‹ Guise et RiomChapitre 2 sur 3 · AA · texte numérisé non relu

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nenl qu'il existait (raulres femmes. Il n'eut que le temps de tomber à ses pieds et de lui offrir le nom le plus illustre et le cœur le plus ardent qui fussent sous le ciel. Celle sage beauté avait méprisé bien des adorateurs; mais sa rigueur s'adoucit fort précipitamment, car elle se donna sans prendre le temps de réfléchir, elle mariage fut célébré dès le lendemain.

Pendant près de dix-huit mois, M. de Guise, tout entier à son amour, vécut si paisiblement auprès de la comtesse , qu'on le croyait fixé. Sans doute il y serait demeuré plus long-temps, sans des évènemens de conséquence , où la volonté de

Dieu fut visible. Les deux frères du prince

• moururent et le laissèrent seul héritier de

leurs biens et de leurs titres. S'il en

éprouva quelque joie , ce fut d'abord en songeant aux avantages qu'y trouverait la comtesse ; mais bientôt il pensa aussi qu'il était seul désormais à soutenir la gloire de son nom , et qu'à vingt-cinq ans son grand-père avait été fameux. Le roi et le cardinal ayant quitté ce monde presqu'à la fois , la reine ordonna la réhabilitation de M. de Guise, et lui envoya, en termes obligeans, la permission de revenir à la cour. Il partit subitement , laissant à la comtesse une lettre où il disait qu'il avait voulu éviter des adieux pénibles, et qu'il l'appellerait auprès de lui dès qu'il aurait tout préparé pour l'introduire au Palais- Royal. Madame de Bossu était volontiers confiante; elle préféra se résigner à celte séparation plutôt que de contrarier en rien son mari. Nous dirons tout à J'heure

pourquoi le message qu'q||j3 ^Jl^ndait ne yinl jamais.

On ne peut douter que l'intention de M. de Guise fût bien de présenter la çoiptesse à la com|[' (\e Frapce. Si même il ept soupçonné quelque chose des dangers auxquels il allait s'exposer, il eût emmené s^ femme avec lui; mais il e§l à remarquer que les gens les plus variables et les plus enclins à se passionner croient toujours que leur état présent ne saurait changer, La passion du moment leur enlève le souvenir et le jugement qui les devraient avertir de se défier d'eux-mêmes.

La cour de France n'avait jamais été si riche en illustrations de toutes sortes qu'elle l'était au commenceiT^ent de la régence d'Anne d'Autriche. Pour ne parler (jue des femmes, \l y m avait une dou-

zaine capables de faire tourner les têtes les plus solides et de bouleverser un gouyernerpent , car ces beautés se mêlaient fort de la politique , pour se dédpmipager du joug que la main du cardinal de Richelieu avait fait peser sur tout le monde. Les plus célèbres de ces dames, dont l'histoire gardera éternellement les noms, étaient la duchesse d^ Chevreuse , qui avait qn grand esprit, une coquetterie brillante, et savait admirablement tenir les hommes ' sous sa loi j madame de Montbazon , la plus belle, la plus altière et la moins scrupuleuse, qui se servait de l'amour comme d'un puissant moyen d'intriguer, et ne laissait point languir ses serviteurs; madame de Longuevillc, fameuse par ses grâces et son amabilité, qui aii^iait M. de La Rochefoucauld et disposait à son gré du grand Condé,

son frère; la princesse Palatine, formée (le longue main aux machinations, et qui avait un tendre particulier pour les conspirateurs. Toutes ces belles étaient autant de petites reines, et, comme on le doit bien penser, le cardinal Mazarin et sa majesté la régente avaient fort à faire pour tenir la bride à tant de cabales opposées, qui ne s'entendaient que pour gêner le gouvernement et railler le ministre.

Quand on vit arriver le jeune duc de Guise avec tout l'éclat de son nom , de ses débuts romanesques , de ses dehors héroïques et de ses biens immenses, accompagné du titre d'altesse, ce fut à qui l'aurait dans son parti. Le premier jour qu'il reparut à la cour, Henri de Lorraine essuya le feu de tant d'oeillades meurtrières , et fut environné de tant d'em-

bûches aaioiireuses, qu'un plus sage y aurait bien pu succomber. Si madame de Chevreuse avait eu le loisir de faire valoir sutfisamment les agrémens de son esprit , elle aurait sans doute réussi à captiver le prince; il s'en fallut de peu que la duchesse de Longueville ne vînt à bout de le subjuguer par ses airs languissans et son langage plein de douceur; mais madame de Montbazon, qui ne perdait pas le temps en vains discours et menait plus vivement -que personne les affaires de galanterie, s'empara de lui par le plus sûr de tous les moyens , c'est-à-dire en faisant bon marché des faveurs que les autres se contentaient de donner en espérance. On le peut présumer du moins aux habitudes de la dame et à la promptitude que mit le prince à se déclarer son serviteur. M. de I. 4

Guise portait les couleurs de madame de Monibazon dès sa seconde visite au Palais- Royal, car il n'avait point de fausse honte et n'était pas de ceux qui s'amusent à cacher leursamours. La dame avait l'humeur altiùre et de grands airs qui lui allaient à ravir, de sorte que le prince l'aima aussitôt de toutes ses forces.

Deux mois se passèrent au milieu des plaisirs , pendant lesquels Henri de Lorraine ne songea guère plus à madame de Bossu que s'il ne l'eût jamais rencontrée. La comtesse écrivit plusieurs lettres qui restèrent sans réponse ; mais , comme elle eut des nouvelles du prince par la renommée , elle ne se tourmenta pas trop fort , et prit tous ces retards en patience. Une aventure qui eut un grand éclat lui vint

apprendre bientôt à quoi le duc employait son temps à la cour de France.

Un soir qu'il était venu nombreuse compagnie chez madame de Monibazon , im petit portefeuille fut ramassé par terre , dans lequel on trouva une correspondance amoureuse. Les lettres étaient d'une dame, et adressées à un comte qu'on ne nommait point. Madame de Montbazon, pour jouer un méchant tour à madame de Longueville, assura qu'elle avait reconnu l'écriture de ^la duchesse, et que le portefeuille était tombé de la poche du comte de Goligny. Elle en fit une histoire au chevet de la reine, devant assez de monde. Les amis de madame de Longueville, ne sachant pas si elle n'avait pas eu quelque A^iblesse pour M. de Coligny , n'osaient prendre sa défense. Cependant on en vint a<ix cclair-

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cisseiiiens, el il fui prouvé que les lettre étaient de madame de Fouquerolles à M.

de Maulévrier. Le duc d'Enghien el la cabale des petits-maîtres firent un furieux bruit de celle calomnie. La duchesse de Longueville demanda une réparation, et la reine obligea madame de Montbazon à des excuses, ce dont elle s'acquitta de mauvaise grâce. Dans un pays où le duel était de mode, une affaire de ce genre n'en pouvait pas demeurer là. Coligny, s'étant querellé avec M. de Guise, le prit un peu hautement avec lui , et le prince n'était pas homme à se faire prier lorsqu'il s'agissait de se battre pour l'honnenr de sa belle. Le comte reçut un coup d'épée dans la poitrine, dont il mourut au bout de trois jours. Cette conclusion tragique releva fort madame de Montbazon, qui en eut une extrême recon-

naissance pour son chevalier , et comme l'infortuné Goligny avait manqué de civilité dans la querelle, on s'accorda généralement à dire que M. de Guise l'avait tué le plus noblement du monde.

Madame de Bossu fut instruite de ces belles choses par un certain marquis d'Alluie, qui était épris d'elle, et qui espérait tirer avantage des infidélités du duc de Guise. Enattendant l'instant favorablepour déclarer son amour , ce marquis offrit ses serviceset donna les consolations d'un ami. La comtesse résolut aussitôt d'aller en France. Elle écrivit une lettre à Henri de Lorraine pour lui annoncer sa venue , et le marquis d' Alluie se chargea de porter le message. La route était longue de Bruxelles à Paris; à force de célérité , le marquis la fil en trois semaines. En arrivant, il aborda

rvi -

dans la rue Sninl -Honore un goiuilbomine qu'il vil passer , et s'informa de lui où demeurait madame de Monibazon , aOn d'y faire appeler le duc de Guise ; mais le passant lui rit au nez ^a lui demandant s'il venait de la Chine pour ne pas savoir que M. de Guise avait rompu avec celle dame , etqu'il se mourait d'amour pour une autre.

— Excusez-moi, dit le marcjuis; je n'arrive pas de la Chine, mais de Flandre. Eh ! de (jui donc, je vous prie, M. Guise est-il amoureux à cette heure?

— D'une fdlc d'honneur de la reine, qu'on appelle mademoiselle de Pons.

— Croyez-vous qu'il en soit bien fortement épris?

— Si fortement que ses autres amours n'étaient que badinages auprès de celles-ci. Il en perd la raison , et si vous voulez en

avoir une juste idée , interrogez ic premier nfiareband que vous trouverez sur sa porte dans la rue. Les artisans qui sont voisins du Palais-Royal ne parlent plus d'autre chose.

M. d'Alluie fit en eifet des questions à des marchands , et reconnut que les gens de boutique savaient la nouvelle inclination du duc de Guise. On lui raconta que le prince suivait à cheval le carrosse des filles d'honneur, quand la reine sortait; qu'il ne quittait point des yeux sa maîtresse et lui adre ssait de grands saluls parles portières ; qu'il s'approchait d'elle aussitôt qu'on mettait pied à terre, et lui envoyait souvent la nuit ses violons qui i égalaient le quartier de la plus belle musique du monde. Des commères et jusqu'à des vendeurs d'oubliés s'en allaient débiter ces histoires de porte

en porte. Un jour que la demoiselle avait désiré un perroquet entièrement blanc, M. de Guise avait remué tout Paris pour en trouver un de cette couleur ; il avait fait crier à son de trompe dans les rues qu'il donnerait centpisioles et plus à qui lui apporterait un oiseau comme le voulait mademoiselle de Pons, et n'ayant pu se procurer qu\in perroquet blanc de corps avec une têle grise, il en avait pensé tomber malade de chagrin. Les baladins des marchés de Saint-Laurent et du Temple ne faisaient plus sauter leurs chiens sa vans que pour ma demoiselle de Pons , comme la plus belle des dames, et pour M. de Guise, comme le plus amoureux seigneur de France et de Navarre.

En apprenant ces nouvelles, d'Alluîe se réjouit fort et pensa que les affaires

de la comtesse de Bossu allant mal , les siennes en deviendraient meilleures. On devine que, si le peuple s'occupait ainsi des folies amoureuses du duc de Guise , la cour en était bien autrement agitée. Les diverses cabales en demeurèrent un moment suspendues , et la reine régente , qui d'ailleurs laissait bien de la liberté à ses filles , ne voyait pas avec peine les turbulens se mettre au rang des spectateurs pour jouira leur aise de la comédie. Les victoires de M. de Gassion et du célèbre duc d'Engbien ne donnaient pas , à beaucoup près, autant de matières à discours que ce roman véritable. Mais il nous faut compléter les renseignemens sur la plus grande passion qu'ait jamais eue Thomme le plus passionné qui fût en ce temps-là. Gabrielle de Pons était une d'Albret ,

noble maison , comme on sait, dont les enfans n'avaient guère de biens , à cause qu'ils étaient neuf et que les filles n'en voulaient pas aller au couvent. Après la mort du roi Louis Xlll,la reine renouvela sa maison dès le commencement de la régence, et choisit six nouvelles filles d'honneur, parmi lesquelles entra mademoiselle de Pons. C^était une très-jeune personne , d'une taille admirable et d'une bien agréable figure, quoiqu'elle n'eût point la beauté à la mode. Elle était un peu baute en couleur , et les gens à phébus, qui parlaient sans cesse de s'évanouir et se mettaient du blanc, trouvaient mauvais qu'un visage eût sur les joues ce brillant éclat de la fraîcheur et de la santé. Mademoiselle de Pons rachetait ce léger défaut par d'autres agrémens que les idées du jour ne

rejetaient point , comn^e de grands \e^x\ noirs , des sourcils Ans , la grâce la plus charmante dans les manières et des airs de grande qualité. Elle avait l'esprit romanesque, mais avec cela furieusement d'ambition. Mademoiselle de Sainl-Mégrin, une autre fdle de la reine et qui était son amie, a raconté qu'en peignant ses cheveux devant le miroir , Gabriellede Pons avait dit le plus gravement du monde : « Ceci n'appartiendra qu'à un prince , ou tout au moins un duc bien vérifié. »

La première fois que Henri de Lorraine vit mademoiselle de Pons , ce fut à un Te Deum qu'on fit chanter à Notre-Dame , où la reine se montra suivie de ses fdles magnifiquement parées. Le prince avait quitté le rang qu'il devait occuper, pour être auprès de madame de Monlbazon, Lacéré-

monie allait commencer, lorsque M. de Guise, ayant rencontré les yeux de la belle fdle d'honneur , posa les deux mains sur sa poitrine , et s'écria douloureusement :

— Je suis blessé au fond du cœur ! Ah ! qui pouvait prévoir une telle rencontre? Comment résister à tant de charmes?

Et puis , se tournant vers sa maîtresse, il lui dit tout simplement , en désignant la demoiselle : "'

— Voici là-bas une personne qui vient de m'enlever tout à coup ma raison. Il faut. Madame, que je vous en fasse l'aveu; je sens que je tombe subitement amoureux d'une autre que vous. Pardonnez ce changement dont je ne suis point le maître. Je ne connais pas cette demoiselle, qui est nouvelle à la cour; le ciel l'a peut-être

créée pour me rendre le plus à plaindre des hommes ; mais il est certain que je l'aime éperdument. Je m'attache à ses pas. Hélas ! pourrai-je lui plaire? Adieu, Madame , je vous suis reconnaissant des bontés que vous avez eues pour moi. Je demeurerai toute ma vie votre serviteur dévoué. Excusezmoi si je ne vous laisse point mon cœur; iivient de m'étre ravi à l'instant par surprise. Je vous baise les mains.

Le prince se glissa aussitôt parmi les 'filles de la reine, et comme madame de Montbazon savait trop bien vivre pour essayer de retenir un amant qui voulait s'en aller, il est probable que M. de Guise ne lui reparla jamais, tant il se donna de peines pour réussir de l'autre côté.

Tous ceux qui assistaient à la cérémonie de Notre-Dame connurent Teffet que la

nouvelle iille d'honneur avait produit sur Henri de Lorraine, car il semblait que ce prince tînt son cœur ouvert aux yeux de qui voulait y regarder. Le soir , chez la reine , il soupirait comme s'il eût été m^ lade, et faisait des exclamations à chaque mouvement de la demoiselle.

— Voyez, disait-il, que de grâces elle a dans cette pose ! voilà un sourire qui me fait fondre le cœur; quand je regarde cette fossette qu'elle a sur la joue, je me sens mourir d'amour.

Et cent autres propos à divertir les assistans. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il s'approcha de mademoiselle de Pons , et lui demanda ce qu'elle répondrait si un homme de bonne maison lui disait qu'il l'adore.

— C'est selon qui me le dirait, répoudit-elle.

— Eh bien ! celui-là qui vous adore , c*est moi ; je n'ai pas un royaume à vous offrir; mais, si vous m'encouragiez d'une promesse, il n'y aurait rien qui me fut impossible.

— Votre altesse ferait donc pour moi la conquête d'un royaume?

— Assurément , je la ferais , ou j'y perdrais la vie.

' 11 n'y avait point de femme plus portée à aimer ce langage que mademoiselle de Pons avec ses idées ambitieuses et son esprit tourné au roman. Ses yeux brillèrent de plaisir.

— Si j'avais, reprit-elle, un aussi grand chevalier que le duc de Guise , je ne voudrais point le soumettre à des épreuves

donl il put mourir; mais je serais obligée (Je lui rappeler une chose qu'il semble oublier, c'est que je ne suis point pour être la maîtresse de personne, et qu'il est l'époux d'une autre.

— Je suis marié , cela est vrai ; mais si vous me donniez pour première épreuve la tâche de reconquérir ma liberté ; si j'obtenais du pape une bulie de nullité , ces efforts pour vous avoir n'auraient-ils pas leur récompense ?

— Obtenez cette bulle, et si, après cela, votre altesse m'aime encore , je ne lui demanderai pas un royaume.

M. de Guise allait se jeter aux genoux de sa belle, lorsqu'il se rappela le lieu où il était. Dès ce moment on vil le prince comme suspendu aux jupes de mademoiselle de Pons, et il n'en bougea plus qu'à

sou corps défendant. Une fille de l'âge qu'elle avait risquait beaucoup aux jeux de coquetterie avec un homme qu'on ne pouvait pas voir long-temps indifféremment ; elle ne tarda pas à être touchée des preuves d'amour qu'il lui donnait; cependant l'ambition lui fit une sauvegarde sans laquelle il serait arrivé qnehiue mésaventure à l'honneur des d'Albret.

Ce fut alors que M. de Guise étala sa passion au grand jour par ces extravagan- -ces dont nous avons parlé. Les dames en plaisantaient; mais celles qui riaient le plus fort eussent été bien fières d'èlre l'objet d'une flamme si chaude. La reine-mère elle-même, qui avait beaucoup de dévotion, voyait cet amour si extrême avec indulgence, et ne prononçait jamais le nom de M. de Guise sans y ajouter quelque mot I. 5

agréable. Les hommes commençaient à déclarer que le prince avait «ne tété faible et plus qu'à moitié dérangée.

•— Il n'est pas de bonheur au dessus du mien, disait un jour Henri de Lorraine an duc de Chevreuse; mademoiselle de Pons m'a déclaré ce matin qu'elle m'aimerait volontiers sitôt que j'aurais détruit ses scrupules en obtenant la nullité de mon mariage.

— Vous appelez cela un bonheur ! M'oi, je disque vous êtes lancé dans une affaire interminable et qui vous donnera mille soucis à faire maigrir l'homme le plus robuste. On n'obtient pas de bulles sans des longueurs infinies, et il n'est pas prouvé que le pape consente à vous dégager.

— Quand je veux une chose comme je veux celle-ci, mon cher duc, il faut qu'elle

se fasse. Soyez assuré que j'aurai la bulle dont j'ai besoin.

M. de Chevreusô secoua la lêle et s'en alla disant partout :

— C'est dommage qu'un si aimable prince ne soit qu'un fou et un chimérique.

Et tout le monde répéta que M. de Guise était un fou et un chimérique.

Au milieu de ces agitations, Henri de Lorraine reçut la lettre de madame de 3ossu. D'Alluie s'attendait à un coup de théâtre lorsqu'il remit sa missive ; mais le prince posa la lettre sur une table et dit fort tranquillement :

— Croyez-vous, Monsieur, que ia comtesse m'enverra dessergens et des huissiers qui m'obligeront à l'aimer !

— Elle le ferait si c'était possible ^ mais

puisqu^on ne peut disposer des sentimens des autres...

— C'est tout ce que je craignais, interrompit le prince. Dites à la comtesse que je ne m*embaprasse pas du reste.

Madame de Bossu persista pourtant dans la résolution de venir à Paris. Elle s'en alla chez la duchesse de Guise et la supplia de la servir.

' — Hélas! répondit la vénérable dame, je n'ai point de crédit sur l'esprit de mon iils, et je ne vous cache pas que , si j'en avais eu davantage , il ne vous aurait point épousée.

La comtesse se jeta en larmes aux pied^ de madame de Guise, et parvint à l'attendrir; elles pleurèrent de compagnie , et il fut convenu que la duchesse ferait des représentations à son fils ; que madame de

Bossu serait dans un cabiiict où elle écouterait la conversation , et qu'elle paraîtrait si le prince donnait quelque signe de repentir. Dès que la duchesse ouvrit la bouche pour enimne.r ce svîjct. M, «l^î G Mise prit Ii4 paroir ino|5étncus^ment :

' — Eh quoi ! dit-il , celte femme n'a-telle point d'ame , de vouloir retenir par force un cœur qui ne lui appartient plus? Apprenez-lui donc, iMadame, que jamais je ne reviendrai à elle. Dites-lui donc' qu'elle doit souhaiter autant que moi-même d'être séparée d'un homme qui n'a pour elle que de l'indifférence. Surtout qu'elle ne vienne pas me jouer des scènes de tra-' gédie. Vous ajouterez , après cela , qu'elle est une très-belle et très-aimable personne qui ne me plaît pas, mais qui fera le bon-

iKMird'iîH aiilre. Poui' nu)i , j(î no la \c\\\ revoir de ma vie.

Le prince sortit avant que la comtesse eût songé à se montrer. Elle partit le lendemain dans le carrosse de M. d'Alluie, et Ton a pensé qu'ils s'étaient accommodés ensemble le long du chemin.

M. de Guise avait envoyé à Rome son secrétaire Sair)t-Yon avec une lettre où le cardinal Mazarin avait mis un post-scriplum. Sa sainteté répondit par de belles phrases , des avis fort paternels et beaucoup de latin , mais sans rien promettre. M. Gaston d'Orléans , qui avait l'esprit enjoué, rencontra un jour, dans les jardins de Fontainebleau , M. de Guise faisant de grands commentaires avec sa maîtresse sur la réponse du pape.

— Prenez garde à vous, Mademoiselle,

dit son altesse royale , mon cousin de Guise serai! capable de vous épouser, comme la princesse Anne et niadame de Bossu, Je vous en donne avis , au moins.

