CHEZ ANT. AUG. RENOUARD
rue Saint-AndrL'-des-Ares, n". Jî.
ai. Dccc. xir.
J E voj'ageais, il y a quelques années, dans l'ancien comtat dWvignon, lorsque, passant auprès de la petite ville de l'Isle , je voulus aller visiter la fontaine de Vauclusc. En revenant de ce lieu célèbre , vers les dix licures du matin, je découvris, à l'ombrede deux mûriers plantés au bord de la Sorgue , une jeune femme et un jeune homme, assis tous deux sur le gazon. Leurs habits simples n'annonçaient ni la richesse ni rindigence. Le jeune bomme , sans être beau , avait une physionomie prévenante. La jeune femme était grande, belle, et sa beauté devenait plus frappante par son caractère étranger. Son visage ovale, ses longs yeux noirs semblaient porter une empreinte d'infortune et de dignité. Je m'arrêtai pour la considérer : elle écoutait avec beaucoup dafteiitiou l:i lecture d'un manuscrit que le jeune homm-' tenait sur ses genoux. Je m'approchai sans
Élicic I
a PRÉFACE.
ctrc aperçu, ot je disllngiiai Lientôi que cotte lecture n'était pas en français. Ils paraissaient tous deux s'y complaire : ils s'interrompaient queRjuefois pour se parler dans la même langue que celle du manuscrit, se pressaient la main, se regardaient avec tendresse; je crus même remarquer que leurs yeux étaient baignés de larmes.
Quoique je n'entendisse pas un seul mot de ce qu'ils disaient, j'auiais long-temps écouté, si la jeune lémme, en m'apercevant, neiU fait signe au jeune liomme de s'en aller. C'est à moi, lui dis-je, de me retirer, puisque ma présence vous importune. Je suis étranger; je reviens de Vauclusc, et j'avais perdu mon chemin, quand, vous voyant occupés d'une lecture dans ce lieu charmant, oiî peut-être Pétrarque a lu ses vers a la belle Laure, j'ai pris la liberté de venir vous demander la route de l'isle.
A ces mots la jeune personne rougit. Le jeune homme me répondit en français, en m'indic|uaut le sentier ((u'il (iil lait prendre. Je lui demandai s'il retournait à l'isle, il me dit que oui ; je le suppliai de me pernu'llre
de raccompagner; il ne put me le refuser, et nous voilà cheminant ensemble.
Nous avions près d'une demi -lieue à faire ; j'eus le temps de préparer et de hasarder d'autres questions. La jeune femme ne répondit point; elle marchait, les yeux lîaissés, en donnant le bras au jeune homme. Celui-ci, plus confiant, semblait ne pas s'ennuyerde ma conversation. Je la fis tomber sur le manuscrit quil lisait. — D^ns quelle langue est-il ? lui demaudai-je. Dans la mienne, répondit-il; je suis Hébreu. — Vous êtes d'une nation bien antique et bien célèbre, à qui tout Chrétien doit du respect.— Nous les dispenserions du respect, s'ils voulaient nous accorder celte tolérance que commande l'humanité. — Je la voudrais, comme vous, pour tous les peuples et pour tous les cultes. J espère que, dans ma patrie, la philosophie bientôt amènera cet heureux temps; mais, sans prétendre excuser les cruautés qu'on vous a fait souffrir, sans vouloir encore moins outrager votre nation, permettez -moi de vous rappeler qu'elle-même fut intolérante,
qu'elle a ri'pandii bien cUi sang , et qu'à chaque page de voire histoire on a besoin de se souvenir que celte histoire est divine , pour n'éire pas rebuté des massacres qu'on trouve partout.
