‹ Guillaume TellChapitre 3 sur 30 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

Le théâtre représente les rochers eseâipés du rivage du lac des Quatre-Cantons. Le lac forme une baie en s'avançant dans les terres. Une cabane est non loin de la rive. L"n pêcheur conduit sa barque sur les eaux; au delà du lac on aperçoit les vertes prairies, les villages et les fermes du canton de Schwitz éclairés par les rayons du soleil. A gauche, les pics des montagnes se montrent entourés de nuages; à droite, dans l'éloignement, des montagnes de glace ferment l'horizon.

(Avant le lever du rideau, on entend le Ranz-des- Vaches et le bruit mélodieux des sonnettes des troupeaux ; cette harmonie continue encore un instant après que la toile est levée.)

le fils du pêcheuk chante dans son canot (Air du Ranz-des-Vaches ) .

Le lac est riant, il invite au bain ; ? enfant dormait sur le gazon du rivage; alors il entendit des sons doux comme la flûte, comme la voix des anges dans le paradis.

• Et comme il s'éveillait dans une céleste extase, voilà que les ondes se jouent sur son sein, et une voix lui crie du fond du lac : " Cher enfant, tu es à moi ; " j'attire le dormeur, je l'entraîne sous les eaux."

un berger, au haut de la montagne (Variation du Ranz-des- Yack es) .

Adieu, prairies dorées par le soleil ; l'été n'est plus, le berger doit partir. ISTous allons à la montagne; nous reviendrons au temps où le coucou se fait entendre, où les chants se réveillent, où la terre se pare de nouvelles fleurs, où le joli mois de mai revoit couler les fontaines; adieu, prairies dorées par le soleil; l'été n'est plus, le berger doit partir.

ux chasseur des alpes paraît vis-à-vis, sur le haut d'un rocher (Seconde variation).

Les hauteurs tonnent, le sentier tremble; le chasseur poursuit d'un pas assuré sa route effrayante; il s'avance hardiment sur des champs de glace où ne fleurit nul printemps, où nulle verdure ne se montre ; une mer de brouillards est sous ses pieds ; il ne reconnaît plus les habitations des hommes. Ce n'est qu'à travers la fente des nuages qu'il aperçoit le monde, et bien au-dessous de ces eaux suspendues la campagne verdoyante.

(Le temps change subitement; un bruit sourd retentit dans

les montagnes; les ombres des nuages courent sur

le paysage.)

RUODI, le pêcheur, sort de sa cabane ; WERNI, le chasseur, descend des rochers : KUONI, le berger, arrive portant sur son épaule un vase de* lait; SEPPI, son jeune valet, le suit.

RUODI.

Hâte-toi, Jenni, ramène la barque, le noir maître de la vallée arrive, le glacier mugit sourdement, le Mythen se coiffe de son chapeau de nuages; un vent froid souffle du trou des tempêtes. L'ouragan va être ici, avant que nous y pensions.

KUONI.

La pluie vient, batelier. Mes troupeaux broutent l'herbe avec avidité, et mes chiens grattent la terre.

RUODT.

Les poissons sautent hors de l'eau, la poule d'eau plonge. Un orage va éclater.

kuoni, à son jeune valet.

Vois, Seppi, si le troupeau ne s'est pas dispersé.

SEPPT.

J'entends la clochette de Lisette la brune.

KUONI.

Alors il n'en manque aucune, car elle vient toujours la dernière.

RUODI.

Maître berger, vous avez une belle sonnerie.

WERNI.

Et de superbes animaux. . . Sont-ils à vous, ami?

KUONI.

Je ne suis pas si riche; ils appartiennent à monseigneur d'Attinghausen, et ils m'ont été remis bien comptés.

BUODI.

Que ce collier va bien au cou de cette vache!

kuoxi.

Elle sait bien qu'elle conduit le troupeau. SI je le lui ôtais, elle ne voudrait plus manger.

RUODI.

Cela n'a pas de sens. . . Un animal sans raison!

WEBNI.

Voilà qui est bientôt dit; les animaux ont aussi leur raison; nous le savons bien, nous autres chasseurs de chamois. Quand ils vont paître dans une prairie, ils placent en avant une sentinelle qui prête l'oreille et qui les avertit par un sifflement aigu, dès que le chasseur approche.

ruodi, au berger.

Retournez-vous maintenant à la maison?

KUOXI.

Il n'y a plus rien à paître sur la montagne.

WBBNT.

Je vous souhaite un heureux retour, berger.

KUOXI.

Je vous en souhaite autant; on ne revient pas toujours de vos courses.

RUODI.

