‹ Guillaume TellChapitre 16 sur 30 · EXE I · texte numérisé non relu

EXE I

Une place publique fréquentée; des arbres en avant: maison de Tell sur le côté: Tell travaille avec une hache de charpentier. Walter et Guillaume jouent, dans le fond de la scène, avec une petite arbalète. On aperçoit des montagnes à l'horizon.

Guillaume chante.

Armé de son arc et de ses flèches, le chasseur parcourt

Les montagnes et les vallées, dès les premiers rayons

Le milan règne dans les plaines de l'air; [du matin.

Le libre chasseur règne sur les montagnes et les ro-

[chers:

L'espace est à lui; ce que sa flèche atteint lui appartient;

Ce qui marche et ce qui vole devient sa proie.

WALTHER

Ma corde est cassée; arrange-la-moi, père.

TELL

Non; un vrai chasseur doit s'aider lui-même. (Les enfants s'éloignent.)

HEDWIG.

enfants s'exercent de bonne heure à tirer.

TELL

Quand on veut devenir maître, il faut s'exercer de bonne heure.

HEDWIG.

Dieu veuille qu'ils ne soient pas si habiles.

TELL

Il faut s'instruire de tout. Celui qui veut se frayer sa route à travers la vie, doit être armé pour l'attaque et la défense.

HEDWIG.

Hélas! tous les miens fuiront donc toujours le repos de la maison!

TELL

Père, je ne puis être autrement; la nature ne m'a pas fait pour être berger; j'aime à poursuivre sans relâche un objet qui s'éloigne sans cesse. Je ne jouis bien de la vie que lorsque chaque jour je la conquiers au prix d'un nouveau danger.

Et tu oublies les angoisses de ton vieux père, qui tremble en attendant ton retour. Ce que les gens racontent de vos courses périlleuses me remplit d'effroi ; chaque fois que tu me quittes, mon cœur frémit de la crainte de ne plus te revoir. Je te vois égaré parmi les montagnes de glace, faire un saut périlleux d'un rocher à l'autre; je vois le chamois, sautant en arrière, t'entraîner avec lui dans l'abîme; je te vois

enseveli sous l'avalanche, ou bien la glace trompeuse se brise sous tes pas. et tu tombes enterré vivant dans l'horrible précipice. Hélas! la mort sous mille formes différentes menace le chasseur des Alpes. C'est un misérable métier, qui fait vivre sans cesse au bord des abîmes.

TELL

Celui qui est maître de ses sens et sait de sangfroid observer autour de lui, celui-là peut facilement se tirer du péril, et la montagne ne doit pas effrayer qui y a pris naissance. (Il a fini son travail et laisse utils. /Maintenant, je pense, la porte tiendra longtemps: avec ma hache je sais me passer de charpentier.

(Il prend son chapeau.)

HEDVTIG.

Où vas-tu?

TELL

A Altdorf, chez mon frère.

HEDAVIG.

N'as-tu aucun dessein périlleux? avoue-le-moi!

TELL

D'où peut te venir cette pensée?

hedwig.

Il se trame quelque chose contre les baillis. . . On s'est assemblé au Rutli, je le sais, et tu es aussi de la ligue.

TELL

Non, je n'y étais pas. . . Cependant je ne serai point sourd à la voix de ma patrie, si elle m'appelle.

HEDWIG.

Ils te placeront au poste le plus périlleux; le plus difficile sera ton lot, comme toujours.

TELL

Chacun est employé suivant ses moyens.

HEDWIG.

Tu as encore, pendant la tempête, fait passer le lac à Thomme d'Unterwald; c'est un miracle que tu sois échappé. Ne penses-tu donc point à ton vieux père et à tes enfants?

TELL

Cher père, j'ai pensé à vous; c'est pour cela que je suis encore vivant.

HEDWIG.

Naviguer sur le lac en furie! ce n'est pas se confier à Dieu, c'est ce qu'on nomme tenter Dieu.

