LIVRE III. S
ne peut que l'inonder de ses larmes ; il ne peut que répéter d'une voix tremblante, étouffée : Noii, mon fils, non, mon cher fils ! Claire est tombée évanouie ; les soldats remportent dans le palais, et l'inflexible Gésier, sans être ému de ce spectacle, répète son ordre terrible, offre pour la dernière fois à Guillaume le choix affreux de voir périr son fils, ou de se soumettre à l'épreuve. Guillaume l'écoute, la tête baissée, demeure quelques instans sans répondre, tenant toujours Gemmi dans ses bras ; puis relevant tout à coup la tête, et regardant le gouverneur avec des yeux rouges de pleurs, étincelans d'indignation : J'obéirai, répond-il ; que l'on me conduise à la place.
Le père et le fils, se tenant par la main, sont aussitôt environnés de gardes. Ils descendent ensemble du palais, sous la conduite de Sarnem. Tout le peuple, informé déjà de l'affreux spectacle qu'on va lui donner, se précipite vers la place. Presque tous gémissent au fond de leur ame, mais aucun d'eux n'ose exprimer le sentiment de la pitié. Leurs regards timides cherchent Guillaume ; ils le découvrent au milieu des lances, marchant à coté de Gemini qui le regarde en souriant. Les larmes
viennent dans les yeux en regardant le visage du père ; mais la terreur retient ces larmes ; Gésier les punirait comme un crime. Tous les yeux se reportent à terre ; un morne silence règne dans le peuple ; il gémit, il souffre et se tait.
L'espace est déjà mesuré par le farouche Sarnem ; une double haie de soldats ferme de trois côtés cet espace. Le peuple se presse derrière eux ; Gemmi, debout à l'extrémité, considère tous ces apprêts d'un œil tranquille et serein. Gésier, loin derrière Tell, se tient au milieu de sa garde, observant d'un air inquiet le silence morne du peuple ; et Guillaume, entouré de lances, demeure immobile, les yeux vers la terre. On lui présente son arc avec une seule flèche ; après en avoir essayé la pointe, il la brise, la rejette et demande son carquois : on le lui apporte ; il le vide à ses pieds, cherche, choisit parmi tous ses traits, demeure long-temps baissé, saisit un instant favorable et cache une flèche sous ses vêtemens ; il en tient une autre à la main, c'est celle qui doit lui servir. Sarnem fait enlever les autres, et Guillaume, avec lenteur, bande la corde de son grand arc.