Je ne sais, reprit le jeune homme, si vos histoires des peuples d'Europe ne présentent pas quel(juefo:s des tableaux non moins a!;';eu\ ; mais je puis vous assurer qu<' , si vous connaissiez les histoires de nos voisins les Syriens, les Phéniciens, les Iduniéens, vous y trouveriez autant de massacres que dans nos livres. A Dieu ne plaise que par-là je prétende en diminuer l'horreur! jeiveux remarquer simplement que les peuples nombreux d'Asie , principalement ceux qui haiiiîent vers les déserts brùlans de la mer Koiigc, semblent plus exterminateurs que les autres peuples; quoiqu'à dire vrai, en fait de barbarie, je ne saurais auquel donner le prix. Nous ne valons pas mieux qu(! nos frères [es Arabes, ils ne valent pas mieux ([iie nous; mais les détails de leurs actions sont moins connus que ceux des néjtrcs.Vos philosophes, que je
respecte d'ailleurs , ont beaucoup parle de nos cruautés : je sais quel était leur motif; ils avaient moins de haine pour nous que d'humeur contre certaines choses dont ils nous reprochaient l'origine. Ils frappaient sur les Juifs pour atteindre plus loin. On les a lus, on a répété, d'après eux, que nos annales ftaicnt teintes de sang; et l'on n'a pas eu la justice de dire que dans ces mêmes annales on trouve les traits les plus touchans de justice et d'humanité.
Oui, répliquai-je, votre histoire de Joseph est un chef-d'œuvre de morale, de douceur et dintérêt.
Pensez-vous que Ce soit la seule qui mérite dY'iro louée ? interrompit la jeune et belle Juive, qui n'avait pas encore parié. Je veux bien, pour un moment, juger avec vous nos livres comme s'ils n'étaient pas sacrés. Ne trouvez-vous pas quelque charme dans les détails des moeurs patriarcales si bien décrites dans la Genèse ? N'airaez-vous point à relire l'hospitalité d'Abraham , le mariage de Uebccca, la rencontre de Jacob et de Rachel près de ce puits dont il leva la
pierre , les sept années cresclavage auxquelles il se soumet volontairement pour obtenir celle qu'il aime, et les sept autres qu'il recommence aiiii de la mériter mieux ? L'histoire de Job, de Ilulh, de Jonalhas, de Tobie, sont-elles pour vous sans intérêt? Ne reconnaissez-vous poinl quelques beautés d'éloquence et de génie dans les cantiques de Moïse, de Débora, de David, de Salomon , dans nos psaumes, dans nos prophètes ? Comparez la Bible avec TAlcoran , avec le Sadder, avec le Zend- Avesla, dont on ne peut soulenir la lecture, et soyez, au moins de l'avis des pères de votre Èi-lise, de vos écrivains, de vos poêles les plus renommés, qui , malgré leur haine pour nous, se font un devoir, une gloire^ d'étudier, d'admirer nos livres, et de les imiter souvent.
Mais, sans discuter leur mérite, daignez vous rap])eler nos lois. Ouvrez ce code, le seul peut-être observé depuis trois mille ans; vous trouverez à chaque page des préceptes d'humanité. Je ne vous parle point du Décaloguo, le plus beau, le plus
ancien monument de morale universelle; je ne veux citer de nos lois que des détails beaucoup moins connus. « Protégez, nous « dit Moïse, aimez les malheureux et les « étrangers , en vous souvenant que vous- « mêmes fûtes malheureux et étrangers en u Egypte. Quand vous moissonnerez votre a champ, ou que vous vendangerez votre « ivigne , oubliez-en toujours une partie, « pour que vos frères qui n'ont point de « champ et point de vigne puissent y mois- « sonner et vendanger. Tous les sept ans, (( abandonnez la récolte de vos terres aux (( pauvres. Tous les sept ans, rendez la li- « berté à vos esclaves. Chérissez-les, soi- « gnez-les : jadis vous fûtes esclaves. Ho- « norez la liice du vieillard , et levez-vous « devant la tête chauve. Même en pays en- « nemi , ne coupez pas les arbres ([ui nour- « rissent les hommes. Ménagez jusqu'aux « animaux : qui n'est pas bon pour eux « n'est pas assez bon pour ses frères. Que « l'aumône soit une obligation pour celui « qui n'y trouve pas un plaisir. Que l'homi- « cide ne puisse jamais racheter avec de
<( For le san;^ qu'il aura répandu. Que la ,« justice soit égale pour toutes les condi- '« tions. Que la pitié devienne si bien le « sentiment habituel do vos cœurs, qu'en « s'cniparant d'un nid d'oiseaux l'Israéliie « se croie obligé de laisser au moins écliap- « per la mère. » (i)
Ces lois , prises dans Moïse , et que je ne fais que citer mot à mot, vous paraisseut- «iles barbares? Et dans quel temps les ob- .servions-nous? lorsque tous vos peuples d'Europe mangeaient du gland dans les forêts; lorsque Ja Médie et la Perse étaient à peine policées ; lorsque , dans la seule Egypte, il exislait quelques hommes qui sussent lire. Dés celle époque si reculée, nous avions nn gouvernement qui, par sa simplicité, mérite encore le respect du sage. Un peuple, divisé en tribus, formant ui\c même famille; chaque tribu ayant son conseil pour décider de ses intérêts ; un sénat, composé d anciens, choisis dans ces
(i) Exod. cap. 23. Jjcvit. 19. Deutcr 22.