— - Il €!St vrai, répondit Henri de Lorraine, que j'en serais capable; mais avouez que je ne fais point mystère de mes intentions; que mes amours ne sont point enveloppées de ténèbres , et que je suis bien le digne fils de mon père.

Monsieur, à qui l'on reprochait de ne ^j^essembler en rien à Henri IV , en fut pour ses frais de malice, et ne se vanta pas de son bon mot; mais il fit chorus avec les autres sur la folie de M. de Guise. Gaston U'Orléans n'était pas méchant d'ailleurset ne garda nulle rancune à son cousin, car il lui donna sa lieulenance aux armées de Flandres, pensant lui être agréable.

Henri de Lorraine , après avoir tant souhaité de remploi , n'osa pas refuser. Il envoya ses gens et ses bagages à l'armée , mais il n'eut point la force de quitter sa nraUres5.e . tU rljffëra .si iong-i«^irips , i\ue h ]>;ij\ le viat iirer d'incertitude.

Pendant une semaine que la cour passa au château de Fontainebleau , les extravagances de notre héros, étant connues de tout le monde, firent un grand dommage à sa réputation. Les esprits tournés au bouffon , qui avaient la fureur de conter des histoires aux dames , trouvaient en lui des sujets inépuisables de récits à faire rire les gens, et se disputaient l'honneur d'en amuser la reine-mère et M. le cardinal.

Un matin que le ministre se faisait ôter des cheveux blancs , le vieux Bassompierre

entra en riant de toute sa gorge , à la manière des courtisans qui apportaient du comique dans leur bissac.

— Vovons donc ce qui vous divertit si iV>ii , d<^U}j^iida M. le cardinal.

Bassouipii^rre alTecia de se lenii ii^s côtes et de ne pouvoir parler. Il commença enfin son histoire, en s'interrompant souvent pour rire d'un air qui n'était point, naturel.

— Je vais, dit-il, proposer une énigme à votre éminence. Vous savez qu'il n'est personne d'aussi riche dans sa parure que M. de Guise, ni personne d'aussi bon goût; vous savez qu'il a d'ordinaire sur sa tète jusqu'à soixante brins de plumes admirables. Or , je l'ai rencontré hier , et devinez un peu ce qu'il portait à son chapeau.

— Une simple plume de héron ou de quelque autre oiseau de chasse?

— Vous n'y êtes point : il portait qn ba de soie.

— Un bas de soie! dit le cardinal.

— Un bas de soie , sans autre ornement , et lorsque je lui demandai si c'était une mode nouvelle qu'il voulait donner , il me répondit d'un air mélancolique :

« C'est ma mode , à moi , d'être amoureux j ce bas vaut plus que les reliques de saint Pierre, puisqu'il a renfermé la jambe divine de celle pour qui je m'en vais mourant. »

M. le cardinal ayant souri de cette histoire , les assistans la trouvèrent délicieuse. M. de Brissac était le seul qui ne parût pas s'en amuser , et Bassompierre lui demanda d'où venait qu'il ne riait point :

— C'est , répondit-il , que votre histoire est d'hier et que J'en sais une meilleure qui date de ce matin. Aussitôt que la reine se fut levée, M. de Guise, qui attendait aux portes , s'introduisit chez les filles de sa majesté. Il trouva sa belle qui avait une indisposition pour laquelle le médecin venait d'ordonner une potion fort noire ; notre prince , après avoir bien gémi du mal de sa maîtresse, voulut absolument boire sa part de la médecine , disant que, - si la moitié de lui-même avait une maladie, l'autre ne pouvait être en bonne santé. Mademoiselle de Pons eut beau se récrier, il fallut qu'il avalât sa part de la drogue , et, à cette heure, il est chez lui souffrant comme tous les diables d'une colique.

— Il faut l'avouer , dit le cardinal , cette histoire-ci vaut mieux que l'autre.

— Mais, dit le comte de Guitaul, je vois que M. de Brissac n'en sail pas la fin.' M. de Guise, au milieu de ses douleurs,' ne songe cependant qu'à sa maîtresse , et s'écrit^ à cbaqnf in.stanl : '< Pourvu que ceîti* )n('t^niai< poiion ne lui cause p:^s .-^m-' lant de mal qu'à Jiioi ! >• H vient d'envoyer chez la demoiselle, et comme elle a répondu que la médecine lui faisait grand bien , il l'a suppliée aussitôt de lui prêter un de ses jupons , en assurant que c'était le seul remède qui le pût soulager. Elle lui a en eiïet donné une de ses robes; et^ depuis une heure, il se promène gravement dans sa chambre sous un déguisement à crever de rire , en disant que jamais il ne s'est senti en meilleur étal.

— Voilà des amans bien raisonnables!

s^écria le cardinal. Je tiens ce jeune prince pour fou à lier, et sa folie pour contagieuse.

Il faut avouer que M. le cardinal paraissait assez fondé dans ses opinions sur Henri de Lorraine. Malheureusement le prince n*en resta pas là. Les extravagances se répétaient tous les jours , et il y en eut bientôt un répertoire considérable. Par ordonnance du médecin de la reine > mademoiselle de Pons prenait les eaux de Forges; nulles prières ne purent empêcher M. de <juise d'en boire avec elle, en dépit des grands maux d'estomac que ces eaux lui procuraient. La demoiselle aimait fort la lecture ; et comme on lui défendit les livres à cause de la fatigue des yeux, M. de Guise, qui avait une mémoire prodigieuse, apprenait chaque soir un chapitre de ro-

man qu'il récitait à sa maîtifesse le lendemain. Il lui conta ainsi d'un bout à l'autre les six volumes de Cassandre, C'est assurément le plus beau succès qu'ait obtenu M. de la Calprenède.

Les choses auraient bien pu durer ainsi éternellement, si ce n'eût été que mademoiselle de Pons avait hâte d'être la première duchesse du royaume. Elle prêcha tant son amant pour qu'il allât en personne demander ses bulles, que M. de Guise se résolut à partir. Elle prouva bien par là tout l'empire qu'elle avait sur lui; maïs c'était aussi commettre une grande imprudence que d'envoyer dans une cour étrangère un homme de cette humeur inconstante, qui pouvait s'enflammer pour la première paire de b^ux yeux qu'il rencontrerait. Comme font souvent les jolies

personnes , Oabrielle de Pons croyait vo*lonliers êlre la plus jolie de toutes, et qu'elle n'était point de celles qu'un amant peut abandonner.

M. de Guise passa près d'un mois à dire tous les soirs qu'il partirait le lendemain , sans avoirle courage de se mettre en route. Ses carrosses, chargés de bagages, l'attendaient sous les m«rs du Palais-Royal , où chacune de ses visites devait être la der nière. On en riait à la cour, et on faisait des gageures sur ce voyage qui se remettait de jour en jour. Le prince laissa ses chevaux et savaisselle à mademoiselle de Pons en la priant d'en faire usage. Ses valets eurent ordre d'obéir à sa maîtresse comme à lui-même , et elle en profita , car on s'est fort moqué de ce qu'elle avait mis un lit magnifique à M. de Guise dans sa chiafm-

brette de fille d'honneur, avec des glaces de Venise , et tant de meubles, qu'on n'y pouvait plus remuer. Elle promit d'entrer bientôt au couvent de la Visitation, en attendant le retour du prince, mais elle n'en a rien fait. Pour que M. de Guise montât dans sa berline de voyage, il fallut que la demoiselle l'y conduisît jusqu'au marchepied avec la promesse d'un baiser. On les vit par les fenêtres du palais s'embrasser en plein air de tout leur cœur et à deux reprises; la figure de l'amoureux était remplie de larmes. On vit les équipages partir au grand trot et les bras du prince éperdu sortir par la portière, tandis que la belle agitait son mouchoir en faisant un tendre regard. Le cœur de M. de Guise était prêt à éclater, et les mauvais plaisans eux-mêmes, touchés de son désespoir , ne

riaient plus de celte scène; il y avait des deux parts de la vraie douleur. En rentrant au palais, mademoiselle de Pons trouva beaucoup de bienveillance sur tous les visages. La reine-mère, la voyant pensive, la caressa fort; le poète Benserade, qui venait de composer un morceau pour les filles d'honneur, récita celte poésie, où était le quatrain suivant :

Pons, Rome, qui peut bien rendre les choses nulles,

Nous garde un cher dépôt.

Calmez voire chagrin. Dieu fera que vos bulles

Vous parviendront bientôt.

La jeune fille en fut aussi émue que si les vers eussent été meilleurs. Leduc d'Orléans la pensa rendre malade un soir avec ses manies de jouer des tours d'écolier :

— Vous ne savez pas, Mademoiselle, u 6

lui dit-il , le bruit qui court aujourd'hui? On assure que mon cousin de Guise , en passant par Avignon, a déjà demandé en mariage mademoiselle d'AUetz , qui est une belle et riche personne.

La pauvre fille eut une syncope en entendant cela. On ne la ranima point sans bien de la peine , et la reine gronda Monsieur de celle méchante plaisanterie.

— Ce n'est rien , mon enfant, dit obligeamment sa majesté. Le duc de Guise obtiendra ses bulles; nous en prierons sa sainteté. Vous reverrez bientôt voire amant, et nous vous marierons.

Mais le sort en savait plus long que la reine-mère. Gabrieile de Pons ne devait point épouser Henri de Lorraine.

ici se terminent les folies de notre héros. Nous Talions voir mettre au jour

tout à coup ses grandes qualités, accomplir des prouesses si hardies , que les faiseurs de romans n'en sauraient imaginer de plus étonnantes, et conquérir un royaume sans autre secours que son génie et son courage.

M. de Guise, qui avait passé son enfance en Italie , connaissait à fond la langue et les usages de ce pays. Il commença par envoyer Saint- Yon faire ses soumissions au pape et demander une audience.

Sa sainteté répondit que ses portes étaient

oiivorles à lonle liouro pour los princes (h* la maison de Lorraine. Henri courut au Vatican ; il y trouva le pape qui se promenait dans sa galerie de tableaux. Comme il avait déjà plié le genou devant sa sainteté, Innocent X le saisit entre ses bras et l'obligea de se relever en le baisant sur la joue. Le saint-père s'informa d'un air très-empressé des nouvelles de France, du cardinal Mazarin , de la reine et de la duchesse de Guise ; après quoi il parla de ce qu'il voulait faire pour rendre le séjour de l'Italie agréable à Henri de Lorraine; mais il ne lui demanda point ce qui l'amenait ù Rome. Notre héros n'était pas de ces gens qu'on amuse par des discours j il alla droit au but et interrompit le pape au milieu de ses complimens.

— Votre sainteté, dit-il prend trop d'in-

térét aux choses qui me touchent le moins pour qu'elle n'écoute pas avec attention celles qui me tiennent au cœur. Vous savez que je suis d'une maison fort catholique et qui a rendu des services à l'Église. Je lui en veux rendre moi-même , aussitôt que j'aurai la tête en repos. Je ne vous le cache pas , mon père , ma vie est en danger. Si vous me refusez les bulles de nullité dont j'ai besoin, j'en puis fort bien mourir , tant ma passion est forte , et le Domde Guise s'éfeindrait avec moi.

— Il ne faut pas qu'il s'éteigne, mon fils: ce serait un grand malheur, s'il venait à s'éteindre.

— Eh bi^n! votre sainteté seule peut faire en sorte qu'il ne s'éteigne point.

— J'y réfléchirai. Le Ciel m'ipspirera sans 4oute le moy^n de voqs satisfaire.

— Il n'exifcte qu'un moyen. Le Ciel n'en saurait trouver un autre.

— La puissance de Dieu est infinie.

Soyez tranquille , mon fils ; avec la protection de la sainte Vierge, à laquelle je \oiis recommanderai particulièrement , nous obtiendrons de son divin fils qu'il vous tire de peine.

Le saint-père inscrivit sur son agenda de poche le nom de Henri de Lorraine, afin de ne pas l'oublier dans ses prières. M. de Guise sortit de cette première entrevue en mordant ses moustaches ; cependant il eut assez de raison pour sentir que femportement ne ferait que nuire à ses projets, et il imagina aussitôt un plan de conduite fort ingénieux. Le prince pensa que , si le pape n'avait pas l'intention de donner les bulles de nullité, il accorderait en dé-

dommagement les autres demandes qu'on pourrait lui faire, et que c'était là un moyen de servir puissamment les intérêts de la cour deFrance. Après avoir étéutile à M. de Mazarin^ ceiui-ci finirait par intercéder à son tour en faveur de celui qui l'aurait obligé. L'archevêque d'Aix, frère de M. le cardinal , était alors à Rome à solliciter le chapeau. Depuis trois mois , le marquis de Fontenay , ambassadeur de France, y perdait ses peines, à cause des intrigues de la faction d'Espagne. M. de Guise résolut de le lui faire avoir.

Sa sainteté avait pour habitude de prodiguer ses caresses aux gens qu'elle voulait éconduire, et d'ailleurs Henri avait de ces naturels ouverts qui plaisent à tout le monde. On vit partout le pape et M. de Guise devisant ensemble. Innocent X , le

croyant trop occupé de ses amours pour songer à lapoljtiqqe, lui confiait bien des choses, elle mit ainsi en badinant au courant des affaires de Rome. Le prince revenait souvent à ses bulles, mais il feignait de se contenter des mauvaises excuses et des exhortations à la patience , de sorte que le pape disait souvent an marquis de Fonienay :

— On ne rend point justice à mon fils de Guise, en France, il est plein de sagesse et de docilité.

L'archevêque d'Aix vit bien tout le crédit que Henri de Lorraine prenait sur Tesprit de sa sainteté. Il en écrivit à son frère, qui se mit à rire , et répondit que , si M. d'Aix avait pour toute protection à Romecellc d'un prince sans cervelle, il courait le risque de rester archevêque jusqu'à

sa mort. De son côté , Fonlenay , fjui voq^ait avoir les honneurs de cette négociation 3, ne parlait point de M. de Guise dans sa correspondancjB ; ou bien , pour donner à ppq^er que le pape n*pn faisait pas up gr9i)d état , il assurait que les l^ulles dç nullité seraient datées des calendes grecques.

Cependant M. d'Aixfut obligé d'avouer qu'il en était de son chapeau comme des bulles , et que, ni son frère , ni l'ambassadeur , ne pouvaient triompher del'opposir tionde l'Pspagne. La mauvaise volonté du pape devint évidente. Tous les Français de Rome, et Fonlenay lui-même, écrivirent à M. le cardinal que son frère n'aurait rien, et qu'il fallait renoncer à cette affaire. Ce fut alors que M. de Guise envoya

son secrétaire à M. d'Aixavec le billei suitant :

« Je parle ce malin à sa sainteté pour vous. Je ne quitterai point la partie que je n'aie votre chapeau. Tout ce que je vous demande en retour de ce service, c'est de dire comme il faut à M. de Mazarin que vous le devez à ce fou de Henri de Lorraine. »

Le même jour, avant midi, M. d'Aix était cardinal. Il courut chez son altesse , Tembrassa en pleurant, et jura sur Dieu, comme font les Italiens , qu'il ne voulait pas mourir sans avoir payé sa dette par quelque service d'importance.

— Vous m'en pouvez rendre un signalé, dit le prince. J'ai pris goût aux alïaires

politiques en essayant de vous être utile. Apprenez à M. le cardinal que je suis en belle position à Rome, que le pape m'aime fort, et que je brûle de servir la cour mieux (fue je n'ai fait jusqu'ici.

— Comptez sur moi, s'écria M. d'Aix.

Le nouveau cardinal était fort troublé par l'excès de son bonheur. En traversant le jardin par où son altesse le reconduisait, il se jeta dans un bassin d'eau vive.

— Est-ce un mauvais augure? dit-il en se relevant tout mouillé. Dieu veuille donc qu'il tombe sur moi seul.

— Non, répondit le prince en riant, le hasard vous commande , par cet accident, de changer votre robe contre la pourpre de cardinal.

— Je le prends ainsi et ne m'en (OUige

point; mais que dirai-je pour vous à mademoiselle de Pons?

— Que je lui demande six mois encore pour faire parler de moi de telle sorte qu'on ne me puisse r^en refuser; que j'ai le coeur et l'épée de mon grand-père de Guise, et que je lui garde ma foi comme le doit un bon chevalier et un amant fidèle.

A son retour en France, lorsque M. d*Aix voulut apprendre à son frère comment s'était conduit le prince et ce dont il était capable, le ministre haussa les épaules et répondit :

■— Vous êtes un chimérique vous-même.

Au milieu de ces affaires , M. de Guise , ayant gagné la trentaine, commençait à ressentir cette sourde fureur de célébrité qui avait tant remué les princes de sa

maison. Les passions s'étaient comme pressées entre elles dans son cœur pour faire place à de nouvelles passions. Il s'emplissait la tête de projets , et ne quittait plus les livres de Machiavel et le traité de la guerre. Il demandait du service à M. de Mazarin , qui le payait en eau bénite italiennCi Le pape accueillait mieux ses offres -, mais , à cette époque, Innocent X avait une vision de pacifier l'univers, pour laquelle on l'aurait dû appeler chimérique bien plutôt que 'notre héros. Entre tous ses projets, M. de Guise nourrissait celui d'une expédition contre les Turcs et d'une attaque contre Lipari. La faction d'Espagne commençait à le regarder de travers, et les lettres qu'on écrivait à Madrid sur ce prince étaient d'autrestyleque celles de la cour de France. Ces choses se passaient au mois de. juin

(le Tannée 4647. Une nouvelle surprenante s'en \int tomber dans Rome comme une bombe, et mettre tout en rumeur. Un courrier de Naples annonça qu'une révolte y avait éclaté. Le peuple avait chassé les Espagnols , et s'était déclaré indépendant. Le duc d'Arcos et don Juan d'Autriche s'étaient retirés sur la flotte, et le pécheur Masaniel était gouverneur provisoire. Après dix jours passés dans l'inquiétude, on apprit que Masaniel était assassiné par la populace, et que le désordre allait croissant. Mais, au lieu d'un simple soulèvement , c'était une révolution complète , et l'exaspération contre l'Espagne paraissait à son comble. Les Napolitains , une fois sortis du sommeil, ont toujours eu pour habitude de passer à un emportement extrême. Le peuple jurait , dans

les églises, de mourir plutôt que de se soumettre, et puis il courait, avecles bouchers à sa tête, massacrer les nobles soupçonnés d'attachement au gouvernement renversé.

Toutes les cervelles en furent bien troublées dans Rome, comme on le peut croire. Cette grande puissance de l'Espagne y vit son crédit ruiné en peu de jours. Sa sainteté^ laissant de côté les songes de pacification générale, pensaildéjàquele royaume de Naples se devait jeter dans ses bras paternels. Fontenay demandait à M. le cardinal si la France ne devait pas intervenir, et tous les petits princes d'Italie révèrent la couronne de Naples. M. de Guise, au milieu du bruit et des discours, se souvint que Yolande d'Anjou, fdle du roi René de Naples^ avait épousé un de ses ancêtres. 11 envoya un de ses gentilshommes, avec I. 7 •

ordre de dire aux chefs de la révolte ces simples paroles: «Le duc de Guise est dans Rome, qui s'offre à vous, et qui a du sang napolitain dans les veines. »

Pendant ce temps-là, le baron de Modéne vint secrètement avertir le prince que son nom avait été déjà prononcé à Naples , et que ce royaume lui pourrait appartenir , s'il voulait se donner la peine de le prendre.

■— Vous avez, dit le baron à M. de Guise, trois concurrcnspuissans : ce sont le pape, le prince Thomas de Savoie , et le prince de Condé, que la cour de France veut proposer. Ils ont tous trois des armées, des Huttes et de l'argent. Mais vous avez votre grand nom et la faveur populaire. Montrezvous, et vous l'emporterez.

— Donnez -moi le temps d'y rétléchir ,

répondit le prince , et ne parlez de ceci à personne.

Les courriers crevaient leurs cbeys^u^ sur la route t^e Paris. Le marquis de Fontenay perdait la tête, et demandait les instructions de M. le cardinal, qui ne savait trop (juç résoudre. Le pape désirait que les Napolitains le vinssent choisir d'euxménies, et voyait bien qu'ils n'y songeaient point. La faction d'Espagne ne montrait partout que des mines ^ombres et des sourcils froncés. Thomas de Savoie assemblait ses troupes, mais il n'osait pas espérer que les Napolitains voulussent d'un Piémontais.

Un jour, le cardinal MonlaUe eut avis que l'envoyé de M. de Guise était parvenu dans Naples à travers mille dangers. H courut aussitôt chez les autres Espagnol^), et

Jeur conta celte nouvelle. Henri de Lorraine , ayant paru le soir au cours , vit au milieu des promeneurs un groupe de seigneurs étrangers, et ii entendit qu'on prononçait son nom. Ces gens se turent à son approche, et le regardèrent avec curiosité. M. de Guise voulut savoir ce qu'on avait dit de lui. Une lettre nous apprend qu'il en vint à bout par les femmes, c'est-à-dire qu'il gagna en quelques heures les bonnes grâces d'une fort belle chanteuse, dont le secrétaire du cardinal Monlaite était amoureux. Voici ce qu'il apprit de cette conversation :

Son excellence le cardinal Albornos avait dit on le désignant :

— Soyez assurés que celui-là est Thomuic qui fera perdre Naples au roi notre maître.

— Bah! avait repondu le ronU*^ d'Ogirale, c'est un étourdi , un sensuel qui ne pense qu'à jouir de sa jeunesse.

