‹ Guillaume Tell, ou La Suisse libreChapitre 39 sur 52 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Il regarde son fils, s'arrête, levé les yeux vers le ciel, jette son arc et sa flèche, et demande à parler à Gemmi. Quatre soldats le mènent vers lui : Mon fils, dit-il, j'ai besoin de venir ('embrasser encore, de te répéter ce que je t'ai dit. Sois immobile, mon fils ; pose un genou en terre, tu seras plus sûr, ce me semble, de ne point faire de mouvement ; tu prieras Dieu, mon fils, de protéger ton malheureux père. Ah ! ne le prie que pour toi, que mon idée ne vienne pas t'attendris affaiblir peutêtre ce mâle courage que j'admire sans l'imiter. 0 mon enfant ! oui, je ne puis me montrer aussi grand que toi. Soutiens, soutiens cette fermeté dont je voudrais te donner l'exemple. Oui, demeure ainsi, mon enfant, te voilà comme je te veux. — Comme je te veux ! malheureux que je suis ! et vous le souffrez, ô mon Dieu ! — Ecoute. — Détourne la tête. — Tu ne sais pas, tu ne peux prévoir l'effet que produira sur toi cette pointe, ce fer brillant dirigé contre ton front. Détourne la tête, mon fils, et ne me regarde pas. Non, non, lui répond l'enfant, ne craignez rien, je veux vous regarder, je ne verrai point la flèche, je ne verrai que mon père. Ah ! mon 9*

cher fils, s'écrie Tell, ne me parle pas, ne me parle pas ! ta voix, ton accent m'ôterait ma force. Tais-toi, prie Dieu, ne remue pas.

Guillaume l'embrasse en disant ces mots, veut le quitter, l'embrasse encore, répète ces dernières paroles, pose la pomme sur sa tête, et se retournant brusquement, regagne sa place à pas précipités.

Là, il reprend son arc, sa flèche, reporte ses yeux vers ce but si cher, essaie deux fois de lever son arc, et deux fois ses mains paternelles le laissent retomber. Enfin, rappelant toute son adresse, toute sa force, tout son courage, il essuie les larmes qui viennent toujours obscurcir sa vue ; il invoque le Tout- Puissant, qui du haut du ciel veille sur les pères ; et, roidissant son bras qui tremble, il force, accoutume son œil à ne regarder que la pomme. Profitant de ce seul instant, aussi rapide que la pensée, où il parvient à oublier son fils, il vise, tire, lance son trait, et la pomme emportée vole avec lui.7

La place retentit des cris de joie ; Gemmi vole embrasser son père. Celui-ci, pâle, immobile, épuisé de l'effort qu'il a fait, ne lui rend point ses caresses. Il le regarde avec

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