cercle autour de la scène.)

RODOLPHE

Place, place au gouverneur!

GESSLER

Dispersez-les! Pourquoi cet attroupement?

Qui criait au secours? Qu'était-ce ? (Siience gé-

nérai.) Je veux le savoir, (a Friesshardt.) Avance :

qui es-tu, et pourquoi tiens-tu cet homme?

(Il donne son faucon à un serviteur.) FRIESSHARDT.

Très-puissant seigneur, je suis un de tes soldats, placé en sentinelle près de ce chapeau. J'ai saisi cet homme sur le fait, comme il se refusait à le saluer. Je voulais le conduire en prison, selon tes ordres, et le peuple a voulu me faire violence pour l'enlever.

GESSLER, après un moment de silence.

Tell, méprises-tu donc ainsi l'empereur et moi, qui tiens sa place, pour avoir refusé J'honorer ce chapeau que j'ai fait suspendre afin d'éprouver votre obéissance? Tn,

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me laisses voir par là tes mauvaises intentions.

TELL

Mon bon seigneur, pardonnez-moi. J'ai agi par inadvertance, et non par dédain de vos ordres. Aussi vrai comme je m'appelle Tell, c'est par défaut de réflexion.

GESSLER, après un moment de silence.

Tell, tu es un maître archer; on dit que tu atteins à chaque coup ton but.

WALTHER

C'est vrai, monseigneur ; mon père abat ime pomme à cent pas.

GESSLER

C'est là ton enfant, Tell?

TELL

Oui, monseigneur.

GESSLER

As-tu plusieurs enfants ?

TELL

J'ai deux fils, monseigneur.

GESSLER

Et lequel aimes-tu le mieux ?

TELI.

Monseigneur, mes deux enfants me sont également cliers.

GESSLER

Eh Lien, Tell, puisque tu anats une pomme à cent pas, il faut que tu fa^st-r devant moi répreuve de ton adresse. Prends ton arbalète; justement tu la tiens à la main.

Apprête-toi à abattre une pomme placée sur la tête de ton enfant. Mais je te conseille de viser juste et de frapper la pomme du premier coup; car, si tu la manques, il t'en coûtera la tête.

TELi;

Monseigneur, quel horrible commandement vous me donnez! Quoi! je devrais sur

la tête de mon enfant Non, non, mon

bon seigneur, cela n'a pu vous venir dans l'esprit. Au nom du Dieu de miséricorde, vous ne pouvez sérieusement exiger cela d'un père.

GESSLER

Tu viseras une pomme placée sur la tête de ton enfant Je le veux et je l'ordonne !

TELL

Moi viser avec mon arbalète la tête de raon enfant!.... plutôt mourir!

GESSLER

Tu tireras, ou tu mourras avec ton fils,

TELL

Devenir le meurtrier de mon enfant!....

Ah! monseigneur, vous n'avez point d'enfant.... Vous ne savez pas ce qui se passe dans le cœur d'un père.

GESSLER

Comment, Tell, te voilà devenu tout à coup bien prudent! On dit que tu es un rêveur, que tu t'éloignes des habitudes des autres hommes, que tu aimes l'extraordinaire : voilà pourquoi je t'ai choisi une ac-

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tion hasardeuse. Un autre balancerait; mais toi, tu vas, les yeux fermés, prendre sur-lechamp ton parti.

BERTHE

Seigneur, cessez de railler ces pauvres gens. Vous les voyez pâles et tremblants devant vous; ils ne sont pas habitués à prendre vos paroles comme un passe-temps.

GESSLER

Qui vous dit que je plaisante ? (ii s'approche

d'un arbre et cueille une pomme). Voici la pomme,

faites place. Qu'il prenne sa distance, selon Tusage. Je lui donne quatre-vingts pas, ni plus ni moins. Jl se vante de ne pas manquer un homme à cent pas. Maintenant tire, et ne manque pas le but.

RODOLPHE

Dieu! cela devient sérieux. Enfant, tombe à genoux et demande grâce pour ta vie au gouverneur.

