CHANT PREMIER
iliSFANS deZelpha, vous qui gémissez devant le Seigneur de nos fatales discordes; vous qui, seuls en Israël , n'avez pas encore oublie que nous sommes un peuple de frères, rassemblezvous autour de moi. Venez, famille peu nombreuse , venez dans le beau vallon que couronnent les monts Galaad. Là , sous l'ombre des cèdres antiques, appuyés contre les rochers où se sont appuyés nos pères , parlons de leiutélicité , parlons surtout de leurs vertus. Rappelons ces siècles heureux où les tribus réunies «doraient le Dieu des armées , se partageaient les fruits de la terre, et, long-temps instruites dans le désert à supporter les maux cruels que la nature nous impose, soulageaient du moins ces maux assez grands, par l'amitié, par la concorde , par la douce fraternité. Ah 1 reîra-
28 ELIEZER.
rons la peinture de ces mœurs simples et touchantes : que le vieillard , eu m écoutant , s'enorgueillisse d'êtie né moins loin que nous de ces temps paisibles; que le jeune homme sente dans son cœur le vit désir d'imiter ses aïeux; et que l'enlant qui me regarde, assis sur les genoux de sa mère, sourie aux tableaux ravissans qu'il ne comprend point, mais qu il aime.
Dans les jours qui suivirent la mort de Josué, Israël n'eut point de chef : les tribus, établies dans leurs conquêtes, satisfaites de la portion de terre que le sort leur avait assignée, ne songeaient plus qu à jouir des bienfaits du Tout-Puissant. La lance et l'épée victorieuses avaient été converties en inslrumens de labourage; le coursier qui poursuivit l'Amorrlicen ilans les plaines de Gal>aon traînait lentement la charrue; et chaque Israélite, en paix avec son Dieu , avec ses frères , avec soimême , se reposait tranquillement sous sa vigne ou sous son figuier.
L'arche sainte était à Silo; un temple superbe ne la renfermait point encore. L'ne humble couverture de peaux servait d'asile au tabernacle. Rarement le sang des génisses rougissait l'autel des holocaustes; rarement
t'encens deTadmor brûlait sur l'autel des parfiims; mais les respects, la vénération de tout un peuple, la pureté des pontifes, la ferveur des vœux innocens que l'on adressait au Très-Haut, lui rendaient ce séjour plus cher que le magnifique édifice tant de fois profané dans Sion.
Là, on voyait arriver à nos principales fêtes toutes les tribus d'Israël. Là, les pères de famille , suivis de leurs nombreux eufans , venaient adorer le Seigneur, manger la Pàque avec leurs frères , et renouveler le serment de la divine alliance ; les mères se montraient leurs fils , et se félicitaient en s'emlirassant ; les époux s'interrompaient entre eux pour se parler de leurs épouses. Les anciens proclamaient ces lois données à Moïse sur la montagne; la trompette appelait devant eux les faibles , les orphelins , tous ceux qui pouvaient avoir à se plaindre d'une fraude ou d'une violence ; et personne ne se plaignait , et les anciens louaient le Seigneur.
Le petit-fils d'Eléazar, le vénérable Sadoc, remplissait la place d'Aaron. Sadoc était aimé de Dieu, parce que Sadoc aimait les hommes. Il observait avec un zèle rigoureux tous les préceptes de la loi ; il priait avec un zèle tendre pour ceux qui ne les observaient point. Depuis quarante ans qu'il était grand-prêtre,
3o ÉLIEZER.
ia veuve en pleurs, le fils délaissé, tous les malheureux d Israël, trouvaient en lui leur soutien, leur père; et quand, ranimés par ses soins , par ses secours , par ses paroles , ils baisaient ses mains en pleurant., et sétonnaient de le trouver si bon : Dieu seul est bon , leur disait Sadoc , le bien qui se fait ne vient que de lui.
