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vois que je me suis beaucoup engagé. N'importe ! Puisque je l'ai promis, il faut ab^ solument en venir à bout.
l!)t puis il secouait la tête d'un air inquiet en tenant ses yeux fixés sur la lune.
— Est-ce que son Altesse aurait un dérangement de cervelle V pensait M. Des Ëssarts.
On verra tout à l'heure que le prince n'était pas si fou qu'il le paraissait. En attendantqu'il partît pour son expédition, il porta des aiguillettes aux couleurs de dona Elvire, et s'en alla partout disant son amour et ses engagemens, dont on s'amusait beaucoup. Le premier jour qu'il y eut danse à la cour, il brilla fort dans les quadrilles et figura le mieux du monde par une courante tVauçaise (ju'il avait ciiseignée à sa mai-
tresse. Le roi prit plaisir à le voir et lui adressa des complimens-
— Ce que j'aurais voulu faire avec ma politique, lui dit sa majesté, ce sera l'amour (jui l'achèvera. Vous vous (ixerez à iMadrid pour les appâts de dona Elvire de Ilaro. Mais vous allez être encore arrête dans vos projets par le besoin d'une dispense,
— Oh ! celte fois , s'écria le prince, je dois me passer de sa Sainteté. On m'a donné pour épreuve d'escalader le ciel , et comme j'y entrerai en pays conquis , si je réussis, je ferai à ma volonté, sans avoir recours aux bulles. Ce sera plutôt au pape à demander mon appui.
Le roi riait de ces discours extravagans; mais il dit tout bas à don Louis :
— Veillez sur votre nièce, car ce jeune
Guise est capable de vous la mener à mal.
— Ma nièce est maîtresse de ses actions, répondit le ministre , sa fortune est indépendante de celle de mes enfans; mais, s'il lui arrivait de faillir , j'aurais recours à votre Majesté pour obliger le prince à Tépouser.
Avant acquitter les ballets, M. de Guise s'approcha de sa belle et lui dit gravement:
— J'ai dressé les plans de mon entreprise; si je m'emparais du soleil,' ne serait-ce point suffisant à vous contenter?
— J'aurais désiré que ce fût la lune ; mais je veux bien vous laisser le champ libre pour conquérir celui des astres qui vous conviendra le mieux.
Le lendemain soir, vers minuit, son altesse conduisit sous les fenêtres de dona Elvire une grande quantité de musiciens. C'était un usage reçu alors que de donner des sérénades aux dames qu'on aimait. On ne faisait pas bien sa cour sans cela , et celles qui avaient pour agréables les recherches de leur galant , témoignaient de leur plaisir en se montrant à la fenêtre. M. de Guise avait amené les plus belles voix de Madrid et les plus habiles violons. Les vers étaient du meilleur faiseur. Celle musique ayant joué délicieusement durant un gros quart d'heure , dona Elvire , en habits de chambre, vint sur le balcon et fil un signe d'amitié en agitant son mouchoir. Elle se retira ensuite , mais elle laissa la fenêtre ouverte pour entendre la fin du concert; M. de Guise, saisissant Toccasion,
(Jrossa contre le mur une échelle qu'on lui tenait prête, et s'élança dans i'appartement.
— Voici le ciel escaladé, dit-il; avouez, Madame, que j'ai pénétré par surprise au milieu du paradis , qui est pour moi cette chambre où vous couchez. L'astre dont je m'empare en cet instant , c'est vous , et que je meure, s'il n'efface pas en éclat le soleil lui-même!
On ne sait point ce que répondit dona Elvire ; mais on doit penser qu'elle prit l'affaire sans trop de colère , puisqu'elle n'appela personne à l'aide. H est vrai que violons et guitares menaient à dessein un bruit d'enfer. M. Des Essarls, voyant la fenêtre se fermer, jugea que la paix était signée; il s'en alla doucement avec la musique , en réfléchissant à part lui que les
raisonnemens du prince élaient admirablement ingénieux, et que la dame n'avait
; Vit
dû rien trouver de bon à leur opposer.