(lifFcrens conseils pour discuter, au nom de la nation, les intérêts généraux; un juge suprême, élu par le peuple, lorsque lÈtat était en péril ; l'obéissance et la liberté réunies et accordées par une hiérarchie graduelle, qui S'observait de dix hommes à cent, de cent à mille, depuis le dernier des Israélites jusqu'au conseil des anciens; un corps de pi'êtres payés par le peuple , et ne pouvant rien posséder; Dieu seid pour roi, la loi pour niaitre, et tout Israël pour soldats : voilà quelle fut notre republique pendant un espace de quatre cents ans. Nous voulûmes avoir des monarques, et beaucoup d'entre eux régnèrent avec gloire. Le nom le plus célèbre encore , le plus révéré dans l'Orient, est celui d'un de nos rois. Notre antique capitale est toujours une ville sacrée, même aux A'eux de nos oppresseurs. Nos livres composés alors sont dans toutes vos bibliothèques. Quel est le peuple dont les lois, dont les ouvrages, dont le nom, aient survécu si long-temps à sa défaite, à sa ruine? Vaincus, dispersés par les Assyriens, établis dans leurs vastes
lo PRÉFACE.
ÉLats, OÙ notre in'dustrie nous rendit riches et puissans, nous quittâmes deux fois nos établissemens, nos richesses, les délices de Tabondance , pour retourner habiter les ruines de Jcrusalem. Ah! si lamour de la patrie est la première des vertus, qui mieux que nous a senti cet amour? Quelle nation peut citer une époque plus glorieuse que celle où Nt'hcmie, avec Esdras, nous ramenèrent des extrémités de la Perse, et que, malgré nos voisins jaloux , l'épée d'une main, la truelle de l'autre, nous rebâtîmes nos remparts et relevâmes nos autels? Depuis ce temps jusiju'à Titus, nous n'avions cessé de combattre pour notre indépendance et noire liberté. Nos efforts furent souvent heureux ; et je doute qu'on puisse trouver chez les Grecs, chez, les Romains, des héros plus grands, plus parHiits, plus utiles à leur pays que ne le furent nos iMachabées.
J'écoutais la belle Juive avec un respect attentif. Sa beauté, son émotion, tout ajoutait a son éioquence. Madame, lui répondisje, je ne suis point ennemi des Hébreux. Ce
n'est point un Amalécite ou un Philisliii qui n riionncur de vous entendre. Je conviens de la vérité de ce que vous m'avez dit ; mais, depuis votre dispersion, il est possible que le commun de votre peuple ne se soit pas conduit de manière à raériler la hicnveillance des autres nations.