— Ne vous y fiez pas, Messieurs, s'était écrié Montalte. Souvenez-vous qu'on en disait autant de Fiesque chez Doria, jusqu'au moment où il faillit ruiner le gouvernement de Gènes.

C'est un point àéclaircir que cette intrigue par laquelle M. de Guise est arrivé à connaître les secrets discours de la faction d'Espagne. Du caractère dont il était, une fois amoureux^ ne fut-ce que d'une chanteuse , il aurait cru l'être pour la vie , oi c'eût été fini de sa liaison avec mademoiselle de Pons. Or , il écrivit de Rome, à la belle fille d'honneur, desleltres si passionnées, qu'on ne peut douter de sa fidélité. Saint- Yon dit, dans son gros mémoire, que

le \jiU\v(^ st' concUiilit en jjlii^ (V il lîo rencontre, pendant son séjour â ftome bt à Napics, comme Soi pion r Africain. D'autres ohl assuré, au contraire, qu'il iivHit gâté ^es affaires par le manque de continence; raais on ne voit point que les ferilrides ùîent eu aucune part à la chute de M. de Guisè. Entre ces deux opinions , hous prendrons celle qui est ii'accord avec la loyauté bien connue de notre héros. Il n'aurait pas feint inutilement d'avoir de l'amour pour une jeune fille sans fortune, dont tout l'engageait à se séparer , et il n'était pas càj)abliR davantage détromper les dames de Rome.

Si donc cette chanteuse Ta voulu servir , c'est assurément par pure amitié.

Un malin , trois felouques napolitaines ayant ti averse au milieu de la (lotte espagnole, vinrent débarquer à Fiumicino.

Elles ainenaienl des envoyés de Naples qui se présentèrent chez M. de Guise. Nicolo Mannara , Tun d'eux, portant la parole , annonça que le peuple napolilain avait élu son altesse, et se mettait sous sa protection. Il donna des lettres de la républicjue où le Irès-fidèle peuple de Naples suppliait Henri de Lorraine d'être son défenseur, comme le prince d'Orange î'élait de la Hollande. Mannara se mit à genoux devant M. de Guise , et lui taisant la main , fit sa soumission au nom de la république entière. Il n'y avait plus à balancer. Le prince embrassa le député^ en déclarant qu'il acceptait.

— Vous voyez, ajouta-t-il , que je ne suis pas en équipage de conquérir un royaume. J'ai pour tout argent quatre mille écusd'or, pour toute armée six gentils-

hommes français qui suivent ma fortune ; mais voici Tépée de mon aïeul François , dont je veux être digne, et ce que je vous montrerai bientôt, le cœur du grand Balafré, qui est là dans ma poitrine ; avec cela, Messieurs, et l'affection du bon peuple napolitain , nous pourrons encore exécuter de belles choses , si Dieu protège votre cause qui est juste. Je vous affranchirai de la domination espagnole , ou je périrai au milieu de vous. Allez maintenant dans Rome, et dites à qui veut le savoir que le premier vent favorable qui soufflera vers Naples emportera dans cette ville Henri de Lorraine. Je vais moi-même apprendre au pape ma résolution.

La plupart des gens de Rome commencèrent par rire des prétentions de M. de Guise qui voulait entreprendre la conquête

Mck

de Naples avec des barques de pêcheurs , six domestiques et quatre mille écus. Les cardinaux espagnols , politiques meilleurs que les autres, et connaissant le personnage, étaient seuls tourmentés. Les femmes, qui ont le regard habile à nous juger, devinaient, aux airs de ce jeune paladin , que rien ne lui était impossible. Le reste tournait le projet en plaisanterie, en disant que M. de Guise avait sans doute dans ses écuries l'hippogrifTe et la lance d'or de l'A- - rioste, et qu'il s'en irait par les nuages tomber dans la rue de Tolède au milieu des Napolitains. Innocent X, persuadé que le prince périrait en chemin , trouva fort bon qu'il voulût partir bientôt. Le marquis de Fontenay, toujours indécis, écrivit à M. le cardinal, qui répéta son mot de chimérique, et n'y pensa plus.

- Véb —

m. de Gmse , pour essayer si le passage était praticable, envoya deux Napolitains et un Français par des routes aiflerentes ; on apprit , au bout de quinze jours , qu'ils avaient tous trois été surpris par les Espagnols et mis à mort. Le comte d'Ognate, encbahié d<è ce mauvais présage , disait à M. de Guise que le voyage deNaples n'était pas commode en celte saison.

— Monsieur , répondit le prince , ne connaissez- vous pas l'histoire du royaume de France?

— t^ardonnez-moî , j'en sais quelque chose.

— Eh bien ! comment donc ignorei-vous que le ciel ne traite pas un Guise de même que les autres hommes ?

Le 11 novembre 1647 , à six heures du matin, les envoyés de Naples, les pêcheurs

de tluiuiciïib èl les amis de M. de Guise , le tîtifent éveiller en disant que le vëht Soufflait de Touest, et que la mer était favorable. Le prince s'habilla et fit ses préparatifs de départ 5 il écrivit à M. le Càrdliiùl qiié ; si le Sort la Servait dâhs son entreprise, la France ferait bien de se rappeler le^ projets qu'avait laissés Richelieu Sur le royaume de Naples. Il envoya aussi son valet de chambre Caillel à mademoiselle de Pbhs polir annoncer que la pretriière nouvelle serait celle de sa mort ou de son triomphe ; on chargea l'argent et les bagages sur des fourgons; au moment où Henri de Lorraine montait à cheval , une fort belle damedela bourgeoisie parut devant lui.

— Voire altesse, dit-elle^ va s'exposer à un grand danger; mais elle réussira , j'en

ai Tassurance. Voici dix mille écus en billets sur le commerce de Naples, que je la supplie d'accepter ; mes laquais vont encore apporter un coffre dans lequel sont enfermés des bijoux et de l'argenterie.

— 11 ne faut point vous dépouiller ainsi pour moi , répondit le prince ; je prends seulement les billets de change et je vous en rendrai bon compte si vous me dites votre nom.

— Employez cette faible somme à faire la guerre; votre altesse n'a pas de compte à me rendre ; je suis Napolitaine et dès ce jour parmi ses sujets. Pour ce qui est de mon nom, je désire le taire ; j'entre demain en religion, et je prierai pour le succès de vos armes.

-— Je respecte vos volontés , Madame ; cependant je refuse le coffre d'argenterie,

car il nous faut voyager à la légère ; faites une distribution aux pauvres en mon honneur.

La dame s'approcha timidement du prince, et s'inclinant avec respect, elle reprit d'une voix tremblante :

— Seigneur duc de la république de Naples, recevez mon hommage.

M. de Guise embrassa cette belle personne et lui dit fort galamment:

— On ne saurait commencer une entreprise sous de meilleurs auspices. Je vois dans vos beaux yeux que le ciel me va sourire ; donnez-moi un gage qui me rappelle

cette agréable rencontre.

La dame défit une bague de son doigt et Toffrii à M. de Guise ; puis elle baissa son voile et remonta dans un carrosse de louage.

— Allons! dit le prince à sa troupe , en marche, Messieurs! que les trompettes sonnent , et traversons la ville en passant devant l'ambassade d'Espagne. Dans ma famille on ne fait rien k la sourdine.

Le marquis de Fontenay reconduisit Henri de Lorraine jusc^u'aux portes de Rome et lui souhaita un bon voyage avec un ton pitoyable, comme s'il le croyait perdu.

— Quand je serai maître de Naples, dit le prince , pensez-vous que M. le cardinal me tiendra encore pour fou à lier? Quoi qu'il arrive , Monsieur , les intérêts de la France sont trop engagés dans cette affaire, pour qu'un homme dévoué à la reine , comme vous l'êtes, puisse écouler de misérables jalousies, n'est-ce pas? Vous m'avez fort desservi, et je serais en droit de Ira-

vailler pour mon propre compte; mais ce sont de trop petites considérations pour un Guise. Je n'ai point de rancune et ne vous rendrai pas la pareille.

Il était plus de midi quand la petite troupe sortît de la ville et en bon ordre. On n'arriva qu'à la nuit au port de Fiumicino, où attendaient sept felouques. Le vent soufflait avec violence et la mer devenait houleuse. Un vieux marin voulait remettre le départau lendemain; maisleprince n'aimait pas à différer. Il monta dans la plus petite felouque et surveilla les détails de rembarquement. Les pilotes déclarèrent qu'on no pouvait, à moins de risijuer beaucoup , mettre plus de trois hommes dans chaque navire. Il fallut donc laisser à terre la moitié des gens de l'expédition. Ce fut

Un grand désespoir pour les serviteurs du prince. On se sépara en pleurant, mais en se promettant de se revoir bientôt. L'argent et les armes furent placés dans la plus grande barque. Minuit sonnait quand les voiles se déployèrent.

— Mes amis ! cria Henri de Lorraine à ceux qui demeuraient à terre, dans deux jours, il n'y aura plus de Guise au monde, ou bien j'aurai réussi.

Les sept felouques , s'abandonnant au vent d'ouest , partirent à la suîle l'une de l'autre , en bondissant sur le dos des vagues. En moins de cinq minutes , la dernière voile disparut dans la nuit , et le baron de Rochefort], qui était à M. de Guise et restait au^rivage, disait aux valets du prince :

— Ne pleurez point , bonnes gens , le Ciel ne se permettrait pas de contrarier son altesse ni de lui faire du mal.

C'est avec celte belle confiance dans les égards de la Providence que les hommes accomplissent do grandes choses. On verra tout à l'heure que M. de Guise était prédestiné, justement parce qu'il croyait l'être et (|ue ses amis le tenaient pour au dessus des autres humains.

fv

Le temps était fort noir et la mer menaçante; mais l'équipage avait le cœur ferme et bonne confiance dans la fortune du prince. Quand le soleil se leva, les pilotes reconnurent les rochers de Ter racine près des([ucls se lenait une partie de là

Hotte espagnole. Le bruit lointain d un eoup de eanon avertit son altesse qu'on avait aperçu ses voiles. Deux galères d'Espagne répondirent au signal et se mirent à la poursuite des felouques ; mais la violenee du vent les rejeta dans le port de Gaïète, et lorsqu'elles réussirent à reprendre le large , les barques françaises avaient déjà fait bien du chemin. Cependant ces galères en attirèrent d'autres à leur suite; l'alarme se répandit jusqu'à Naples , et bientôt les abords de la cote furent entièrement sillonnés par des chaloupes armées, M. do Guise , pensant qu'il serait difficile d'aclieverle voyage sans une mauvaise reneonlre, imagina un stratagème pour dérouter l'ennemi. Il prit les devans avec sa felou(jue , en commandant aux six autres de former un groupe , alin de donner à croiie,

en ras de surprise , qu'il était au coiUre de la douille. Le vieux marin (jui conduisait le prince, sentant l'approche du danger et la corde qui menaçait son cou , n'était plus aussi tranquille et regardait son altesse fort gravement en récitant ses prières.

— Est-ce que nous avons peur? demanda M. de Guise.

— Hélas! répondit le marin, il n'y a que la Vierge et les saints qui nous puissent garder d'un malheur.

' — Crois-tu donc que je me serais mis en celle passe si je ne savais que le Ciel est pour moi? Va sans crainte. Tu ne peux

mourir sans que je sois pris , et je ne dois

S ,1/ point l'être.

Le jour baissait , lors(|u'on découvrit

une galère ?ous lèvent; mais on la perdit

bientôt de vue, à cause de l'obscurité. Le

princo ayant fait plier les voiles , ce navire ennemi traversa au milieu des Français sans les voir. Pendant la seconde nuit ^ la mer alla toujours grossissant. Les felouques en souffrirent considérablement. Celle du prince eut son gouvernail brisé ; on y suppléa du mieux qu'on put avec une rame , et la marche de la flottille ne fût pas arrêtée. Vers six heures du malin , on se trouva devant Ischia, tout près de quatre galères espagnoles.

— Jésus îs*écria le pilote, nous sommes perdus! qu'allons-nous faire?

— Marche tout droit sur la capitane , dit M. de Guise.

Quand ils furent à portée de la voix , une sentinelle leur cria :

— Qui êtes- vous?

— Un courrier pour le vice-roi ! répondit le prince.

— Avancez sur nous!

La felouque ne changea point de direction pendant le temps nécessaire pour concerter une manœuvre , puis elle tourna subitement et cingla vers Naples. La sentinelle déchargea son mousquet, une autre l'imita; il y eut un feu général. L'artillerie jdes forts joua au hasard. Les quais et les hauteurs se garnirent de monde, et les Napolitains accoururent de toutes parts sur le rivage. Henri de Lorraine entra dans le port au milieu de la grêle des balles ennemies. Le prince, tenant d'un bras le mât de la felouque, agitait de l'autre son chapeau en criant :

— - Guise ! Guise ! à moi , braves gens de Naples !

La barqnc fui hienlùl hors (Je danger cl vint loucher lerre au faubourg de Lorelle où élail le peuple. Le resle de la flollille arriva de même sans avoir perdu un seul homme. Les applaudissemens de la foule éclalèrent alors sur une ligne immense, ce qui était un spectacle fort singulier. Don Juan d'Autriche y assistait de son vaisseau amiral, et dès ce moment il prit une grande estime pour l'ennemi qui venait de lui échapper par lant d'audace et de courage.

Comme on attendait M. de Guise à Naples depuis trois jours , on lui avait préparé une espèce de triomphe. On lui amena un cheval magnifiquement harnaché, sur lequel il fit son entrée dans la ville. En quelques instans , les rues où il devait passer furent ornées de tapisseries. Les femmes agiiaient leurs mouchoirs. Desenfans, le-

nant des branches d'arbres, dansaient devant le cheval. On brûlait de l'encens à toutes les portes. Il y eut des rues entières où le pavé se trouva couvert de tapis ou de feuillages. Les fleurs, qui étaient rares en celte saison, pleuvaient cependant des fenêtres.

On s'eoibrassait dans les rues en se félicitant d'avoir un prince très-beau et d'un grand nom. Le cortège marcha jusqu'à l'église des Carmes, où la messe fut celé- ' brée. En quittant l'église, Henri de Lorraine trouva les chefs du peuple qui lui lirent leurs soumissions, 11 y manquait seulement Gennare Annese, celui qui avait succédé à Masaniel. Annese envoya prier M. de Guise de le venir voir au Tourjon des Carmes, où il demeurait enfermé.

M. de Guise passa bizarrement la matinée

dans ce lourjon des Carmes. Il y mangea une cuisine détestable que la femme d'Annese prépara elle-même , avec des robes magnifiques , des diamans à son cou et des pendans d'oreilles qui venaient de la duchesse de Matalone , que son mari avait tuée. Les chambres étaient encombrées de richesses provenant des maisons pillées , et le prince vit tout cela d'un fort mauvais œil, mais sans témoigner son déplaisir.

Son altesse n'était pas au bout. Un chef populaire, nommé Louis del Ferro, et qui était plus qu'à moitié fou , servit à table comme un valet , et , se mêlant à la conversation , disait mille ordures. Le dîner fut interrompu par l'arrivée d'un boucher qui s'en vint accuser Annese de trahison et qui leva son couteau en déclarant qu'il le voulait tuer. D'autres bouchers étaient

au dehors , criant qu'on leur jetât sa tète par la fenêtre. Un bandit , appelé Michel de Santis, entra brusquement et demanda pourquoi on ne l'avait point invité. Pour le premier jour, M. de Guise voulut bien supporter ces impertinences; il fit même en sorte de mettre tous ces misérables d'accord ; mais il sortit du tourjon des Carmes avec un grand dégoût et le dessein de se débarrasser bientôt de ces canailles.

Ayant pris possession du palais de Tan- 'cien gouverneur, Henri de Lorraine se composa un état-major des nobles qui n'avaient point encore fui de la ville, et le nombre n'en était pas fort grand. Il s'informa ensuite de l'état des finances , des provisions et du nombre des troupes armées. Il trouva les choses bien au dessous de ce qu'on lui avait annoncé. Les chefs

s'étaient partagé le trésor ; les marchés ne contenaient guère de vivres ; la plupart des soldats n'avaient que de méchantes armes et point de poudre. Quant à la discipline , elle n'existait pas ; chacun abandonnait son poste ou passait à sa fantaisie d'une troupe dans l'autre, ou même s'en retournait chez lui sans demander permission à ses chefs. M. de Guise ne s'aveugla point sur les difficultés qu'il avait à surmonter. 11 vit les Espagnols entourant la place et fermant les portes ; des vaisseaux gardant la mer ; l'ennemi nombreux et approvisionné; la ville menacée d'une disette , et pour lutter contre tant de dangers, il n'avait qu'une armée en guenilles, malaisée à conduire, point d'argent ni de munitions, un peuple turbulent et extrême dans ses passions , qui l'adorait aujourd'hui et pouvait l'aban-

— i'ib —

ilonnei' demain; avec cela, pas un oKicier iiitelligeni et pas un bataillon régulier. Il comprit que, pour établir sa puissance , il fallait d'abord anéantir celle des chefs sans fâcher le peuple, ce qui demandait de la prudence et de l'énergie. H fallait aussi mettre fin au blocus , emplir les magasins de provisions et obtenir de la France Tenvoi d'une flotte.

Le premier soin de M. de Guise fut de se faire connaître aux gens de Naples > de visiter à cheval tous les quartiers de la ville et de passer en revue les troupes. 11 eut quelque plaisir à recevoir de si vifs témoignages d'amour qu'on n'aurait pu faire davantage s'il eût été un Dieu. On se prosternait devant lui sur son passage en l'accablant de bénédictions ; les malades lui venaient demander de leur inj poser les mains. C'était comme une fête universelle.

Annese, qui en sentait de la jalousie, accompagnait le prince sur un beau cheval noir qu'il ne savait pas conduire, et caracolait en grande parade, sans vouloir se tenir au second rang. Il fit tant que sa monture le jeta par terre et que le peuple se moqua de lui. Louis del Ferro courait à pied , en tête du cortège, avec une perruque en crins de cheval, comme une furie , et , soit par joie ou par folie , donnait aux passans des coups d'épée. Il en blessa plusieurs. M. de Guise, perdant patience , l'appela sot devant tout le monde en lui commandant de se retirer.

Arrivé sur la place de la Goncherie , le prince trouva une troupe de ces vauriens qu'on appelait lazares. Ils étaient conduits par Michel de Santis. Ce bandit s'avança devant le cheval du prince ; '"^

— Altesse , dit-il à haute voix, je vous

demande, au nom du peuple, pourquoi vous avez donné à un Français la garde de la porte d'Albe.

La foule du populaire tourna aussitôt les yeux vers M. de Guise pour voir comment il ferait sa réponse et s'il se laisserait perdre le respect.

— Maître Michel , répondit le prince , je donnerai ici les commandemens comme il me plaira de le faire et à qui bon me semblera. Ce n'est pas à vous que j'en rendrai compte, mais au conseil, quand il y en aura un. Si quelqu'un trouve mauvais ce que j'ordonne, il peut le dire : Je l'enverrai pendre tout droit.

— Je ne suis pas de ceux que l'on envoie pendre. Je suis un chef du peuple et j'ai là six cents hommes (|ui m'obcissent. C'est

— ii8 —

plutôt lïjoi qui vous couperai la tète, comme à Philippe Caraffa.

Michel remuait en l'air un couteau avec des gestes de forcené; mais le duc l'interrompit dans cet exercice en poussant sur lui son cheval, et le renversa rudement par terre. Le bandit passa aussitôt de l'insolence à la prière, avec une soudaineté particulière aux Napolitains.

— Grâce! grâce ! Altesse, criaii-il à genoux, ne me faites pas pendre. Je ne dirai plus rien. Je suis votre serviteur.

— Relève-toi , dit M. de Guise. Je te pardonne pour cette fois, mais que ce soit la dernière.

Puis , se tournant vers les lazares :

— Y a-t-il encore un drôle qui ait à parler? demanda-l-il avec une figure terrible.

Un autre chef, apothicaire de son état, et qui était un des plus féroces de ces bandits, se plaça devant Michel.

— Moi , dit cet homme ; je ne veux pas que les portes soient données à des Français.

Avant qu'il eût achevé , le duc lui brisa sa canne sur la tête.

-— Pardonnez, pardonnez, AUeisse! cria l'apothicaire^ c'était pour badiner. J'aime votre seigneurie comme les autres, et je veux lui obéir.

Le vaurien baisait les pieds du prince et pleurait de tous ses yeux. Le peuple applaudissait et s'émerveillait du courage de M. de Guise.

Un bourgeois s'avança, et prenant l'apothicaire au collet, déclara que cet homme lui avait pillé, le malin, sa maison avec six I. 9

autres lazares qu'il désigna. M. de Guise lit un signe à quatre de ses gentilshommes français, qui arrêtèrent; les six lazares et leur prirent leurs armes.

— Que ces scélérats soient pendus avant une heure, dit le prince.

Et, s'adressant à la troupe déguenillée :

— Rendez-vous au quai de Sainte-Lorette, et attendez-y mes ordres. Le premier de vous qui en bougera sera fusillé.

Les bandits firent retraite sans murmurer, au milieu deshuées du peuple et des bourgeois, qui étaient charmés de voir enfin leurs vies et leurs biens à l'abri du pillage. M. de Guise accorda pourtant la grâce des six lazares et les envoya porter à leurs camarades des paroles moins dures. Les officiers de l'état-major ne pouvaient revenir de leur étonnemcnt.