11 ne s'écoula pas trois jours sans quô l'aventure fût connue. On se vit généralement forcé de convenir que M. de Guise avait la saine logique de son côté. Il y eui^ des esprits courts qui ne saisissaient pas bien le sens de l'explication donnée par Tamant à sa maîtresse pour justifier sa surprise nocturne; mais les gens profonds leur firent comprendre le fin de la chose , ei tout le monde tomba d'accord que le tour était galamment joué. Pour y trouver le mot à redire, il fallait être de mauvaise foi. Cela n'empêcha point don Louis de monter sur ses grands chevaux. H courut, fort animé chez M. de Guise le prier de réparer,
au moyen d'un bon mariage, le tort fait à son nom.
— C'est le vœu le plus ardent de mon cœur, répondit son altesse. Puisse le pape consentir à briser mes liens ! je deviens aussitôt le plus heureux des époux, et je passe mes jours dans le soin de votre famille.
— Parlez-vous sérieusement? demanda le ministre; dois-je supplier le roi d'intervenir en votre faveur auprès de sa Sainteté?
— Je ne plaisante jamais sur le mariage et ne donne pas en vain ma parole, seigneur don Louis. Obtenez ces bulles que j'ai sollicitées de notre saint père pendant deux ans , et votre belle nièce deviendra aussitôt ma femme.
Le moyen de se fâcher , après cette dé-
clardtion ! don Louis rendit son amitié à M. de Guise, et annonça ies noces comme devant être prochaines; mais le roi montra la sourde oreille lorsqu'il s'agit d'envoyer à Rome, et l'affaire traînait en loi^gueur. Pendant ce temps-là, son altesse continua de vivre fort doucement dans les bonnes grâces de dona Ëlvire, qui Taimait de tout son cœur. Il n'y eut qu'une seule voix pour dire que ces amans étaient dignes l'un de l'autre. Un jeune et beau prince ne pouvait pas vivre éternellement dans le célibat à cause des scrupules de la Rota, et la nièce du ministre devait assurément s'estimer heureuse d'avoir pu choisir un aussi grand personnage que Henri de Lorraine.
On disait à Paris, de toutes ces aventures, que M. de Guise jouait ses folies d'Espagne, et personne ne le plaignait de sa joyeuse captivité.
L'année 1648 était alors avancée. On apprit à Madrid , au milieu de ces romans, les premiers troubles de la Fronde. Le parlement de Paris était en querelle ouverte avec le ministre. La reine se fâchait contre le tiers-état , et la discorde gagnait
la cour elle-même. S. A. R. Monsieur, le duc de Beaufort et le coadjuleur flattaient le populaire. On avait tendu les chaînes comme aux barricades, et les enfans avaient été conduits à Saint-Germain. Ce fut uiî sujet d'allégresse pour le roi Philippe IV. Il tint conseil et résolut d'alimenter les dissentions autant qu'il se pourrait. Des agens furent dépéchés secrètement en France aux chefs du parti opposé à la cour, avec des instructions ténébreuses.
Mais il y avait cela de remarquable dans celte fronderie, que les rebelles les plus animés combattaient le gouvernement de la régence sans avoir bien envie de le renverser. C'était pour le plaisir de se remuer, de se battre et de faire des cabales qu'on jouait cette révolte. Lorsque M, Bachaumont comparait ces querelles aux tumul-
tes des écoliers qui se jetaient des pierres aux fossés de la ville , on ne savait pas bien toute la .vérité de cette image d'où la guerre tira son nom. Hors une ou deux batailles meurtrières > il y eut plus de chansons riraées que de sang répandu.