Les autres nations, reprit-elle en fixant sur moi ses deux grands ycus noirs , ne devraient pas, pour leur honneur, rappeler k'urs procédés envers les malheureux Héhreux. Depuis la prise de Jérusalem par ce célèbre Titus, qui fut, sans doute à juste titre, surnommé les délices du genre bumain, et qui cependant exerça d'affreuses cruautés contre les prisonnier; Juifs; ce qui surprend un peu dans le bon Titus, surtout lorsque l'on réfléchit qu'il avait une maîtresse Juive; depuis, dis-je, l'horrible état où les Romains laissèrent la Judée, f imagination la plus vive ne peut se figurer les maux que notre peuple a soufferts. Adrien principalement, Adrien, dont le nom n'est pas sans gloire, poussa con're nou.s la recherche de la barbarie à un peint qui ferait
frémir les sauvages les plus féroces. Ses successeurs nous persécutèrent comme Chrétiens; et quand Rome fut chrélionne, ses empereurs nous persécutèrent comme Juifs. Les rois barbares qui s'élevèrent sur les débris de Fempirc se firent un point de religion de répandre notre sang. Partout on vos croisés passèrent, ils nous prirent pour leurs vichmes, nous dépouillèrent, nous égorgèrent. Vos ^pastour eaux , vos ilagcllans, touies vos espèces de fous fanatiques, ont regardé,, pendant quinze siècles, comme une action méritoire, le plaisir de tuer des Juifs. Vos rois, vos papes, vos magistrats, tantôt sous le prétexte absurde que nous faisions des maléfices, que nous empoisonnions les eaux, que nous crucifiions des enfans, que nous percions des hosties, nous livraient au.v bourreaux , confisquaient nos biens,, nous bannissaient de leurs Etats, nous rappelaient moyennant de fortes sommes, qu'ils n'avaient pas plus- tôt reçues , qu'ils nous chassaient de nouveau pour nous dépouiller encore. Perpétuels jouets, éternelles victimes des souverains,
PRÉFACE. i3
tics peuples, des prêtres de tous les pays ^ rien pourtant n'a pu nous faire quitter notre religion, nos mœurs, notre nom, unique prétexte de tant de barbaries. Cetle constance pendant plus de deux mille ans de malheurs est peut-être digne de quelque estime ; et si un petit nombre de misérables Hébreux se déshonore par l'usure, par la bassesse, par une infâme avidité, l'homme sage doit réfléchir qu'un moyen sûr de rendre méprisable, c'est de toujours mépriser; que nos vices sont l'ouvrage de ce mr'pris continuel , et qu'il est encore surprenant qu'au milieu des outrages dont on nous abreuve, la plus grande partie de notre nation ait conservé quelques vertus.
J'allais prendre la parole pour repousser avec force les inculpations un peu vives que cette Israélite osait faire aux Chrétiens; j'allais lui démontrer qu'en tout temps nous avons été les plus justes et les meilleures gens du monde; mais nous étions arrivés aux portes de la ville. Le jeune Hébreu, me voyant chercher des yeux une auberge , nie dit avec une politesse franche : Mu,
i4 PRÉFACE,
ronime Esther , que vous venez d'entendre plaider la cause de sa nation avec un peu de chaleur, a oublié de vous dire que parmi les vertus qui nous sont chères Ihospitalilc tient le premier rang. Nous serions bien heureux si vous nous permettiez de l'exercer aujourd hui. Daignez nous faire l'honneur d'entrer dans notre maison , et d "y accepter à diner; nous tâcherons de vous donner autre chose que des pains azymes.
Je remerciai rik'breu, et, sans me faire presser, j'acceptai son invitation.
Sa maison n'était pas loin. Elle était petite, jolie, nouvellement bàtic sur l'ancien rempart, dont les arbres touffus l'ombrageaient. En considérant ce charmant asile, j'aperçus à une des faces latérales une portion du mur dégradée. Je m'étonne, dis -je à iM. Jonathas (c'était ainsi que s'appelait le mari de madame Esther) que, dans une aussi jolie maison, vous laissiez ce côté en ruine. C'est notre usage, répondit- il; depuis la destruction du temple, la demeure de tout Hébreu doit rappeler, par quelque ciidroil, la ville sainte détruite. Si vous en-
PRÉFACE. i5
tendiez notre langue, vous liriez sur ce mur dégradé ces mots tirés du plus beau de nos psaumes : a Plutôt m'oublier moi-mùnic a que de t'oublier, ô Jérusalem !
Nous entrâmes chez M. Jonathas. Tout y était simple et propre : point de tableaux point de sculpture; un joli papier couvrait les murailles ; des meubles d'un bois de couleur ofFi'aient des sièges de maroquin. M. Jonathas avait six enfans, quati-e garçons et deux filles, dont l'aîné n'avait pas huit ans. Ils vinrent tous, en courant, embrasser madame Esther, et se mettre à genoux devant leur père, qui les bénit, les baisa, et les renvoya dans le jardin. Vous êtes surpris, me dit-il , de ces marques extérieures de respect filial , trop fortes peutêtre à vos yeux. Nous avons toujours cru, dans notre nation, qu'elles étaient utiles à maintenir; car nos lois restreignent beaucoup rautoritc paternelle; et plus nos lois l'ont bornée, plus nos mœurs ont dû l'étendre.
