PRÉFACE
La première édition de ce livre date de
C'était alors un tout petit volume , dans lequel je n'avais prétendu faire , en somme , qu'un abrégé facile a lire de l'ouvrage considérable dans lequel M. l'abbé Kermoalquin avait réuni la majeure partie des textes imprimés relatifs a notre commune patrie ; c'était-, pour dire toute ma pensée,, une sorte
de manuel ou de guide , a l'usage des pèlerins lettrés de Notre-Dame de Bon-Secours. J'avais seulement creusé , aussi ava*it que me Pavaient permis les documents mis à ma disposition , le chapitre des institutions municipales.
Ce chapitre fît la fortune de mon opuscule , et me valut , de la part des érudits bretons, des éloges accordés, je suis le premier a le reconnaître , beaucoup plus a la ligne suivie qu'aux résultats obtenus.
Aucun point de notre histoire n'a été peutêtre moins approfondi que celui-là.
<( On a imprimé jusqu'à présent , disait M. de La Borderie, en 1853 , si peu de documents sur l'histoire des institutions municipales en Bretagne ; on a desserré , par contre , de si grosses erreurs sur ce sujet ! Et je ne parle pas seulement des ignorants: M. Daru, dans son Histoire de Bretagne , n'attribue-t-iî pas a Conan-le-Gros (4442- 4 1 48) l'affranchissement des communes bretonnes? Je connais des histoires de Rennes et de Nantes, dont les auteurs suivent, avec
une attention (tes plus consciencieuses , du XIIe au xvc siècle , les prétendus progrès de prétendues institutions municipales , dont leur imagination fait tous les frais. Ces auteurs avaient lu Augustin Thierry ; ils ont tranquillement appliqué a notre province les idées de cet éloquent écrivain. Hé mais , dira-t-on peut-être, pourquoi le trouvez-vous mauvais? n'est-ce pas vraiment beaucoup plus commode et moins ennuyeux que d'aller exhumer de la poudre où ils gisent les authentiques documents de l'histoire des municipalités bretonnes ? À cela, je l'avoue, pas de réplique possible* (1) »
Cependant , quelques hommes , qui ont trop de science et de conscience pour appliquer en histoire ces procédés de centralisation , dont M. de La Borderie se moque si spirituellement , ont , depuis ces dernières années , opéré quelques fouilles dans cette mine si riche et si inexplorée. Je cite 7 dans l'ordre où ma mémoire me le rappelle, M. de
(0 À de La Borderi»1, Revue des Provinces de i'Oucsî , Tom Ier, 2e Partie , p, 182.
La Borderie lui-même (1), M. de Blois (2), MM. de Geslin et de Barthélémy (3) , M. Lallemand (4) , etc.
De l'ensemble des travaux de ces érudits, on peut, dès aujourd'hui, regarder comme acquis , qu'aucune municipalité bretonne n'est antérieure au XIVe siècle et aux guerres de Succession, et que le plus grand nombre leur sont de beaucoup postérieures. On en voit qui ont pour origine les guerres du Bien-Public , d'autres les guerres de la Ligue ; quelques-unes n'apparaissent que dans le XVIIe siècle , et n'existaient très-certainement pas auparavant.
Or, si la communauté de ville de Guingamp n'est pas la plus ancienne des municipalités bretonnes, elle figure assurément dans le groupe le plus ancien. Les plus vieux
(i) L'art, cité, et le Bulletin de l'Association Bretonne, Toin. IV, ire Partie, p. 2o5 à 2i3.
(a) Art. Quimper, dans la nouvelle édition d'Ogée.
(3) Histoire des Anciens Evéchés de Bretagne, Tom. I«.
(4) hss Origines Historiques de la Ville de Vannes, 1 vol. in- 18. Vannes , i858.
titres retrouvés par M. de La Borderie nous apprennent , en effet , que les bourgeois de Guingamp avaient un procureur en 1 380 , ceux de Nantes en 1410, et ceux de Rennes en 1430 seulement. (1).
L'histoire de la municipalité guingampaise, telle que je l'avais écrite en 1850, était donc, a cause du sujet seul, d'un grand intérêt. Malheureusement, nos archives ne m'avaient offert aucun titre antérieur a la seconde moitié dvi xvie siècle.
