CHANT QUATRIÈME
OoiXANTE et tlix jours s'étaient écoule's. Sadoc, aux portes du tombeau, avait loug-tcnips espcic la mort ; mais la tendresse deJNeplitli.di, les soins altemlifs de Hachel avaient renoué la trame de sa languissante vie. Abdias ne le quittait point, et lui parlait d'Eliezer, que tous deux appelaient leur llls. Ce nom coniniitn leur luisait trouver des cliarmes à pleurer enseiuble. La triste Racliel , en babils de deuil, la tète couverte d'un voile funùbre, partageait entre eux ses consolations. Nepbtliali , devenu farouche, ou craignant peutêtre, sans se l'avouer, de se trouver auprès de Racbel , Ne|)lilhali passait les longues journées, seul, assis au pied du (iguier. Là, ses mains avaient élc\é un humble lomI)cau de gaz-on. Là, sons une pierre polie, il a renfermé les dépouilles qui lui restaient de son frère. Ce vain tond)eau trompe sa douleur. Nephthali s'y rond dès 1 aurore : il lui semble qu il V souffre moins, il s'y croit plus près de celui qu il ])Ieure.
Cepindant le vieillard Sadoc , observateur
LLIÉZER. CIIANÏ IV. 77
religieux des préceptes de Moïse, voyant finir le deuil de Hachel , fait appeler Nephthali. Mon fils , lui dit-ii en présence d'Abdias et de sa fille , tu connais la loi des Hébi-eux, Elle t'ordonne de pi'endre pour femme la veuve que laissa ton frère. Le. nom cliéri d'Eliezer ne doit pas périr en Israël; c'est à tes enfans à le faire revivre.
A CCS paroles , INephthali se reproche la joie qu'il éprouve. Son front se colore , et ses yeux se baissent ; son cœur à la fois palpite et gémit. Le bonheur dont il va jouir lui semble offenser sa piété.
O mon père , répond-il , dès long-temps j'adore Rachel. En obéissant à II loi , je satisferai mon vœu le plus cher. Mais, Eliezer n'est plus, comment oserais-je être heureux; Rachel, pardonnez ce langage; pardonnez-moi tous de vous demander qu'aussitôt après cet b jmen la retraite la plus profonde nourrisse , augmente, s'il est possible, mon éternelle douleur.
Mon cher fils , intcnompit Sadoc, j'ai prévenu tes désirs. Je viens d'annoncer aux anciens du peuple que je remettais dans leurs mains et l'encensoir et l'éphod. Mes bras tremblans ne peuvent plus immoler les victimes saintes ; mon esprit, affaibli par l'âge, n'est plus ca-
-8 ELIEZER.
paljle de célobier ies louanges de l'Etrinei. Si mon liliezer vivait, j'aurais encore toutes mes Ibrces. Les anciens voulaient te choisir; j ai refusé pour toi cet honneur. J'avais déjà lu dans ton âme le besoin de la solitude. Oui , Nephthali , renfermons-nous, cachons-nous à tout l'univers. Les malheureux ne sont bien qu'ensemble. Abdias, ton épouse et moi, nous saurons t'aimeret pleurer.
11 saisit alors la main de Uaclicl . l'unit h celle de son lils , en déclarant, selon la loi, que les fruits de leur liyménéc auront les droits et le nom des enfans d'Eliezer. Il demande au Dieu de Jacob de bénir le nouveau lieu qui le rend deux, fois père de Rachel. Les époux , en l'écoutant , osent à peine jeter l'un sur l'autre un seul regard mùlé tie iloideur, de piété , de timitle amour.