Cependant , vus de la dislance où était Madrid , les événemens prenaient une apparence de gravité. Tant que le grand Condé resta au parti de la cour, on pensa qu'il serait le plus fort; une fois que ce prince eut abandonné la reine, on n'imagina plus comment la guerre civile pourrait finir.
Les vieux politiques de TEscurial se frottaient les mains en disant que cette France, qui avait prétendu mener l'Europe , mourrait de sa propre turbulence et se couperait la gorge à elle-même.
On lisait à Madrid, avec des éclats de rire, la fameuse lettre impertinente de M. le prince : A C illustrissime faquin Mazarin. Les figures changèrent lorsqu'on apprit i\ue le grand Condé était enfermé au donjon de Vincennes.
Un jour qu'on parlait de ces affaires au coucher du roi, où assistait M. de Guise, sa majesté demanda de quel côté se jetterait son altesse, si elle était à Paris.
— Je n'en sais trop rien , répondit le prince; mais il est probable que ce ne serait pas du côté de M. le cardinal.
— Il est vrai , reprit le roi , que vous avez des comptes à régler avez lui. M. d'Orléans, dont vous êtes le beau-frère, paraît d'ailleurs vouloir se prononcer contre la reine
— Oh! son altesse royale mon beau-
l'rere ne se prononce jamais qu'en paroles. Lorsqu'il s'agit d'en venir aux actions , on ne trouve plus personne.
"~ Il manque au parti de la Fronde un chef qui soit jeune et entreprenant , et qui possède les trois grandes qualités nécessaires en ces occasions : le courage , l'éloquence et la générosité. Ce sont des dons que vous tenez de famille , M. le Duc.
— Votre Majesté me fait bien de l'honneur ; cependant je pense que le peuple de Paris me verrait à sa tête plus volontiers que M. de Beaufort , qui est un important et un fat.
— Il n'y a pas long-temps que le duc Charles , votre père, a prétendu à la couronne de France.
— Si Votre Majesté veut dire par là
qu'elle aurait la bonté de me prêter son appui , je dois lui avouer , avant d'aller plus loin, la répugnance que j'éprouverais à me présenter sous la protection d'une cour ennemie. Ce serait peut-être le moyen de mettre fin à la guerre en réunissant tous les partis contre moi.
— Je vois, reprit le roi en riant, que les demi-mots ne valent rien avec vous. Puisqu'il faut s'expliquer, je vous dirai que je n'ai point de projet sur cette matière ; mais que , si je voulais vous soutenir , je saurais m'y prendre assez habilemen^ pour ne pas donner ombrage à vos amis. Pensez-y, M. le Duc; j'y vais réfléchir aussi , et nous en reparlerons.
M. de Guise sortit de l'Escurial, agité par des idées contraires. D'un côté était le désir de revoir son pays et de recouvrer sa liberté;
de Tautreétait son amour pour dona Elvire, dont il n'osait songer à se séparer. La balance demeura ainsi en équilibre pendant quelques jours; mais la violence de l'amour se calmait par la satisfaction. L'inconstance naturelle du prince lui faisait adopter avec plaisir ce qui offrait les apparences d'une grande nouveauté. En outre, il commençait à entrer dans cet âge où les passions se modifient. Bien que les ardeurs du sang ne se soient jamais apaisées remarquablement chez Henri de Lorraine , pourtant l'ambition parlait plus haut que le reste à certains momens. Les ouvertures du roi d'Espagne le touchèrent profondément à l'endroit de son faible pour le chevaleresque. L'esprit des Guise lui souffla aux oreilles qu'il pourrait se plonger à son aise dans le bruit et les batailles, s'il retournait en France.
Il se reprocha comme une chose honleusc de perdre sa jeunesse dans les délices , tandis que ses parens et ses amis maniaient leurs épées en pleine rue, au milieu de Paris. H ne rêva bientôt plus que guerre, et dans son sommeil il se voyait couvert de la cuirasse du grand Balafré , distribuant des horions de paladin, menaçant du fer de sa lance le trône chancelant, et faisant trembler la reine-mère au fond de son palais.