Sadoc n'avait plus d epouso. Deux fils jur meaux lui étaient restés. Eliezer et Nephthali, à peine âgés do dix-neuf ans, étaient lexemplc et l'amour d Israël. Beaux, sages comme Joseph, aimables comme Benjamin, lorsque, revêtus de leurs robes blanches , ils accompagnaient le grand-prêtre, et lui présentaient à l'autel les azjmes ou l'encens, le peuple, en voyant le père et les fils, crojait voir Abraham au milieu des ang(!S, Lorsque après le coucher du soleil, se promenant autour de la ville, ils se plaisaient à lever les pesantes pierres qui couvraient les citernes , pour abreuver les troupeaux des jeunes filles revenant des champs, ces jeunes filles, en les saluant, ne pouvaient s'empêclier de rougir; et , loiiits pensives auprès de leurs mères, se faisaient redire le soir comment Jacob choisit pour épouse celle dont il avait abreuvé le troupeau.
CIIA>T I. 3i
Eliezei' etNephthali ne connaissaient point l'amour : la tendre, la vive amitié suffisait à leurs âmes pures. Cette amitié, pour eux aussi douce, aussi nécessaire que l'existence , n eut point de commencement; ils l'avaient toujours sentie , sans avoir .besoin d'y jamais penser; ils en jouissaient comme de la vie. Leurs cœurs étaient tellement unis, mêlés, confondus l'un dans l'autre, qu'ils n'auraient pu , sans un examen pénible , se dire lequel des deux formait le premier un désir. Ensemble dès l'aube du jour, l'aube du jour suivant les retrouvait ensemble ; ils ne s'étaient point cherchés. Le nom de frère , qu'ils aimaient tant , n'ajoutait rien à leur propre nom : Eliezer sans Nephthali , Ncphthali sans Eliezer se présentait à leur esprit comme l'idée du néant.
Quelques nuances cependant , dont ils s'étaient à peine aperçus , distinguaient les deux caractères. Eliezer, non moins aimant, non moins tendre que Nephthali , était né plus sérieux, plus grave. La méditation, la prière, avaient des charmes pour lui. Eliezer se plaisait dans l'entretien des vieillards, dans l'étude des livres sacrés, dans les cérémonies religieuses. Son esprit, mûri de bonne heure, chérissait la paix et la réflexion ; son àme
3?. ÉLIEZER.
pieuse et calme avait besoin du rertuillcment. Nephthali , plus impétueux, mais aussi pur que son frère , aimait comme lui la vertu , sans contempler autant sa beauté. Son cœur , ouvert aux passions , soupirait même après leurs peines; souffrir lui paraissait plus doux que l'absence d'un sentiment vif. Mais l»i sagesse d'Eliezer tempérait l'ardcurde sou frère; la sensibilité dcNephthali rendait plus indulgent Éliezer. Ainsi , quoiqu'ils lussent »ég avec des qualités diverses , ils se les communiquaient en s'aimant, les écbangeaient sans les perdre, jouissaient chacun du bien de tous deux. O doux privilège de l'amitié , qui , nonseulement double les plaisirs, mais double encore les vi^rtus !
INepbthali, long-temps exercé dans les jeux guerriers des Hébreux, savait atteindre de ses flèches l'oiseau qui traverse les airs. Nul en Éphraïm ne lui disputait le prix de la force et de l'adresse. Il aimait à se couvrir d'une peau de léopard , à ceindre ses reins d'un tissu de chanvre : et , sans se munir d'autres prov^isions que d'un simple vase i-empli de lait, l'arc à la main, le cartjuois sur l'épaule, il s'enfonçait dans le désert, poursuivait le cerf, la gazelle, attaquait le lion terrible, revenait avec sa dépouille. Éliezer, moins fort, moins
aclroit, pour qui la chasse aurait eu peu cl "attraits, si Nephthali n'eut aimé la chasse, l'accompagnait clans ses courses lointaines, s'y plaisait auprès de son frère; et, lorsque Eliezer, à son tour , allait prier dans le tabernacle depuis le lever du soleil jusqu'au lerer de l'étoile du soir, Nephthali priait avec lui,]Sephthali ne le quittait point , et ne pensait plus à la chasse , parce qu'il était avec son frère.