Depuis cet instant , 'Neiililliali , llachel , Sadoc et le vieux Abdias , devenus étrangers au mondi', se croyant seulssur la terre, etn'ayaqt Ijesoin que de souvenirs, ne vivent plus que ])OUr l'amitié, la tendresse, le travail. Abdias, du prix des troupeaux et de la maison qn il avait à Luza, augmenta le champ de Sadoc , y planta des vignes et tics oliviers. Ce champ nourrissait la famille; il laissait encore dans leurs mains de quoi soulager quelques ind;-
CHAJNT l\. ' 79
gens. Les pauvres ttaient les seuls Iiomines qu'ils n'eussent pas oubliés. Kephthali , levé dès l'auvDi'e , allait oiiviir le sein de la terre, y semait l'orge et le froment ; où bien il émondait la vigne , plaçait des appuis sous ses jeune."» ceps , ou cultivait ses oliviers. Quand le soleil, au haut de son cours , enflammait partout l'horizon , Kephthali , couvert de sueur , regagnait son paisible asile. Rachel venait au-de« vantdc lui ; et le seul aspect de Rachel délassait son heureux époux. Il marchait près d'elle, en tenant sa main jusqu'à la table où les vieillards assis se levaient pour venir l'embrasser. La diligente épouse apportait l'unique mets qu'elle avait pi'éparé. Ils prenaient ensemble un frugal repas , qui se prolongeait souvent par le seul plaisir de le prendre ensemble. Tous ensuite s'en allaient au champ partager les travaux cliampêtres, et, quand le soleil se cachait dans les nuages de l'occident, Rachel se rendait avec son époux auprès du tombeau de son frère. Tous deux se mettaient à genoux, appuyaient leurs visages contre la pierre , y méditaient en silence ; ou , s'ils y parlaient quel- ' iiefois , c'était toujours d'Eliezer ; c'était pour se rappeler ou ses actions ou se^ paroles : jamais aucun autre entretien ne profana ce
8o ÊLIEZER.
lieu de tlouleur ; jamais Rachel et Nephthali
n'osèrent s'y dontier le nom d'époux.
Ainsi s'écoulaient les jours et les mois. Douze lunes se renouvelèrent, Rachel était mère d'un (ils. Il eut le nom d'Eliezer. Ce nom semblait augmenter l amour de ses parens jiour lui. Jamais il ne fut de plus bel enfant ; jamais la grâce et l'inteiligenee ne s'annoncèrent aussi vite que dans le jeune Eliezer. A peine âgé de quatre ans , il comprenait , il retenait tout ce qiu: lui disait Sadoc. Ce bon vieillard ne pouvait le quitter. Il l'arrachait des bras de Rachel pour le porter dans ses faibles l)ras ; il le conduisait dans le champ, relevait pardessus sa léte, alin qu il cueillit (le ses jeunes mains les fi'uits dont l'éclat l'attirait; il inventait pour lui les plaisirs, et les partageait sans ennui. Ce vénérable pontife, dont la barbe blanche couvrait la poitrine, jouait souvent sur le gazon avec l'enfant de JS([)hthali : le vieu\ Abdias se mêlait aux jeux; et Rachel , qui les contemplait en (ilant l'habit de son père, laissait échapper son fuseau pour essuyer les larmes de joie qui se mêlaient à son doux sourire.
Bientôt l'enfant, devenu plus fort, demande à»Sadoc des soins plus sérieux. Sadoc veut être seul ehariré de l'élever et de lins-
CHANT IV. Si
ti'uire. Il lui appreud à lire la loi sainte, il .grave dans son jeune cœur les préceptes de l'Eternel. Eliezer sait déjà les comniandemens donnés à Moïse. Il répète les grandes merveilles que manifesta le Seigneur pour tirer son peuple d'Egypte. Il charme Sadoc et sa mère par sa mémoire, par son esprit; et, quand Nephthali revient du travail, le jeune Eliezer, assis sur les genoux de son maitrc , de son aïeul, de son ami, raconte à son père étonné comment Joseph, vendu par ses frères, les nourrit et leur ]iardonna. Le vieillard écoute l'enfant, en prononçant à voix, basse chaque mot qu'il a prononcé. 11 croit apprendre de lui cette belie et touchante histoire; il s'atîendrit pour le vieux Jacob lorsqu'on lui ravit Benjamin ; alors il serre Eliezer plus près contre sa poitrine; et Neplithali , rcgarchint Rachel , ne peut retenir ses pleurs toutes Us fois que l'enfant répète le nom de frère.
Neuf ans se sont déjà passés. Eliezer sort quelquefois seul. Il possède un arc et des flèches. Vif, adroit, comme son père, il poursuit, le long du torrent, le héron et l'aigle marin. Bientôt il traverse les eaux, gravit au sommet des montagnes, et va chercher 1rs jeunes faons. Rachel et Sadoc murmurent de ces courses solitaires ; Nephthali , plus indul-
82 ÉLIRZER.
i^ent, sourit au jeune Eliczer. 11 se plaît à voir son courage précéder dc si loin sa force; et l'enfant , qui s en aperçoit, se livre à son goût pour la chasse.