— Savez-vons, Altesse, dit l'un d'eux > que vous risquez beaucoup en traitant ainsi ces êtres sauvages ?

— Apprenez, répondit le duc, que le Ciel, en se donnant la peine de faire un homme de ma qualité, a soin de lui mettre entre les yeux quelque chose que la canaille ne peut soutenir.

— Par le Christ! dirent les Napolitains entre eux, nous avons justement le maître qu'il nous fallait.

M. de Guise n'ignorait pas à quelles gens il s'adressait. Le peuple de Naples lui était connu; il savait bien que, si on ne réprime pas tout d'abord son insolence , ou ne s'en fait plus obéir, tandis qu*avec des coups et de sévères paroles , on le mène comme on veut.

La porte d'Albc avait été conlice' au

sieur de Cérisantes , gentilhomme donne à M. de Guise par le marquis de Fontenay. Son altesse trouva au palais un envoyé de Cérisantes qui venait annoncer une révolte. Les soldats ne voulaient point se soumettre à un Français, à moins qu'on ne leur payât l'arriéré de leur solde. Le duc courut en hâte au lieu du tumulte. L'alï'aire était sérieuse. Les mutins , assemblés sur une place , avaient charge leurs mousquets cl s allaient répandredans la ville pour piller. Du plus loin qu'ils virent le prince et sa suite , ils soufflèrent sur leurs m ches et se disposèrent à tirer sur lui. M. de Guise fit arrêter ses gens et s'approcha seul du groupe des révoltés.

— Il faut pourtant qu'on m'obéisse, leur dit-il. Le peuple ne m'a pas appelé de Hume pour que des bélilrcs comme vous

nio donnent »lu souri. Qu osl-cc qno vous me demandez ?

— De l'argent! de l'argent! crièrent les soldats.

— Je voulais vous en envoyer aujourd'hui; mais, puisque vous vous êtes mutinés, vous ne Taurez que demain, et si vous ne rentrez à vos rangs tout à l'heure, c'est du plomb qu'on vous mettra dans la tête. Si tout le monde était aussi turbulent que vous ici, je partirais ce soir pour la

/ France, et quand les Espagnols vous auraient passés au fil de l'épée, je dirais que vous l'avez mérité.

— • Del*argent! de l'argent! répétèrent les mutins.

— J'ai promis que j'en distribuerais demain. Lequel de vous ne se veut pas fier à ma parole?

— Moi! dil un soldat en s'avançaiU.

M. de Guise lui asséna sur la têle un coup de canne si violent , qu'il l'étendit aux pieds de son cheval.

— Qui est-ce encore qui ne veut pas me croire?

— Moi! dit un autre soldat en brandissant un épieu de fer.

Le prince lui déchargea un de ses pistolets dans la poitrine et le tua sur la place.

— Lequel encore? demanda son altesse.

La troupe entière tomba aussitôt à genoux en criant pitié! à l'italienne. M. de Guise se montra plus dur cette fois que la première. Il s'informa des instigateurs de la révolte, et en fit pendre sur l'heure deux des plus coupables. Le reste eut sa grâce, et tout rentra dans l'ordre. Le prince condamna encore plusieurs pillards ou sédi-

lieux à être pendus; mais, leur voulant pardonner , il passa comme par hasard au lieu du supplice et les fit relâcher. On loua fort j dans Naples , cette conduite énergique, et l'autorité de M. de Guise s'en trouva établie en peu de jours, de telle façon que personne n'eût osé lui résister. Les notables et les chefs du peuple s'assemblèrent solennellement el nommèrent Henri de Lorraine duc de la république, généralissime de ses armées, et défenseur de sa liberté.

Les honnêtes gens, voyant son altesse disposée à les protéger utilement , lui vinrent offrir leur argent et leurs bras. Ils lui composèrent une garde nombreuse et fidèle pour sa personne; le duc choisit parmi eux les officiers dont il avait besoin. Il fit crier par la ville qu'il recevrait à toute

boure du jonr les pétitions el y donnernii réponse; à l'instnnt même ; (pi'il accorderait des audiences à qui voudrait lui parler , i\ son palais et en tous lieux où on le pourrait rencontrer. Dès cinq heures du matin il était debout. Une foule de solliciteurs assiégeaient ses antichambres. Des femmes l'abordaient en pleine rue et jusque dans les églises, où il allait entendre la messe tous les jours. Son secrétaire était sans cessederrière lui, l'écritoireàla main. Le prince signait les pétitions sur les balustrades de la nef, sur le bord de sa chaise ou le pommeau de sa selle. Le seul moment de repos qu'il eut dans la journée était celui du dîner, pendant lequel on lui jouait une musique, la meilleure qui fût en Europe, comme dit Saint- Yon dans son mémoire.

M. do Guise avait surtout à cœur de ramener à lui la noblesse, qui ne s'était retirée de Naples qu'à regret, et voulait des Espagnols comme d*un pis-aller. Il visitait souvent , dans ce dessein , le couvent des carmélites où se tenaient les dames de qualité. Il les comblait de soins et leur facilitait les moyens de correspondre avec leurs maris ou leurs frères , bien qu'ils fussent parmi les Espagnols. Comme il s'était mis le mieux du monde avec ces dames, elles disaient à leurs familles tout le bien imaginable sur les qualités aimables, la courtoisie et le beau caractère de son altesse.

La noblesse en émigration établit par ce couvent une correspondance avec le prince pour le remercier delà protection accordée à ces dames. M. de Guise écrivait aux pre* miers et aux plus puissans , les priant de

revenir dans leurs maisons, de prendre part à son gouvernement et de iui apporter le secours de leurs lumières. Sans oser encore se rendre à ses invitations , les nobles lui promirent de rentrer bientôt et de l'avertir en dessous main , par le couvent , des projets des Espagnols contre la ville.

Afin d'être aussi agréable au peuple , M. de Guise fit chercher la veuve de Masaniel, et lui donna une grosse pension, des serviteurs et un palais, ce qui produisit un excellent effet. Le prince allait tous les matins voir les travaux des fortifications, de sorte qu'en peu de jours les bastions et les portes furent à l'abri de toute surprise. Des bandes s'étaient établies dans les montagnes et inquiétaient fort les derrières de l'armée espagnole. On citait parmi leurs chefs un peintre nommé SalvatorRosa , qui

était un fort batailleur et un artiste habile. Ses tableaux ne furent en grande estime qu'après sa mort. Le duc répondit gr acieusement aux offres de services que ces brigands lui firent , mais il n'eût voulu pour rien au monde les recevoir dans ses murs.

Un matin, après avoir entendu la messe, M. de Guise retournait au palais ducal pour présider une assemblée des chefs et notables, lorsqu'une femme , qui vint arrêter sa chaise, l'avertit qu'on le devait assassiner comme César.

— Ne craignez rien, répondit-il ; je sens que mon heure n'est point sonnée.

Le prince eut soin , à son retour au palais, de tenir ses gardes à portée de la voix, et de mettre derrière lui trois gentilshommes français d'un courage et d'un dévoû-

mont éprouvés. C'étaient les chevaliers do Rouvrou , d'Orillac et de la Taillade.

Dès son entrée dans la salle , son altesse perçut un groupe de gens à mines mauvaises. Un avocat , nommé Thomas Basso, qui était au nombre des conspirateurs, prit la parole. H fit un discours adroit et caplieux où il déclara que la république n'avait pas entendu se donner un roi; que son altesse devait s'expliquer, et que d'abord on devait composer un sénat pour contrôler les mesures du prince et gou verner d'accord avec lui. M. de Guise répondit qu'on ne pouvait composer un sénat sans la noblesse qui était absente; que, dans toutes les républiques, il fallait , aux momens de crise où l'ennemi était aux portes , confier l'autorité entière à un seul homme; que, pour lui , il ne croyait point avoir encore rien

fait qui passât son pouvoir de généralissime des armées. Son altesse parla le mieux du monde pendant une heure entière , en déplo}'antson air noble et loyal qui lui gagna tous les cœurs. L'assemblée applaudit fort à ses paroles éloquentes et mesurées. Les conspirateurs se levèrent alors et dirent que, si le prince ne voulait point tromperie peuple , il ne refuserait pas d'exposer devant le conseil tout ce qu'il avait dessein *^ d'entreprendre pour le salut de l'État , et qu'ainsi on lui pourrait donner des avis eu attendant la formation du sénat.

— Rien de plus légitime , répondit M. de Guise ; vous êtes mes conseillers j usqu'au moment où la noblesse reviendra j je veux qu'on vous traite comme si vous étiez des sénateurs.

Le prince appela ses gardes qui se rangèrent le long des murailles.

— Quand messieurs les notables viendront me voir , leur dit-il , vous leur rendrez les honneurs militaires.

— Il ne doit pas entrer de soldats ici , crièrent les conjurés; on nous veut violenter! à bas le tyran!

M. de Guise, sans s'émouvoir, fit un signe à ses gens qui armèrent leurs mousquets, et les trois gentilshommes debout à son fauteuil tirèrent leurs épées. Les turbulens se calmèrent admirablement à cette simple manœuvre.

— Messieurs les notables^, reprit le duc avec sa bonne grâce française , je vous demande pardon d'introduire mes gardes dans celte enceinte; ce n'est point pour jouer le tyran ni pour usurper des titres dont je

n'ai pas besoin , mais seulement pour me garder des poignards de quelques ambitieux qui veulent faire les tribuns et ne sont au fond que des voleurs. Je savais leurs intentions avant d'entrer ici; ces petits Brutus en veulent à notre argent 5 faut-il les appeler par leurs noms ? Ce sont maîtres Basso l'avocat^ Vincent d'Andréa, Pierre Damico , tous gibiers qui ne peuvent échapper à la potence. Je ne les y enverrai pourtant pas encore cette fois ; je leur épargnerai la honte d'être fouillés et Irai tés comme des assassins. Voyez-les baisser les yeux et se troubler! Eh quoi ! vous ne pouvez pas même supporter mes regards , et vous me vouliez tuer autrement que la nuit et par derrière! Assurément, vous n'y songiez pas. Messieurs les notables, je vous le dis une fois pour toutes : Les Napolitains m'ont fort honoré en m'appelant pour les

tirer du péril; mais, s'ils ont de moi quelque ombrage , demain je pars sans regrets pour la cour de France; je ne m'eslimcrais pas davantage roi de Naplcs que ducde Guise.

L*assemblée répondit d'une seule voix qu'elle suppliait le prince de rester, et que lui seul pouvait sauver le pays. Pendant ce temps-là , le peuple ayant ouï parler de la conspiration , était accouru devant le palais et demandait à voir M. de Guise.

Il sortit avec les notables et fut accueilli par de grandes démonstrations de joie. La foule l'accompagna partout aux cris de :

— Vive son Altesse ! nous n'obéirons qu'à ellel mort aux conspirateurs!

Le duc, voyant les Napolitains en si belle humeur, et son crédit sur leurs esprits monté au plus haut point, voulut préparer un coup de main contre les Espagnols. H envoya un chef populaire nommé Jacques

Rosso, qui était homme de cœur, reconnaître les avant-postes ennemis sur la route d'Averse. Au lieu de suivre ses instructions , Rosso engagea la bataille avec des forces iusuffisantes, et y pensa laisser tout son monde. M. de Guise était à dîner quand on lui vint apprendre qu'on entendait le feu. Son altesse en renversa la table de colère et courut au combat; quelques minutes plus tard, c'en était fait de Rosso et de son corps d'armée : on le trouva dans une 'prairie , cerné par les ennemis et défendant sa vie intrépidement. M. de Guise l'eut bientôt dégagé par une charge fort impétueuse. Gomme il faisait sa retraite vers la ville, le prince aperçut au loin un gros de cavalerie qui s'avançait au galop et lui préparait un choc terrible. Il fit cacher dans un fossé tous ses mousquetaires et marcha I. 10

au devant des cavaliers avec ses meilleures troupes. La bataille y fut rude ; les Napolitains ne purent résister aux Espagnols, qui étaient de vieux soldats fort aguerris ; ils furent culbutés et se replièrent sur l'arrière-garde en grand désordre. Alors , aux cris de M. de Guise , les fantassins cachés se montrèrent à Firaproviste et firent une décharge sur Tennemi, presque à bout portant. Us l'eussent anéanti , si la peur ne les eût aveuglés; malheureusement, ils tirèrent en tremblant et le plus maladroitement du monde , car ils pensèrent tuer le prince, qui eut à peine le temps de se baisser pour ne pas recevoir des balles dans la tête. Il eut même ses plumes et ses cheveux brûlés par la poudre. Après cet exploit, les Napolitains s'enfuirent vers la ville, de toutes leurs jambes; mais les Espagnols,

croyant que c'était une feinte , n'osèrent risquer un pas de plus , sans quoi ils faisaient son altesse prisonnière. M. de Guise riait de tout son cœur ; il poussa l'audace jusqu'à défier l'ennemi avec (rois gentilshommes français : ,

— Holà! cria-t-il , ne trouverai-je point parmi vous un homme de bonne maison qui veuille faire le coup d'épée avec Henri de Lorraine?

Le duc de la Torella sortit des rangs 5 mais à dix pas il tourna bride et regagna son monde. M. de Guise, qui le connais* sait^ l'appela par son nom et lui dit que ce n'était pas bien de refuser une partie d'hon* neur. Enfin, voyant l'ennemi qui rechargeait ses armes , il partit au galop avec ses trois gentilshommes.

Son altesse eut alors le loisir de rèmar-

— iAS —

qiierla couardise de ses Italiens. La moitié des officiers l'avaient abandonné. Les autres, craîgnani d'avoir encore à se battre, feignaient d'être blessés. Un certain Prignoni , qui s'était écorché la main , gémissait et voulait courir à la ville. M. de Guise fut obligé de rester à l'arrière-garde pour repousser les Espagnols qui le harcelaient, et de faire le métier d'un simple cornette. Gennare, tout pâle d'effroi , luî vint dire :

— Nous sommes morts! voici des ennemis devant les portes de la ville!

— Hé '.répondit le prince. 11 faut que ce soit Paul de Naples avec ses lazares.

-w — Jésus! comme ils sont grands!

On envoya M. d'Orillac en reconnaissance. C'étaient des arbres! Les honneurs de la journée restèrent pourtant aux Napolitains, et ce leur fut d'une grande utilité.

M. de Guise (il éievoi' pondant la nuit des forliiicalions avancées, de manière à tenir ouverte la porte d'Averse. On put ainsi communiquer avec la campagne; les vivres arrivèrent de tous côtés. Depuis ce jour on eut des volailles et du gibier à toutes les tables, et on fit aussi bonne chère que si l'ennemi n'eût pas été à portée du canon. Durant quinze jours, les escarmouches se succédèrent ; mais on garda les positions qu'on avait prises. La face des choses en changea fort. Les paysans introduisaient leurs bestiaux dans la ville et ne vendaient plus rien aux ennemis. Les gens de la flotte se mutinèrent contre D. Juan (VAutriche , qui avait les fièvres à bord du vaisseau amiral. Les soldats espagnols, manquant de munitions , désertaient. 11 y eut de ces transfuges qui vinrent trouver M. de Guise

pour avoir à monter. Le duc d'Aroos élail au désespoir. Il fit des tentatives de surprises nocturnes contre la ville ; mais il fut repoussé si vertement, qu'il préféra demeurer en repos en attendant des secours. C'était au courage , au bon esprit de M. de Guise que Naples devait tous ces avantages, et l'on avouera (ju'il était malaisé de reconnaître , à cette conduite habile et à cette prudence, la tète folle qui avait tant diverti la cour de France. Des courriers furent dépêchés à Rome, à M. de Mazarin et à mademoiselle de Pons. Le prince demandait au pape sa protection, à M. le cardinal de saisir cette belle occasion de ruiner la puissance espagnole en Italie, et à sa maîtresse de lui conserver un amour dont jamais héros de chevalerie n'avait été plus digne.

Le lendemain de la fête de Noël, M. de Guise eut avis que des vaisseaux français avaient abordé à Sorrente; sur l'un d*eux était l'abbé Basqui, député par M. le cardinal Mazarin à la ville de Naples. Son altesse envoya au plus vite un saut-conduit,

Cl aUcndit en grande agilalion la visite de i'aii;l):issadeur. Vers midi, un apprit avec cloiincnicnt que Basqiii était entré dans la ville et s'était rendu au tourjondes Carmes, chez Gennare Annese. Après quatre heures d'attente, on vit enfin arriver le député au palais ducal. Basqui parla beaucoup de la cour et de l'admiration qu'on y avait pour la valeur du prince. Voyant qu'il ne venait pas au fait, M. de Guise l'interrompit pour lui demander une explication franche et dépourvue d'ambages. L'abbé répondit qu'il venait faire une simple visite à son altesse, lui rendre ses devoirs en passant , et qu'il n'avait point assez de monde pour lui être secourable; mais qu'assurément M. le cardinal allait prendre quelque mesure importante. Le prince appelait la patience à son aide et faisait de gros soupirs.

H peignit avec de vives couleurs et Ibri exactement l'état misérable des Espagnols; il démontra que les Français pouvaient aisément détruire la flotte ennemie.

— Oh ! s'écria Basqui , nous ne venons point dans l'intention de guerroyer. Je le voudrais pour vous être agréable-, mais les instructions de M. le cardinal me l'interdisent tout-à-fait.

— Au moins, reprit son altesse, vous me donnerez de la poudre?

— Je n'en ai point apporté.

— De l'argent?

— On ne m'en a pas remis.

-— Des hommes?

-— 11 n'y en a pas un de trop sur nos vaisseaux.

— Que diable venez-vous donc faire ici?

Basqui recommençait les flatter ies poussées jusqu'à l'hyperbole. M. de Guise , hors de lui, renversa une chaise par terre :

— Monsieur l'abbé , dit-il avec des yeux étincelanSj vous auriez mieux fait de rester à Paris et d'aller à la comédie que de courir si loin pour vous moquer de moi. Vos belles paroles ne sauraient m'étourdir. En vérité! si vous étiez venu pour favoriser les Espagnols, vous n'agiriez pas autrement. Je serai plus franc que vous. J'ai deviné votre pensée. Je suis instruit de votre visite à ce drôle d'Annese que je ferai pendre avant qu'il ait répondu aux lettres que vous lui avez remises. M. le cardinal se trompe grossièrement, s'il doute de mon crédit à Naples. Les vieux démêlés des princes de ma maison avec le roi ne sont plus de saison aujourd'hui. Je suis dévoué

à la reine et à sa majesté. Je veux , avant toutes choses, que la France profite de ma conquête. Si vos instructions vous obligent à m'abandonner, dites au ministre que je persisterai seul à tenir tête à l'Espagne entière, parce que mon honneur et l'intérêt de notre jeune roi le veulent ainsi ; mais ajoutez qu'il reconnaîtra bientôt son erreur, et que je le rends responsable de ma mort et du dommage que sa politique pourra causer à l'État.

Basqui reprit les protestations d'amitié, l'emphase de ses éloges et les circonlocutions. Le prince lui coupa une troisième fois la parole.

— Restons-en là , Monsieur l'abbé.

Vous m'échauffez les oreilles, et il me pourrait arriver de manquer au roi en votre personne, en vous jetant par cette fenêtre.

L'abbé fit trois saluts, gagna la porte à reculons et disparut. Avant que Basqui fût de retour à Sorrente, M. de Gdise savait déjà que l'envoyé avait concerté avec Gennare son arrestation, et que M. de Mazarin mettait aux secours de la France la condition que Henri de Lorraine serait déposé. Un autre eût sans doute perdu courage à ce coup terrible; mais M. de Guise ne songea même pas à la honte d'une retraite; il pensa, bien au contraire, à l'amour que lui montrait le peuple napolitain , à la plus grande gloire qui rejaillirait sur lui, s'il triomphait sans l'appui d'aucun gouvernement. Il pensa aussi aux applaudissemensde sa maîtresse, puis il leva fièrement la tête, et, frappant du talon par terre, il s'écria :

— Je mourrai plutôt Tépée au poing que de reculer après un pareil début î

Le lendemain, on apprit que les Français faisaient voile sur Marseille. Leprincc eut du moins une consolation : les meilleurs officiers, indignés de ce lâche abandon , avaient déserté la flotte 5 ils accoururent à Naples se donner à M. de Guise, et apportèrent avec eux six barils de poudre et tout ce qu'ils possédaient en argent. ^ C'étaient d'intrépides jeunes gens, tous de bonnes maisons. 11 y avait parmi eux les chevaliers de Forbin j^ de Gent, de Souillac , Des Essarls et de Saint-Maxirain; le marquis de Ghaban , les barons du Rang, de Mallet et de Lagarde, et M. de Beauregard, un dos plus habiles officiers d'artillerie qui fussent en France. M. de Guise ne lira rien autre du passage des vaisseaux

de M. le cardinal; mais on verra que son altesse dut la vie au dévoûment de ces gentilshommes.

