PE À D
C’est ainsi que, sous la protection d’une sainte hospitalité, j'ai suivi ma route de cabane en cabane, et quand je suis arrivé dans ma ville natale où habitent ça et là mes nombreux parents, quand j'ai trouvé mon père aveugle et dépouillé, couché sur la paille, chez un étranger, et vivant de la charité des hommes compatissants...
STAUFFACHER
Dieu du ciel!
MELCHTHAL.
Je n'ai point pleuré; je n’ai point épuisé par d’impuissantes larmes la force de mon ardent désespoir; je l’ai renfermé dans mon’ cœur comme un précieux trésor, et je n’ai songé qu’à agir. J'ai gravi tous les sentiers des montagnes; il n’y a point de vallée si cachée que je n’aie visitée. Jusqu’au pied des glaciers éternels j’ai cherché les cabanes habitées; partout où j'ai porté mes pas, j'ai trouvé une égale haine pour la tyrannie, car jusqu'aux dernières limites au delà desquelles n’habitent plus les créatures vivantes, où le sol glacé se refuse à produire, pénètre l’avidité des gouverneurs. J’ai, par mes discours, échauffé les esprits de tout ce vertueux peuple, et il est à nous maintenant de cœur comme de bouche.
En peu de temps vous avez fait beaucoup.
MELCHTHAL.
J’ai fait plus encore. Ce que les habitants redoutent le plus, ce sont les deux forteresses de Sar-
mm. DE)
nen et de Rossberg: car nos ennemis, défendus par leurs murs de rochers, y trouvent un asile sûr d’où ils dominent la contrée. J’ai voulu de mes yeux les examiner; je suis allé à Sarnen, et j’ai vu la citadelle.
STAUFFACHER
Vous avez osé pénétrer dans le repaire du tigre? MELCHTHAL.
J'étais déguisé sous un habit de pèlerin. J’ai vu le gouverneur qui se livrait à la débauche dans un festin. Jugez si mon cœur sait se contenir: j'ai vu le gouverneur et je ne J’ai pas frappé!
STAUFFACHER
Certes, la fortune a favorisé votre audace. ( Pendant ce temps les autres montagnards se sont avancés et rapprochés de Stauffacher et de Melchthal.) Maintenant, dites-moi quels sont ces amis, ces hommes justes qui vous ont suivi. Faites-les-moi connaître, pour que nous nous rapprochions avec confiance et nous ouvrions nos CŒUTS.
MEIER.
Pour vous, seigneur Stauffacher, qui ne vous connaît pas dans les trois cantons? Moi je suis Meier de Sarnen, et voici le fils de ma sœur, Struth de Winkelried.
STAUFFACHER
Ce ne sont pas des noms inconnus que vous me nommez. C’est un Winkelried qui tua le dragon dans
le marais de Weiler, et qui laissa sa vie dans ce combat.
mn Bt ue
lus par WINKELRIED.
ir d’où
ux les C’était mon aïeul, seigneur Werner.
adelle.
MELCHTHAL, montrant deux de ses compagnons.
Ceux-là habitent par delà Unterwald. Ils sont vas-
igre ? saux de l’abbaye d’Engelberg. Vous ne les estimerez pas moins que s'ils étaient libres propriétaires, et,
comme nous, maîtres absolus de leur héritage. Ils
aiment la patrie, et jouissent depuis longtemps
| vu le d’une bonne renommée.
n fesvu le STAUFFACHER, @ ces deux hommes.
Donnez-moi la main. C’est un avantage précieux que de n’être vassal de personne; mais la droiture
Pen- honore toutes les conditions.
'ancés ain- WINKELRIED.
iître. Voici le seigneur Reding, notre ancien landamance man.
MEIER.
Je le connais bien; il est mon adversaire, et plaide contre moi pour une portion d’héritage. -- Seigneur on- Reding, devant le juge nous sommes en désaccord ; r de ici nous sommes amis.
in- (11 lui serre la main.) STAUFFACHER.
me ans
Cela est bien parlé.
ns WINKELRIED.
Ecoutons; ils viennent. Entendez-vous la trompe
d’'Uri?
(A droite et à gauche, on voit descendre, du haut ‘ ‘“achers, des hommes armés qui portent des torche
MAUER.
Voyez; c’est le pieux et vénérable Rosselmann, qui deser nd avec eux. La fatigue du chemin et l’obscurité ue la nuit ne l’ont point rebuté.
BAUMGARTEN
Pétermann le sacristain, et le seigneur Walther Furst le suivent. Mais je n’aperçois point Tell ns cette troupe.
(Walther Furst, Rosselmann, Pétermann le sacristain, Kuoni le berger, Werni le chasseur, Ruodi le pêcheur, et cinq autres arrivent. Tous ensemble, au nombre de trente-trois, s'avancent et se placent autour du feu.)