Au mois de septembre 1 851 , en déménageant le mobilier de la mairie de Guingamp, qui allait se loger ailleurs , on trouva , dans un coin noir où personne ne pénétrait , une liasse , je dirai mieux , un ballot de vieux papiers, sur lequel on avait écrit : Sans in~
(i) Gilles Languedoc , le vieux greffier de la communauté de Rennes qui avait compilé, en 1724» et sans aucun parti pris, les archives qui lui étaient confiées, était arrivé, par la seule force des choses, à constater, en tête de son livre, l'âge de la municipalité rennaise ; il ne faut pas lire plus loin que le titre : liecueit historique de ce qui s'est passé de plus remarquable et de plus important touchant la
ville et la communauté de Hennés depuis le commencement de l'an
1400, auquel temps se rapporte la première forme de son érection, etc. Le manuscrit de Languedoc est conservé à la Biblothèquc de Rennes.
tcrêt y et qui avait absolument échappé à mes investigations , lorsque je réunissais , l'année précédente, les matériaux de mon petit livre. Je fus immédiatement prévenu de la trouvaille ; mais , moitié par paresse , moitié par crainte de dénicher quelque titre qui fit mentir (comme cela arrive) l'ouvrage que je venais de faire paraître, j'ajournai à d'autre temps le dépouillement et l'étude des gros et sordides paquets de papiers poudreux qui m'étaient exhibés. À quelque temps de la, M. de La Borderie étant venu à Guingamp , nous parlâmes des archives de la municipalité et de la fabrique , et j'eus , en expiation de ma paresse, la honte de con fesser que je n'avais pas encore délié les cordes du ballot qui avait été mis au joui quelques mois auparavant, Il y a pour les vrais savants des grâces d'état auxquelles les profanes ne sauraient prétendre : a M. de La Borderie était réservé le privilège de découvrir les titres les plus précieux de nos archives , qui s'étaient conservés , par la grâce de Dieu , dans ce monceau informe , malgré la méprisante et compromettante éti quette griffonnée sui l'enveloppe. M, de La
Borderic ne s'est pas contenté de découvrir ces titres; il a bien voulu les mettre en ordre et les classer, et, grâce à lui, Guingamp possède un chartrier comme bien des grandes villes n'en ont pas.
Ces titres remontent a \ 428, et se succèdent avec assez de suite pour que rien d'essentiel dans la vie municipale de nos pères , depuis l'origine jusqu'à la Révolution , ne nous demeure caché. Il est devenu possible d'écrire , sans lacune , l'histoire de la plus ancienne des communautés de ville bretonne ; c'est a cette tâche que j'ai voué tous mes travaux , depuis le jour ou il m'a été permis de prévoir une réimpression prochaine de mon livre.
La découverte des anciennes archives mu nicipales, m'avait mis en Veine d'exploration. A côté des titres inventoriés et classés de la Fabrique , j'avais laissé une effrayante quantité de papiers modernes , jetés sans ordre, et dans lesquels un examen trop rapide et borné aux surfaces , ne m'avait fait deviner que des pièces justificatives des comptes des gouverneurs et des trésoriers,
sans aucun intérêt a aucun point de vue. Je pris la résolution de sonder jusqu'au fond cette mer inépuisable de paperasses. Mon excellent ami, M. Charles de Taillart, voulut bien s'adjoindre a moi, et enlever ainsi tout ce que cette besogne avait de fastidieux et de rebutant. Nos recherches furent couronnées d'un plein succès. Sous une quadruple ou quintuple couche de quittances de couvreurs , de maçons , de blanchisseuses , de ciriers, de chasubliers, de chantres et de bedeaux , nous trouvâmes, en deux paquets, et en plusieurs pièces éparses , les résidus et les rebuts de deux dépouillements et triages d'archives , faits, l'un a la lin du XVIIe siècle, et l'autre , en 1784. A l'église , comme a la mairie , rien n'avait été détruit , si ce n'est par les rats. Les titres que nous découvrions étaient en très-petit nombre du xive siècle , en très -grande partie du XVe, et, pour le quart environ, du XVIe siècle.
