‹ Guillaume TellChapitre 27 sur 30 · LE PÊCHEUR ET SON FILS · texte numérisé non relu

LE PÊCHEUR ET SON FILS

Oh! parlez, parlez.

TELL

Vous savez que le gouverneur m'avait fait saisir et lier pour me conduire à Kussnacht, dans son château.

LE PÊCHEUE.

Et qu'il s'est embarqué avec vous à Fluelen: nous savons tout : racontez-nous comment vous vous êtes échappé.

TELL

J'étais couché dans la barque, fortement attaché avec des cordes, sans défense et tristement résigné. Je n'espérais plus revoir la douce lumière du soleil, ni le visage chéri de mes enfants; et je regardais avec désespoir la vaste étendue des flots.

LE PÊCHEUR

Malheureux!

Nous avancions de la sorte, le gouverneur, Rodolphe le Harras, les serviteurs de Gessler et moi. Mon carquois et mon arbalète étaient placés à la

poupe près du gouvernail. Au moment où nous arrivions à l'anse, près du petit Axenberg, par un décret de la Providence s'est tout à coup déchaînée une tempête si terrible et si furieuse, sortie des défilés du Saint-Gothard, que les rameurs ont perdu courage, et que tous ont cru qu'ils allaient misérablement périr. Alors j'entendis un des gens du gouverneur s'adresser à lui et lui dire ces paroles: " Vous voyez votre danger et le nôtre, monseigneur ; nous sommes à un doigt de la mort; la frayeur a troublé les esprits de nos rameurs, et ils ne sont point habiles à la manœuvre; mais vous avez ici Tell, qui est un homme vigoureux et accoutumé à conduire une barque : si dans notre péril nous avions recours à lui? " Alors le gouverneur m'a dit: " Tell, si tu crois pouvoir nous sauver de la tempête, je te ferai volontiers ôter tes liens." J'ai répondu : " Oui, monseigneur, j'espère, avec l'aide de Dieu, que je tirerai la barque de ce péril." Aussitôt on me délivre, je me place au gouvernail, et je manœuvre de mon mieux. Cependant je jetais un regard détourné sur l'endroit où était posée mon arbalète, et j'observais avec soin le rivage, y cherchant quelque pointe où je pusse m'élancer. J'ai remarqué un rocher aplati qui s'avance dans le lac. . .

LE PÊCHEUR

Je le connais, au pied du grand Axenberg; mais je n'aurais pas cru possible. . . tant ce roc est escarpé, d'y atteindre en s'élançant de la barque.

TELL

J'ai crié aux rameurs de manœuvrer rapidement jusqu'à ce rocher: après cela, leur ai-je dit, le plus grand danger sera passé. Et quand par un énergique

effort nous y avons touché, j'ai invoqué la miséricorde de Dieu, et, poussant de toutes mes forces la poupe vers le rocher, j'ai saisi mon arbalète, et me suis élancé d'un bond sur la plate-forme, en rejetant par derrière d'un coup de pied vigoureux la barque au milieu de l'abîme . . . Qu'elle y flotte, à la grâce de Dieu, sur les vagues! C'est ainsi que me voilà délivré de la fureur de la tempête et de la méchanceté du plus cruel des hommes.

LE PÊCHEUR

Telle, Tell, le Seigneur a fait pour vous sauver un miracle évident. C'est à peine si je puis en croire mes sens. Mais, dites-moi, où pensez-vous aller maintenant? car vous n'êtes pas en sûreté, si le gouverneur échappe à la tempête.

tell lui prend la main.

Xe vous inquiétez point de mon sort; mais, ditesmoi, n'avez-vous pas aussi prêté serment au Eutli?

LE PÊCHEUR

Oui, j'y étais, et j'ai juré le serment d'alliance.

TELL

Eh bien, faites-moi l'amitié d'aller en toute hâte à Burglen trouver mon père, que mon sort doit désespérer; annoncez-lui que je suis délivré et en sûreté.

LE PÊCHEUR

Où lui dirai-je que vous avez dirigé votre fuite?

TELL

Vous trouverez chez lui quelques autres qui ont juré avec vous au Eutli. . . (Saisissant le bras de Rwodi.J Regardez, regardez là-bas!

LE PÊCHEUR

Les signaux de feu!

TELL

La guerre est déclarée!