Le 5 janvier 1648 , veille des Rois , sans avoir prévenu ses gens , M. de Guise les fit sortir de Naples, décidé à frapper un grand coup. Il laissa dans la ville M. de Forbin,qui était un homme sûr et d'un caractère ferme ; tous les autres Français accompagnaient son altesse. La troupe n'était pas fort nombreuse, parce qu'on n'y admit point les lazares; mais elle était composée des plus braves. On partit au petit jour et sans bruit. Un quartier d'Espagnols, établi à une lieue de Naples, fut surpris et taillé en pièces; avant que l'alarme se fût répandue et que Tarmée royale eût prisses mesures, un second quartier fut culbuté. M. de Guise poussa résolument

jusqu'aux portes d'Averse. Les sentinelles, ne s'altendant pas à voir les Napolitains , n'étaient point sur leurs gardes. La ville fut prise sans résistance. Son altesse y laissa cinq cents hommes commandés par le baron de Mallet , et s'en retourna. L'armée royale abondonna la partie et gagna les hauteurs; le prince, voyant la route libre, fit demander à M. de Mallet d'envoyer à Naples les munitions des Espagnols qui étaient amassées dans Averse. A neuf heures du soir , on rentra dans la ville avec un convoi de trois cents mulets chargés de poudre et de blé. On chanta le lendemain un Te Deum , et le peuple fut si transporté d^aise , qu'il demanda la permission de voir son altesse pour l'adorer. Peu de jours après cette belle victoire, on enleva la ville de Noie par un coup de main ; dès lors les

Espagnols ne pouvaient plus espérer de reprendre Naples autrement que par l'arrivée d'une armée nouvelle ou par quelque trahison.

Nous ne donnerons point ici les détails des autres exploits de M. de Guise , qui se succédèrent pendant quarante jours sans relâche. Il y eut dans cette petite guerre des faits d'armes admirables qui composeraient à eux seuls une fort belle histoire, et dont le récit nous mènerait trop loin; ceux qui les voudraient connaître les trouveront dans le mémoire de Saint- Yon. Le prince et ses gentilshommes français firent des prodiges ; avant la lin de février , les environs de la ville étaient presque entièrement débarrassés des étrangers, les communications avec Averse régulièrement

établies, et les Espagnols réduits à la dé* l'en si ve.

Au milieu de ses occupations, le prince écrivit à M. de Mazarin en faveur de ma* demoiselle de Pons, qui avait eu à souffrir quelques tracasseries. Il parlait fort peu de son entreprise , afin de laisser comprendre qu'il n'ignorait point les mauvaises dispositions de M. le cardinal 5 mais les amis du prince apprirent en même temps ses succès, et en firent du bruit à la cour* Les conversations ne roulaient plus à Paris que sur les aventures de M. de Guise ; le ministre avait fort à faire pour répondre par des défaites et des politesses à tous ceux qui lui reprochaient l'abandon de ce jeune héros. Les gens de guerre et les politiques murmuraient de l'occasion qui pouvait s'envoler bientôt; ils se plaignaient des liu il

mîdités du gouvernement de la régence , et disaient que le feu roi ou M. de Richelieu n*auraient point tenu celte lâche conduite. Les femmes surtout ne cachaient pas leur indignation , et n'approchaient guère du cardinal sans lui adresser des sarcasmes; mais M. de Mazarin leur répondait en riant :

—M. de Guisea fait mieux qu'un homme sage à force de folie. Tout est possible à une cervelle brûlée; cependant, si nous nous mettions en frais pour lui assurer la couronne de Naples, nos vaisseaux, en arrivant, le trouveraient peut-être empereur des Turcs.

Ln matin M. le cardinal vit entrer à la fois chez lui mademoiselle de Montpensier, le duc d'Elbœuf et d'autres princes , qui lui firent des remontrances et insistèrent

pour qu'on secourut leur cousin. Le ministre para le coup de son mieux, en disant tout le bien imaginabledeM. de Guise: que c'était un jeune iiomme aimable et né pour les belles choses; qui avait de l'éloquence et du courage ; que lui, particulièrement, il aimait le prince , et le voulait recommander à la reine; que le temps prouverait qu'on n'abandonnait pas des personnes du mérite et de la qualité de Henri de Lorraine; mais M. le cardinal ne prit aucun engagement , et il écrivit à peu près dans le même instant une lettre au marquis de Fontenay pour lui dire ses propositions à la ville de Naples. Il fallait, pour qu'on le secourût, que le peuple voulût renoncer à la république et choisir pour roi le duc d'Anjou , frère du roi de France , ou bien le prince de Gondé. -Sauf

16 respf Cl (|ue nous pouvons devoir à la mémoire du cardinal Mazarin, c'était une sottise que sa proposition. Dans le moment où le peuple de Naples avait tant d'obligations à M. de Guise, il ne pouvait commettre envers lui un acte d'ingratitude aussi honteux et le rejeter pour appeler un inconnu. Aussi la lettre de son éminence à M. deFonlenay, bien qu'elle soit restée dans les archives des dépêches politiques , ne donna lieu à aucune délibération , et doit être regardée comme une chose nulle en histoire.

La fortune, qui fait mieux et plus que les ministres pour les gens qu'elle aime, servait Henri de Lorraine d'un autre cùlé. La lenteur et les hésitations de la cour de France avaient leur pendant à celle d'Espagne. Le duc d'Arcos demandait en vain

une (lotie, et don Juan d' Autriche avait bien de la peine à se guérir de ses lièvres. Dans les combats et les sorties, M. de Guise pissait miraculeusement au milieu des feux de l'artillerie : la mort ne le voulait pas toucher. Plusieurs fois les balles ennemies l'atteignirent dans ses vêtemens et jusque dans ses cheveux 5 mais il n'eut que des égralignures. Cette faveur et ces bons ser« vices du hasard se prolongèrent ainsi jusqu'au mois de mars , où la fortune fit pres- 'Sentir son infidélité par quelques a flfli ires désagréables.

Le faubourg des Vierges était habité par des bourgeois marchands qui avaient un commerce étendu. Ces gens, qu'on appelait capes-nègres, parce qu'ils portaient des bonnets noirs , ne se mêlaient point de la politique et ne songeaient qu'à leur

négoce. Comme ils avaient do grands biens, les lazares les voulurent piller. On vint dire un malin à M. de Guise que ces brigands mettaient le faubourg des Vierges à feu et à sang. Le duc y courut aussitôt ; il trouva le mal fort avancé , les lazares en humeur féroce, et plusieurs maisons au saccage le plus horrible. Les pillardsétaient au nombre de six cents; comme le prince n'avait amené qu'une douzaine de gentilshommes, son autorité fut méconnue. En approchant d'une maison où l'on entendait de grands cris, il vit accourir un bourgeois poursuivi par un égorgeur, et qui se vint jeter à l'arçon du cheval en demandant secours. M. de Guise fut obligé de tirer l'épée pour défendre cet homme. Un autre cape-nègre , serré de près par quatre bandits, reçut des blessures jusque

cians les Lias de son allcsse , qui était sautée à terre pour le protéger. Le prince tua trois lazares de sa main et fît pendre le quatrième. Au détour d'une rue, on entendit un coup de mousquet ; une demoiselle accourait fort éplorée; un lazare venait de tuer son père. On trouva le meurtrier, dont le mousquet fumait encore, et on pendi t ce misérable à une fenêtre. Avant q ue le chevalier de Forbin eût amené des troupes, le désordre fut épouvantable. On n'y mitfinqu'avecbeaucoupde peine. On dressa cinq potences et deux roues au milieu du faubourg , dont les grilles furent closes et données à la garde de M. de Gent, avec deux pièces de canon chargées à mitraille. Le peuple de la ville se mit en fureur contre les lazares , et le sang aurait pu couler de nouveau, si le prince n'eût fait de grands

efforlf; <n de hoaiix frais do liaranguo pour l'empêcher. Son altesse rentra au palais, fort trislenienl afreclce. On lui trouva tout le reste du jour un visage mélancolique. Un chef bandit nommé Paul de Naples l'étant venu voir, le prince lui tourna le dos sans le vouloir écouter.

Au moment où M. de Guise s'allait mettre à table, on le pria de venir sur l'heure au couvent des dames carmélites. Là , son altesse eut avis d'un complot formé par les chefs populaires et plusieurs prêtres , pour le faire enlever la nuit et le livrer aux E^spagnols. Une conférence à ce sujet devait avoir lieu dans un aqueduc situé hors de la ville, vers dix heures du soir , entre les principaux personnages de l'armée ennemie et les conspirateurs. M. de Guise prit aussitôt ses mesures , et donna mission au

chevalier de Forbin de cerner cel acjuedue à r heure marquée. Cependant les chefs populaires , ayant eu soupçon delà découverte , n'allèrent pas au rendez-vous. On n'y arrêta que le duc de Tursi, un fort puissant seigneur espagnol, avec don Prosper, son gendre , le prince d'Avella , et un moine italien nommé Scopa ; quelques minutes plus tard, on y eût trouvé don Juan d'Autriche lui-même, qui était en chemin pour s'y rendre.

Son altesse reçut les prisonniers avec toute sa courtoisie de prince français; et comme le duc de Tursi répondait avec des paroles de mépris et des menaces, M. de Guise lui voulut montrer ses troupes en bon ordre , ses fortifications bien gardées, ses marchés pourvus de grains en abondance. On se promena par la ville avec

(les flambeaux, el son altesse fit galamment les honneurs en appelant les prisonniers ses hôtes ; mais le vieux seigneur de Tursi, ayant continué ses discours amers et fait mine de vouloir parler au peuple , M. de Gurse le pria de garder le silence , et le mit sous la surveillance du chevalier Des Essarts.

Au milieu de la nuit , il y eut des cris et du tumulte. C'étaient Annese et Paul de Naples qui venaient avec leurs lazares demander les têtes des prisonniers. Le prince parut , en robe de chambre , au balcon , et répondit sévèrement :

— Cela était bon du temps de Masaniel. Le règne des égorgeurs est passé. Si vous

voulez du sang , je vous mènerai demain à l'ennemi.

Les vociférations ayant continué , son altesse cria d'une voix terrible :

— Ce sont vos têtes que je devrais faire tomber! Vous étiez du complot, et vous venez lâchement demander la vie de vos complices! Je vous donne cinq minutes pour vous retirer; passé ce délai , je vous enverrai mes mousquetaires.

Le prince entendit encore parmi les clameurs plusieurs mots injurieux pour lui, et rentra dans ses appartemens, le cœur plein de chagrin et la bile cruellement remuée. A l'audience du lever , il reçut une dame qui arriva, tout en larmes, se plaindre que Paul de Naples lui avait enlevé sa fille et la tenait enfermée chez lui. Dans l'instant même où M. de Guise promettait justice à cette mère, Paul de Naples entrait dans le palais avec tous ses

lazares, s'emparait des issues, et poignardait plusieurs sentinelles françaises. 11 parvint ainsi jusqu'à la chandjre à coucher , où il se présenta tout à coup suivi de douze bandits armés jusqu'aux dents.

— A quel heureux hasard dois-je votre visite, maître Paul? dit son altesse avec un air fort poli.

Le brigand , mal habitué aux belles manières, et n'ayant plus sous les pieds son terrain des ruisseaux , fit d'abord un air timide ^ et passa par un grand effort à l'insolence :

— J'ai plusieurs faveurs à réclamer de votre altesse , qu'elle ne saurait me refuser. Ce sont des choses toutes simples. Il me faut la vie des prisonniers espagnols.

— On vous la donnera.

•— Je veux aussi pour moi les biens du duc d'Avelines. ^

— Vous les aurez.

— Je demande pour mes hommes la Permission de piller le faubourg des capesnègres pendant trois jours.

— Avec plaisir , maître Paul.

— Je ne complais pas sur tant de complaisance ; mais on fait ce qu'on veut de votre altesse quand on a la force de son

* côté.

— En effet , c'est la façon de s'y prendre et la grâce des procédés qui est tout.

— Donnez moi donc trois écrits signés de votre main.

— Bien volontiers. Entrez avec moi dans mon cabinet.

— Je ne bouge pas d'ici.

— il A — "

— Comme il vous plaira. Je vais aller écrire ce que vous désirez.

— Par Bacchus ! ne me quittez pas!

— Je ne puis cependant écrire dans le creux de ma main. Que craignez-vous ?

Amenez vos gardes du corps dans mon cabinet , si vous voulez.

— Eh bien donc! entrez , je vous suis. M. de Guise ouvrit une porte et traversa

une galerie; il descendit un escalier , et voyant que les lazares hésitaient i

— Venez, Messieurs, leurcria-t-il; nous voici arrivés au bout du voyage. C'est ici que vous trouverez ce qui vous est dû.

Us se hasardèrent jusqu'au bas des degrés. Alors le prince ouvrit la porte de la salle des gardes, où étaient le chevalier de Forbin avec trente Français. 31. de Guise lira un pistolet de sa ceinture , et le posant

sur la poitrine de Paul de Naples , s*écria :

— Vous êtes tous morts, si vous remuez un bras seulement. Livrez vos armes à mes gentilshommes ; je vais réfléchir à ce qu'on peut faire de vous.

En un instant les lazares furent dépouillés et garrottés.

— J'ai suffisamment réfléchi , ajouta le prince : vous serez conduits à la vicairie, et jugés comme traîtres à la république, pillards et assassins.

On emmena Paul de Naples avec les douze bandits dans les chaises de son altesse , et on les sortit du palais ducal par une porte de derrière. Au bout d'une heure, ils étaient jugés par un tribunal militaire et condaninés à moil. Cent mousquetai-

res les conduisirent aux fossés , où on les fusilla.

Pendant celle exécution , quatre cents lazares , couchés à l'ombre, dormaient dans la cour du palais. M. de Guise se présenta sur le perron.

— Que faites-vous là? dil-il aux bandits.

— Nous attendons noire chef.

— 11 faudra que je vous en donne un autre, car je viens de l'envoyer luer. Si vous ne voulez pas finir comme lui , allez vous joindre aux troupes qui se battront ce malin à la porte de Capoue.

Les lazares s'esquivèrent sans mol dire , et marchèrent à l'ennemi , qui en abattit une bonne moitié, tant l'escarmouche fut âpre ce jour-là. 11 restait encore deux chefs populaires, don lia perfidie elles méchantes intentions n'étaient pas un mystère pour

son altesse: c^étaient Gennare et Vincent d'Andréa. Ces misérables ne cliercbaienî que les désordres, et se cachaient au moment de tirer l'épée. M. de Guise avait dix fois reçu l'avis qu'ils le voulaient livrer à don Juan d'Autriche. Un jour qu'il envo3/a Gennare avec ses hommes soutenir un bataillon de braves et (idèles gens commandés par Gerisantcs, le prince eut soupçon que les lazares ne faisaient point leur devoir , et vint inopinément regarder quelle contenance ils avaient. Il les trouva paisiblement assis au pied d'un mur qui les gardait de la mousquelerie, et mangeant des oranges.

M. de Guise entra dans une furieuse colère, et se mettant à leur lôte , il les conduisit en personne au plus épais de la mêlée, où ils lurent écharpés. C'est un vrai miracle que 1. 12

son altesse elle-même n'y ait point lais se sa vie.

Le soir , Henri de Lorraine , abreuvé d'ennuis ;, s'en alla dans la campagne voir le Vésuve, afin de cacher son mépris de cette lâche population qui n'avait d'ard eur qu'au pillage et à l'incendie. L'air était fort doux, le paysage si beau que le prince en éprouva du soulagement à ses dégoûts. Il visita les ruisseaux de lave, s'égara seul dans la montagne et contempla long-temps ce pays si favorisé de la nature , où son courage l'avait appelé à commander. 11 voulut, à son retour, prendre la collation dans une villa située au bord de la mer. Les ombres commençaient à couvrir la plaine^ et les dernières clartés du crépuscule rougissaient au loin les clochers de la ville , quand M. de Guise, (jui avait des yeux exccllens ,

crut apercevoir, du haut d'une terrasse, une troupe de cavaliers qui étaient sortis de Naples par le pont de la Madeleine. Ces gens arrivèrent tout droit à la maison de plaisance et en cernèrent les portes et le jardin; mais le prince venait d'appeler à lui M.deForbin.

— Chevalier, lui avait dit son altesse, ce doit être Annese qui accourt ici avec quelque mauvais dessein. Partez à franc- /étrier par un circuit. Ramenez deux cents hommes et tenez-vous en embuscade à l'entrée du pont. Ne craignez rien pour ma vie; mes trente gentilshommes suffisent , et d'ailleurs Gennare n'oserait lever le bras sur moi. Je vous donne permission de le tuer comme un chien à son passage.

Le chevalier était sauté sur son cheval et

gagnait ia plaine au galop. Un quart (riicurc après on annonça Gennare.

— Seigneur Annese,lui dit le prince avec son extrême civilité, je suis ravi de vous voir. Nous allons prendre quelque délassement ensemble. Voici des pistolets que je me disposais à essayer et qui nie viennent tout nouvellement de France. Ils sont chargés, Seigneur Anncse.

En parlant de la sorte, M. de Guise tournait les canons vers la poitrine du bandit.

— Mais pourquoi donc, ajouta son altesse, avez-vous fait entrer quatre hommes de voire suite sur cetle terrasse? On ne peut tenir ainsi l'arme haute en ma présence, Seigneur Anncse. Commandez-leur de sortir , et venez avec moi dans ces jardins.

Annese, se voyani, df^viiir, pAlii ôlraa-' gementet donna l'ordre à ses gens Je s'éloigner. M. de Guise s'appuya familièrement sur le bras de Gennare et le conduisit au bout de la terrasse.

—Vous êtes un fou, reprit-il, d'avoir pensé me prendre au dépourvu. J'ai du monde caché dans une salle, el^ au bruit d'une détonation , vos lazares seraient égorgés à la minute. Je pourrais vous traiter comme Paul de Naples^ car vous êtes Vn ma puissance; mais j'espère que d'avoir vu ainsi la mort de près vous sera un salutaire avertissement. Croyez-moi, Gennare, si vous me vendiez à l'ennemi , son premier soin, en reprenant la ville, serait devons faire pendre. Les Espagnols ne gardent point leur foi avec les princes , et vous vous imaginez qu'ils tiendraient parole à un ban-

(Jil de votre espère! Assurément , vous perdez la raison. Votre trahison mériterait rrKi colère, si elle n'était si maladroite. Qui m'empêche de vous faire sauter la ceryelle et de vous jeter du haut de ces murs dans la Méditerranée? Allez , vous êtes un sot , seigneur Annese. A présent, sortez avec vos cavaliers , et souvenez-vous de la leçon.

Annese partit en effet , l'oreille fort basse. Le prince le suivit du regard dans la plaine j mais ce misérable avait trop peur de la mort pour ne point redouier les embûches. Son altesse le vit prendre un détour et gagner Naples par la porte de Noie.

— Ce n'est pas encore pour cette fois , dit M. de Guise , mais tu ne m'échapperas

pas.

Le lendemain, un prêtre se présenta aux

, àudiencos. Gel homme s'embarrassait ol ne pouvait expliquer Tobjet de ses demandes. Il avait de plus le regard faux et timide, la physionomie fort patibulaire. Son altesse, le voyant glisser la main droite dans sa soutane, eut idée qu'il en voulait tirer un poignard. M. de Guise saisît le prêtre d'une main au bras droit , et de l'autre à la gorge, et le jeta par terre. On trouva sous la soutane un couteau long et affilé. Ce coquin fut pendu; mais son altesse demeura

* fort sombre tout le reste du jour, et répéta bien des fois avec douleur :

— Ce peuple , qui s'agenouillait sur mon passage comme devant un Dieu, il ne m'aime donc déjà plus ?

En effet, M. de Guise ne tarda pas à remarquer les premiers signes de l'inconstance populaire. On l'accueillait plus froi-

(lomcnl dans los rnos, cl si l'on criait encore vive son altesse î on y ajoutait quelque autre vœu eoîitrairc à ses intérêts , en demandant la paix quand c'étaient des bourgeois , ou le pillage quand c'étaient des lazares.

Les femmes seules n'avaient rien rabattu de leur estime ni de leur affection. Elles jetaient encore des fleurs et agitaient leurs mouchoirs. Toutes les fois que le duc eut des avis secrets sur les complots , ce fui d'elles qu'il les reçut. Les plus belles l'eussent bien volontiers consolé de ses ennuis par de l'amour; il y en eut même qui essayèrent de nouer avec lui un commerce de galanterie. M. de Guise restait insensible aux billets doux et aux œillades, et si l'on pense à quel point ce prince avait toujours été'vulnérable , c'est un grand sujet

(rrlonnernfnl que colle fidélité procligieuso pour une maîtresse absente, et qu'il n'avait pas vue depuis plus d'un an.

Un jour qu'il venait de s'asseoir à son fauteuil dans l'église des Carmes, M. de Guise s'aperçut qu'il avait oublié son livre de messe. Il allait envoyer un de ses gentilshommes au palais, lorsqu'une très-jeune fille sortit de la foule, et, faisant une révérence de l'air le plus séduisant du monde, présenta son livre d'heures, qui était richement relié. Lesassistans virent bien que cette jeune personne en voulait au cœur de M. de Guise. Comme, dans ce pays-là, ce n'était point un aussi gros péché qu'en France, on trouva qu'elle n'avait pas tort d'aimer ce prince beau et galant.

La demoiselle avait fait son petit manège fort gentiment ; cependant, au sortir de Té-

glise,ayanl encore trouvé la jeune iille sur sonchemîn,sonaltesselui rendit poli ment le livre d'heures, avec un simple remercîment, et s'éloigna sans lui parler davantage. Une Française se fûtienu pour dit que le prince ne désirait pas d'elle autre chose, et même en eût senti quelque honte; mais, dans ce beau pays de Naples, on ne s'amusait point alors à des raffînemens comme à la cour d'Anne d'Autriche. Quand une fille avait un désir bien vif, elle s'en allait droit au but , et n'y voyait pas d'autre malice. A ses audiences du soir , le prince reçut la demoiselle au livre d'heures^ accompagnée seulement d'une suivante.