Cu goût aiininente en peu de temps. Chaque jour, après avoir partagé le repas commun , Eliezer s'armait de son arc; et, s'échappant avec vitesse, disparaissait jusqnes au soir. 11 revenait, h la nuit, rapportant toujours des ramiers, ou des dattes frairhement cueillies. Les fruits étaient pour Ilachel , les oiseaux étaient pour Sadoc. La mère et l'aïeul étonnés ne comprenaient qu'avec peine comment leur fils, si laible encore, pouvait atteindre a» sommet des palmi.rs. Ils lui i-eprochaient de trop s'exposer , surtout de trop s'éloigner d'eux. Mais Eliczer avait l'art de rassurer leur tendresse , de bannir leurs inquiétudes , et savait, en les caressant, se conserver sa liberté.
Un jour lenfant, contre sa coutume, élisil sorti dès l'aurore, et l'heure du sacrifice du soir s'écoula sans qu'il fi'it revenu. l-Jachel, versant déjà des larmes, avait envoyé INc^plitliali le chercher autour du torrent. EllemèmiT, parcourant ses bords, s'était assise au pied du liguicr, quand tout à coup ellt; l'aperroit. La pâleur couvrait son visage, ses yeu\
CHANT IV. Si
étaient baignés de pleurs. Qu'ns-tii, mon fils? s'écria Rachel; hâte-toi d'instruire ta mère. Hélas ! lui répondit l'enfant , mon chagrhi trahit un secret que j'avais juré de ne jamais dii'e. C'est à vous seule que je le confie. Vous le garderez , ô ma mère , vous le garderez , j'en suis sûr, et vous secourrez mon ami.
A ces mots, Raclicl plus surprise, promet à son fils tout ce qu'il demande, essuie doucement ses larmes , l'écoute en le caressant.
Vous allez apprendre, ditEliezer, pourquoi si souvent je vous quitte. Quand vous m'aurez entendu, vous me pardonnerez bientôt.
C'était dans la lune dernière que j'osai hasarder un jour de traverser le torrent. Je descendais la rive opposée, quand je découvris, assis sous un roc , un pauvre couvert de lambeaux. Ses cheveux tombaient sur son froul , sa barbe descendait sur son sein, qu'il avait à denii-nu. Son visage était livide, il semblait malade et souffrant. 11 ne m'effraya pourtant point; au contraire, il m intéressa. J'avais avec moi quelques fruits emportés de votre table, j'allai les lui présenter. 11 me regarda fixement : Mon fils, dit-il, je ar'ai pas besoin de ce que m'offre votre bienfaisance, mais j'ai besoin de connaître un bientaiteur tel que vous. Quel est votre nom, mon fils.' quels
84 F.LiEZER.
sont les heurfîix parens à qui le Seigneui- a donné des cnfans le plus charitable ? Je suis Eliezer , répondis - je ; le vénérable Sadoc, l'ancien pontife d'Israël, est mon aïeul; ma mère a nom Rachfl , mon pèi-e, Neplithali. En respectant, en aimant les pauvres, j'obéis à leurs préceptes.
A peine avais-je dit ces mots, que cet homme, s'avançant vers moi , me prend dan» ses bras, m'enlève et me tient long-tem|>i contre sa poitrine. Il ne disait rien , mais il soupirait; et je sentais ses larmes couler sur mes joues. Ne vous étonnez pas, reprit-il, de 1 amitié qtie je vous témoigne. Je dois la vie à Sadoc ; je n'ai pu voir son pelit-lils sans éprouver ce transport dont vous ne vous oliensez pas. Alors il se mit à sourire; et je vi» Ijien que son visage n'y était pas accoutuim/. Je pris sa main : Suivez-moi, lui dis-je, je vais vous conduire auprès de Sadoc; il nie caresse toujours davantage quand je lui amène des pauvres. Non, ajouta-t-il en baissant lis yeu.\ , je suis exilé de Silo pour un crime involontaire. Je serais perdu si j'y paraissais. Voyez , mon enfant , quelle est ma confiance : vous avez ma vie en vos mains. S'il vous éeliajipe de révéler ;i quelqu'un que je suii (.-aclié dan» cett« montagne , que vous ni v
ave? lencontré, l'on viendra m'arracher d'ici pour me livrer à d'affreux tourmens.