Un jour qu'ils parcouraient tous àvnx , suivis de leurs jeunes amis, les Lrùlans rochers de Kcmmon, Nephthali, se laissant emporter à la poursuite d'une panthère, s'écarte, s'éjoigne d'Éliezer, laisse loin de lui tous ses compagnons , et passe bientôt les limites des lieux qui lui étaient connus. De plus en plus égaré par l'animal qu'il a blessé d'un trait, il vole, s'enfonce au milieu des rocs, et ne retrouve plus sa trace. Inquiet , non de ses périls , mais des alarmes qu'éprouvera son frère , il précipite ses pas , franchit les torrens desséchés , gravit sur la cime des monts ; tout ce qu'il découvre ne sert qu'à l'égarer davantage. Ses cris sont perdus dans les. airs; le disque brûlant du soleil l'enveloppe de sa lumière , le consume de ses rayons; autoiu* de lui, ses yeux fatigués n'aperçoivent que des roches HUes; iî voit sur sa tète un lercle de feu. Hien
34 ÉLIEZER.
ne se meut dans la natiii-c ; file est nionic , elle est accablée sous le poids de l'as lie du jour. Les heures s écoulent, la chaleur augmente, Nephtliali redouble d'efforts, et ressent déjà les tourmens de cette soif si terrible, qui seule, dans ces climats, sufiit pour causer une prompte mort.
Épuisé , respirant à peine , il marche appuyé sur son arc, il soulève sa tête pesante, et sa paupière se baisse devant les flammes du soleil. Sa soif devient plus douloureuse; elle l'accable, elle le dévore. 11 saisit le vase de lait qu'il portait toujours dans' son sein, ce vase, son unique espoir, qui peut seul lui rendre la vie. Il va l'approcher de sa ])ouclie, lorsqu'il entend derrière lui tles cris inarticulés. Au même instant il voit arriver une jeune Israélite, les bras élevés, les cheveux épars et mêlés avec son voile. Elle s'élance, tombe à genoux, en criant, J'ex])ire , j'expire. ... de l'eau ! par pitié. ... de l'eau !
Elle n'avait pas achevé, le vase était sur ses lèvres, Elle boil avec avidité, sans se relever de terre, sans détourner ses retrards du breuvage qui la ranimait. ISephthali , de])out, contemplait ses traits, sa grâce, ses jeux si tonchans , que surmoule un sourcil d'ébène, et son front plus ])i:nic que l'albâtre, dont Vcr
clat contrastait si bien avec sa longue chevelure noire , avec ses joues que la chaleur avait animées d'un vif incarnat.
Nephthali cesse de souffrir en regardant l'Israélite; il éprouve un charme secret, mêle' d'un transport vif et doux. L'attrait, l'enchantement nouveau, qui pénètre, remplit son âme, font évanouir toutes ses pensées, suspendent toutes ses facultés. Heureux d'avoir sauvé les jours de cette belle inconnue, il s'oublie, ne voit qu'elle, ne songe plus à ses ]iropres maux; et, semblable au paralytique qu'un danger pressant fait courir , il pci'd à ce divin aspect le sentiment de ses douhairs.
Après avoir épuisé le vase jusqu'à la dernière goutte, l'Israjélite repi-end haleine, en fixant sur le jeune Héljreu des i-cgards rem plis de douceur. Bientôt elle se relève : O mou bienfaiteur! dit-elle, apprenez combien je vous dois. Ce matin, dans les pâturages qui s'étendent au pied des montagnes, je conduisais les brebis de mon père : une troupe d'hommes armés a paru tout à coup à me? yeux; c'étaient les cruels Moabites. Je me su's échappée en priant le Seigneur; j'ai gagné ce-; rocs escarpés , où j'erre depuis l'aurore , san ; que la moindre nourriture , sans qu'une seui:: souttc d eau ait ranimé mes forces éteinte'i.
36 ÉLIEZER.