Nous.y avons trouvé, a côté d'actes entrevifs ou testamentaires , renfermant des libéralités pieuses, qui forment, avec de vieux procès , les neuf dixièmes de ces chartes, et
n'offrent qu'un médiocre intérêt , des détails importants sur les constructions faites a Notre-Dame en 1 470 et en \ 556 , et sur le mobilier de l'église depuis le XVe siècle ? et , surtout, des renseignements très-curieux sur l'organisation du clergé ? sur la discipline ? sur l'élection du sacristain, de l'organiste et des gouverneurs par les bourgeois \ etc. C'était un trésor moins inappréciable au point de vue de l'histoire générale de la Province , mais tout aussi riche , au point de vue de notre histoire locale , que les archives de la mairie. (4).
La ne devaient pas s'arrêter mes bonnes fortunes. Dans ce même temps , et par une suite très-imprévue de nos derniers revirements politiques ? les archives du duché de Penthièvre , propriété des d'Orléans 3 passaient du château de Lamballe a la Préfecture des Côtes-du-Nord . et devenaient accès-
(i) J'ai indiqué avec soin la provenance des pièces inédites citées ou analysées. Lorsque aucune indication n'existe , c'est que la pièce n'est pas inédite, ayant été déjà publiée par Du Paz ou les Bénédictins , ou qu'elle se trouve dans les registres des délibérations de la communauté de ville, où il suffit de chercher à sa date.
sibfes au public. Bien que la seigneurie de Guingamp ne m'ait occupé que très-accessoirement , puisque j'écris l'histoire de la ville, et non l'histoire du comté, mes recherches dans les archives du Penthièvre n'ont pas été sans fruits. J'ai aussi trouvé , a la Préfecture des Côtes~du-Nord ? des fragments, malheureusement très-incomplets, des papiers de nos diverses communautés religieuses. Je dois un souvenir a la bienveillance de feu M. Sicamois , et des remcrcîments à M. Le Gué , et, particulièrement, a mon ami , M. Gaultier du Mottay .
Enfin, un concours de circonstances, parmi lesquelles je ne veux noter que l'amitié de mon confrère, M. L. Ollivier, a mis a ma disposition les archives très-considérables et très-importantes de la maison de La Rivière, qui était , depuis la fin du XV ïc siècle , en possession de la seigneurie de Saint-Michel , faubourg de Guingamp. J'y ai puisé , ainsi que dans les archives , également considérables , des Salles , de Kernahat et du Poirier, que leurs propriétaires m'ont puvertes avec une extrême courtoisie , des renseigne-
ments certains sur ce quartier de la ville , qui demeurait complètement en dehors de l'organisation municipale du reste de lacité? comme il demeurait en dehors de sa juridiction. (1).
C'est avec ces immenses matériaux que j'ai refait V Histoire de Guingamp , et , m'appliquant ce que D. Lobineau écrivait de lui-même , (si licet parva componere magnis), je puis dire aussi que (( je les ai trouvés dans la poussière , exposez aux injures du tems comme pièces inutiles ; et si j'en ai tiré ce qu'il y a de plus beau dans mon histoire, ce n'a pas esté sans des peines qui ne sont connues que de ceux qui ont
(1) Parmi les diverses publications que le zèle des érudits bretons a multipliées dans ces dernières années , et depuis i85o , on trouve quelques traits qui se rapportent plus ou moins à l'histoire de Guingamp. Voyez, entre autres, les fragments du Journal d'Yves Le Trividic , bourgeois de Guingamp au commencement du xvne siècle, imprimés par M. de Barthélémy, dans ses Mélanges Historiques ; l'épisode du Voyage de la duchesse Anne, en i5o5, pubiié par M. de La Borderie , dans ses Mélanges £ Histoire et a" Archéologie Bretonnes ; les fragments de l'enquête dressée en 1296, publiés par le même , dans la Revue de Bretagne et Vendée , mai i85g ; les recherches de M. Gaultier du Motfay sur Ploumagoar et la seigneurie de Lokmaria, insérées dans Y Annuaire des Côtes-du-Nord ; etc. ,
quelque usage de manier ces vieux livres gastez de pourriture et infectez d'une poudre pernicieuse. (1) »
(1) D. Lobineau , Histoire de Bretagne, Préface
DE