— Que voulez-vous, ma mie? lui-dit M.

de Guise.

— Pardonnez , répondit-elle en rougissant, si je viens interrompre mal à propos

votre allesse. Je ne suis qu'une fille ignorante; je ne sais pas deviner cequi arrivera , comme les politiques. On dit que votre altesse ne reçoit pas de secours de son pays, que la France l'abandonne , et qu'elle ne restera pas à Naples?

— Cela vous ferait donc de la peine , si je vous quittais ?

— Plus que je ne saurais le dire.

— Et bien ! rassurez-vous , ma belle ; j'ai tout lieu de croire qu'en effet la cour de France m'abandonne; mais je n'en reste pas moins ici , et je persisterai dans mes desseins jusqu'à la mort.

— Si la sainte Vierge écoute mes prières, nous ne perdrons point votre altesse,

— N'aviez-vous pas d'autre pensée en me venant voir , ma mie ? Dites -je-moi

franchement. Si je vous pailais un peu (.l'ainour, cela ne vous fâcherait point?

— Ce serait un si grand honneur, que je n'ose y prétendre.

'' — Je ne veux rien cacher à une aimable et belle fille comme vous Tètes. J'ai laissé dans mon pays une maîtresse que j'aime avec passion. Elle me garde fidèlement son cœur et je lui dois aussi garder le mien. Sans cela je vous l'aurais donné plus volontiers qu'à toute autre.

— J'en aurais été bien heureuse ; mais je pensais qu'un prince comme votre altesse aimait certainement quelque grande dame plus belle que moi. Je n'ai point de chagrin et je prierai le Ciel qu'il vous donne bientôt votre maîtresse.

— Tenez-moi du moins pour votre ami, el si vous avez besoin de mes services ou

de iïi'à protection , ne manquez pas de mê les demander»

— L'amiyé de votre altesse me contente extrêmement. Je n'en espérais pas davantage et je songerai toute ma vie à cette visite.

— Moi de même , ma belle enfant , car je vais écrire votre nom sur mes tablettes, et j'ajouterai que cette conversation est h plus agréable que j'aie encore eue dans mon séjour à Naples.

A peine la demoiselle s'était retirée, que M. de Guise fut averti d'une conspiration qui devait éclater le lendemain. Des lazares avaient juré de le tuer à coups de mousquets en pleine rue, à sa première sortie. En réfléchissant à quel point il était malaisé d'échapper à la mort, le prince soupira et dit à ses gentilshommes :

— Si j'étais assuré d'en être à ma dernière nuit , je regretterais d'avoir perdu l'occasion qui s'offrait de la passer heureusement.

M. de Guise mangea son souper d'un air distrait. Quand vint l'instant de se coucher , il parla bas à son secrétaire , qui s'en alla courir la ville et rentra par les jardins, accompagné d'une dame. Il n'est pas douteux quece fut labelledlle au livre d'heures.

A trois cents lieues de sa maîtresse , et se croyant à la veille de mourir, il eût fallu de ces vertus comme on n'en pratiquait guère en son siècle, pour quele prince se refusât un plaisir dont bien des amans fidèles eussent été friands. On l'en absoudra sûrement, lorsqu'on verra la conduite que tint mademoiselle de Pons envers lui après ses malheurs.

Les aiais de M. de Guise se jetèrent le lendemain à ses genoux pour Tempêcher d'aller entendre la nriesse en public ; mais il avait retrouvé sa gaîté. Il se mit à rire en disant que , si les balles espagnoles n'avaient pu l'atteindre , cet honneur n'était point réservé aux armes de la canaille.

— D'ailleurs , ajouta-t-il, ce serait une honte que de paraître avoir peur de ces lazares. C'est bien plutôt à eux de trembler devant moi.

Le prince sortit à l'heure accoutumée par la grande porte. Il traversa les rues et s'en vint à l'Annonciade, ayant idée qu'on l'attendrait aux Carmes. La messe allait commencer, lorsqu'un tumulte se fit entendre. Une décharge effroyable de mous- (pieterie résonna dans l'église. Plusieurs balles vinrent frapper un pilier au dessus

do lâléle du prince et rejaillirent au milieu delà foule. Il y eut du monde blessé. Les gentilshommes français, mettant Tépée à la main , fermèrent les portes et arrêtèrent les assassins. Les bandits furent mis à l'instant au gibet sur une place. M. de Guise reçut à cette occasion des témoignages d'amour fort vifs de la part du populaire; mais cette fois il revint au palais, accablé d'horreur et de mélancolie. On le vit tourner ses yeux remplis de larmes vers la France et s'écrier :

—-Cinq conspirations contre ma vie dans une semaine! Et je ne reçois pas de secours! Que Dieu protège le nom de Guise !

Sur le soir de ce triste jour, le prince eut un accès de lièvre et se mit au lit un peu malade.

On était alors aux premiers jours d'avril de l'an 4648. Dans !e moment où M. de Guise échappait, par une grande faveur du Ciel, aux balles des assassins, on ignorait encore à Paris que les choses eussent pris une mauvaise tournure. Les der- I. 13

niers courriers n'avaient apporté que des récits de beaux faits d'armes.

Le prince de Condé, qui donnait avec sa cabale des petits-maîtres beaucoup* d'inquiétude à M. de Mazarin, fut prié un matin de venir au Palais-Royal.

— M. le prince, dit le ministre, j'ai dans l'esprit un petit projet qui vous concerne. Auriez-vous pour agréable d'être roi de Naples?

— Un royaume n'est jamais à dédaigner, M. le cardinal. Est-ce que le peuple m'aurait élu de lui-même , ou bien M. de Guise aurait-il envie de revenir?

— Les Napolitains connaissent votre grand mérite , et M. de Guise n'est pas leur affaire. Nous avons à Marseille des vaisseaux tout prêts à partir. Ils ne bougeront du porl que pour mener â Naples

un roi choisi par nous. Voulez-vous être celui-là ?

— Gomment l'enlendez-vous? Je m'en irais donc m' imposer par la force à des gens qui ne m'ont pas demandé? Le pavillon du roi entrerait donc dans Naples pour en expulser un prince français qui a risqué sa vie et donné de son sang pour défendre les llaiiens de l'oppression étrangère? Eh! M. le cardinal, M. de Guise et sesamis battraient des mains en me voyant , et s'écrieraient : « La France nous secourt en-» fin! » Savez-vous alors ce qui arriverait? Je déchirerais vos dépêches; j'oublierais votre politiquechélive, et je mettrais Henri de Lorraine sur le trône. Voyez si cela vous convient.

— Ne nous échauffons pas sans motifs.

Ces sentimens sont d'un noble cœur. Mais

il ne s'agit pas de jouer ici une tragédie. Ce que vous appelez une polili(|ue chétive , c'est de la sagesse , M. le prince. Depuis M. de Sully, les ministres du roi ont toujours gardé souvenir des paroles de ce grand homme : « Ne prêtez jamais les mains à l'élévation des Guises; donnezles toujours à leur abaissement. »

— Quoi! ce sont des mots d'un vieillard maussade du siècle passé qui vous servent de préceptes !

— Je sais bien que M. de Guise n'est pas fort dangereux . à cause de sa folie et de sa tête chimérique. Ce qui fait que nous le voyons sans crainte est aussi ce qui nous empêchera de le soutenir.

— Cependant , monsieur le cardinal , voilà cinq mois que Henri de Lorraine lutte contre l'Espagne, avec ses domestiques,

une poignée de gentilshommes et quelques centaines de gens indisciplinés. Savcz-vons que cela commence à devenir fort remarquable? L'histoire en fera mention. Ce qu'elle dira n'est pas obscur à deviner. Il n'y aura qu'une voix si M. de Guise y périt. Ce sera une mort héroïque, et votre abandon une tache sur le règne de sa majesté.

— Vous ne voulez donc point de la couronne de Naples?

* — Non , assurément. Je me contenterai de demeurer ici premier prince du sang ; mais si je n'étais qu'un lieutenant d'infanterie , je n'en voudrais pas davantage à ce prix-là.

— Hé bien ! ce pays retournera donc à l'Espagne.

M. deGondi^ qui aimait à chercher le

méchant côté (les choses , ayant ouï le prince (le Condé parler avec indignation de la conduite du ministre à l'égard de Henri de Lorraine , s'en allait disant :

— M. le prince veut qu'on secoure les Napolitains , par crainte que le duc de Guise n'ait trop de mérite à vaincre la fortune à lui tout seul , ou qu'il n'en vienne , à force de malheurs , à faire oublier pour un moment le héros de Rocroi.

Il serait trop facile, à ce compte, fie donner une vilaine explication aux plus honorables sentimens , et c'était d'ailleurs le faible du coadjuteur que la manie de vouloir pénétrer seul les intentions d'autrui.

Une plaisanterie pensa faire tourner les girouettes et mener le gouverm^ment plus loin que cinq mois d'évènemens de consé-

quence. On apprit par les lettres de Rome que ie cardinal Albornos avait dit au pape :

— La France agit, avec M. de Guise, comme ces prêteurs sur gages qui vous refusent de l'argent quand vos affaires sont en mauvais état et qui vous offrent tout ce qu'ils possèdent aussitôt que vous n'en avez plus besoin.

Anne d'Autriche supportait mal les railleries î elle se fâcha et dit à M. de Mazarin qu'elle voulait tirer vengeance de ce pro- 'pos; mais M. le cardinal n'était point d'humeur colérique : il ne voulut pas mettre les vaisseaux et les gens du roi en pleine mer pour un bon mot.

Bien que nous ne soyons point portés à croire aux sciences occultes, il nous faut mentionner ici une circonstance bizarre, dont parlent des historiens fort sérieux et

qui a beaucoup élonné M. de Guise luimême. H y avait alors à Naples un certain Cucurullo, fort versé dans l'astrologie et qui s'élait procuré un renom dans l'Italie entière par ses prédictions. Le prince , que nous avons laissé souffrant et chagrin, reçut la visite de cet homme le lendemain de la conspiration de TAnnonciade. Son altesse était encore au lit , par ordre du médecin, quoique l'accès de fièvre fût passé. Cucurullo, vêtu de noir et tout couvert de broderies cabalistiques , entra dans la chambre à coucher d'un air fort mystérieux , à la façon de ces devins.

— Votre Altesse , dit-il , n'aura point à entendre ce qu'elle pourrait désirer : la science a mission d'avertir les princes et non de les flatter.

Le duc commença par rire de ce ton prophétique.

— Votre Altesse , reprit le sorcier, n'a plus les astres pour elle.

— Voilà une grande finesse ! Tu me viens dire cela quand je suis au lit , incapable de veiller à mes affaires et abandonné de la France !

— Votre Altesse est à la veille de sa perte , et je vais lui dire dans quel abîme elle tombera. J'ai passé la nuit dernière à examiner le ciel. Il y avait autour de la lune un cercle noir. C'est un signe qui ne m'a jamais trompé.

-' - Un signe de mort !

— Je n'en crois rien , car je n'ai vu aucune tache rouge; mais un signe de prison.

— La prison! ce n'est point pour moi.

— Pardonnez, Altesse; je tirais alors

votre horoscope. Le cercle s'est formé à grand'peine en se rompant à diverses reprises, ce qui prouve que Votre Altesse fera une terrible résistance. Elle succombera enfin.

— Je serai donc pris les armes à la main?

~ Cela me semble probable.

— L'oracle en aura menti. Je me ferai tuer plutôt que de me rendre à des Espagnols.

— Votre Altesse n'échappera pas à la prison , car le sort l'a résolu.

— Je te croirais si tu me disais que la fièvre me va prendre; qu'elle m'ôlera l'usage de mes membres et de ma volonté; mais si tu me laisses le champ de bataille et mes armes, le diable ne m'empêchera

point de mourir comme un Guise que je suis.

— Votre Altesse ira en prison, aussi vrai que voilà le ciel où je l'ai lu.

— On me prendra donc si criblé de blessures, que je ne pourrai plus remuer?

— Altesse, ma science ne va pas jusqu'à connaître ces détails. Je vous redis pourtant que je n'ai point vu que votre sang

* dût couler.

— Ceci me trouble. La prison est ce que je redoute le plus au monde. Ce malheur est- il encore éloigné?

— Ce sera fini avant que la révolution lunaire s'achève, et nous sommes au dernier quart.

— Et si je te mettais en prison toi-même, est-ce que l'oracle ne serait pas accompli?

— Cela ne saurait changer en rien la desiinée de Votre Altesse.

Le prince fut rétabli de sa maladie en quelques heures. Les forces et l'appétit lui revinrent tout à coup. Il voulut visiter les postes importans et voir par lui-même comment le service de garde se faisait aux remparts. Il trouva toutes choses en bon état et la vigilance extrême. La porte de Noie était confiée à un Napolitain fidèle et de grand courage^ nommé Mateo d' A more. La porte d'Albe était remise à Gennare Annese; mais le marquis de Chaban y demeurait aussi et ne perdait point de vue le chef des lazares. D'ailleurs, M. de Guise s'assura, dans une promenade de nuit hors des enceintes , que les ennemis ne songeaient en aucune façon à surprendre la ville. Ils étaient si fort incommodés par les

brigands des montagnes, qu'ils semblaient craihdreles attaques plutôt que d'en vouloir tenter.

On vit un matin rentrer dans la ville le comte deSan-Severino, qui était de la première famille du pays et fort respecté. Ce fut un grand sujet de joie pour M. de Guise, car les dames carmélites eurent des lettres où leurs parens disaient qu'ils voulaient suivre l'exemple de ce seigneur. Six * jours s'écoulèrent dans une tranquillité parfaite.

Le soir du sixième jour, au moment où le prince s'allait mettre au lit, son épée^ qu'il venait de suspendre à la muraille , tomba par terre et sortit à demi du fourreau . En la relevant , son altesse toucha de l'épaule à sa cuirasse , et l'armure entière se

détacha du mur pour rouler avec fracas par la chambre.

— Gorbleu! s'écria M. de Guise, le palais entier me va-t-il donc tomber sur la tête?

Le chevalier de Forbin entra [jrécipitamment pour savoir ce qui arrivait. En voyant ce désordre dans les armures du prince, il pensa aussitôt à la prédiction de Tasirologue , dont son altesse lui avait fait confidence , et devint tout pâle de terreur.

— Ceci n'annonce rien de bon, dit-il.

C'est demain que finit la lune. Songez au pronostic de Cucurullo. Croyez-moi, Monsieur le duc , ne vous couchez point cetle nuit.

— Il me revient à l'esprit un étrange souvenir y chevalier. J'ai entendu conter à la duchesse , ma mère , que les armes de

François de Guise étaient ainsi tombées la veille du jour où Poltrot l'avait assassiné.

— N'en doutez pas , Altesse, il y a làdessous un malheur. Quand le Ciel veut bien nous donner des avis , on les doit écouter. Mettez cette armure sur vous, et veillons jusqu'au jour.

M. de Guise sentait quelque honte à prendre au sérieux ces accidens fortuits ; mais il céda aux prières du chevalier et tous deux montèrent sur une terrasse du palais pour regarder la ville.

Les douceurs du printemps se répandaient alors dans les airs. Un vent tiède

soufflait de la mer. Les feux s'éteignaient l'un après l'autre, et le calme de la nuit était profond. Cependant le prince et M. de Forbin causèrent de ces visions et pressentimens qu'ont eus souvent certaines

personnes à la veille de leur mort. Son altesse en trouva doux exemples dans sa famille. En discourant sur ces matières , ils gagnèrent ces heures qui précèdent le retour du soleil , et pendant lesquelles la nature entière éprouve une sorte de malaise et d'horreur.

— Au lieu de nous morfondre, s'écria le prince, il nous faut faire bonne chère.

Son altesse demanda une collation. Le frisson se dissipa aux fumées du vin de Chypre; les deux convives étaient en humeur fort réjouie quand le jour parut. Ils le saluèrent par une dernière rasade , et voyant briller au loin les mousquets des senli Belles, ils rirent ensemble des frayeurs de la nuit.

— Nous avons été de vraies femmes, chevalier , dit le prince. Allons dormir à

présent, et que l'astrologie s'arrange comme elle pourra.

Sur le coup de midi , M. de Guise, en s'éveillant, fit appeler Gucurullo et le railla fort de ses sinistres prédictions.

— il n'y ajamaisde temps de perdu pour le mauvais destin , répondit Tastrologue. La lune d'avril ne iinit d'ailleurs que la nuit prochaine à six heures du malin.

■—Cette fois, je ne m'embarrasserai point de les contes de nourrices, et pour donner un démenti à la science, je ferai ce soir même une expédition contre Tcnnemi , où je prétends lui tailler une rude besogne.

— Votre Altesse est libre de voler au devant du malheur : aussi bien , ni les craintes ni la prudence ne sauraient l'y soustraire.

— Et moi , je le dis que ce jour sera I. 44

heureux, car j'entends une voix qui me parle un plus clair langage que tes oracles, et cette voix me crie que je battrai les Espagnols.

— Il n'est pas impossible que vous les battiez, Altesse; mais comme j'ai la persuasion que les affaires se vont gâter dans Naples, qu'il y aura encore du désordre et du sang versé, ne permettrez-vous pas à un pauvre homme de science , qui a besoin de vivre tranquille, de s'en aller ailleurs?

— Ah! tu veux faire comme cet ancien que les dieux ont préservé de la mort en l'avertissant que le plafond d'une maison s'allait écrouler. Moi , je prétends soutenir l'édifice entier sur mes épaules.

— .Te dirais peut-être de même si j'avais l'honneur d'êtr eenri de Lorraine.

— Vas donc où lu voudras; voici un

passeport. Je sais à présent ce que vaut ta belle science. Tu présenteras mes civilités à don Juan et au comte d'Ognate.

Soit que cette assurance intérieure que sentait M. de Guise lui vînt de sa seule force d'ame, ou que ce fût un effet du vin de Chypre , elle ne mentait pas , et les gens de sa trempe ne vont point à l'action résolument sans y périr ou mener à bien leurs projets.

Il y avait dans l'île de Nisita une forteresse occupée par l'ennemi et qui gênait fort la ville; le prince désirait ardemment s'en rendre maître. Après avoir donné des instructions par écrit à tous les chefs, et laissé le commandement à MM. de Forbin et de Chaban , son altesse partit avec ses meilleurs soldais et toute son artillerie. On traversa la plaine saub voir un Espagnol,

ci avanl la nuit on dressa les préparalifs du siège f]e Nisila. M. de Beauregard conduisit les travaux avec tant d^habileté, que, vers quatre heures du matin, la tranchée était finie, et les pièces de canon prèles à jouer. Le chevalier de Forbin arriva comme l'attaque allait commencer. 11 annonça au prince qu'on répandait dans la ville le bruit de sa fuite, et que les rumeurs populaires avaient une fâcheuse apparence.

— Ce n'est rien , répondit son altesse : au point du jour je serai sur la place des Carmes. Annoncez cela au peuple, et priezle d'écouler le bruit de mes canons.

M. de Guise ne doutant pas du succès, promena ses regards sur le ciel , qui élait brillant, et s'écria :

— Je ne sais point laquelle de ces étoiles est la mienne , mais je gage bien (ju'elle

donne une aussi belle claiic cjne les autres. A vos pièces, mes amis! el commencez le feu!

L'artillerie mena un bruit terrible. Tous les coups portaient juste, et son altesse, en voyant les pierres s'écrouler et la brèche s'ouvrir , disait en se frottant les mains :

— Voici pourtant l'heure, maître Cucurullo, où la fortune^ selon toi, me devait faire un méchant visage, et jamais elle ne s'est montrée si gracieuse !

Dans ce moment, la garnison demandant à capituler, le feu s'arrêta. On entendit alors les cloches qui sonnaient au loin l'Angélus. Le soleil se levait à l'horizon, M. de Guise dirigea sa lorgnette vers la ville et aperçut un cavalier qui accourait à toute bride : c'était M. Des Essarts; il se

vint jeter é|)orclu (lovant le prineo, sans pouvoir parler.

— Qu'avez-vous, chevalier? dit son altesse. Pourquoi donc ce désordre et ces traits bouleversés?

— Ah! Monsieur le duc, nous sommes perdus, trahis! courez à Naplesî la porte d'Albe est livrée aux Espagnols. Tout est peut-être fini à cette heure.

— Non, par le diable ! tout n'est point fini tant que je suis vivant! à cheval mes amis! à Naples! à Naples!

— A Naples ! cria toute la troupe.

El le prince , enfonçant l'éperon dans le ventre de son cheval , partit comme la foudre, suivi par deux cents cavaliers.

On verra dans le chapitre suivant la catastrophe qui mit fin au règne de M. de Guise . et la suite de ses aventures. -

Tandis que M. de Guise prenait Nisita, Gennare Annése avait donné avis aux Espagnols de son absence , et leur ouvrait la porled'Albe. DonJuand'Autricheetleconi le d'Ognate , nouveau gouverneur nommé par le roi, entraientavec toutes leurs trou-

pes, à la faveur de la nuit. Eu quelques heures Naplcs fut entièrement reprise. Mateo (l'Amore et plusieurs commandans français se firent tuera leurs postes; M. deForbinet quelques autres coururent au devant de son altesse à travers les balles espagnoles. Le prince les rencontra comme ils sortaient par le faubourg de Chiaia. Un régiment royal les suivait de près. On rebroussa chemin à la haie. Des Essarts proposait de gagner le Pausilippeet de s'embarquer pour Rome.