WAITHER PURST, à Melchthal qui peut à peine maîtriser son impatience.

Contenez-vous, je vous en conjure; soyezcalme.

BERTHE, au gouverneur,

Seigneur, c'en est assez : il est inhumain de se jouer ainsi de Fangoisse d'un père. Quand le pauvre homme aurait, par sa faute lép.ère» mérilé la mort, ne vient-il pas de. S'.at!r;r dix morts ? Laissez-le retou'nier dans sa caLane; il a appris à vous connaître, et

lui et ses petits enfants se souviendront de cette heure.

GESSLER

Allons, faites place. Que tardes-tu? Tu as mérité la mort, Je puis te la faire subir : regarde, dans ma clémence je mets ton sort entre tes mains habiles. Celui qu'on laisse maître de sa destinée ne peut pas se plaindre de la rigueur de sa sentence. Tu t'enorgueillis de la sûreté de ton coup d'œil ; eh bien, chasseur, voici le moment de montrer ton adresse. Le but est digne de toi ; le prix est considérable. Toucher le milieu d'une cible, tout autre peut le faire ; mais le vrai maître, c'est celui qui partout est sûr de son

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art et dont le cœur ne trouble ni la main ni l'œil.

WALTHER FURST se jette à genOux devant lui.

Monseigneur, nous connaissons votre pouvoir; mais préférez la clémence à la justice, prenez la moitié de mes biens, prenez tout. Seulement épargnez une telle horreur à un père !

WALTHER

Grand-père, ne te mets pas à genoux devant ce méchant homme. Dis oii je dois me placer, je n'ai pas peur pour moi : mon père atteint les oiseaux au vol, il ne frappera pas le cœur de son enfant.

STAUFFACHER

Monseigneur, l'innocence de cet unfant ne vous tûLiche-t-elle pas?

LE CURE

Pensez donc qu'il y a un Dieu dans le ciel, à qui vous rendrez compte de vos actions !

GESSLER, montrant Tenfaut*

Qu'on le lie à ce tilleul.

WALTHER

Me lier! non, je ne veux pas être lié; je serai tranquille comme un agneau, je ne respirerai même pas. Mais si vous me liez, non, je ne pourrai le souitrir et je me débattrai dans mes liens.

9â GUILLAUME TELL

RODOLPHE

On va seulement te bander les yeux, mon enfant.

WALTHER

Pourquoi ? Pensez-vous que je craigne une flèche lancée par la main de mon père ? Je veux l'attendre avec fermeté et ne pas sourciller. Allons, mon père, montre-lui que tu es un bon chasseur. Il ne le croit pas, et il pense nous perdre. En dépit de cet homme cruel, tire sur la pomme et atteins-la. (ii va

sous ie tilleul ; on place la pomme sur sa tête.) MELGilTHAL, à ses compagnons.

Quoi ! ce crime s'accomplira sous nos yeux ! Pourquoi avons-nous fait serment?

STAUFFACHER

Tout serait inutile ; nous n'avons point d'armes, et voyez celle forêt de lances autour de nous !

MELCllTIIAL.

Ail ! si nous avions accompli notre œuvre sur-le-champ ! Que Dieu pardonne à ceux qui ont conseillé le retard !

GESSLEIl, ùTell.

A l'œuvre ! on ne porte pas des armes impunément. 11 est dangereux de marcher avec un instrument de mort, et la flèche revient sur celui qui la lance. Ce droit que les paysans s'arrogent offense le seigneur de la contrée. Nul ne doit avoir d'armes que celui qui commande. Si donc vous vous réjouissez de

porter Tare et les flèches, c'est bien; moi, je vous donnerai le but.

TELL tend son arbalète et y met la tlèche.

Écartez-vous, place i

STAUFFACHER

Quoi! Tell, vous voudriez... Non, Jamais... Vous frémissez, votre main tremble, vos genoux fléchissent.

TELL laisse tomber rarbnlète.

Les objets tourbillonnent devant moi.

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