Le loisir de délibérer ne lui manqua point, car les choses allaient avec une lenteur incroyable à la cour d'Espagne. La temporisation y était poussée jusqu'à la manie. L'opinion du roi était qu'on devait appuyer M. de Guise pour donner un surcroît d'embarras à M. de Mazarin ; mais don Louis de Haro ne partageait pas cet
avis. 11 ne croyait point que la royauté fût sérieusement menacée en France. Il rappela que les tentatives de ce genre n'avaient servi, dans les siècles précédens, qu'à mettre le gouvernement en frais , sans amener aucun résultat. Le roi fut obligé d'en demeurer d'accord; cependant il insista pour que le prisonnier fût lâché sur la France comme un nouveau brandon de discorde.
Don Louis fit la grimace en pensant que sa nièceavait toutl'airde n'être jamais duchesse de Guise. Il cacha son déplaisir et redoubla ses lenteurs , dans l'espoir que les événemens tourneraient ce projet en fumée. Philippe IV s'occupait davantage de bâtir son église que de la politique; le ministre pria bien fort sa majesté de lui laisser le soin de mener cette afïaire , et se promit de payer M. de Guise avec des
leurres et de la politesse. Henri de Lorraine une lois ému , on ne s en débarrassait pas à si bon marché. Notre héros ne laissa ni paix ni trêve au roi jusqu'à ce qu'il eût une promesse.
Un soir qu'il suppliait sa majesté de le sortir d'incertitude , Philippe IV déclara que la liberté lui serait rendue à une condition.
— Laquelle? demanda le prince avec empressement ; si l'honneur me permet de l'accepter 5 j'y souscris à l'instant.
— Il faut me jurer que vous prendrez parti pour la fronderie et que vous y serez le plus ardent et le plus acharné contre M. de Mazarin. Voilà toute la rançon que j'exige de vous.
— J'en fais le serment, Sire. Donnez-moi unpasseport et je quitte Madrid sur l'heure.
— Attendez à demain ; je dois en causer avec don Louis.
Le lendemain il y eut contre-ordre. Le minisire avait obligé le roi à revenir sur sa parole. Trois autres fois encore M. de Guise arracha le consentement de Philippe IV, et vit les girouettes se retourner dans Tespace d'une nuit. 11 perdit patience et résolut d'en finir. Il acheta vingt-quatre chevaux de selle , les meilleurs coureurs qu'il put trouver , et les envoya, deux à deux, par relais échelonnés, jusqu'aux Pyrénées. Un matin, son altesse écrivit à don Louis de Haro le billet suivant :
« Le roi m'a si souvent donné ma liberté , pour s'en dédire après , que je ne sais plus au juste si je suis ou non prisonnier. Dans le doute, je choisis d'être libre
comme étant plus à mon avantage. Ne vous attendez pas à me voir servir la cour d'Espagne contre la France ; je ne voudrais pas vous le promettre , n'en ayant pas le dessein. Lorsque vous recevrez ceci , je serai à vingt lieues de vous , et votre grandesse m'excusera de n'avoir pas pris congé d'elle en considération du péril que je cours en m'échappant.»
Celte lettre fut remise trois heures après que M. de Guise se fut enfui en compagnie de Des Essarts. Don Louis envoya aussitôt à leur poursuite; mais il était trop tard, et on trouva qu'ils avaient tué leurs chevaux à chaque relai, de peur qu'on ne s'en servît pour les atteindre. Les deux prisonniers franchirent la frontière dans la nuit et arrivèrent sains et saufs en Béarn, où M. de
Gramont les reçut dans un de ses châteaux.