Tandis qu'il me parlait, deux servantes catholiques , qui composaient tout sou do-
i6 PRÉFACE,
mestique, dressaient Ja table et préparaient notre diner. Madame Esther allait et venait pour veiller à ce qu'on observât dans l'apprêt de la nourriture tous les préceptes de la loi mosaïque, comme de ne jamais servir ni lapin , ni pourceau , ni lièvre , ni graisse de bœuf ou dagneau,, ni du laitage et de la viande dans le même repas ; de tuer toujours l'animal dont on pnut manger de manière qu'il n'y reste pas une seule goutte de sang; enfin de suivre avec exactitude une foule de pratiques pour lesquelles leurs (cuisiniers sont obligés de consulter une espèce de formulaire.
Je n'osais dire à M. Jonathas ce que je pensais de ces observances gênantes ; je craignais que madame Esther ne revint : eu efl'et, elle ne tarda pas. Ses enfans la, suivaient. On servit; tout le monde se lava les mains, et M. Jonathas récita un ])sanme. l'Lnsuitc il prit un pain entier, le bénit eu le rompant, nous en offrit à chacun; et, toutes les cérémonies étant achevées, je renouai la conversation,
A combien faites-vous monter j lui dis-
je, le nombre des Hébreux actuellement dispersés sur la terre? Ce calcul n'est pas facile, me répondit -il; on a de la peine à f;ure le dénombrement exact des habitans d'un seul empire, jugez de la difficulté de dénombrer un peuple répandu dans les quatre parties du monde et se cachant presque partout. Mais si l'on veut ajouter à la très grande quantité de Juifs établis en Europe le prodigieux nombre de ceux qui vivent en Asie, depuis Constantinople jusqu'à Pékin , ceux que l'on trouve sur les côtes d'Afrique et dans quelques contrées de l'Amérique, je crois à peu près certain que ce calcul passerait cinq millions d'individus. Vous en êtes étonné; vous cesseriez de l'être si vous connaissiez nos mœurs et nos lois.
Ces lois nous prescrivent le mariage avant vingt ans : tout Hébreu qui à cet âge ne prend point une femme, est regardé comme vivant dans le crime. Nos frères d'Orient ont plusieurs épouses, et partout le divorce est permis. Voilà déjà de grandes raisons pour que notre population soit im-
j8 PRÉFACE,
mense. Ajoutez-y qu'en général nous sommes sobres ] laborieux , continens ; que chez aucun peuple la foi conjugale n'est autant respectée ; que nous ne portons point les armes, et que nous seuls peutêtre , en Europe , sommes exempts des deux fléaux qui détruisent le plus Tespcce humaine, la guerre et la débauche.
Sans cela, d'après les persécutions (jne nous avons souffertes dans tous les pays, d'après l'innombrable quantité de Juifs immolés, la race en serait éteinte. Mais ces persécutions nous ont plus unis, plus resserrés entre nous. Des frères heureux peuvent se diviser ; des frères malheureux s'embrassent. Quand nous étions dans notre Palestine, sous nos rois, sous nos grandsprêtres, nous nous déchirions entre nous, nous n'observions pas notre loi, nous élevions des temples aux idoles. Depuis que nous n'avons plus ni pairie, ni prêtres, ni temples; depuis qu il faut s'exposer à la mort pour obéir à notre Dieu , nous lui sommes bien plus fidèles, nous nous souvenons beaucoup mieux qu'il nous ordonne
de nous aimer. Hélas ! c'est notre seule jouissance. Étrangers dans tous les États, inhabiles à tous les emplois, ne nous mClant point des affaires publiques, la seule ambition qui nous soit permise, les seuls plaisirs qu'on nous ait laissés, c'est d'être bon époux, bon père, de réunir, de concentrer dans notre bonheur domestique toutes les sortes de bonheur; de chercher, de trouver dans nos familles les douceurs, les consolations que le monde entier nous refuse.
