LIVRE III
frapper. Entends les cris des innocens que tu retiens dans les cachots ; entends les cris des enfans, des veuves qui te redemandent leurs époux, leurs pères, expirés par ton ordre au milieu des tourmens. Vois leurs ombres sanglantes errer autour de ta demeure, te poursuivre dans ton sommeil, se présenter devant toi pour te montrer leurs larges blessures, leurs corps déchirés et palpitans. Leur sang jaillit sur tes mains et t'éveille au milieu de la nuit ; tu vois ce sang au milieu des1 ténèbres, tu le vois, et tes yeux en vain se ferment pour ne pas le voir. Le peu qui reste de vivans, abandonnant ses héritages, ses biens, le fruit de son labeur à ton insatiable avarice, s'enfuit et va se cacher au fond des forêts, dans le creux des rocs. Là, que fait ce peuple tremblant à qui ton nom seul cause plus d'effroi que le bruit des monceaux de neige descendant du haut des montagnes pour ensevelir nos villages, que fait-il ? A genoux sur les rochers, il élève ses mains à Dieu, il lui demande vengeance, il le supplie d'exterminer l'exterminateur des humains. Hé bien, Gésier, je te l'annonce, ces prières de tout un peuple, ces cris de tant d'innocens persécutés, dépouillés, frappés, im-
moles par ton ordre, ce sang répandu sans cesse par tes mains, et dont la vapeur épaisse forme un nuage autour de toi, ce sang est monté jusqu'au ciel ; nos voix plaintives sont arrivées au trône du Tout-Puissant, sa justice va te frapper, ma patrie touche à sa délivrance : tels sont mon espoir, mes vœux, ma pensée. Tu me les demandes, je t'ai satisfait ; je n'ai plus rien à te dire, car je ne veux pas dégrader ma raison au point de te dire un seul mot de l'ordre insensé, du délire qui fait aujourd'hui fléchir les malheureux habitans d'Uri devant le bonnet qui couvrait ta tête. Tu sais tout, tu peux commander mon supplice.
Gésier écoutait en silence ; sa colère se contenait pour mieux assurer ses coups, sa rage était suspendue par l'espérance de trouver, d'inventer un nouveau supplice qui le vengeât mieux de cet homme qui semblait mépriser la mort. Il songeait à ces deux enfans que la veille il fit mettre aux fers. Il se rappelle leurs discours hardis, et, les comparant à ceux qu'il entend, son ingénieuse fureur soupçonne, pressent, devine que ces enfans, déjà si fiers, si pénétrés de la haine des tyrans, ne