LIVRE IV
clans l'art de braver les tempêtes du lac , peut nous sauver de la mort. Cet homme est ici : le voilà! le voilà chargé de tes chaînes ! Choisis , Gésier , choisis promptement entre le trépas ou sa liberté. Gésier frémit à cette parole. Sa haine violente pourTclI combat dans son âme pusillanime I amour même qu il a pour la vie ; il hésite encore, il ne répond point; mais les prières , les murmures et des soldats et des rameurs qui lui demandent, qui le pressent de sauver leurs jours et les siens en délivrant son prisonnier , la crainte d être mal obéi s'il se leluse aux vœux de tous, et la tempête qui s'augmente, détei-minent enfin Gésier. Qu'on brise ses chaines , dit-il ; je lui pardonne tous ses crimes , je lui rends la vie et la liberté , si son adresse nous amène au port.
Les soldats , les rameurs s'empressent de rendre libre Guillaume. Ses fers sont tombes ; il se lève, et, sans prononcer un seul mot, il s empare du gouvernail. Faisant mouvoir sous sa main la barque comme l'enfant fait plier la baguette qu'il tourne à son gré, il oppose la proue aux deux vents , dont les forces ainsi divisées la tiennent en équilibre. Profitant ensuite d'un moment de calme , aussi rapide que l'éclair, il tourne de la proue à la poupe , contient la barque dans la direction qui seule
peut la sauver , fait prendre les rames à deux seuls rameurs , dont il dirige les efforts , et s'avance, malgré les vents, malgré les flots et la tempête , vers le détroit qu'il veut repasser. Les ténèbres empêchent Gosier de sapercevoir qu'il retourne aux mêmes lieux d'où il est parti. Guillaume continue sa marche; la nuit presque entière s'écoule; mais il est rentré <lans le lac d'Uri , mais il aperçoit la lueur mourante du signal donné sur le mont d'Altorf. C'est cette lueur qui lui sert d'étoile; il connaît le lac dès long-temps ; il en évite les écueils, et s'approche pourtant du rivage qui horde le canton de Schwitz ; il pense à Veriier , il calcule que Vevner doit être en marche, et que les chemins encombrés de neige le forceront de côtoyer le lac. Dans ce faible espoir, il navigue en feignant d'ignorer les lieux où la tempête pousse la barque, en augmentaiit Ics'terreurs de Gésier et de ses soldats.
Enfin l'orient se colore, et la tempête semble s'apaiser aux premiers rayons de l'aurore. Le jour naissant découvre à Tell les roches voisines d'Altorf avant que le tyran, qu il craint, ait eu le temps de les reconnaître. Guillaume y dirige sa barque et la fait marcher plus rapidement. Gésier, dont la férocité revient à mesure que le danger s'éloigne, observe Guil-