S'il fût revenu en d^aulres temps, après ses aventures, ses batailles et sa fuite, Henri de Lorraine eût fait parler de lui la cour et la ville 5 mais il trouva Paris assiégé , le peuple en émotion , ses amis divisés et les querelles politiques emplissant les esprits. Avant de s'informer des causes de tout le bruit qu'on faisait , notre héros se remit avec quelque plaisir en possession de sa fortune. Il remonta sa maison et appela autour de lui les gentilshommes qui étaient dévoués à sa famille. Ayant ensuite réfléc)ii sur les questions du jour , il se résolut à se mettre dans le parti du ducd^Orlcans et de la grande Mademoiselle, qui tenaient les bouts de la Fronde , comme on disait alors. Il sortit donc en bon équipage un
malin, pour aller au palais du Luxembourg, où demeurait Monsieur. Sur le Pont-Neuf, il aperçut deux dames qu'on menait dans une chaise à porteurs, et qui riaient de toutes leurs forces.
— Excusez-moi, Mesdames, de vous interrompre , dit-il en s'approchant de la chaise. Je suis M. de Guise et j'arrive d'Espagne, où l'on ne rit pas d'aussi bon cœur que vous le faites ; vous plairait-il me dire ce qui vous cause tant de joie, afin que je me divertisse avec vous?
— Bien volontiers, M. le duc, répondit la plus belle des deux personnes. Je contais à mademoiselle Lambert qu'on me veut chasser de Paris et m'excommunier pour avoir mangé de la viande un vendredi. M. de Miossens déjeunait avec moi ; il jeta par la fenêtre une cuisse de poulet,
qui tomba sur le nez du curé de Saint-Germain-l'Auxerrois. Le digne homme mit la pièce dans sa poche, et s'en alla faire vacarme chez tous les premiers bonnets ecclésiastiques en criant au scandale. Yoilà le sujet de nos rires ; mais au fond , je suis fort embarrassée, car n'étant pas en odeur de sainteté, Ton me pourrait donner bien du tourment. Je suis mademoiselle de Lenclos , M. le duc.
— C'est le Ciel qui m'envoie pour vous protéger, belle Ninon. Souffrez que je vous accompagne chez vous , et ne craignez rien. Je ferai en sorte qu'on vous laisse en repos.
Le prince, au lieu d'aller au Luxembourg, suivit mademoiselle de Lenclos à la Place- Royale, où elle demeurait. 11 y trouva des beaux esprits et des poètes, une liberté
agréable, et la conversation la plus charmante qu'il eût ouïe depuis deux ans. Molière y vint , qui travaillait alors à sa comédie de l'Étourdi f et n'était encore qu'un jeune homme. M. de Guise y demeura tout le jour. Comme Ninon se mit en frais de gentillesse, il en tomba aussitôt amoureux à la fureur, et s'écriait à chaque bon mot qu'elle disait :
•— Il n'y a que les Françaises au monde ! Les autres femmes sont des emplâtres auprès d'elles.
Le soir, M. de Guise voulut manger sa part du souper, dont la demoiselle fit admirablement les honneurs. Vers minuit , les convives s'étaient retirés; mais le prince, animé par la bonne chère , disait qu'il ne pourrait jamais se résoudre à sortir.
— Demeurez autant qu'il vous plaira ,
répondit Ninon ; je tiendrai compagnie à Votre Altesse. Je dois pourtant l'avertir que nous aurons tout à l'heure la visite d'un tiers.
— Votre amant, sans doute? Et qui estil , je vous prie?
— M. de Villandry.
Dans ce moment un carrosse s'arrêta devant la maison. M. de Guise ouvrit la fenêtre,
— Est-ce vous , Villandry ? cria son altesse.
— C'est moi-même, répondit-on.
— Vous venez coucher ici ?
— Je me berçais de cet espoir ; mais je vois qu'il en faut rabattre.
— Comme vous le dites, chevalier : la place est prise : c'est à chacun son tour.
— Rien de plus juste, Puis-je au moins savoir qui est l'heureux mortel ?
— Henri de Lorraine.