STAUFFACHER, après un moment de silence.
Sur notre propre terre, sur le sol de ia patrie, nous voici forcés de nous cacher, de nous rassembler secrètement, comme pourraient faire des assassins; nous nous couvrons des ombres de la nuit, qui ne servent d'ordinaire qu’à voiler le parjure et le crime, et cela pour protéger notre bon droit, qui est cependant aussi clair et évident que la plus éclatante lumière du jour.
MELCHTHAL.
Qu'importe! ce que la nuit obscure aura préparé paraîtra glorieusement et librement à la lumière du soleil.
nann, l’obs-
ROSSELMANN.
Amis et confédérés, écoutez ce que Dieu inspire à mon cœur: Nous tenons ici la place d’une assemblée générale du pays, ct nous représentons tout le peuple: ainsi conduisons-nous d’après les anciens usages suivis dans des temps plus tranquilles. Ce qui peut être irrégulier dans cette assemblée, la force des circonstances j'excuse assez. Dieu est partout où se rend la justice, et nous sommes ici sous sa voûte céleste.
STAUFFACHER
Oui, délibérons d’après les anciens usages. Il fait nuit. mais notre droit brille d’une pure clarté.
MELCHTHAL.
Si l’assemblée n’est pas complète par le nombre, du moins l’âme de tout le peuple est ici, et les meilleurs citoyens s’y trouvent.
CONRAD
Nous n’avons pas les anciens livres avec nous, mais ils sont écrits dans nos cœurs.
ROSSELMANN.
Aïnsi, formons sur-le-champ le cercle, et que l’on plante les épées, signe de j’autorité.
MAUER.
Que le landamman prenne place, et ses assesseurs se mettront à ses côtés.
sine D sus SCHMIDT.
Nous sommes ici trois cantons; auquel appartiendra-t-il de donner un chef à la confédération ?
MEIER.
Que Schwitz et Uri se disputent cet honneur:
nous autres d’'Unterwald, nous renonçons librement à y prétendre.
MELCHTHAL.
Oui, nous y renonçons; nous sommes des suppliants qui implorent le secours de leurs puissants amis.
STAUFFACHER
C’est Uri qui a droit à l’épée; sa bannière marche devant nous dans l’armée de l’Empire.
WALTHER FURST
Non, cet honneur doit être le partage de Schwitz; c’est la tige dont nous nous faisons tous gloire d’être les branches.
ROSSELMANN.
Laissez-moi terminer à l’amiable ce généreux débat. Schwitz aura le pas dans les conseils, Uri à la
guerre.
WALTHER FURST présente l’épée à Stauffacher.
Elle est à vous.
irtien- )
neur :
ement
supssants
arche
itz; être
déla
Len STAUFFACHER.
Non pas à moi; cet honneur doit être réservé au plus âgé.
CONRAD
C’est Rosselmann qui compte le plus d’années. MAUER.
C’est un homme respectable, mais 1l n’est pas de condition libre; et à Schwitz nul ne peut être magistrat s’il n’est pas franc propriétaire.
STAUFFACHER
N’&vons-nous pas ici le seigneur Reding, notre ancien landamman? Pouvons-nous en trouver un plus
digne?
WALTHER FURST
Qu'il soit président de l’assemblée et notre landamman? Que ceux qui le veulent lèvent la main!
(Tous lèvent la main droite.) REDING s’avance au milieu.
Je ne puis jurer ici en posant la main sur les saints Evangiles, mais je promets à la face des astres éternels de ne jamais m’écarter de la justice. (On plante devant lui les deux épées croisées. Le cercle se forme autour de lui. Schwitz est au milieu; Uri tient la droite, Unterwald la gauche. IT s’appuie sur son épée.) Quel motif a pu rassembler les trois peuples des montagnes sur une rive déserte du lac pendant
les heures funèbres de la nuit? Quel doit être l° objet de la nouvelle alliance que nous allons conclure ici sous le ciel étoilé?
STAUFFACHER s’avance dans le cercle.
Ce n’est pas une nouvelle alliance que nous voulons conclure; nous voulons renouveler l’antique union formée du temps de nos peres. Vous le savez, confédérés, bien que chacun se gouv ie par ses lois propres, nous sommes tous de la meme race et du même sang, et nous sommes tous originaires de la même patrie.
JEAN DE MAUER.
Oui, nous avons tous même sang et même cœur.
TOUS, en élendant la main.
Nous sommes un même peuple, et nous agirons de concert.
STAUFFACHER
Les autres peuples portent un joug étranger, et se sont soumis à leurs vainqueurs; sur nos frontières même, il y a beaucoup de vassaux qui obéissent à une domination érangère, et lèguent la servitude à leurs enfants. Mais nous, vraie race des anciens Suisses, nous avons toujours conservé notre liberté; jamais nous n’avons ployé le genou devant un prince, et c’est de notre gré que nous nous sommes placés sous la protection de l’empereur.