LE PÊCHEUR

C'est le signal convenu.

tell, avec force.

La patrie me réclame; Tell est délivré et son bras n'est plus enchaîné. Bientôt on apprendra quelque chose de moi.

LE PÊCHEUR

Quel dessein médite votre courage? Dites-le-moi librement.

TELL

Allez! quand il sera accompli, il en sera parlé.

le pêcheur, à part.

Que Dieu l'assiste, et puisse-t-il réussir, quoi qu'il entreprenne!

(Il s'en va avec son fils.)

SCE]SFE III

(La tempête a complètement cessé.) TELL seul.

C'est par ce chemin creux qu'il doit passer, aucune autre route ne conduit à Kussnacht. . . C'est ici que je vais accomplir mon dessein. . . l'occasion est favorable. Le feuillage de ce sureau me cachera à sa vue; de là ma flèche pourra l'atteindre; l'étroitesse du chemin interdit la poursuite. . . Mets ordre à ta conscience, gouverneur; c'en est fait de toi, ton heure est arrivée.

Je vivais dans la paix et l'innocence; je n'avais jamais dirigé mes traits que contre les animaux des forêts; jamais le meurtre n'avait souillé ma pensée. Tu m'as violemment arraché à mon repos, tu as changé en noir venin le doux lait des pieuses pensées; tu m'as accoutumé aux actions monstrueuses. Celui qui a pris pour but la tête de son enfant peut bien aussi percer le cœur de son ennemi.

Mes pauvres petits enfants innocents, il faut, gouverneur, que je les préserve de ta fureur. . . Lorsque d'une main tremblante je tendais mon arc... lorsque la main me tremblait . . . lorsque par un caprice cruel et infernal tu me contraignis de viser la tête de mon enfant; lorsque, sans défense, je me tordais en suppliant devant toi, alors je me suis intérieurement juré par un serment terrible, entendu de Dieu seul, que ton cœur serait le premier but de ma prochaine flèche. Ce que je me suis juré à moimême dans ce moment d'infernale torture est une

dette sacrée, je veux l'acquitter. Mon pays réclame aujourd'hui la force de mon bras. Conjurés du Rutli, comptez sur moi, c'est le temps de l'action! Et toi, Gessler, tu es mon seigneur, le lieutenant de mon empereur; mais l'empereur ne se serait jamais permis ce que tu as osé. . . il t'a envoyé dans ce pays pour rendre la justice. . . une justice sévère, car il est irrité . . . mais non pour te faire impunément un jeu cruel du meurtre et du carnage. Il y a un Dieu pour venger et punir.

Viens, toi, l'instrument d'amères douleurs, maintenant mon bien le plus cher, mon plus précieux trésor. . . je vais te donner un but qui était inaccessible aux plus touchantes prières. . . mais il ne te résistera pas ... Et toi, arc fidèle, qui si souvent m'as bien servi dans des jeux joyeux, ne m'abandonne pas dans ce moment sérieux et terrible; cette fois encore seulement, tiens ferme, corde fidèle, qui si souvent donnas des ailes à ma flèche aiguë! Ah! si elle allait s'échapper sans force de ma main, je n'en ai pas une seconde à lancer.

(Des voyageurs passent sur la scène.)

Je vais m'asseoir sur ce banc de pierre, préparé au voyageur pour s'y reposer un moment. — Chacun y passe près de l'autre rapidement et en étranger, sans s'inquiéter de ses peines. — C'est là que passe le marchand soucieux, le pèlerin légèrement équipé, le moine pieux, le brigand farouche, le joyeux ménétrier, le colporteur avec son cheval pesamment chargé qui vient des contrées lointaines, car tout chemin mène au bout du monde. Tous poursuivent leur route pour aller à leurs affaires. . . et mon affaire, c'est le meurtre!

(H s'assied.)

Autrefois, chers enfants, lorsque votre père vous quittait, il y avait grande joie à son retour, car jamais il ne rentrait sans vous apporter quelque chose: tantôt c'était une belle fleur des Alpes, tantôt un oiseau rare ou une corne d'Ammon, comme le voyageur en trouve sur la montagne. . . Aujourd'hui il est sorti pour chercher une autre proie; il est assis près de ce chemin sauvage, avec des pensées de meurtre: c'est la vie de son ennemi qu'il est venu guetter ... — Et cependant, mes chers enfants, c'est encore à vous, à vous seulement qu'il pense aujourd'hui. . . c'est pour vous défendre, pour protéger votre sainte innocence contre la vengeance du tyran, qu'il apprête son arc pour le meurtre.