TELL

Qui réfléchit trop agit peu.

HEDWIG.

Oui, tu es bon et secoura ble ; tu fais du bien à tous, et si tu étais dans le besoin, personne ne viendrait à ton secours.

TELL

Dieu veuille que je n'aie pas besoin d'être secouru! i II prend son arbalète et ses flèches.)

HEDWIG.

Pourquoi prendre ton arbalète? Laisse-la ici.

TELL

Quand je ne suis pas armé, il me semble que je suis sans force.

(Les enfants reviennent.)

WALTHER

Père, où vas-tu?

TELL

A Altdorf, mon enfant, chez ton oncle. Veux-tu

venir avec moi

WALTHER

Oui. bien volontiers.

Le bailli y est maintenant, ne va pas à Altdorf.

TELL

Il en repart aujourd'hui.

HEDWIG.

Tu pourrais le rencontrer sur ton chemin, ne le fais pas souvenir de toi: tu sais qu'il nous eu veut.

TELL

Son mauvais vouloir ne peut nie faire beaucoup de mal. Je vis en honnête homme, et ne crains aucun ennemi.

HEDWIG.

Ce sont justement les honnêtes gens qu'il hait le plus.

TELL

Parce qu'il n'a pas de prise sur eux. Mais moi, il me laissera en paix, je crois.

HEDWIG.

Et comment le sais-tu?

TELL

Il n'y a pas longtemps que je chassais dans la vallée sauvage du Schœchen, loin des traces des hommes. Je suivais seul un sentier taillé dans le roc, où il était impossible de s'éviter, car au-dessus de moi, un mur de rochers était suspendu sur ma tête, et au-dessous mugissait le torrent. (Les enfants se rapprochent de lui et écoutent avec curiosité.) Le bailli arriva tout à coup par le même sentier, venant en sens contraire; il était seul, j'étais seul aussi. Nous nous trouvions là, homme à homme, et sur le bord de l'abîme. Quand le chevalier m'aperçut et me reconnut, moi que peu de temps auparavant il avait, pour un léger prétexte, traité assez durement ; quand il me vit bien armé marcher vers lui. il pâlit, ses genoux fléchirent, et je vis le moment où il allait tomber contre le rocher. Alors j'eus pitié de lui:

j'avançai d'un air soumis et lui dis: C'est moi, seigneur bailli. Il ne put proférer une seule parole. . . De la main, il me fit signe en silence de continuer ma route; je passai, et lui envoyai sa suite.

HEDWIG.

Il a tremblé devant toi. . .malheur à toi! tu l'as vu faible; jamais il ne te pardonnera.

TELL

Aussi je l'évite, et lui ne me cherchera pas.

HEDWIG.

Xe va pas à Altdorf aujourd'hui, va plutôt à la chasse.

TELL

Mais quelle crainte as- tu donc?

HEDWIG.

Je suis inquiet. X'y va point.

TELL

Peux-tu ainsi t'inquiéter sans motif?

C'est parce que je t'aime. . . Tell, demeure, je te prie.

TELL

J'ai promis d'y aller.

HEDWIG.

Puisqu'il le faut, va; mais du moins laisse-moi l'enfant.

WALTHEE.

Non, grand-papa, je veux aller avec mon petit père.

HEDWIG.

Walther, tu veux me laisser tout seul.

WALTHEE.

Je te rapporterai quelque chose de beau de chez mon oncle.

Grand-papa je demeure avec toi.

hedwig l'embrasse.

Oui, tu es mon cher enfant, toi seul me restes. (Ils rentrent tous deux dans la maison.)

TELL

Par ici, Walther.

walther (montrant le côté opposé).

Mais c'est par là qu'on va chez mon oncle.

tell (souriant).

Oui, je le sais, mais auparavant, j'ai un mot à dire à Petermann le sacristain. Nous reviendrons sur nos pas tout à l'heure.

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