Une de ces consolations, c'est de remplir avec un grand zèle le beau précepte de l'aumône. Vos villes les plus opulentes sont souvent pleines de vos pauvres ; vous n'avez guère rencontré de Juif qui vous ait demandé du pain. Partout où nous sommes un peu nombreux , nous avons une bourse commune pour secourir nos frères indigens. Cette bourse n'est jamais vide, et la manière dont elle se remplit est encore un secret, môme entre nous. Vos édits nous défendent de posséder des biens - fonds ; nous sommes pourtant assez riches : et l'o-
50 PRliFAGE.
rigiue de nos foriunes n'est pas Tusure, comme on la frop répété; mais l'activité, l'amour du travail, la nécessité de vivre avec moins de moyens que les autres, l'intelligence du commerce, qui semble être l'apanage des Hébreux ; celte intelligence qui, dans des temps de barbarie, nous fit inventer les lettres de change , nous rendit les facteurs de l'univers, où nous étions dispersés, et contribua plus qu'on ne pense à former les premiers liens qui depuis ont uni entre elles toutes les nations de l'Eiu-ope. Ainsi nous devons encore toutes iios richesses à l'oppression, connue nous lui devons en partie notre population et noire bienfaisance.
Mais enfin, lui dis -je, ces persécutions sont au oioins très ralenties; el , dans quelques pays, vous jouissez de tous les droits de citoyens.
Ou nous laisse, me répondit- il, assez paisibles en Pologne et dans ciuelqucs cantons de l'Italie. En Angleterre, surtout ett Hollande, nous sommes plus que tolérés.
Nous y professons notre culte publique-
ment; nous y avons des synagogues, où nos rabbins, qui ne sont autre chose que les docteurs de notre loi , nous exhortent à la vertu , à la pureté , reprennent ceux d'entre nous qui n'observent pas le sabbat, font les mariages, prononcent les divorces, en un mot, expliquent la loi. Cette explication demande non - seulement une profonde connaissance des livres de Moïse , mais encore du Talmud , ouvrage très révéré parmi nous, parce qu'il est le recueil de toutes les opinions et traditions qui composent notre loi orale. Nous regardons comme savans ceux qui font une étude particulière de ce Talmud, devenu pour ainsi dire le code civil et canonique des Hébreux. Ce n'est pas à moi d'appnJcier devant un Chi'étien le mérite de cette science. Malheureusement nous n'en avons guère d'autre : excepte quelques auteurs qui se sont appliqués à Tastionoraie , à la grammaire, à la médecine, les autres n'ont écrit que sur la controverse. Notre littérature est à peu près nulle ; et votre goût serait peu satisfait d'une bibliothèque hébraïque.
Cependant nous avons eu des académies célèbres, et nous avons encore des écoles dans les villes oii il nous est permis de bâtir des synagogues. Dans celles où elles ne sont pas tolérées, nous nous rassemblons dans une chambre, louée à fi*ais communs , tjui n'a d'autres meubles que des bancs, une table, et une armoire placée du côté de l'orient. Cette armoire, qui nous représente si pauvrement l'arche de bois de Cetim couverte de lames d'or, renferme les cinq livres de Moïse, écrits à la main sur du parchemin avec de l'encre faite exprès. Ils ne sont point reliés comme les autresfvolumes; ils sont copiés sur de longues peaux, cousues bout à bout, non avec du fd, mais avec les nerfs d'un animal pur. Ces peaux sont roulées sur deux bâtons, et le rouleau est lecouvert d'un riche voile, brodé par les plus habiles de nos ouvriers. Dans nos assemblées, nous mettons à prix l'honneur de porter ce volume depuis l'armoire oîi ilt est enfermé jusqu'à la table où on l'appuie pour en lire des iVagmens. L'argent de celle enchère est à nos pauvres. Les hommes, assis
sur des bancs, les femmes dans une galerie grillée, assistent à la lecture, et chantent nos psaumes hébreux. Voilà tout ce qui nous reste du fameux temple de Salomon.
Est-ce là, lui demandai-jo, que vous célébrez vos fctes?
