‹ Guillaume Tell, ou La Suisse libreChapitre 3 sur 52 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

tantôt serpentant dans un lit de mousse, descendent ou se précipitent, arrivent dans les vallons, se mêlent, confondent leurs eaux, arrosent de longues prairies couvertes de troupeaux immenses, et vont se jeter dans les lacs limpides où les taureaux viennent se laver.

Sur la cime de cette montagne était une pauvre chaumière, environnée d'un modique champ, d'un plant de vignes, d'un verger. Un laboureur, un héros, qui s'ignorait encore lui-même, qui ne connaissait de son cœur que son amour pour son pays, Guillaume Tell, à peine à vingt ans, reçut de son père cet héritage. Mon fils, lui dit le vieillard mourant, j'ai travaillé, j'ai vécu. Soixante hivers se sont écoulés dans cet asile paisible, sans que le vice ait osé franchir le seuil de ma porte, sans qu'une seule de mes nuits ait été troublée par les remords. Travaille comme moi, mon fils ; comme moi choisis une femme sage, de qui l'amour, la confiance, la douce et patiente amitié double tes plaisirs innocens, prenne la moitié de tes peines. Marie-toi, ô mon cher Guillaume ; l'homme vertueux sans épouse n'est vertueux qu'à demi. Adieu, modère ta douleur. La mort est facile pour l'homme de

bien. Quand je t'envoyais porter à nos frères les fruits, le pain dont ils manquaient, n'avaistu pas du plaisir à venir me rendre compte des bonnes actions dont je t'avais chargé ? Hé bien, mon ami, je vais rendre compte à mon père des bonnes actions dont il me chargea si long-temps. Il me recevra, mon fils, comme je te recevais. Je t'attendrai près de lui. Sois bien aux lieux où je te laisse, sois-y bien tant que tu seras libre ; mais si jamais un tyran osait porter la moindre atteinte à notre antique liberté, Guillaume, meurs pour ton pays, tu verras que la mort est douce.

Ces paroles restèrent gravées dans l'âme sensible de Tell. Après avoir rendu les derniers devoirs au vénérable vieillard, après avoir creusé sa tombe au pied d'un sapin, près de sa maison, il se fit serment à lui-même, et jamais il ne viola ce serment, de se rendre seul, chaque soir, sur cette tombe sacrée, de se rappeler toutes ses actions, toutes ses pensées du jour, et de demander à son père s'il était content de son fils.

O combien il dut de vertus à cette obligation pieuse ! Combien la crainte de rougir, en interrogeant l'ombre paternelle, accoutuma

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