— Le conquérant de Naples ! je baisse pavillon et vous souhaite bonne nuit.
— Adieu, chevalier! venez déjeuner avec nous demain.
Mademoiselle de Lenclos riait de la plaisanterie ; suivant la mode des personnes galantes , il suffisait d'un tour comique et bien joué pour lui inspirer un caprice. M. de Guise profita de la bonne humeur où elle était, et demeura une semaine entière chez elle. Au bout de ce temps , Ninon ayant parlé d'une envie qu'elle avait de visiter Rouen , ils y allèrent ensemble. La mer n'était pas loin, ils la voulurent voir et gagnèrent le Havre-de-Grace; le prince eut une fantaisie de pousser jusqu'à Nantes.
Deux mois s'écoulèrent ainsi , pendant lesquels Henri do Lorraine oublia l'ambition, les guerres et la fronderie.
Cependant, un jour que M. de Guise trouva par hasard un pamphlet du coadjuteur sur les affaires du moment , il résolut de prendre parti et de tirer l'épée contre la cour. En revenant à Paris dans ce dessein, il rencontra au Bourg-la-Reine des mousquetaires de Tarmée. Il y avait parmi les officiers plusieurs gentilshommes qui le reconnurent et le vinrent embrasser.
— Où donc allez-vous? lui dirent-ils.
— AuLuxembourg, pour m'unira Monsieur contre vous.
— 11 est trop tard, M. de ïurennc a battu les rebelles et repris la capitale. M. de Mazarin rentre ce matin en triomphe
au Palais-Royal ; venez avec nous lui faire votre cour.
C'était le lendemain de la bataille du faubourg Saint- Antoine, où la fronderie avait reçu le dernier coup. M. de Gondi était prisonnier; Gaston d'Orléanset Mademoiselle avaient fait leur soumission. M. de Guise arriva au moment de la réconciliation générale; on le reçut à bras ouverts, et la reine lui fit conter ses aventures ; comme il parlait très-bien, on prit un grand plaisir à l'écouter.
-- Savez-vous , dit Monsieur au cardinal, que vous n'avez pas apprécié les mérites de mon frère de Guise?
Le ministre posa les mains sur ses yeux , et s'écria comme un vrai Italien :
— Je suis un fou, un ingrat, un méchant! M. de Guise, pardonnez-moi mes
injustices. Il faut qu'on m'ait ensorcelé; c'est aujourd'hui seulement que je vois briller vos vertus , votre courage et votre héroïsme. J'ai une dette à vous payer^ et je veux m'acquitter dès que nous aurons mis ordre à nos affaires. Ne seriez-vous pas en goût de faire un nouvel essai pour reprendre Naples?
— Je ferai tout ce que voudra Votre Éminence.
~- Eh bien ! je vous donnerai une flotte et des troupes. Vous retournerez en Italie, et nous vous soutiendrons de toute notre puissance.
M. de Mazarin parlait sérieusement cette fois où l'on devait croire cependant qu'il poursuivait son système de menteries et de fausses promesses. Des préparatifs considérables se firent à Marseille pour une ex-
pédition par mer. On ne regarda pas aux frais, et M. de Guise eut mission de reprendre Naples pour le compte de la France, avec le litre de \ice-roi , dans le cas où il réussirait.
Nous ne raconterons pas ici cette expédition , qui n'eut point de succès. On peut la connaître par un petit livre que Saint- Yon a écrit sur ce sujet (1). Avec des forces dix fois plus grandes qu'il n'eût fallu pour empêcher la chute du prince en i648, on échoua cinq ans plus tard, parce que ce n'est rien que d'entreprendre les choses avec de grands moyens , si l'on ne saisit le temps opportun. Les Napolitains avaient oublié Henri de Lorraine. Le gouvernement
(1) Mémoire sur la seconde entreprise contre Naples , par son altesse Henri de Lorraine, duc de Guise; 1 vol. in-12, 1665.
