‹ Guillaume Tell, ou La Suisse libreChapitre 37 sur 52 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

pays ; je veux qu'en contemplant ma justice, le peuple d'Altorff admire ton adresse ; on va tè rendre ton arc ; on placera ton fils devant toi, à la distance de cent pas ; une pomme sera sur sa tête, et deviendra le but de* ta flèche. Si ta main, sûre de ses coups, enlève avec le trait la pomme, je vous fais grâce à tous deux, et je vous rends la liberté ; si tu refuses cette épreuve, ton fils, à tes yeux, va mourir. Barbare, lui répond Tell, quel démon sorti de l'enfer peut t'inspirer cette affreuse idée ? O Dieu juste, qui nous entends, soufTrirez-vous cet horrible excès du génie de la cruauté ? Non, je n'accepte point l'épreuve ; non, je ne m'expose point à devenir le meurtrier de mon fils ; je te demande la mort, je l'implore de tes bourreaux ; ils sont tous ici ; tout ce qui t'entoure a trempé cent fois ses mains dans le sang. Qu'ils tournent leurs glaives sur moi, qu'ils les dirigent sur mon cœur : je te le demande, je t'en conjure ; mais que je meure innocent, mais que je meure homme et père. Écoute, Gésier, tes gardes nombreux, l'exemple de tout un peuple, la certitude, la vue du supplice, n'ont pu me faire fléchir devant toi ; j'ai préféré la mort à cette bassesse ; hé bien, pour

obtenir cette mort, pour échapper à l'affreux danger de percer moi-même le cœur de mon fils, je vais plier le genou devant toi, prometsmoi le trépas, Gésier, et je m'abaisse devant ton orgueil.

Non, s'écrie aussitôt Gemmi, dont la voix touchante émeut de pitié les satellites qui l'environnent, non, ne vous rendez point à ses vœux, j'accepte, j'accepte l'épreuve. Quoi qu'il arrive, tu l'as promis, mon père sera délivré ; rassure-toi, mon digne père ; va, le ciel guidera ta main, va, ton fils est en sûreté, pardonne-moi si ma tendresse a voulu te méconnaître un instant. Je tremblais pour toi, pour toi seul, et je quittais, pour te sauver le bien qui m'est le plus cher au monde, le nom, le doux nom de ton fils. O mon père ! pardonne-moi, mon père, mon père chéri, laissemoi répéter cent fois ce nom que je m'étais interdit. Rassure-toi, tu ne me tueras point, une voix secrète me le prédit. Qu'on me conduise, qu'on me conduise ! et toi, Claire, va-t'en, mais garde-toi d'instruire ma mère.

Gemmi se jette alors dans le sein de Guillaume, qui le reçoit, qui l'embrasse, qui le presse contre son cœur ; il veut lui parler, il

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