Nos fêtes, reprit-il, ne pourraient être célébrées qu'à Jérusalem ; mais nous en retraçons une faible image, suivant notre calendrier particulier, que nous renouvelons avec soin tous les ans. Indépendamment du sabbat , nos solennités sont nombreuses : elles ont toutes rapport à de grandes époques de notre histoire, telles que le Puriw, pour la délivrance des Juifs par Esther; I'Hanucca, pour les victoires de nos Machabées, et beaucoup d'autres, parmi lesquelles vous seriez sûrement touché de celle que nous appelons le Qujpour ou l'expiation. C"est le jour même où Moïse , après avoir obtenu le pardon de ridolâtric du veau d or, redescendit de la montagne avec les dernières tables de la loi. Jadis c'était le seul jour de l'année où le grand-prôtre entrait dans le Saint des Saints pour y
v4 PRÉFACE,
porter les regrets, le repentir, les larmes d'un peuple trop souvent prévaricateur.
Nous passons ce jour tout entier dans le jeune le plus austère; nous nous rendons a la synagogue dès l'aurore, pour n'en sortir qu'à la nuit, revêtus dhaLits de deuil, les cheveux, la barbe en désordre. Là, nous crions : O ,niou Dieu ! miséricorde ! nous avons péché , nous avons fait le mal , nous sommes justement punis ; miséricorde ! Dieu de bonté,! Chacun déclare tout ce qu'il se reproche, chacun demande grac ■ au Seigneur et à ses frères. Ou oublie toutes les discordes, on se pardonne les anciennes plaintes, les vaines injures, dont on i;'accuse soi-même avec un vif repentir ; on si'embrasse en versant des larmes. Ce spectacle d'une foule d'hommes pleurant en commun leurs fautes, etdemandantà grands cris de revenir à la vertu, n'existe peut-être dans aucune autre religion du monde, et vous frapperait à la fois de surprise et de co)npassion.
Daignez, excuser ces longs détails. Je vous en ai dit sur les Juifs plus que vous ne vouliez, en suva r : mais vous mi i araissc?
bon , et la dernicrc réflexion qui vient avec les bonnes gens , quand on lenv parle de soi, c'est quon risque de les ennuyer.
Je rassurai M. Jonathas. Enhardi par sa confiance, je lui demandai de quoi traitait le manuscrit qu'il lisait le malin. Madame Esllicr prit la parole.
C'est un poëme, me dit-elle, que mou père m'a laissé en mourant. 11 est dans notre famille depuis plus de dix généralions. Le nom de l'auteur est ignoré. Mon père, qui était un rabbin très instruit, pensait que cet ouvrage avait été fait par un Réchabitc, retiré par-delà le Jourdain, dans le temps où la malheureuse Jérusalem . assiégée par les Romains, était encore déchirée par des factions intérieures. Ce qui donne du poids à celte opinion, c'est ce que dit l'auteur au commencement du poënie, en s'adressant aux enfans de Zelpha, c'est-à-dire, aux habitans de l'ancienne tribu de Gad. Quoi qu'il en soit, nous relisons souvent ce poëme , parce que nous y trouvons le tableau des vertus que nous voudrions pratiquer. Il vous intércs-
aG PRÉFACE,
serait, si vous CMitendiez riiébrcu : au moius vous prouverait-il qu il existe des livres juifs dont les pages ne sont pas sanglantes.
INÎ. Jonaîhas ajouta qu'il s'occupait de le traduire en français. Il m'offrit de me faire lire sa traduction lorsqu'elle serait achevée. J'acceptai son olfre avec reconnaissance, et je pris bientôt congé de cette aimable et honnête famille, que je ne quittai pas sans regret.
Trois ans après cette aventure, je reçus la traduction du pocnie hébreu, avec une lettre de M. Jonathas, qui m'apprenait qu(; son épouse et lui abandonnaient le Comtatj alors agité de grands troubles, pour aller s'établir au Caire. M. Jonathas me donnait son poëme, et me laissait le maître d'en disposer. Après l'avoir lu, je pensai qu'il pourrait intc'resser le petit nombre d'oisifs qui ne dédaignent pas de liie un ouvrage doux et moral. Je corrigeai de mon mioux les fautes de français échappées à un Hébreu ; et, ]>rofi(ant de sa permission, j'ai fait imprimer son livre. S'il ne réussit point, M. Jonalllias n'en saura rien; s'il a quelque succès, je lui écrirai au Caire.
ËLIEZER ET NEPHTHALI,