- — Je croyais que vous étiez mon ami , répondit M. de Guise.

El il ne fut plus question de fuir. On suivit les murs de la ville au milieu d'un feu terrible, qui abattitbeaucoup de monde. En arrivant à la porte de Noie , son altesse, n'avait d'autre escorte que ses gentilshommes français. Deux bohémiennes se pré-

semèrent en dansant avec des contorsions étranges et crièrent :

— Prison ! prison !

Le prince demeura étonné un moment et répondit ensuite :

— Point de prison! mais mort! mort!

11 courut à la porte Capuane ; elle était

fermée. Une décharge de mousquets répondit aux cris de son altesse. Il fallut se retirer. On arriva au pont de la Madelaîne. M. de Guise laissa ses hommes derrière lui, et s*avança jusqu'à la statue de saint Janvier. De là il aperçut au bout d'une rue les troupes royales qui défdaient. 11 vit son drapeau jeté à bas du lourjon des Carmes et les couleurs d'Espagne qu'on y arborait. H entendit les tambours battre de tous côtés, les cloches en branle et la joie du populaire, qui semblait aussi extrême pour

rentrée de don Juan d'Autriche qu'elle l'avait été cinq mois auparavant à son arrivée. De tristes pensées roulèrent dans la tête du prince. Il resta long-temps immobile à contempler sa chute précipitée j puis il caressa son cheval couvert d'écume et lui dit :

— Celui que tu portes n'a plus de royaume , mais c'est encore Henri de Lorraine; allons chercher une autre fortune.

M. de Guise salua la statue de saint Janvier et s'en fut rejoindre son escorte. Il forma le projet de se rendre aux montagnes et d'y appeler à lui les partisans; mais le bruit de la prise de Naples s'était répandu dans la campague, et les dangers croissaient à chaque pas. On se battait dans les villages. M. de la Bottellerie, qui commandait à Giugliano , arriva suivi de douze

Français , al chassé par la population.

M. de Mallet fut obligé de quitter Averse. Les environs de Naples n'étaient pas plus sûrs que la ville même, et Ton ne savait où traverser à gué le Vulturne pour gagner le large. Les paysans, qui avaient baisé cent fois les pieds du prince en l'appelant leur sauveur , s'assemblaient pour le tuer au passage , et voulaient porter sa tête à don Juan; mais la Providence n'aurait eu garde de permettre une telle horreur , et M. de ' Guise rencontra de ces misérables auxquels il montra un si fier visage qu'ils n'osèrent approcher. Le valet de chambre Caillet supplia le duc de changer d'habits avec lui. Au moment où il mettait sur sa tête le chapeau de son altesse, qu'on reconnaissait aisém^ent par le grand nombre et la beauté de ses plumes, une troupe d'Espagnols pa-

rut sur les bords d*nn clicmin creux ou marchaient les Français.

— M. de Guise est-il parmi vous? demanda le commandant.

— Il n'est pas loin , répondit le prince

lui-même.

Ces hommes tirèrent tous à la fois sur Caillet. Le malheureux tomba si criblé de balles, qu'il n'eut pas le temps de pousser un soupir.

En traversant la route d'Averse, M. de Guise aperçut un courrier qui venait de celte ville. On l'arrêta au passage et on lui prit ses papiers. Il était envoyé à don Juan par Philippe Palombo, l'un des chefs les plus animés contre l'Espagne, et sur le dévoûment desquels son altesse avait le plus compté.

— Que pensez-vous de ces Italiens? dit

M. de Guise à ses amis. Leurs basses façons de sentir n'entrent point dans nos esprits. Je n'étais pas né pour régner sur un pareil peuple.

Des Essarts voulait tuer ce courrier; mais le prince le fit seulement lier à un arbre et poursuivit sa roule. On rencontra un détachement de Napolitains d'environ deux cents hommes. Celui qui les menait vint saluer son altesse et faire serment de mourir avec elle. On mit ces gens à l'arrière-garde , et on se jeta au travers des champs pour éviter les partis qui ballaicnt les chemins. Gomme on descendait un coteau d'une pente assez rapide, le prince entendit ces Napolitains crier : « A mort ! à mort les Français! » Au lieu de fuir, M. de Guise fit volte-face et obligea les traîtres à reculer, puis il partit au galop. Trois fois

il exécuta la même manœuvre et réussit à mettre ces lâches en déroute complète. On arriva devant un bois épais et marécageux.

Le prince voulut s'y jeter : des fantassins espagnols en gardaient les bords. On reçut leur décharge presque à bout portant; mais ils tirèrent mal, et les Français enfoncèrent le bataillon entier.

Cependant, au bruit du combat, Tennemi s'amassa sur ce point. Les bois furent cernés de toutes parts. Le tocsin sonnait dans la campagne, et les paysans se joignaient en grand nombre aux Espagnols.

On n'avait plus qu'une demi-lieue à parcourir pour atteindre le Vulturne. Il fallait marcher à découvert , et le feu de la mousqueterie devenait effroyable. Le cœur du prince saignait de voir que tout le monde avait quelques blessures. Lemanjuis

de Ghaban portait un bras en écharpe; le chevalier de Visseclelte avait un trou à la tête ; La Bottellerie fermait avec son mouchoir une large plaie par où le sang ruisselait de son épaule, et ces braves jeunes gens faisaient encore des prodiges. Le cheval de M. de Rou vrou eut les reins cassés.

— Chevalier, lui dit M. de Guise, allez vous rendre aux ennemis et les prier de ma part qu'ils vous accordent bon quartier. Yous leur montrerez mon écharpe. Elle est aux couleurs de mademoiselle de Pons.

— Non , par Dieu ! répondit Rouvrou qui sauta en croupe derrière Des Essarts. Je ferai comme les dragons : je courrai à cheval et me battrai à pied.

Le baron de Mallet roula par terre avec sa monture. Des Espagnols s'allaient jeter sur lui. M. de Guise voulait revenir en ar-

rîère et le dégager ; mais ne le voyant plus remuer, il le crut blessé mortellement et continua sa retraite.

Desmarets, aumônier du duc , demanda si son altesse ne jugeait pas prudent de se confesser tout en marchant.

— C'est inutile , répondit M. de Guise, je ne vois point que je doive mourir, et j*ai besoin de mon attention pour bien diriger nos manœuvres.

Le feu allait toujours augmentant. Qua* tre fois le prince sentit des balles effleurer son visagej il n'en parlait pas an bonhomme Desmarets qui, ne songeant guère à lui-même , priait Dieu intérieurement de ne point appeler à lui l'ame de son altesse dans un moment où elle n'était pas préparée. On se trouva^ au détour d'un rocher, on présence de deux ccntvS paysans

armés qui couchèrent en joue M. de Guise.

— Altesse ! s'écria Desmarets, voici votre instant suprême. Souffrez que je vous donne l'absolution à tous risques.

Mais le prince avait poussé son cheval hors des rangs, et , s'avançant seul , à dix pas des mousquets, il cria , en accompagnant sa voix d'un geste impérieux où l'on reconnaissait l'arae altière de son aïeul François :

— Paysans, baissez les armes î je vous défends de tirer. Je suis Henri de Lorraine. Vous m'aimiez encore hier et vous voulez me tuer ! Fi! méchante et vile canaille! retournez à vos maisons et ne vous mêlez point des affaires des Espagnols.

Les paysans , dominés par Taccent de son altesse, baissèrent leurs armes et livrèicnt le passage. M. de Forbin , racontant I. 15 .

plus lard à la cour celle périlleuse reuconlre, disait cju'il ne reverrait de sa vie un regard aussi beau que celui du prince en ce moment, et que, pour sa part, il s'était cru déjà dans les bras de la mort, tant elle lui avait paru inévitable.

A cent pas de là, on trouva des ennemis rangés sur une ligne fort étendue. M. de Guise, mettant son épée entre ses dents , tua deux hommes avec ses pistolets et traversa au milieu des Espagnols. La rapidité de ce mouvement ayant misées gens en confusion, ils tirèrent en différens sens et si gauchement , qu'ils s'entre-tuèrent. Avant qu'ils eussent rechargé leurs mousquets, ce qui était alors une opération fort longue, les Français étaient loin.

[Malgré tous ces efforts , la position ne larda guère à devenir fort crilique. Les

Iroupes royales eiitourôreiil M. de Guise si complètement , que la résistance était une folie. Le prince perdit son cheval. Un officier espagnol lui vint mettre la main sur ses aiguillettes. M. de Guise le poignarda ; mais il comprit bien que tout était fini.

— C'est le moment de mourir en gens de cœur, mes amis, dit son altesse à haute voix , non pour les Napolitains qui ne le méritent point , mais pour notre honneur et celui de la France, A présent, tirez sur moi , messieurs les Espagnols.

— Ne tirez point ! cria un seigneur fort • empanaché. Croyez-moi, M. le duc, il vaut mieux être prisonnier que de mourir. Si ce n'est pour sauver votre vie , que ce soil au moins pour celles de vos gentilshommes. Je vous reçois tous à quartier sans vous prendre vos épées. Ce n'est pas

d'ailleurs à un Espagnol (|ue vous vous rendrez; je suis le duc de Visconti.

~ Allons! répondit le prince, je vois qu'il en faut passer par cette extrémité. Je me rends à cause de votre courtoisie , seigneur duc. Où m'allez-vous conduire?

— A Capoue. Veuillez accepter un de mes chevaux.

Chemin faisant , le prince et M. de Visconti causèrent fort amicalement. Le chevalier de Visseclette les interrompit dans leur conversation pour parler à voix basse à son altesse.

— Je vous fais mes adieux , dit-il ; ma blessure n'est pas dangereuse; j'ai une bête d'Anglelerrequi court admirablement.

Je vais jouer la chance de mourir contre celle d'être libre.

— Vous ne le pouvez point sans me

compromettre, chevalier : la parole que j'ai donnée vous engage comme moi.

— Votre altesse a raison. Il faut que je demande à M. de Visconli la permission de m'eniuir.

Le chevalier s'approcha de Visconli.

— M. le duc^ lui dit-il , si l'un de nous essayait de s'échapper, est-ce que vous en feriez reproche à son altesse?

— Non , assurément. M. de Guise n'en saurait être responsable; mais gardez-vous de tenter cette folle entreprise , Monsieur, car mes hommes ont leurs armes chargées et ils vous coucheraient par terre.

— Je vous remercie, M. le duc; vous pouvez leur commander le feu, car je vous souhaite bonne vie et santé.

Le chevalier partit comme un trait. On lira plus de vingt coups de mousquet sur

lui sans ratteindre. Au moment d'enlrer dans un bois qui le mettait à couvert , il agita son chapeau en signe d'adieu et d'allégresse et disparut.

— Tout est possible à vos Français , dit M. de Visconti. Ce jeune homme ajoué son tour si gentiment, que je n'ai pas regret qu'on l'ait manqué. Puisse-t-il à présent gagner son pays sans accident !

A Capoue , M. de Guise fut bien joyeux de retrouver le baron de Mallet qu'il croyait mort et qui était prisonnier comme lui. M. de Poderigo, gouverneur de cette ville, mit un genou en terre devant le prince, et le reçut avec des témoignages d'estime et d'admiration.

— H y a long-temps, dit-il, que je brûle de voir ce héros qui nous a donné tant de peines. Je voudrais partager le malheur de

voire altesse à la condition cFavoir aussi la moitié de sa gloire.

Le prince embrassa ce galant homme, et Ton se mit à table où Ton fit bonne chère. Pendant une semaine qu'il demeura dans Capoue , M. de Guise vécut aussi agréablement qu'il fut possible avec la pensée de sa mauvaise fortune. Un jour qu'on discourait sur les derniers évènemens, un officier qui arrivait de Naples assura que le peuple s'était cru abandonné de son altesse.

— Pourquoi dire ces choses (jui affligent M. le duc? s'écria Poderigo. IN'a-l-ii pas assez de soucis d'être prisonnier ? N'en croyez rien, Altesse; il se peut faire que le peuple ait eu cette idée ; mais à présent qu'il doit savoir la vérité , je vous réponds qu'il vous regrette.

L'ordre arriva de Naples d'envoyer lu prince à Gaïette avec un seul de ses gentilshommes. On tira au sort pour décider qui l'accompagnerait et ce fut Des Essarls qui eut ce bonheur. La séparation ne se fit pas sans bien des larmes.

— Mes amis , dit M. de Guise en embrassant ses compagnons, si je retourne en France avant vous , comptez bien sur moi pour payer vos rançons , dussé-je vendre pour cela mon argenterie.

Une escorte de douze cavaliers conduisit son altesse à Gaïette. Avant d'arriver dans celte ville , on s'arrêta au bord de la mer pendant les heures où la chaleur était trop ardente. Ces hommes se couchèrent sous des arbres à la mode de leur pays, et s'endormirent tandis que les deux prisonniers se promenaient sur la plage. Une felouque

aborda 5 elle était menée 'par des Napolitains. L'occasion de s'enfuir à Rome était belle. Des Essarts fit tout au monde pour engager le prince à en profiter; naais M. de Guise n'y voulut jamais consentir :

— Chevalier , dit-il , c'est une pensée cruelle pour moi que de savoir les gens de Naples disposés à croire que je les abandonnais. Ils en demeureront persuadés si je me tire ainsi des mains de l'Espagne. Je préfère aller en prison, afin qu'on ne doute point de ma loyauté. S'il doit m'en coûter la vie, l'histoire dira quelques mots en ma faveur.

Malgré tout ce qu'il eut à souffrir pendant sa captivité, nous n'avons jamais vu que M. de Guise se fût repenti d'avoir tenu cette noble conduite, bien qu'on le puisse avec raison trouver aussi fou en celte oc-

casion que dans le reste de sa vie. On le connaît d'ailleurs assez pour ne point s'ëtonner de le voir agir , sinon mieux, du moins autrement que le reste des hommes.

A Gaïette, les choses prirent une tournure fort sombre. On enferma les prisonniers dans la citadelle , et leurs armes leur furent ôtées. Le commandant doii Alvar de la Torre était un brutal. Il leur donna des chambres froides et étroites où le jour venait par des meurtrières. Il eut soin d'avertir M. de Guise que la sienne était occupée la veille par un cousin de Masaniel qu'on avait mené pendre tout à l'heure.

— Le lit, dit-il , est encore chaud; mais on en changera les draps, quoique je n'aie reçu aucune instruction à ce sujet.

— Ce début promet, répondit le prince, et je vois qu'on ne laisse pas à votre seigneurie des pouvoirs fort étendus, puisqu'on ne s'en rapporte point à elle dans ces simples détails. Ça! dites-moi, don Alvar , est-il besoin d'envoyer à Naples pour savoir si vous pouvez me donner à manger?

Lecommandantfit une méchante grimace et sortit. On apporta un dîner exécrable dont les prisonniers jetèrent la moitié par la fenêtre. Gomme ils demandèrent des livres , on leur envoya la Préparation à la mort j du savant Érasme , et V Histoire du prince Conradin avec la relation de son supplice et de ses derniers momens.

Des Essarts en devint pâle et ne voulait pas ouvrir ces volumes ; mais M. de Guise le rassura du mieux qu'il put, en lui di-

sant que, si véritablement on avait dessein de les faire noourir ^ on ne s'amuserait pas ainsi à tâcher de les effrayer. Il prit ensuite l'histoire de Conradin et en fit lecture à haute voix. Don Alvar, qui l'écoulait , lui vint demander insolemment s'il ne pensait point que le trône de Naples lui porterait malheur comme à celui dont il lisait les aventures.

— Je pense, répondit le prince, que ce sont là des questions d'État qui ne regardent pas un officier d'aussi bas étage que vous.

Il n'était pas de moyens que ce don Alvar n'employât pour vexer ou incommoder ses prisonniers. Il entrait à toute heure du jour et de la nuit dans leurs chambres et venait voir s'il ne cherchaient pointa s'évader. M. de Guise avait natu-

rellernent peu de patience} il menaça cet homme de le battre, et lui jeta un flambeau à la tête , dont il faillit l'assommer. Le résultat de ces querelles fut que le prince mena une vie fort dure. La chère devint si mauvaise qu'il ne pouvait presque plus manger.

Henri de Lorraine était en plus grand péril qu'il ne le croyait. Le conseil de la vice-royauté délibéra sur ce qu'on devait faire de lui. Le comte d'Ognate et les conseillers collatéraux opinèrent pour la mort, à l'exception du vieux duc de Tursi , qui se souvenait des bons procédés que son altesse avait eus pour lui. Cependant l'arrêt eût été prononcé si don Juan d'Autriche ne s'y fût déclaré contraire. Il représenta (ju'on ne devait point faire tomber la tête d'un prince sans écrire au roi d'Espagne ,

cl prit sur lui la responsabilité du délai. Tandis qu'on expédiait un courrier à Madrid , don Juan envoya son secrétaire à Gaïelte demander si M. de Guise n'avait point envie de présenter un mémoire écrit pour sa défense, Son altesse répondit par le billet suivant :

« Vous êtes prince comme moi, et fort désireux de gloire. Si l'occasion s'offrait à vous de faire comme j'ai fait, vous n'hésiteriez point. Descendez donc en vousmême et méjugez selon votre grand cœur. Ne voulant m'abaisser jusqu'à demander la vie à personne , je ne vous dirai pas comment j'agirais en votre place. Je suis absous au tribunal de ma conscience et à celui du monde; quelle justification pourrais-je donc donner? C'est de la politique

espagnole (|ue mon sort dépend , et je la connais mal , ayant Tame française. Quel (jue soil l'arrêt du conseil , je vous prie de croire à l'admiration pour vos belles qualités et à l'estime particulière de votre affectionné

« Henri de Lorraine. »

Un second courrier porta .cette épître à Madrid, accompagnée d'une lettre où don Juan suppliait le roi de prendre en considération le grand nom , le courage et le caractère aimable du prisonnier. Il ajouta que si on condamnait M. de Guise , il en aurait un remords éternel, comme s'il l'eût tué de ses mains. La réponse fut long-temps à venir de la cour d'Espagne, en sorte que le prince demeura deux mois

à Gaïette dans une incerlitude qui dul lui être fort pénible.

Lorsqu'on apprit, en France, la chute de Henri de Lorraine, un cri général d'indignation s'éleva contre M. de Mazarin.

Son altesse royale Gaston d'Orléans , qui venait d'épouser en troisièmes noces Mademoiselle de Guise, fit des plaintes à la reine et demanda qu'au moins on ne laissât pas périr son beau-frère. M. le cardinal avait de la répugnance à prendre des partis énergiques , mais non pas à mener les affaires par négociations. Il fit tout au monde pour secourir dans son malheur celui qu'il avait abandonné puissant et heureux. On pria le pape d'intervenir, et on écrivit à Philippe IV que, malgré les divisions entre souverains , la vie d'un prince devait être respectée. L'amiral du Plessis eut mis-

sion d'aller à Naples avec cette même flotte qui aurait pu mettre la moitié de l'Italie au pouvoir du roi de France , si elle fût partie plus tôt. Le jour de l'ascension , le prisonnier reçut la visite de don Juan , qui lui venait montrer les instructions écrites du roi Espagne. Philippe IV ordonnait que M. de Guise fût envoyé à^^Madrid et qu'on le traitât selon son mérite et sa qualité. Dans l'instant même où son altesse quittait Gaïelte, à bord d'up vaisseau espagnol, Gennare Annese était décapité sur la place des Carmes, au milieu des insultes du peuple auquel on donnait la tête de ce misérable comme un gage de réconciliation.

Avant de partir, le prince avait intercédé en faveur de trois chefs populaires qui lui étaient demeurés fidèles , et on leur avait pardonné. Il obtint aussi la permission

d'écrire à sa iamille et à ses amis. Nous donnerons ici sa lettre à mademoiselle de Pons. On verra bientôt pourquoi ce fut la dernière et dans quelles dispositions elle trouva cette maîtresse, pour qui notre héros avait accompli tant de belles choses, couru de si gros risques et perdu en dernier lieu sa liberté.

• - « Ce n'est plus du haut d'un trône que

je vous écris , ma chère ame ; mais du fond d'une prison, et dans l'instant où l'on me va mener en pays ennemi. Vous qui vivez parmi ceux-là qui m'ont abandonné honteusement, vous n'aurez point de surprise en apprenant que j'ai perdu la partie après l'avoir eue si belle. Il ne me reste plus au monde que votre tendresse qui me puisse donner assez de force pour

supporter mon malheur. Bien que j'eusse résolu de mourir l'épée à la main piutôt que (le me rendre , je ne regrette point que les choses aient tourné d'autre manière, ni de voir encore le jour si vous me conservez votre ailéction. Votre généreux cœur ne me voudra point quitter alors que j'ai le plus besoin de savoir que l'on m'aime. Vous verrez sans doute avec pitié mon infortune comme vous avez vu mes triomphes avec joie. J'ai fait toutce qui était possible pour conserver cette couronne que j'espérais mettre sur votre front. Vos vertus et votre beauté étaient dignes d'un présent plus magnifique, et je voudrais avoir le trône du monde pour vous l'offrir. Par malheur, le courage seul était à moi et les évènemens à Dieu. Les destins contraires se sont joués de mes desseins j je me plais

à penser qu'ils ne sauraient m'atteindre dans mon amour. A présent que me voici tombé en des périls dont je ne 'suis point assuré de sortir vivant , il vaudrait mieux peut-être que je n'eusse jamais bougé d'auprès de vous. C'est une des plus dures conditions de l'homme que de fatiguer et courir beaucoup pour travailler souvent à sa propre ruine. Je me veux fier pourtant dans la bonté du Ciel et dans votre amitié pour attendre encore des jours heureux.

