CHAPITRE I
La Frérie Blanche.
S'il s'était agi sous nos Ducs , d'écrire l'histoire et la description de la bonne ville de Guingamp , et que Fauteur eût voulu rechercher tout d'abord le signe caractéristique , le titre spécial de gloire de la cité , cet écrivain aurait peut-être éprouvé quelque embarras.
2 — Aujourd'hui , cet embarras n'existe plus. Pour se distinguer entre toutes les sous-préfectures de France, Guingamp ne vous dira pas qu'il a un tribunal de première instance, un dépôt de remontes, un hospice, un bureau de bienfaisance, une prison cellulaire , un collège communal , une caisse d'épargne , une chambre littéraire et des courses de chevaux ; quelle est la sous-préfecture qui n'a pas cela , et mieux encore ? Guingamp vous dira tout simplement qu'il a conservé un souvenir vivant des âges de foi , un souvenir vivant du patriotisme breton ; qu'il a son Pardon de juillet, sa procession aux flambeaux , son sanctuaire de Notre-Dame de Bon- Secours. C'est là son titre, sa gloire ; c'est pour cela que, des quatre coins de la Bretagne, on y accourt le samedi qui précède le premier dimanche de juillet , comme on accourt à Moncontour , le jour de saint Mathurin, comme on accourt à Auray, le jour de sainte Anne.
C'est donc par l'histoire et la description du pèlerinage de Notre-Dame , que je veux et que je dois commencer ce livre.
Le Pardon de Guingamp, dont je trouve la plus ancienne mention dans le compte des bourgeois pour l'année i4^7, emprunte, sinon son origine, au moins sa splendeur , à la Frerie Blanche , pieuse association dont les humbles commencements , comme ceux de presque toutes les œuvres que Dieu
bénit , vont se perdre dans un passé où l'œil du chroniqueur s'égare.
Mais s'il est impossible de dire l'histoire de la confrérie depuis sa fondation jusqu'au xvè siècle , il est facile d'en exposer la patriotique et chrétienne intention. Sa devise , écrite en lettres d'or sur sa blanche bannière , étalait aux regards la traduction bretonne d'un texte divin : Fun trineud a vec'/i ez torrer : un triple câble n'est pas facile à rompre. Ce triple câble , c'était l'emblème des trois ordres , le clergé, la noblesse et le peuple, dont l'union fraternelle faisait seule la force de cette chère et héroïque Bretagne, que le fer étranger trouvait impénétrable comme son granit. Le fondateur inconnu de la Frérie Blanche voulait que les membres de chacun des ordres vissent , dans les membres des deux autres, non-seulement des compatriotes, mais des frères : c'était la plus haute inspiration du patriotisme fécondé par la religion.
Les statuts de la confrérie étaient fort simples. Il y avait une assemblée annuelle où tous les membres devaient assister ; ils entendaient ensemble la messe et faisaient en corps la procession ; on avisait aux moyens de mettre fin aux différends et aux mésintelligences qui auraient pu s'élever parmi les confrères pendant l'année, et de resserrer les liens qui unissaient les trois ordres ; on procédait au renouvellement des abbés , l'un ecclésiastique, l'autre laïque, qui se prenait alternativement dans les rangs
de la noblesse et du tiers \ on inscrivait les noms des nouveaux adeptes , et rassemblée se séparait après avoir signé le registre des délibérations.
L'abbé-prêtre devait dire , tous les lundis de Tannée , la messe pour les confrères , et célébrer fidèlement un service pour chaque mort.
Le troisième jour de la fête patronale , il y avait un banquet où venaient s'asseoir, l'un près de l'autre , sans distinction d'ordre et de rangs , tous les confrères.
L'Etat et l'Eglise eurent pour la confrérie des faveurs signalées.
En i456, Pierre II accepta le titre d'abbé laïque.
Paul V, par une bulle du 18 avril 1619 , accorda aux confrères une indulgence plénière. « Puisqu'il est vrai, dit le souverain Pontife, que, dans l'église paroissiale de Notre-Dame de la ville de Guingamp, évêché de Tréguier , il existe depuis longtemps une confrérie de fidèles chrétiens de l'un et de l'autre sexes , et de différents états , canoniquement érigée sous l'invocation de la glorieuse Vierge Marie , et nommée la Frérie Blanche ; voulant de plus en plus animer la piété et engager chacun à s'inscrire dans la confrérie, nous accordons indulgence plénière à tous les fidèles chrétiens de l'un et de l'autre sexes, au jour de leur entrée dans cette confrérie ; à tous les confrères qui , vraiment pénitents , confessés et communies , visiteront ladite église de Notre-Dame de Guingamp , au jour et fête de la Visitation de la
bienheureuse Vierge Marie , qu'on a coutume de célébrer chaque année le second jour de juillet ; prieront dévotement pour la conservation de l'union et de la paix entre les princes chrétiens ; donneront Phospitalité aux pauvres pèlerins 5 feront la paix avec leurs ennemis et la procureront à d'autres ; ramèneront , enfin , doucement , dans la voie du salut , quelques malheureux égarés. »
Telle fut l'association à laquelle le Pardon de Guingamp se rattache. Ces indulgences , ces faveurs , rendirent célèbre dans toute la province le sanctuaire de Notre-Dame. On se voua à la Madone armoricaine, mère du Christ et dispensatrice de ses grâces , et chaque année vit grossir la foule des pèlerins qui venaient remercier ou implorer.
La Frérie Blanche n'existe plus. Les trois câbles symboliques se sont séparés, et, tour-à-tour, se sont vus brisés par une force fatale. Il ne restait que le pèlerinage , la procession , un service solennellement chanté pour le repos de l'âme des anciens ducs et des membres défunts de la confrérie ; et , comme souvenir des agapes fraternelles , le déjeuner des fabriciens et du clergé chez le curé , le samedi du Pardon (1) : cendres chaudes encore sur lesquelles vient de souffler le vent de Dieu.
(1) Le dîner du Pardon était autrefois un souper servi, aux frais de l'église, chez le gouverneur de la fabrique. On lit dans les comptes de 1690, « que la compagnie se composoit d'au moins trente prêtres des paroisses aux environs de In ville et autres ecclésiastiques è\ rangers. » (Archives de Notre-Dame.)
Le 8 septembre 1857, au milieu (Tune foule innombrable de prêtres et de gens de tous états, Monseigneur FEvêque de Saint-Brieuc , assisté de quatre autres Prélats , posait solennellement sur le front de Notre-Dame de Bon-Secours , la couronne d'or, suprême hommage rendu par le Souverain-Pontife à la Patronne de la Bretagne ; et , pour perpétuer le souvenir de cette fête sans égale , que nous avons racontée dans un livre spécial (1), le clergé de Guingamp vient de créer une confrérie de Notre' Dame de Bon* Secours y nouvelle Frérie Blanche , à laquelle la piété de Pie IX a déjà départi les faveurs dont Rome dispose.
(l) Fêtes du Couronnement de Notre-Dame de Bon-Secours , collection de tous les documents relatifs à celle solennité , recueillis par les soins du clergé et de la fabrique de Guingamp , avec une introduction , par M. S. Roparlz , secrétaire de la fabrique, — In-18, — - Périsse , éditeur.