espagnol avait accordé au peuple ce qu'il désirait , et pris de telles précautions que c'eût été folie de persister. Le commandant des forces de mer , M. de Flosviile , se mit d'ailleurs en querelle avec son altesse dès le jour du départ , et ne visa qu'aux moyens de lui nuire, ayant d'autres projets en tête qu'il voulait faire adopter au cardinal. Il fallut revenir comme on était parti, sans avoir livré bataille. L'Espagne ne s'effraya point ^ et Ton disait à Madrid que la France , reconnaissant enfin le mérite de M. de Guise , l'employait à donner glorieusement un grand coup d'épée dans l'eau.
Avant de quitter l'Italie pour la seconde fois , Henri de Lorraine entendit un jour la messe à Sorrente , et comme son aumônier était malade , il fit venir un vieux prô- I. ' 20
Ire du pays pour se confesser à lui. Quand il eut récité ses prières, il conamença ses aveux de la sorte :
— Mon ami, j'ai (ait couler bien du sang dans ma vie...
— Par Bacchus! interrompit le bonhomme , n'aliez-vous pas vous accuser d'avoir été trop cruel pendant votre séjour à Naples! Moi, je vous dis que vous étiez trop doux pour ces canailles; si vous les eussiez traités comme ils le méritaient, on en aurait pendu les trois quarts, et nous ne serions point sous la tyrannieespagnolc. Allez, Altesse , votre belle ame n'a pas besoin de s'humilier à demander pardon. Je vous absous sans vous écouler davantage.
— Mais , mon ami , j'ai d'autres péchés dont il faut que je vous entretienne.
— Des bagatelles, des amourettes!
Qu'est-ce que cela ? Un héros comme vous, et ini Guise, ne va pas en enfer. Pour qui donc serait tait le paradis ? Je vous dis que vos fautes vous sont remises. N'y pensez plus; je prends cela sur moi. Si le Ciel le trouve mauvais, qu'il m'en punisse.
Le vieux curé donna l'absolution au prince , et causa politique avec lui ; après (juoi il lui baisa les mains en lui souhaitant toutes sortes de prospérités.
M. de Guise revint à Paris fort piqué au jeu par son mauvais succès. Il le voulait réparer dans une autre entreprise contre les provinces de Flandres. Il s'emplissait l'imagination de plans de campagne , et passait les journées , étendu sur des cartes géographiques. En dernier lieu, il songeait à une expédition hardie , pour transporter le théâtre de la guerre au cœur do
l'Espagne, en pénétrant jusqu'à Madrid , lorsque la paix avec Philippe IV et le mariage du jeune roi Louis XIV vinrent l'arrêter dans ses rêves ambitieux. Il voyait souvent alors Monsieur et la princesse de Montpensier; il leur contait ses projets. La seconde fille de son altesse royale, qu'on appelait la petite Mademoiselle, se prit d'une admiration extrême pour notre héros. Il répousa , et l'on voit , par les mémoires de sa belle-sœur , qu'il eut une fort grosse dot avec la moitié du palais du Luxembourg.
Le roi cherchait alors à rétablir l'ordre à la cour , qui avait été troublé au point que l'étiquette n'y avait plus de force. Chacun se livrait à des prétentions ridicules et cherchait à usurper sur les droits de son voisin. Sa majesté apprit que M, de Guise
donnait lui-même la serviette à sa femme et lui portait le couvert avant de se mettre à table, parce qu'elle était plus princesse que lui. Le roi en conçut une estime particulière pour Henri de Lorraine, et témoigna publiquement le plaisir que lui causait ce sentiment profond des devoirs et du respect pour le sang royal. Il en résulta que^ le jour du grand Carrousel en 1662, son altesse eut l'honneur décommander lequadrille des Mores. M. le prince de Condé figurait à la tète des Turcs , et Ton sait ce que dirent les courtisans :
— Voilà les deux héros de la fable et de l'histoire.
