LIVRE I
son âme de feu à vaincre, à dompter ses passions ! Maître de ses plus vifs désirs, faisant tourner jusqu'à leur violence au profit de la sagesse, Tell, héritier des biens de son père, s'imposa des travaux plus forts, obtint de la terre une moisson double, que les pauvres venaient partager. Levé des l'aube matinale, soutenant d'un bras vigoureux l'extrémité d'une charrue que deux taureaux traînaient avec peine, il enfonçait son fer luisant dans un sol semé de cailloux, hâtait ses animaux tardifs de l'aiguillon qu'il tenait à la main, et, le front ruisselant de sueur, ne se reposait, à la fin du jour, que pour plaindre les infortunés qui n'avaient point de charrue. Cette idée l'accompagnait en ramenant ses taureaux, elle ne le quittait point durant son sommeil ; et, le lendemain, dès l'aurore, Tell s'en allait labourer le champ de ses indigens amis ; il l'ensemençait pendant leur absence, il se cachait d'eux, non pour leur ôter le plaisir d'être reconnaissans, mais pour s'épargner à lui-même la pudeur de la bienfaisance exercée envers ses égaux. C'étaient là ses soins, ses délassemens : travailler et faire du bien l'occupait et le reposait.
La nature, en douant Guillaume d'une âme si pure et si belle, avait voulu lui donner encore l'adresse, la force du corps. Il surpassait de toute la tête les plus grands de ses compagnons ; il gravissait les rocs escarpés, franchissait les larges torrens, s'élançait sur les cimes glacées, prenait les chamois à la course. Ses bras pliaient, rompaient le chêne à peine entamé par la hache, ses épaules le portaient entier avec son immense branchage. Les jours de fêtes, au milieu des jeux que célébraient les jeunes archers, Tell, qui n'avait point d'égal dans l'art de lancer les flèches, se voyait forcé de rester oisif, afin que les prix fussent disputés. On le plaçait, malgré son âge, parmi les vieillards assis pour juger. Là, frémissant de cet honneur, immobile, respirant à peine, il suivait les flèches rapides, applaudissait avec transport l'archer dont les coups approchaient du but, et ses bras, élevés sans cesse, semblaient attendre, pour l'embrasser, un rival digne de lui. Mais, quand les carquois étaient épuisés sans qu'on eût atteint la colombe, lorsque l'oiseau, fatigué de se débattre inutilement, se reposait sur le haut du mât, et regardait d'un œil tranquille ses im-