Ces paroles me (irent trembler. Je lui promis de garder son secret et de revenir le voir. J'y relournai dès le lendemain ; il m'attendait au même endroit. Content de mon exactitude, et se fiant à mes promesses , il me conduisit jusqu à sa retraite. Cette retraite n'est pas loin d'ici. C'est une grotte peu vaste, cachée parmi des rochers, où je ne vis autre chose que quelques branches de dattier. Les dattes étaient sa nouri'iture , les branches formaient son lit. Voilà ma maison, me dit-il; je ne me flatte pas , mon fils, que rien puisse vous v rappelei. Vous me rendriez pourtant bien heureux si vous y veniez quelquefois. Ce matin , dès le point du jour, j'ai coui-u toute la montagne; je suis parvenu, à force de soins , à m'emparer de deux ramiers vivans. Puisque vous aimez les oiseaux, je vais m'appliquer à les prendre; le désir de vous complaire me tiendra lieu de force et d'adresse.
Alors il me donna deux ramiers dans une cage de joncs. Ce sont les premiers , ma mère, que je suis venu vous offrir. Tous les dons que je vous portais ne me venaient que de lui. Cet Jioinme si bon , occupé de moi tout le temps qu'il ne me voyait pas , tendait des pièges aux
86 ELIEZER.
colombes, allait chercher les fruits les plii^ beaux. Il venait ensuite m'attendre : je le trouvais assis à sa porte, avec ses présens à la main. La joie que me causaient ces présens pasisait aussitôt dans ses yeux. 11 m'embrassait, me plaçait près de lui, t|uelquefois sur ses genoux; et, lorsqu il m'avait long-temps regardé, nous nous entrctc^iions ensemble. 11 me parlait de vous, ma mère , de mon père, de mon aïeul. 11 s intéressait à votre bonheur; i! me faisait répéter tout ce que vous aviez dit. J'aimais ces douces conversations , je me plaisais à visiter ini si triidre, un si bon ami; je me di?>ais : Puisque je suis le seul au monde qui puisse lo consoler, je suis oblige de 'ie voir souvent.
Aujourd'hui, dès h; grand malin, j'ai retourné près de lui, parce qu'hier il était malade. J ai pris en secret du lait dans un vase, dans l'espérance que ce lait lui ferait p(;ut-ètre du bien. Ah! manière, depuis hier le mal est d«!venu plus grave. Je l'ai retrouvé sur sou lit. 11 a pris le lait ipie je lui portais, ma serré la main, m'a remercié; mais j ai vu qu il faisait des efTorls pour nu' caclicr ses souirrauces. Je n'ai pas voulu le quitter, et j'y serais encore, ma mère, s'il ne m'était venu l'idée que vous
prtnvez le secourir. Oh ! venez , venez avec moi , vous lui sauverez peut-être la vie.
Ainsi parle Eliezer. Kachel l'embrasse avec (les sanglots : Aimable enfant, lui dit-elle, que ton jeune cœur est sensible et bon! que je suis heureuse d'être ta mère ! Oui , mon lils , je vais te suivre ; ne perdons pas un instant.
Elle se lève, court à sa maison ; Nephihali venait d'y rentrer , après avoir cherché .son fils. Rachel se hâte de lui redire tout ce quelle vient d'apprendre. Elle fait pleurer son i-poux de joie et d'attendrissement. Nephthali veut les accompagner à la grotte du solitaire. Il prend avec lui de l'huile, du vin; Uachel se munit d'autres provisions ; et , conduits par Eliezer, ils s'avancent vers la montagne.
Eliez r pressait leurs pas. A la porte de la caveilie , l'enfant les prie de s'arrêter. Il entre seul , et dit an solitaire , couché sur son lit de douleur : O mon ami, pardonnez-moi, j'ai révélé votre secret, dans l'espoir de vous être utile. Ne vous alarmez pas , mon ami , je vous amène mon père et ma mère.
Que dis-tu , mon fils ? s'écrie le mourant , en se soulevant à moitié. Quoi I INephthali , quoi 1 Rachel , je vous embrasserais encore 1 ô Dieu de bonté , donne-m'en la force. . . ,
88 ÉLIEZEK
A CCS paroles , à cette voix , Neplithali jette un cri terrible : il a ii'connu ses accens. Il s'élance dans la caverne , vole , tombe , embrasse son frère.... C'est lui, c'est Eliezer. Rachel revoit son ]>rcmier époux. Muette , iinmoJjile , interdite, elle soutient Ncplitliali, dont la tête demeure penchée sur la poitrine de son frère ; l'enfant surpris promène sur eux des i-egards remplis de larmes ; et le mourant Eliezer , passant son bras autour de Nephthali , tend une de ses mains à Rachel , et dit à l'enfant de ne pas pleurer.
