‹ Guillaume Tell, ou La Suisse libreChapitre 8 sur 52 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

mon cher fils, sois-en sûr, et, devant ton père, feins de l'ignorer.

Tell joignait à tant de biens le bien le plus nécessaire dans le bonheur et dans le malheur, Tell possédait un ami. Cet ami, presque de son âge, habitait parmi les rochers qui séparent Uri d'Underwald. La ressemblance de leurs cœurs, et non de leurs caractères, les avait unis des l'enfance. Melctal, aussi pur, aussi brave, aussi généreux que Tell, aimait autant que lui la vertu, la liberté, la patrie ; mais son amour, moins réfléchi, moins concentré dans un foyer brûlant, était capable de grandes actions, sans l'être de longues souffrances. Melctal, vif, bouillant, emporté, ne pouvait cacher un seul sentiment, exhalait dans ses paroles, épuisait dans un premier transport la passion ardente qui l'enflammait. Tell la réprimait au contraire, la nourrissait, l'augmentait, ne permettait pas à sa bouche, aux moindres traits de son visage de l'exprimer, de la découvrir. Tous deux abhorraient l'injustice ; mais l'un se bornait à tonner contre elle, à donner sa vie pour la punir ; l'autre la suivait en silence, afin de la réparer. L'un, semblable au torrent fougueux qui renverse les

premiers obstacles, ne savait rien ménager dans son impétueux élan ; l'autre, commandant toujours à son indignation profonde, amassait avec patience ses ressentimens contre les pervers, semblable aux neiges de plusieurs hivers accumulées sur les montagnes, et qui descendent toutes à la fois lorsque le soleil vient les détacher.

Melctal et Guillaume traversaient souvent le court espace qui les séparait pour réunir leurs familles, pour passer ensemble les jours de repos. Ces jours, attendus par les deux amis, se partageaient entre eux également. Tantôt c'étaient la bonne Edmée, avec son époux et son fils, qui se mettaient en chemin, et s'en allaient porter à Melctal des fruits, du lait, des prémices de leur vigne ou de leur verger. Tantôt Melctal arrivait, donnant le bras à son vieux père et conduisant par la main sa fille, unique gage qui lui fût resté d'une épouse qu'il pleurait encore. Tell les attendait à sa porte. Un siège était déjà tout prêt pour y faire asseoir le vieillard ; une coupe pleine de vin était pour lui dans les mains d'Edmée ; et Gemmi, dont les yeux inquiets regardaient toujours le chemin, tenait un bou-

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quet de fleurs qu'il devait offrir à l'aimable Claire.

Oh ! qu'ils étaient purs et touchans les plaisirs qu'ils goûtaient ensemble ! que de délices ils trouvaient autour de la table rustique où leur frugal repas se prolongeait ! Dès qu'il était achevé, le vieux Melctal, maigre le poids de ses quatre-vingts années, sans autre appui que son bâton, allait gagner le sommet le plus élevé de la montagne, y prenait place au milieu de ses amis, de ses enfans, découvrait son front vénérable pour recevoir sur ses cheveux blancs la douce chaleur du soleil ; et lorsque ses yeux satisfaits s'étaient rassasies quelques instans du spectacle de la nature, de ce spectacle qui l'enchantait, le transportait aussi vivement que dans ses beaux jours, il commençait à parier de ses premières années, de ses peines, de ses plaisirs, des chagrins attaches à la vie, des consolations quron trouve toujours dans sa conscience et dans sa vertu. Tell, Melctal. Eclatée, écoutaient avec un respect attentif: Claire et Gemmi, assis tous ceux entre les genoux du vieillard, se regarat par intervalles, quelquefois se pressaient la main. Un seul coup d'ceil de Guillaume

faisait monter sur leur front une naïve rougeur ; et le vieillard, qui s'en apercevait, les excusait auprès de Guillaume.

Claire et Gemmi grandissaient tous deux, et leurs innocentes amours suivaient les progrès de leur âge. Déjà les jours heureux qu'ils passaient ensemble revenaient trop tard au gré de leurs vœux. Gemmi, pendant les longues semaines qui s'écoulaient sans qu'il vît son amie, cherchait, inventait des prétextes pour s'échapper de sa maison, pour voler à celle de Claire. Tantôt il venait dire à Melctal qu'un ours avait paru dans la montagne, que les troupeaux étaient menacés ; aussitôt il venait lui apprendre que, dans la précédente nuit, le vent du nord avait fané les jeunes bourgeons de la vigne. Melctal l'écoutait avec un sourire, le remerciait de ses soins, de son attentive amitié. Claire s'empressait de lui présenter un vase rempli d'un lait écumant. Gemmi, en saisissant le vase, touchait de ses mains les deux mains de Claire, qui demeuraient jointes aux siennes jusqu'à ce qu'il ne restât plus de la bienfaisante liqueur. Gemmi la buvait lentement ; ses yeux ne se détachaient point des yeux de celle qu'il aimait ;

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