‹ Guillaume Tell; ou, La Suisse libre (volume 2)Chapitre 4 sur 57 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

dune charrue que deux taureaux traînaient avec peine , il enfonçait son fer luisant dans un sol semé de cailloux, hâtait ses animaux tardifs de l'aiguillon qu'il tenait à la main . et, le fi'ont ruisselant de sueur, ne se reposait, à la fin du jour, que pour plaindre les infortunés qui n'avaient point de charrue. Cette idée l'accompagnait en ramenant ses taureaux , elle ne le quittait point durant son sommeil; et, le lendemain, dès l'aurore. Tell s'en allait labourer le champ de ses indigens amis ; il l'ensemençait pendant leur absence; il se cachait d'eux , non pour leur ôter le plaisir d'être reconnaissans , mais pour s'épargner à lui-même la pudeur de la bienfaisance exercée envers ses égjux. C'étaient là ses soins , ses délassemens: travailler et faire du bien l'occupait et le reposait.

La nature , en douant Guillaume d'une âme pure et si belle , avait voulu lui donner encore l'adresse , la force du corps. Il surpassait de toute la tèie les plus grands de ses compagnons : il gravissait les rocs escarpés , franchissait les larges torrens, s'élançait sur les cimes glacées , prenait les chamois à la course. Ses bras pliaient , rompaient le chêne à peine entamé par la hache , ses épaules le portaient entier avec son immense branchage.

Les jours de fêtes , nu milieu des jeux que célébraient les jeunes aïohers , Tell , qui n'avait point d égal dans l'art de lancer les flèches , se voyait forcé de rester oisif afin que les prix fussent disputés. On le plaçait, malgré son âge , parmi les vieillards assis pour juger. Là , frémissant de cet honneur, immobile, respirant à peine , il suivait les flèches rapides , ajiplaudissait avec transport l'archer dont les coups approchaient du but, et ses bras, élevés sans cesse, semblaient attendre, pour l'embrasser, un rival digne de lui. Mais, quand les carquois étaient épuisés sans qu'on eût atteint la colombe , lorsque l'oiseau , fatigué de se débattre inutilement, se reposait sur le haut du m;\t, et regardait d'un œil tranquille ses impuissans ennemis, Guillaume seul se levait, Guillaume prenait son grand arc , ramassait h terre trois flèches : la premièi-e , frappant le nidt, faisait revoler la (^dombe; la seconde coupait le cordon qui rcienait son pénible vol ; la troisième allait la chercher jusqu'au milieu delà nue, cl la rapportait palpitante aux pieds des juges étonnés.

Sans s'enorgueillir de tant d'avantages , pi-éférant aux plus édatans succès la plus obscure des bonnes anions, Tell se i-eprochait sa i -nunu- à oljéir aux ordres de son père. Tell

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