Tant que vous me saurez vivant, ce sera le signe que je conserve l'espérance de vous voir et ma passion pour vous.

« Je vous baise les mains un million de fois, et dépose mon cœur à vos genoux.

Henri de lorraine.

« P. S. Ma sœur de Guise ayant épousé

Monsieur, j'écris à madame la duchesse qu'elle vous donne le collier de perles qui me vient de ma grand'mère. Acceptez-le et le portez pour Tamourde moi(l).>

(1) Ce collier ne valait pas moins de 200,000 liv. , c'est-à-dire environ 600,000 francs d'aujourd'hui.

\?(ir\V

Pendant les cinq mois (^l'n'avail: duré la puissance de M. de Guise, Gfibrielle de Pons, se croyant assurée d'avoir le trône de Naples, avait pris dos airs tout-à-faiî royaux . Elle était naturellement glorieuse, et les prouesses de son chevalier la jetèrent

si avani dans ce travers , qu'on en plaisantait à la cour. Les officiers du prince n*avaient point cessé de la servir , et la demoiselle avait toujours été redoublant de luxe et d'étalage. Dans un cœur bien fait, l'ambition eût augmenté la tendresse pour celui qui prenait tant desoins afin de la satisfaire. Ce fut tout le rebours qui arriva dans l'esprit de mademoiselle de Pons. Elle songea si fortà la couronne, qu'elle en oublia celui qui la devait donner. Un gentilhomme, nommé Malicorne, qui, sans être très-beau, avait de l'audace et des succès près des femmes , lui fit une cour empressée. On les vit beaucoup ensemble courir dans les carrosses de son altesse, à des parties de plaisir, et régaler de la compagnie dans les hôtels et avec la cuisine du prince. Madame la duchesse , Monsieur et la princesse

de Montpensier n'avaient fait que rire des grandes manières de Gabrielle de Pons ; ils trouvèrentbientôt sa conduite indécente. Ils en parlèrent à la reine et au cardinal. On olligea la demoiselle à entrer au couvent. Elle poussa la hardiesse jusqu'à se plaindre de la rigueur dont on usait , et donna dansses lettres une fausse apparence aux choses. C'est à ce sujet que son altesse écrivit au ministre pour demander qu'on la laissât en repos. Sur ces entrefaites , arriva la nouvelle de la catastrophe et de l'emprisonnement de Henri de Lorraine. Mademoiselle de Pons en pleura chaudement, mais ce fut par dépit et par colère; on l'entendit tenir sur le prince des discours étranges, par où il fut évident qu'elle ne l'aimait plus. Elle ne s'en cacha pas longtemps. Tout le monde comprit que M. de

— 2no —

Malicorne en avait su lirer avantage. Madame la duchesse et S. A. R. Monsieur Iqi firent des reproches et lui retirèrent les officiers et la naaison de M. de Guise. Elle eut pourtant l'impudence de faire demander le collier de perles qui lui était annoncé; mais on répondit qu'on allait écrire au prince à Madrid et que l'importance du présent méritait bien que l'ordre fût confirmé.

Henri de Lorraine, habitué de bonne heure à faire tout plier à ses volontés , n'avait pas la patience et la philosophie qui soutiennent contre le malheur. 11 eût mieux valu pour son ame inquiète et pleine d'ardeur , avoir à surmonter mille dangers et entreprendre l'impossible que de souffrir les ennuis de la captivité , car le besoin du mouvement était depuis cinq générations dans le sang des Guise.

Le prince ne souffrit pourtant aucun mauvais traitement de ceux qui le menaient en Espagne. On eut pour lui tous les égards et la considération qu'il méritait; mais la seule pensée de sa position suffisait à lui mettre du noir dans l'ame. En arrivant à Madrid, il descendit chez don André de Brignol , un vieux seigneur fort versé dans la politique , et dont on lui donna le logis pour prison. Ce n'était pas un séjour déplaisant, car don André avait une famille aimable , une table excellente , un intérieur d'un luxe honnête ^ et de plus un jardin où son altesse avait le loisir de se promener. Un autre aurait pu prendre le temps en patience et s'arranger d'une vie assez douce; mais la surveillance , pour se déguiser sous les couleurs d'une politesse minutieuse, n'en était pas moins insupportable. Le

prince ne pouvait faire un pas sans que des valets lui vinssent demander ce qu'il désirait. On le suivait dans les jardins , et il n'avait de solitude que la nuit. Une fois qu'on se met à s'irriter des petites choses, l'imagination les grandit bientôt et les change en grosses contrariétés. M. de Guise devint mélancolique; il perdit l'appétit et le sommeil. La pâleur lui gagna le visage , et l'on aurait difficilement reconnu à son air morne cet homme si célèbre par son humeur remuante. Il pria plusieurs fois le roi de lui accorder une entrevue; maison lui répondit que les affaires d'État ne donnaient aucun loisir à sa Majesté pour le présent , et qu'il fallait attendre.

Pour surcroît de malheur , le prince reçut une lettre de sa mère qui lui apprenait la vilaine conduite et l'infidélité de made-

moiselle de Pons. Ce fut un coup terrible auquel on doit s'étonner qu'il ait résisté. Lui qui avait souvent changé dans ses passions , il était plus éloigné qu'un autre de penser qu'une maîtresse lui pût manquer de foi. La vivacité qu'il mettait à sentir toutes choses , il l'appliqua uniquement à son désespoir amoureux. Il tomba malade et fut à deux doigts de la mort. Cependant sa jeunesse et sa vigueur triomphèrent encore de la destruction. Il se rétablit à la longue ; mais le chagrin étant un mauvais compagnon pour un convalescent, il demeura dans un état de langueur qui faisait peine à voir.

Bien qu'il n'eût pas l'habitude de réfléchir beaucoup sur les intentions d'autrui , à cause de sa franchise naturelle , Henri de Lorraine eut soupçon qu'on le voyait avec

plaisir s'éteindre lentement. La sombre politique de l'Espagne s'épargnait peut-être ainsi l'odieux d'un emprisonnement ou d'un supplice. 11 résolut de ne point donner ce beau jeu à ses ennemis et fit de louables efforts pour surmonter le mal qui le dévorait. Il répara le désordre qui s'était introduit dans sa toilette, affecta plus de gaieté qu'il n'en pouvait avoir, et se mit à chercher dans les livres une occupation pour son esprit.

Un jour qu'il lui échappa , en présence de don André de Brignol , de s'écrier que ce n'était point la peine de vivre ni de se démener comme il l'avait fait pour une cour ingrate et une maîtresse infidèle, M. de Guise surprit un sourire sur les lèvres de son hôte.

— La France , répondit don André ,

c'est ie pays des inconstans; ce n'est pas le roi notre maître qui eût agi comme M. cleMazarin pour un serviteur aussi utile (jue votre aitesse. Je ne me porterais pas garant qu'une maîtresse d'Espagne vous eût mieux tenu parole que mademoiselle de Pons; mais du moins elle vous aurait pu quitter par amour pour un autre, et non par d'aussi bas motifs qu'une ambition déçue.

Le prince , ayant redoublé d'amertume dans son langage, acquit la persuasion que, s'il se voulait détacher de la France, la cour d'Espagne n'en serait pas fâchée. En elfet, peu de jours après, M. de Guise fut mandé à l'Escurial. 11 s'y rendit tout plein de joie, avec l'idée que sa captivité pourrait finir par suite de sou entretien avec le roi 5 mais il était loin de compte en croyant

que les choses marchaient en Espagne aussi vivement qu'à Paris. Sa majesté Philippe IV reçut le prince avec politesse, s'informa obligeamment de sa santé , lui montra les travaux de la grande chapelle de l'Escurial où l'on dépensait des millions, et ne lui parla en aucune façon ni de la cour de France, ni des affaires de Naples, ni du sort qu'il réservait à son prisonnier. Il fallut attendre un mois entier la seconde entrevue; cette fois, voyantque la conversation ne tournait pas encore au sérieux, M. de Guise résolut d'entrer le premier en matière. .

— Je demande pardon à votre Majesté, dit-il, si je lui parle de ce qu'elle n'avait peut-être pas dessein d'aborder avec moi ; si elle veut bien tourner sa pensée sur ma triste condition , elle comprendra mon im-

palience. Votre Majesté désire-t-elle ma mort? elle n'a pour cela nulle peine à prendre, car je m'en vais mourant d'ennui et de douleur.

— Je sais , répondit le roî , que vous souffrez beaucoup, M. le Duc, et je désire apporter quelque remède à vos tourmens, autant que le permettront les intérêts de l'État. Si j'étais bien assuré

Le roi Philippe IV avait de l'indécision dans le caractère et craignait toujours d'en trop dire j c'était d'ailleurs une vieille règle traditionnelle , en usage depuis son grand-père Philippe II , que la réserve dans le langage. M. de Guise entreprit hardiment d'achever la phrase du roi.

— Si votre Majesté était bien assurée que je la dusse servir fidèlement, elle m'offrirait peut-être de m'altacher à l'Espagne?

— Sans don le , reprit le roi , ce serait une précieuse acquisition pour moi qu'un prince tel que vous, mais

— Mais c'est du sang de France qui coule dans mes veines. 11 est vrai, Sire, que j'éprouverais de la répugnance à renoncer à mon pays; votre Majesté ne me voudrait point forcer de porter les armes contre lui. Malheureusement il sera long-temps l'ennemi naturel de TEspagne.

— La cour de France vousa vilainement abandonné, M. le Duc, votre cœur en doit être

— Profondément blessé. Sire; cela n'est pas douteux. Cependant, mon ressentiment n'ira pas jusqu'à faire de moi un rebelle; le connétable de Bourbon n'a jamais eu la eonliance de votre aïeul Charles V. Pourriez-vous m accorder la vôtre si jerimilais?

M. le cardinal avait de moi une mauvaise opinion; il a cru agir sagement en me refusant du secours; j'aime notre jeune roi comme vous pouvez désirer que les princes d'Espagne vous aiment. Je demande à voire générosité du soulagement à mes peines , mais je ne voudrais point me déshonorer.

— Nous feronsquelque chose pour vous, M. le Duc.

~ Ne tardez pas trop, Sire , car je me sens dépérir par le manque d'air et de mouvement; la santé me quitte.

— Hé bien ! si je vous donnais notre capitale pour prison, sans surveillance?

—Votre Majesté peut se fier à ma parole. Je fais serment de ne point chercher à m'enfuir.

— C'est accordé ; vivez à Madrid comme il vous plaira; je vous invite à venir a ma

cour. Il faut que vous preniez part à nos plaisirs. Allez, M. le duc, et bannissez la tristesse.

Le prince mit un genou en terre pour baiser la main du roi, et sortit le cœur tout palpitant d'aise. Son naturel ouvert l'avait bien servi cette fois , car il avait tiré de sa majesté plus de discours et de concessions que Philippe IV n'en eût fait en six mois à un autre qui se fût montré discret ou timide.

Pendant cet heureux jour, M. de Guise parcourut la ville avec une joie d'écolier, en compagnie de Des Essarts. Il se récriait à chaque pas sur les agrémens, le luxe et les ressources de ce riche pays. Les femmes surtout lui donnèrent dans la vue , car il n'avait regardé depuis long-temps que la vieille comtesse de BrignoK Les filles de

Madrid avaient de ces tournures coquettes et de ces yeux agaçans qui enlèvent le sangfroid aux gens d'amoureuses manières, comme l'était le prince.

— Chevalier, disait-il à Des Essarts, je ne sais ce qui arrive en moi; mais il me semble que je n'ai plus autant de chagrin d'avoir été trompé par mademoiselle de Pons.

— Votre Altesse, répondit Des Essarts, a passé bien du temps à soupirer pour une personne qui ne méritait guère cet honneur.

— A coup sûr elle ne le méritait point , mais, hier encore, je ne pouvais prononcer le nom de cette ingrate sans avoir comme une lame de poignard qui me traversait le cœur. A présent, je le dirais cent fois que cela ne me causerait aucune peine.

Et M. de Guise f^e mil à répéter le nom (le son infidèle avec des tons différens.

— Il est clair, reprit-il, que me voilà guéri. Le bandeau me tombe des yeux , chevalier. Je me rappelle à cette heure qu'elle avait la main un peu forte , ce qui est fort laid pour une femme de qualité.

—Votre Altesse fera bien de se tenir en garde à l'avenir contre les pièges de ce sexe trompeur.

— Assurément, je le ferai. Je ne veux plus être amoureux de ma vie, Chevalier. Songeons désormais à la gloire et aux choses sérieuses.

Ils s*en allèrent , en discourant ainsi , au Prado , où venait la belle société. Il y avait là des dames en grand nombre , et toutes les plus jolies de la cour , avec

(les toilettes un peu étranges pour des yeux français, mais bien agréables à voir.

— Vive Dieu ! s'écriait M. de Guise, voici furieusement de doux visages et de pieds mignons , chevalier. C'est dommage de n'en pas connaître. Je me meurs d'envie de parler à ces beautés; je me sens ébloui.

— Calmez-vous , Altesse , ou bien vous n'irez pas jusqu'au bout de la promenade sans être amoureux, et manquer à vos engagemens.

De son côté , le prince, ayant des habits des meilleurs faiseurs de Parfs , était examiné curieusement de ces étrangers, et Ton peut dire qu'il surpassait de beaucoup en bonne mine et en élégance de manières les jeunes cavaliers de Madrid. Comme on le devait bien piévoir , il se trouva parmi les dames une personne plus belle

que les autres el qui perça le cœur de M. de Guise d'un seul regard. C'était une demoiselle d'une taille divine, avec les plus grands yeux noirs du monde entier; elle marchait fort environnée de jeunes gens , de duègnes et de valets. En passant devant le prince, elle le désigna du bout de son éventail, d'un air où il démêla qu'elle s'informait qui il était. Son altesse s'approcha d'elle aussitôt , et, la saluant avec sa grâce chevaleresque, lui dit :

— Henri de Lorraine, duc de Guise, Madame , pour vous servir, celui qui vient de Naples, prisonnier du roi d'Espagne , et qui^ n'ayant point d'amis à Madrid , serait charmé de connaître une aussi belle dame que vous.

— Gela n'est point difficile pour une personne du rang de votre Altesse; je suis

la nièce du ministre don Louis de Haro. Mon oncle m'a souvent parlé de vous , et je sais que nous vous verrons bientôt à la cour. Si vous voulez m'accompagner jusque chez moi, je vous présenterai don Louis et nos amis.

Les jeunes gens saluèrent respectueusement M. de Guise qui prit le bras de la dame , et la reconduisit à son logis. Le prince avait eu le loisir de s'instruire assez pour faire la conversation en espagnol; il conta des histoires sur son expédition qui amusèrent toute la compagnie. Le ministre lui fil bon accueil et le voulut retenir à souper. En rentrant chez lui le soir , M. de Guise déclara nettement à Des Essarts qu'il était amoureux de dona Elvire à en perdre la raison , et qu'il fallait qu'il

en mourût ou qu'il réussît à lui plaire. Henri de Lorraine, loutconsoléde sa cap* tivité (it venir de Paris une somme d'argent considérable, prit un hôtel à Madrid, monta sa maison et ses équipages sur un pied magnifique, et ne tarda pas à faire une figure à écraser les premiers personnages de la cour d'Espagne. On l'y aima moins qu'ailleurs , parce que les gens de ce pays, étant volontiers jaloux , enviaient ses dehors séduisans; mais en revanche on le craignait davantage. H était d'ailleurs fort civil, comme on sait; il avait aussi le cœur très-haut, et maniait Tépée de telle sorte qu'on lui montrait prudemment bon visage. L'étiquette avait atteint à l'Escurial un degré de perfection qu'elle n'eut jamais en France. M. de Guise en connut bientôt les moindres détails 5 il se conduisit en véri-

table prince et comme s'il n'eut jamais été ailleurs qu*à Madrid.

La galanterie ne le cédait en rien dans ce pays à celle de la cour d'Anne d'Autriche. Hormis les filles d'honneur et la maison de la reine, qui menaient une vie assez sévère, les dames ne se donnaient pas beaucoup de fatigue pour cacher leurs amours. C'était fort heureux pour notre héros , qui se fût trouvé bien empêché de mettre une gaze sur son cœur. Quoique cette sincérité soit furieusement éloignée de nos mœurs, nous devons reconnaître qu'elle donnait aux faibles de nos pères un air de grandeur et de loyauté prés duquel nos délicatesses ne sont que de misérables comédies.

M. de Guise ne fit pas trois visites chez

don Louis de Haro , sans qu'on le vît soupirer pour la nièce du ministre.

— Prenez garde à vous, Altesse, lui dit un vieux gentilhomme ; dona Elvireest une beauté dangereuse, qui connaît sa puissance et prend plaisir à en abuser. Elle a déjà tourné la cervelle à deux cavaliers. L'un est parti de désespoir pour les Indes, et l'autre , entièrement fou , demeure caché par sa famille.

— On ne peut échapper aux volontés du Ciel , répondit le prince. Je ne m'en irai point tout seul aux Indes; mais pour ce qui est de ma raison, il pourrait m'arriver de la perdre, car je la sens prête à s'envoler quand je regarde les traits divins de cette aimable personne. Voyez un peu combien le sort me veut de mal! Elle a justement une fossette comme mademoiselle de Pons,

hors que c'est au menton au lieu d'être à la joue, ce qui est infiniment plus joli.

— Il faut, en effet, que votre Altesse ait bien du malheur !

— C'est à en mourir.

Dona Elvire savait la musique et jouait très-bien de la mandoline. Un jour qu'elle faisait entendre à la compagnie un air de sa composition, le prince était si ravi de plaisir, qu'il en restait comme en extase devant la demoiselle. Don Louis de Haro lui voyant les yeux au ciel vint lui dire :

— Votre AUesseaime prodigieusement la musique h ce qu'il me semble.

— Ce n'est point cela , répondit M. de Guise ; des notes ne suffiraient pas à me mettre en l'état où je suis. C'est la musicienne qui me tourne l'esprit avec ses doigts d'ivoire et sa grâce enchanteresse.

Voilà le motif de mon trouble , seigneur don Louis. Je suis amoureux de votre nièce.

— Eh bien ! Altesse , faites- lui votre cour.

— Je vais de ce pas lui peindre ma flamme. Croyez-vous qu'elle m'écou Icra favorablement ?

— Hélas! M. le Duc, vous savez comment est le beau sexe. Ma nièce a Thumeur capricieuse et mal aisée à conduire ; cependant je vous promets de parler en votre faveur.

— Vous me rendrez un service signalé.

Le prince aborda la demoiselle et lui déclara son amour avec ces expressions ardentes qui lui étaient particulières et que les femmes écoutent toujours volontiers , lors même qu'elles n'ont pas dessein de se

rendre. Notre héros avait un avantage sur la plupart des hommes , c'est qu'il n'éprouvait point d'hésitation à dire ce que la passion lui inspirait ; nulle fausse honte ne pouvait le retenir. Dona Elvire était une grande et belle brune de vingt ans , dont les yeux parlaient trop savamment pour qu'elle n'eût point déjà deviné le ravage où elle avait mis le cœur du prince. Elle feignit pourtant la surprise suivant l'usage de ses pareilles. Si M. de Guise n'eût pas été aussi préoccupé de son propre état, il eût bien démêlé que la déclaration ne causait pas de chagrin à sa belle , malgré les airs d'insensibilité qu'elle voulait prendre.

— J'engage votre Altesse à rétiéchîr , disait-elle , avant de se ranger sous ma loi.

— C'est comme si vous m'engagiez à réfléchir avant de me décider à prendre la fièvre. Le mal est à un point d'où je ne puis espérer de revenir autrement que par vos bontés.

— Je vous avertis que j'ai le cœur enveloppé d'une armure. Si toutes vos prouesses de Naples eussent été faîtes en mon honneur, ce ne serait pas assez pour m'obliger à déposer les armes.

— Faut-il entreprendre mieux encore pour vous plaire? Parlez, et indiquez-moi les dangers que je dois courir.

— - Vous avez conquis un royaume, afin de l'offrir à mademoiselle de Pons ; mais pour moi , il faudrait escalader le ciel et devenir maître de la lune et des étoiles.

— Ce n'est point facile, en effet ; mais il suffit que vous le désiriez ; je verrai comme

je pourrai m'y prendre pour vous satisfaire.

La demoiselle se mit à rire du sérieux de M. de Guise.

— En vérité, dit-elle , vous me feriez croire que j*ai commis une imprudence et que l'épreuve est trop aisée à surmonter.

— Ah! n'allez pas revenir sur votre parole. Ce ne serait pas de bonne guerre. Je me le tiens pour dit : la lune et les étoiles, cela suffira.

Dona Elvire regarda le prince avec plus de douceur.

— Je suis trop généreuse pour reti rer ma parole donnée. Faites celte belle conquête, et mon cœur est à vous.

En retournant chez lui, dans son carrosse, M. de Guise disait à Des Essarts:

— Comment donc escalader le ciel ? Je

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