SCENE I
Une place publique fréquentée; des arbres en avant; maison de Tell sur le côté; Tell travaille avec une hache de charpentier. Walter et Guillaume jouent, dans le fond de la scène, avec une petite arbalète. On aperçoit des montagnes à l’horizon.
GUILLAUME chante.
Armé de son arc et de ses flèches, le chasseur par- [court Les montagnes et les vallées, dès les premiers rayons Le milan règne dans les plaines de l’air; [du matin. Le libre chasseur règne sur les montagnes et les ro- [chers:
L'espace est à lui; ce que sa flèche atteint lui appar- [tient ; Ce qui marche et ce qui vole devient sa proie.
WALTHER
Ma corde est cassée; arrange-la-moi, père.
TELI..
Non; un vrai chasseur doit*s’aider ln me.
(Les enfants s’éloignent.)
HEDWIG.
Ces enfants s’exercent de bonne heure à tirer.
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mon-
Um TELL.
Quand on veut devenir maître, il faut s'exercer de bonne heure.
HEDWIG.
Dieu veuille qu’ils ne soient pas si habiles. TELL.
Il faut s’instruire de tout. Celui qui veut se frayer sa route à travers la vie, doit être armé pour l’attaque et la défense.
HEDWIG.
Hélas! tous les miens fuirort donc toujours le repos de la maison!
TELL
Père, je ne puis être autrement; la nature ne m’a pas fait pour être berger; j’aime à poursuivre sans relâche un objet qui s’éloigne sans cesse. Je ne jouis bien de la vie que lorsque chaque jour je la conquiers au prix d’un nouveau danger.
HEDWIG.
Et tu oublies les angoisses de ton vieux père, qui tremble en attendant ton retour. Ce que les gens racontent de vos courses périlleuses me remplit d’effroi; chaque fois que tu me quittes, mon cœur frémit de la crainte de ne plus te revoir. Je te vois égaré parmi les montagnes de glace, faire un saut périlleux d’un rocher à l’autre; je vois le chamoïs, sautant en arrière, t’entraîner avec lui dans l’abîme:; je te vois
"Ten
enseveli sous l’avalanche, ou bien la glace trompeuse se brise sous tes pas, et tu tombes enterré vivant dans l’horrible précipice. Hélas! le mort sous mille formes différentes menace le chasseur des Alpes. C’est un misérable métier, qui fait vivre sans cesse au bord des abîmes.
Celui qui est maître de ses sens et sait de sangfroid observer autour de lui, celui-là peut facilement se tirer du péril, et la montagne ne doit pas effrayer qui y a pris naissance. {11 a fini son travail et laisse ses outuls.)Maintenant, je pense, la porte tiendra longtemps; avec ma hache je sais me passer de charpentier.
(11 prend son chapeau.)
HEDWIG.
Où vas-tu?
TELL
A Altdorf, chez mon frère.
HEDWIG.
|] . r + 6 ° N’as-tu aucun dessein périlleux? avoue-le-moi!
TELL
D'où peut te venir cette pensée?
HEDWIG.
Il se trame quelque chose contre les baillis... On s’est assemblé au Rutli, je le sais, et tu es aussi de la ligue.
\peuse vivant mille Alpes.
cesse
sangment rayer laisse ndra char-
TELL
Non, je n’y étais pas... Cependant je ne serai point sourd à la voix de ma patrie, si elle m’appelle.
HEDWIG.
Ils te placeront au poste le plus périlleux; le plus difficile sera ton lot, comme toujours.
TELL
Chacun est employé suivant ses moyens,
HEDWIG.
Tu as encore, pendant la tempête, fait passer le lac à l’homme d’'Unterwald: c’est un miracle que tu
Sois échappé. Ne penses-tu donc point à ton vieux père et à tes enfants?
TELL
Cher père, j’ai pensé à vous; c’est pour cela que je SUIS encore vivant.
HEDWIG.
Naviguer sur le lac en furie! ce n’est pas se confier à Dieu, c’est ce qu'on nomme tenter Dieu.
TELL
Qui réfléchit trop agit peu.
HEDWIG.
Oui, tu es bon et secourable ; tu fais du bien à tous, et si tu étais dans le besoin, personne ne viendrait à ton secours.
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TELL
Dieu veuille que je n’aie pas besoin d’être secouru!
(11 prend son arbalète et ses flèches.) HEDWIG.
Pourquoi prendre ton arbalète? Laisse-la ici. TELL.
Quand je ne suis pas armé, il me semble que je
suis sans force.
(Les enfants reviennent.)
WALTHER
Père, où vas-tu?
TELL
A Altdorf, mon enfant, chez ton oncle. Veux-tu venir avec moi?
WALTHER
Oui, bien volontiers.
HEDWIG.
Le baiïlli y est maintenant, ne va pas à Altdorf. TELL.
Il en repart aujourd’hui.
HEDWIG.
Tu pourrais le rencontrer sur ton chemin, ne le fais pas souvenir de toi; tu sais qu’il nous en veut.
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Son mauvais vouloir ne peut me faire beaucoup de mal. Je vis en honnête homme, et ne crains aucun ennemi.
HEDWIG.
Ce sont justement les honnêtes gens qu’il hait le plus.
TELL
Parce qu’il n’a pas de prise sur eux. Mais moi, il me laissera en paix, je crois.
HEDWIG.
Et comment le sais-tu ?
TELL
Il n’y a pas longtemps que je chassais dans la vallée sauvage du Schœchen, loin des traces des hommes. Je suivais seul un sentier taillé dans le roc, où il était impossible de s’éviter, car au-dessus de moi, un mur de rochers était suspendu sur ma tête, et au-dessous mugissait le torrent. {Les enfants se rapprochent de lui et écoutent avec curiosité.) Le baïlli arriva tout à coup par le même sentier, venant en sens contraire; il était seul, j'étais seul aussi. Nous nous trouvions là, homme à homme, et sur le bord de l’abîme. Quand le chevalier m’aperçut et me reconnut, moi que peu de temps auparavant il avait, pour un léger prétexte, traité assez durement ; quand il me vit bien armé marcher vers lui, il pâlit, ses genoux fléchirent, et je vis le moment où il allait tomber contre le rocher. Alors j’eus pitié de lui;
j'avançai d’un air soumis et lui dis: C’est moi, seigneur bailli. Il ne put proférer une seule parole... De la main, il me fit signe en silence de continuer ma route; je passai, et lui envoyai sa suite.
HEDWIG.
Il a tremblé devant toi...malheur à toi! tu l’as vu faible; jamais il ne te pardonnera.
TELL
Aussi je l’évite, et lui ne me cherchera pas. HEDWIG.
Ne va pas a Altdorf aujourd’hui, va plutôt à la chasse.
TELL
Mais quelle crainte as-tu donc?
HEDWIG.
Je suis inquiet. N’y va point.