(Il se lève.)

Je guette une noble proie. Le chasseur ne se rebute pas d'errer des jours entiers pendant la rigueur de l'hiver, de risquer sa vie en franchissant les rochers, de gravir des murs de glace auxquels il se colle avec son propre sang. . . et cela pour atteindre quelque misérable gibier. Il y va ici d'un prix plus précieux, de la vie du mortel ennemi qui veut me perdre, moi et ma patrie.

(On entend dans le lointain une musique joyeuse qui s'approche par degrés.)

J'ai passé ma vie à manier l'arc, à m'exercer à tirer des flèches. Souvent, dans les jeux de village, j'ai atteint le but et obtenu maint beau prix. Aujourd'hui je ferai le coup de maître, et je gagnerai ce qu'il y a de meilleur dans toute l'étendue de la montagne.

(On aperçoit une noce sur la hauteur, elle descend dans le chemin creux. On entend un chœur de jeunes paysans.)

chœur (ad libitum).

Toi que l'oiseau ne suivrait pas, Sur nos accords rèlgle tes pas;

Dans nos campagnes

Les fils des montagnes

Apprendront tes pas.

Toi que l'oiseau ne suivrait pas.

Sur nos accords règle tes pas;

Toi qui n'es pas

De ces climats

Vers nos frimas

Tu reviendras, etc. . . .

(Tiré de Vopéra de Guillaume Tell de Ëossini.)

(Tell écoute, appuyé sur son arbalète. Stussi le gardechampêtre l'aborde.)

STUSSI.

C'est le métayer du couvent de Morlischachen qui conduit son cortège de noce : c'est un homme riche ; il a bien dix grands troupeaux sur les Alpes; il va chercher maintenant sa fiancée à Imisée, et ce soir il y aura de grandes réjouissances à Kussnacht. Venez avec nous, tous les honnêtes gens sont conviés.

TELL

Je suis un convive trop triste pour une noce.

STUSSI.

Si vous avez quelque chagrin, chassez-le de votre cœur; prenez le temps comme il vient. Il est assez triste à présent ; c'est une raison pous saisir l'occasion de se réjouir. Ici l'on se marie; ailleurs on enterre.

TELL

Et souvent une chose se passe à côté de Fautre.

STUSSI.

Ainsi va le monde. Il y a assez de malheurs partout; un écoulement a eu lieu dans le pays de Glaris et tout un côté du Glarnisch s'est écroulé.

TELL

Les montagnes elles-mêmes chancellent? Il n'y a rien de solide sur cette terre!

STUSSI.

Ailleurs encore il se passe des choses surprenantes. Je viens de voir un homme qui arrive de Bade: il m'a conté qu'un chevalier s'est mis en route pour aller voir le roi. En chemin un essaim d'abeilles s'est attaché à son cheval, et l'a tellement fait souffrir, que l'animal est tombé mort : et le chevalier est arrivé à pied chez le roi.

TELL

Au plus faible même il a été donné un aiguillon.

(Un vieillard arrive avec plusieurs enfants et se place au milieu du chemin creux.)

STUSSI.

On craint que sela n'annonce quelque grand malheur pour le pays, et des actes affreux et contre nature.

TELL

Chaque pas amène des actes semblables, et aucun prodige n'a besoin de les annoncer.

STUSSI.

Heureux l'homme qui cultive paisiblement son champ, et qui vit sans que personne l'offense, au milieu des siens.

L'homme le plus paisible ne peut pas vivre en repos, s'il plaît à un voisin pervers de le troubler.

(Tell regarde souvent avec une inquiète impatience du côté de la hauteur.)

STUSSI.

Adieu. Vous attendez ici quelqu'un?

TELL

C'est ce que je fais.

STUSSI.

Je vous souhaite un heureux retour dans votre famille. Vous êtes d'TJri. Notre gracieux seigneur le gouverneur doit en revenir aujourd'hui même.

UN yoyageue qui arrive.

N'attendez plus le gouverneur aujourd'hui. L'orage a fait déborder les rivières, et tous les ponts ont été emportés par l'inondation.

(Tell se lève.)

le vieillard s avance.