Lorsqu'une émotion aussi vive rnt laissé quelque calme à leurs sens, tous trois se contemplent l'un l'autre sans pouvoir encore se parler. Eliezer le premier raffermit sa voix presque éteinte, et s'appuyant sur son frère, il lui adresse ces mots :
IVephthali , le temps me presse ; laisse-moi profiter du dernier instant où je peux encore t'appeler mon frère. Ne trouble pas la sainte joie que j éprouve en te revoyant. Songe, ô mon unique ami , que ton Eliezer expire plus heureux qu'il n'a vécu.
Le jour même de mon hyménée , je te vis , auprès du figuier, rendant à Rachel le voile f|ue tu portais dans ton sein. Ce seul mot te dii tout , mon frère ; je fis ce que tu aurais fail.
J'eus soin de laisser sui- le bord des eaux mes vètemens souillés de limon , pour que l'on ne doutât point de ma mort , pour que la loi te prescrivit de devenir l'époux de ma veuve. Je me répétais : II pourVa iouir de la moitié du bonheur; et je me sentais la force de vivre.
Je partis sans tenir de route. Je m'éloignai de Chanaan , et t^agnai la terre d'Emath. J espérais oublier Rachel ; vain espoir I je ne pouvais vivre sans Rachel et sans mon frère. Je me trouvais dans l'univers, solitaire, abandonné , comme la grappe oubliée sur le cep qu on a vendangé. Après ncut ans de mnihcurs et de m ilheurs inutiles , qui ne me donnaient ni la mort , ni cet oubli que je poursuivais, je revins malgré moi vers Silo. Je m'arrêtai dans ces montagnes. Là , je me cachais tout le jour; toutes les nuits , j albiis errer autour de voti-e demeure. Je tremblais d'èti'e aperçu, je brûlais de vous apercevoir.
Enfin , un soir , assis derrière un roc , visà-vis le figuier sauvage , je vis , je reconnus mon frère, conduisant par la main Rachel. J'eus besoin d'embrasser le roc , pour ne pas m élancer vers vous. Vous vîntes vous mettre à genoux auprès d'un tombeau de gazon , vos pleurs coulèrent sur cette tombe , et j entendis
go ELIEZER.
le nom d'Elieicr prononcé ])ar)ni vos sanglots. Ah! mon frèie , ah! mon épouse, ce seul instant me paya de neuf années de douleur. Ils m'aiment toujours^ m'éciiai-je , je n'osai plus me trouver malheureux.,
Je résolus, dés ce moment, de tivcr ici ma demeure. Je cherchai , je trouvai cette grotte.. Les fruits des dattiers me nouriùrent , l'onde du torrent m'ahreuva. Je vous voyais tous les soirs : hélas ! que nie manquait-il ? Je me reprochais vos larmes , mais j'en jouissais en me les reprochant; j'aurais désiré vous voir consolés, mais j'en aurais été plus à plaindre.
Le ciel m'envova bientôt un bonheur encore plus grand. Je rencontrai votre fils , je l'attirai par mes dons , par mes tendres soins , ])ar mon amitié. O qu'il m'a fait passer de doux momens ! ô quel transport éprouvait mon âme, quand, le tenant sur mes genoux cl le contemplant en silence, je me disais : Voilà l'enfant de Hachcl et de Nephthali ! dans lui vivent réunis et mon épouse et mon frère! Je le pressais sur mon sein , et je m'imaginai'^ vous embrasser tous deux; il me rendait mes caresses , et je me crovais dans vos bras.
Ce bonheur s'est écoulé c immc les heures d'une matinée. Je vais mourir, ô mon frère! bénissons l'arrêt du Seigneur. Il fallait bien
CHANT IV. gx
pajer de ma moit le plaisir de te voir encore ; ce plaisir n'est pas trop payé. Que ne puis-je aussi presser sur mon sein mon vertueux et
bon père. Vous lui direz Ah! vous lui
direz ou plutôt , cachez-lui ma mort. Ne
rouvrez point sa blessure; qu'il ne pleure pas de nouveau le fils qu'il a tant pleuré. Approche-toi , Nephthali , approchez - vous aussi , Rachel ; et toi , mon cher Eliezer, mon enfant , mon fils , mon dernier ami , viens , viens me donner ta main, .loignez-j tous deux la vôtre ; que je les réunisse sur mon cœur. Hélas I il ne palpite plus , cependant il vous aime encore... Adieu , j'expire , consolez-vous : soyez heureus sans m oublier.
lorian, Jean l'ierre -,;o^ 'Jlaris de F6G8 Guillaiirie Tell