C'est vous qui me rendez, la vie. Ahl venez, venez chez mon père : nous immolerons un agneau , nous inviterons toute notre famille , qui vous donnera les doux noms que vous donne déjà mon cœur. Je vais vous conduire : venez , sinon pour jouir de votre bienfait , du moins pour nous faire jouir de notre reconnaissance.
Elle dit ; et Nephthali , qui la rcpfarde , qui l'écoute, ressent avec plus de violence la soif dévorante dont il est consumé. Il espère , il veut répondre ; sa bouche demeure entr'ouverte,sa langue est attachée à son palais. Dans ce moment, le voile de lin de la jeune Israélite, qui flottait en désordre autour de sa tète, se détache et tombe à ses pieds. Nephthali se baisse ]iour le relever; il le saisit d'une maiu tremblante", mais il chancelle, succombe, et demeure étendu sur la terre sans voi\ et sans mouvement.
Frappée de surprise et d'effroi, l'Israélite le considère : elle reconnaît qu'il périt de la même cause qui naguère la faisait périr, qu'elle seule a causé sa mort.... elle en jette un cri de tlouleur; et, ne pouvant trouver de secours rjiu: dans la maison de son père, elle part avec la rapidité du fao:i , vole et se précipite de» montaçnoa.
Pendant ce temps l'inquiet Eliezer parcourait les lieux d'alentour. Ses compagnons, dispersés par son ordre , visitaient toutes les cavernes. Eliezer, sur le somiuet des rocs, promenait au loin ses regards , et , d'une voix douloureuse, interrompait les prières qu'il adressait au Seigneur pour s'écrier à chaque instant : Nephthali 1 mon cher Nephthali 1 . ... Alors il écoutait, hors de lui-même, immobile , les bras élevés , espérant que le Tout- Puissant allait exaucer ses vœux; mais l'échu des montagnes lui répondait seul : Nephthali !
mon cher Aephthali ! et sa tète tombait sm
son sein, et les larmes coulaient sur ses joues.
Enfin , au coucher du soleil , quelques momens après le départ delà jeune Israélite, Eliezer arrive au pied du roc où jNephthali ,, privé du sentiment, était étendu sur la terre, tenait encore dans sa main fermée le voile qu'il avait saisi. A cette vue, Eliezer déchire ses vètemens , se jette sur le corps de son frère , l'embrasse , le presse en pleurant , le couvre de ses baisers. Il s'aperçoit qu'il est sans blessure ; il appelle ses compagnons, réunit dans un même vase le peu de lait qui restait à chacun , et fait lentement couler cette liqueur bienfaisante sur les lèvres pâles, flétries, du malheureux Nephthali. Nephthili rouvre des veux éteints qui
eliezer. 4
38 ' ÉÏ.1EZER.
cheiclient l'Israélite. Fatigué de ccl efToi t , il les referme aussitôt , et sa main , malgré sa faiblesse, porte doucement sur son cœur le voile qu'elle retenait. Eliezer et ses amis lui forment un lit de leurs bras , le soulèvent avec précaution; et, guidés par un pâtre de ces montagnes, reprennent le chemin de Silo.
O quelle fut la douleur de Sadoc l-orsqu'il revit son fils expirant ! En vain le tendre K.liezer, dissimulant ses propres craintes, se hâte de le rassurer, de lui répondre des jours de son Irère, le vieillard , immobile, morne, lève en silence ses yeux vers le ciel , et n'ose encore se plaindre à son Dieu d'un malheur au-dessus de sa force.
Déjà tous les secours qu'on peut inventer sont prodigués à IS'ephthali. Placé sur un lit de peaux molles, ranimé par qut;lques gouttes du vin délicieux d'iîngaddi, le jeune Hébreu revient à lui-même, ses jeux ont reconnu sou père, ses ])ras se sout soulevés pour embrasser Eliezer; Eliezer, à genoux près du lit, soutient d'une de ses mains la tête penchée de sou frère , de l'autre il lui présente des breuvages ; Sadoc les regarde et pleure ; et tout le peuple de Silo , rassemblé devant la maison , exprime par des cris son inquiétude et son amour pour TVcphthali.