Voici un homme qui accourt en toute hâte.

WERNI.

Je le connais, c'est Baumgarten de Alzellen. (Conrad Baumgarten se précipite vers eux, hors d'haleine.)

BAUMGARTEN

Au nom de Dieu, batelier, votre bateau!

BUODI.

Eh quoi! qui vous presse tant?

BAUMGARTEN

Détachez le bateau, vous me sauverez la vie; passezmoi sur F autre bord.

KUONI.

Ami, qu'avez-vous?

WERNI.

Qui donc vous poursuit?

BAUMGARTEN ClU pêcheur.

Vite, vite, ils sont déjà sur mes talons; les cavaliers du gouverneur me poursuivent; je suis un homme mort s'ils me saisissent.

BUODI.

Pourquoi ces cavaliers vous poursuivent-ils?

BAUMGARTEN

Délivrez-moi d'abord, puis je vous le dirai.

WERNI.

Vous êtes taché de sang; qu'est-il arrivé?

BAUMGARTEN

Le gouverneur impérial qui demeure sur le Eossberg. . .

KUOXI.

Wolfenschiessen! est-ce lui qui vous fait poursuivre?

BAUMGARTEN

Celui-là n'est plus à craindre, je l'ai tué.

tous, reculant.

Que Dieu vous fasse grâce! qu'avez-vous fait?

BAUMGARTEN

Ce que tout brave homme eût fait à ma place; j'ai usé de mon droit contre celui qui attentait à ma propriété et à ma vie.

WERNI.

A^ous avez bien fait; personne ne peut vous en blâmer.

KUONI.

Le scélérat! il n'a que ce qu'il mérite; il y a longtemps que les gens d'ITnterwald lui devaient cette récompense.

BAUMGARTEX.

La chose s'est ébruitée; on me poursuit, et tandis que nous parlons, le temps s'écoule.

(Le tonnerre commence à se faire entendre.) KUONI.

Allons, batelier, passe ce brave homme sur l'autre bord.

RUODI.

C'est impossible! Un orage terrible va éclater; il faut attendre.

BAUMGARTEN"

Grand Dieu! je ne puis attendre; chaque instant de retard est la mort.

kuoni, au pêcheur.

Essaye, avec l'aide de Dieu; on doit aider son prochain; il peut en arriver autant à chacun de nous.

(Le tonnerre et le bruit de l'orage continuent.

RUODI.

L'ouragan est déchaîné; vous voyez comme les vagues sont hautes; je ne pourrais pas gouverner contre les flots et la tempête.

baumgartex tombe à genoux.

Que Dieu vous soit en aide, comme vous aurez pitié de moiJ

WERXI.

Il y va de la vie; sois compatissant, batelier.

KUOXI.

C'est un père de famille; il a femme et enfants.

RUODI.

Eh quoi! J'ai aussi une vie à perdre; j'ai comme lui femme et enfants. Voyez comme les vagues se brisent avec fureur, comme elles se gonflent et tourbillonnent, et comme les eaux sont remuées jusque dans les abîmes du lac. Je voudrais sauver ce brave homme; mais cela est impossible, vous le voyez vousmêmes.

BAUMGABTEN.

Il me faut donc tomber dans les mains des ennemis; et le rivage qui me servirait d'asile est là devant mes yeux! Il est là; mes regards y atteignent; le son de ma voix y parvient; un bateau est ici qui m'y porterait! et il faut que je demeure sans secours et sans espoir!

KUONI.

Qui vient vers nous?

WEBNI.

C'est Tell de Burglen.

tell, avec une arbalète.

Quel est l'homme qui demande ici du secours?

KUONI.

C'est un homme d'Alzellen qui a défendu sa vie et qui a frappé Wolfensehiessen, le gouverneur impérial du château de Kossberg; les cavaliers du gouverneur sont sur ses pas, il supplie le batelier de le passer sur l'autre bord; mais celui-ci a peur de la tempête et ne veut pas partir.

EUODI.

Tell, qui sait aussi manier la rame, vous dira comme moi si l'on peut risquer le passage. (Le bruit du tonnerre et la tempête du lac augmentent encore.) Faut-il que je me jette dans la gueule du loup? Il n'y a pas un homme sensé qui le voulût faire.

TELL

Un brave homme ne songe jamais qu'en dernier lieu à lui-même. Aie foi en Dieu et secours l'opprimé.

EUODI.

Il est facile de donner des conseils lorsqu'on est en sûreté dans le port. Mais la barque est là, le lac est devant vous. Essayez.

TELL

Les flots peuvent bien être miséricordieux, mais non le gouverneur. Essaye, batelier.

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