ISABEAU, GUILLEMETTE
(Elles entrent par le fond en grands atours, leurs livres de messe à la main.)
ISABEAU
Il a bien prêché.
GUILLEMETTE
Pas trop. Comment pouvez-vous dire qu’il a bien prêché?...
ISABEAU
Je dis qu’il a bien prêché , parce qu’il n’a pas parlé longtemps.
GUILLEMETTE
Moi, je trouve qu’il a mal prêché parce qu’il est trop laid.
ISABEAU
11 est bien assez beau pour un prédicateur, et il a dit des choses excellentes. Au lieu de crier, comme tant d’autres, contre la coquetterie des femmes, et les rubans, et la crinol ne et les bijoux, il s’en est pris bravement à messieurs les maris ; il a attaqué le taureau par les cornes, et il a gourmandé ces bourgeois vert-galants qui s’échappent; de leurs ménages tous les dimanches, après vêpres, pour aller au Pré-Gaillard, danser avec des demoiselles et boire avec des écoliers.
GUILLEMETTE
Vous en parlez bien chaudement, dame Isabeau. Craignezvous que le vénérable M. Truphême ne se débauche à son âge?
ISABEAU
Mon mari n’est pas un vénérable, et personne ne lui donne-
CUILLER Y
rait l’àge qu’il a. Mais vous, Guillemette, vous en parlez bien froidement ; vous n’aimez donc pas maître Brid’oie, votre mari?
GUILLEMETTE
Pardonnez : je me dis que c’est un homme, qu’il est à moi, et que je n’en ai pas d’autre. Est-ce de l’amour, cela?...
IRAK EAU, d'un ton comûncu.
Le véritable amour conjugal. Moi, j’adore monsieur Truphême par raison. Voyez-vous cette dentelle?.,,
GUILLEMETTE
Elle est belle.
* ISABEAU
Elle me répète à chaque instant que je dois aimer mon mari. Qui est-ce qui nous donne les dentelles? Nos maris. Les galants ne sont bons qu’à les déchirer.
GUILLEMETTE
Nous sommes de bonnes femmes.
ISABEAU
Nous aimons nos maris.
GUILLEMETTE
Ils sont bien heureux de nous avoir. Votre M. Truphême est gourmand comme le chat d’un évêque, un bon repas est un aimant auquel il n’a jamais su résister, et lorsqu’il a le verre en main, il tiendrait tête à une éponge.
ISABEAU
Où est le mal? La vendange n’est pas mauvaise conseillère, le vin ne fait qq épanouir sa bonne humeur naturelle, et lorsqu’il a bu un coup de trop, il ne me querelle pas, bien au contraire. C’est maître Brid’oie qui se colère sans boire et qui pousse la mélancolie jusqu’à la brutalité. Fi! les jaloux!
GUI LLEMETTE.
Où est le mal, ma chère? on n’est pas jaloux sans amour, et j’aîme mieux être battue que dédaignée,
ISABEAU
Pour ce qui est des coups, c’est une monnaie que je donne et que je ne reçois pas.
GUILLEMETTE
Nous avons de bons maris.
ISABEA U.
Ah! si jamais le mien faisait comme les autres, et si je le prenais sur le chemin du Pré-Gaillard !...