LIVRE I
dangereuse ivresse de l'amour satisfait sans cesse ; ils modéraient ses transports par les plaisirs plus durables de l'amitié, de la confiance ; par ce respect mutuel, cette crainte tendre et modeste de ne devenir jamais assez dignes l'un de l'autre, cette certitude de rendre leurs âmes plus vertueuses, plus belles, en échangeant toutes leurs pensées, en confondant tous leurs sentimens.
Un fils vint bientôt serrer leurs liens, et ces noms si chers de père et de mère furent une source nouvelle de délices encore inconnues. Le jeune, le charmant Gemmi fut confié d'abord à Edmée ; elle voulut être seule chargée des soins de sa première enfance ; mais aussitôt qu'il eut atteint sa sixième année, Guillaume ne le quitta plus. Il le conduisait avec lui dans les champs, dans les pâturages ; lui montrait la terre couverte d'épis, les montagnes, les eaux, les forêts, et, ramenant ses jeux vers le ciel, il lui faisait prononcer avec crainte le nom sublime de Dieu ; il lui disait que ce Dieu, juge et témoin de toutes nos pensées, ne demandait à l'homme que d'être bon pour le rendre à jamais heureux. Chaque matin et chaque soir il lui répétait ce précepte, lui
expliquait par son exemple ce que c'est que d'être bon ; mais, sans égard pour la faiblesse, pour l'âge du timide enfant, il le conduisait dans les neiges, le faisait gravir sur les glaces, exerçait ses jeunes mains à soulever le joug des taureaux, à caresser sans effroi ces animaux redoutables, à les lier à la charrue et la conduire avec lui.
Ce même enfant, grave, réfléchi, lorsqu'il travaille ou qu'il s'entretient avec Guillaume, n'est plus qu'un fils doux et timide, dès qu'en rentrant à la maison il court se jeter entre les bras de sa mère. Tendre, attentif, caressant, il cherche dans les yeux d'Edmée le moindre désir qu'elle va former. Il le pressent, le pénètre : Edmée ne l'a pas exprimé, il est accompli par Gemmi. O combien cet enfant si cher rendait heureuse sa bonne mère ! Combien de fois, en l'absence de Tell, dont le visage sévère désapprouvait tout excès d'un sentiment même légitime, Edmée, pressant sur son cœur le jeune, l'aimable Gemmi, lui répétait avec le délire l'ivresse de l'amour maternel : Mon fils, mon unique fils, c'est dans tes jours que j'ai mis ma vie, c'est dans ton âme que mon âme existe. Sache-le bien,