ROSSELMANN.
Oui, c’est de notre plein gré que nous nous sommes unis à l’Empire pour notre défense et notre sûreté: cela est ainsi spécifié dans la lettre de l’empereur Frédéric.
Rs STAUFFACHER re 1e] - } À s .
Car il n’est personne de si libre qui ne reconnaisse un seigneur ; il faut un chef, un juge suprême à qui on puisse avoir recours en cas de contestation. C’est
vou- pourquoi nos pères ont rendu hommage à l’empereur tique pour le sol qu'ils avaient conquis sur la nature sausa vez, vage. [ls reconnurent pour leur seigneur le seigneur ir ses de l’Allemagne et de l’Italie, et, comme tous les ce et hommes libres de l’Empire, ils s’engagèrent envers es de lui au noble service des armes. Car tel est l’unique devoir des hommes libres: de défendre l’Empire comme l’Empire les protège.
Lu MELCHTHAL.
Toute autre obligation est un signe de servitude. ns de STAUFFACHER.
r, et Lorsque l’arrière-ban marchait, nos pères suivaient ières la bannière impériale et combattaient dans les ba-
tailles: 1ls prenaient les armes pour accompagner l’empereur en Italie, et placer sur sa tête la couronne romaine, Mais chez eux ils se gouvernaient suivant leur bon plaisir, d’après leurs propres lois et leurs anciennes coutumes; le droit seulement de prononcer la peine du sang appartenait à l’empereur, et il le déléguait à un de ses grands comtes, qui ne résidait point dans le pays. Quand un meurtre avait eu lieu, on allait quérir le juge, et à ciel ouvert il prononçait la sentence clairement et simplement,
168 sans nulle crainte des hommes. Sont-ce là des preuves té : que nous fussions en servitude? Si quelqu'un ici eur
sait la chose d’autre façon, qu’il parle.
| es CONRAD.
Non, tout se passait ainsi que vous l’avez dit. Jamais nous n’aurions souffert chez nous une domination tyrannique.
STAUFFACHER
Nous avons conquis ce sol par le travail de nos mains; nous avons transformé en habitations humaines les antiques forêts qui servaient seulement de repaire aux ours féroces; nous avons exterminé les dragons venimeux que nourrissaient les marécages; nous avons déchiré le voile de brouillards qui jadis était toujours tristement suspendu sur ces solitudes; nous avons brisé les rochers, et tracé au-dessus de l’abîme des sentiers sûrs pour les voyageurs. Ce sol est à nous par une possession de mille années. Et des vassaux étrangers oseraient venir nous forger des chaînes, et nous outrager sur notre propre terre! N’est-il donc aucune ressource contre une telle oppression? {Les montagnards montrent tous une grande agitation.) Non, la tyrannie a des bornes. Quand l’opprimé ne peut obtenir justice nulle part, quand il est accablé d’un poids insupportable, alors il demande au ciel du courage et il implore cette justice éternelle qui habite làhaut, immuable et inébranlabie comme les astres mêmes; alors chacun retourne à l’ancien état de nature où l’homme avait à se défendre de l’homme; et pour dernière ressource, quand on n’en peut trouver aucune autre, on a recours à son épée. Nous avons le droit de défendre contre la force nos biens les plus précieux; nous combattrons pour notre pays; nous combattrons pour nos femmes et nos enfants.
TOUS tirent l'épée.
Nous combattrons pour nos femmes et nos enfants!
RAT 1. Denis MELCHTHAL.
Qu’il en soit ainsi. Que celui qui parlera d’obéir aux tyrans demeure privé de tous ses droits et dépouillé de tout honneur! qu'aucun des confédérés ne le reçoive à son foyer!
TOUS lèvent la main droite.
Nous le voulons ainsi; que ce soit une loi!
REDING, après un moment de silence.
Cela est arrêté.
ROSSELMANN.
Oui, vous êtes libres; cette loi montre que vous
êtes libres. La tyrannie ne doit pas obtenir par la violence ce que vous avez déjà refusé à ses démarches amicales.
REDING
Maintenant, avisons aux moyens les plus sages pour atteindre notre but.
WALTHER FURST s’avance dans le cercle.
Nous voulons nous soustraire à un joug abhorré, nous voulons assurer les droits antiques que nous ont légués nos pères, mais non point en conquérir de nouveaux. Que ce qui appartient à l’empereur soit conservé à l’empereur: que celui qui a un seigneur continue à le servir fidèlement suivant son devoir.
MEIER.
Je possède un fief de l’Autriche.
WALTHER FURST
Vous continuerez à remplir vos obligations envers l'Autriche.