Le gouverneur ne viendra pas?

STUSSI.

Lui voulez-vous quelque chose ?

LE VIEILLARD

Hélas! oui.

STUSSI.

Pourquoi vous placez-vous dans ce chemin creux, devant son passage?

LE VIEILLARD

Il ne pourra pas se détourner; il sera forcé de m'entendre.

friesshardt. Il s'avance prompt ement par le chemin, et dit à haute voix, du fond du théâtre:

Laissez le chemin libre. Voici monseigneur le gouverneur qui arrive derrière moi.

(Tell se retire.) LE vieillard virement.

Le gouverneur vient?

(Il se place sur le devant de la scène avec ses enfants. Gespler et Rodolphe le Harras paraissent sur la hauteur.)

stussi à Friesshardt.

Comment avez-vous fait pour traverser les torrents, puisque les ponts sont emportés?

FRIESSHARDT.

Nous avons supporté un tel assaut sur le lac, que les rivières ne pouvaient nous effrayer.

STUSSI.

Yous étiez sur le lac pendant cette terrible tempête?

FRIESSHARDT.

Oui, nous y étions, et de ma vie je ne l'oublierai.

STUSSI.

Ne vous en allez pas; contez-moi tout!

FRIESSHARDT.

Laissez-moi; il faut que j'aille en avant, annoncer l'arrivée du gouverneur au château.

STUSSI.

Si le bateau eût porté d'honnêtes gens, il aurait sombré corps et bien; mais sur ces gens-là, ni le feu ni l'eau ne peuvent rien. (Il regarde autour de lui.) Où donc a passé le chasseur avec qui je parlais?

(Gessler et Rodolphe le Haïras entrent.)

GESSLEK.

Dites ce que vous voudrez, l'empereur est mon maître, et je dois chercher à lui plaire. Il ne m'a pas envoyé dans ce pays pour flatter le peuple et le traiter doucement; il veut qu'on lui obéisse, et la question est de savoir si c'est le paysan qui doit être le maître dans le pays, ou l'empereur.

LE VIEILLABD.

Voici le moment favorable, je vais me présenter à lui.

(Il s'approche avec crainte.) GESSLEE.

Je n'ai pas fait placer le chapeau publiquement par jeu, ni pour éprouver les cœurs de ce peuple; jeles connais depuis longtemps; je l'ai fait placer pour qu'ils apprennent à courber devant moi la tête, et à ne plus la lever orgueilleusement. Je leur ai planté cette gêne sur le chemin où ils sont forcés de passer chaque jour, pour que leurs yeux en soient frappés, et qu'ils se rappellent leur maître qu'ils oublient.

RODOLPHE

Le peuple a cependant certains droits.

GESSLER

Qu'il n'est pas temps de discuter. De vastes résultats sont en voie de s'accomplir. La maison impériale doit s'accroître, et ce que le père a glorieusement commencé, il faut que le fils l'achève. Ce petit

peuple est un obstacle dans sa route; et. . . d'une manière ou d'une autre. . . il faut qu'il se soumette.

(Ils veulent avancer, le vieillard se jette à genoux devant le gouverneur. )

LE VIEILLARD

Miséricorde, monseigneur, grâce! grâce!

GESSLER

Pourquoi vous placez- vous sur mon chemin, dans cette route? Eetirez-vous.

LE VIEILLARD

Mon fils languit en prison, mes petits enfants manquent de pain. Mon puissant seigneur, ayez compassion de notre affreuse misère.

RODOLPHE

Qui êtes-vous? qui est votre fils?

LE VIEILLARD

Mon bon seigneur, c'est un pauvre journalier du nom de Rigi, qui va, au bord des précipices, faucher Therbe sur des rochers escarpés, que le bétail n'oserait pas gravir.

Rodolphe, au gouverneur.

Par Dieu, la vie misérable et digne de pitié! Je vous en prie, rendez-lui son pauvre fils; quelle que soit la faute dont il a pu se rendre coupable, n'est-

elle pas expiée par l'épouvantable métier qui le nourrit? (Au vieillard. ) On vous fera justice... venez au château -présenter votre demande ... ce n'est pas ici le lieu.

LE VIEILLARD

Non, non. je ne quitterai point cette place que monseigneur ne m'ait rendu mon fils! Voilà déjà six mois qu'il languit dans la tour et attend vainement la sentence du juge.

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