Il est certain que si la chevalerie n'eût pas été passée de mode, nous ne savons lequel de ces deux grands personnages eût effacé l'autre. Par ses brillantes aventures,
ses prodigalités, ses amours et ses prouesses de paladin , M. de Guise était le plus beau modèle que pût trouver un faiseur d'Amadis. La Calprenède en aurait Lien écrit douze volumes.
Pendant les longues années de paix qui suivirent le mariage du roi , la France jouissait d'une prospérité qu'elle n'avait pas connue depuis plusieurs siècles. On pourrait croire que Henri de Lorraine, placé à la cour au premier rang avec l'amitié du monarque, devait goûter les douceurs du repos. Persécuté par Richelieu ou abandonné par Mazarin , il n'avait pas adressé au Ciel une plainte; mais au sein des honneurs, du calme et de la richesse, il éprouvait de l'ennui. Dévoré par un étrange besoin de mouvement, il allait et venait sans cesse , changeant tous les jours de rési-
(lence sans se trouver à Taise mille part. Le médecin Vaîlot lui conseilla les bains de mer et le croyait hypocondriaque; cependant le prince ne tournait jamais sa mauvaise humeur contre les autres.
On parlait alors de cette expédition contre Candie , qui eut un si mauvais résultat. C'était bien la guerre la plus aventureuse qu'on pût imaginer. La jeunesse du roi doit seule expliquer cette entreprise folle , car il n'était pas autrement besoin de prendre souci des affaires du Turc, Ce fut un reste des idées de croisades, qui jetaient leur dernier feu. La turbulence naturelle aux Français y entrait aussi pour quelque chose; la maladie qui tourmentait notre héros est assez commune en notre pays.
Dès qu'il eut connaissance du projet, Henri de Lorraine courut chez le roi.
— H faut, dit-il, que j'avoue à Votre Majesté une faiblesse de mon caractère. Depuis quatre ans que nous demeurons en paix, je me sens tout rongé par l'ennui. Les délices de la plus belle cour du monde entier ne suffisent point à occuper mes esprits. Si Votre Majesté doit faire tirer du fourreau quelque épée , je la supplie que ce soit la mienne. Je ne voudrais point finir comme feu mon oncle le chevaber de Guise , qui se tua lui-même par oisiveté.
— Prenez patience , mon cousin , répondit le roi. Je vous promets que votre bras ne sera pas long-temps au repos. Je ne dors guère plus tranquillement que vous , en songeant que la Franche-Comté nous manque et que le Rhin n'est pas notre frontière. L'expédition contre Candie
n'est pas encore^ tout-à-fait résolue; mais je vous en donnerai le commandement , si elle a lieu.
— Votre Majesté me rend la vie. Pour lui témoigner ma reconnaissance, je la conjure de souffrir que je mette du mien aux dépenses de la guerre, en équipant à mes frais une compagnie de gentilshommes.
— Comme il vous plaira , M. le duc. Je vous laisse la carte blanche, et je voudrais voir tous ceux qui ont de grands biens comme vous employer leur argent d'une aussi belle manière.
Henri de Lorraine acheta aussitôt trois cents chevaux excellens, avec les armes et l'équipement complet d'une compagnie légère; puis il s'en alla partout, recrutant les jeunes gens qui avaient réputation d'ê-
tre braves. Il fit les choses avec une magnificence poussée à la profusion, donnant de grosses sommes à ceux qui avaient des dettes et tenant table ouverte. La plupar des gentilshommes qui favaient si bien servi à Naples le vinrent rejoindre. Des Essarls et M. de Forbin étaient du nombre. Son altesse y dépensa quatre cent mille écus d'or. Le roi, qui savait bien juger les hommes, n'eut point d'ombrage de la suite énorme qui accompagnait le prince , et disait aux courtisans :
— Avec trente personnes aussi libérales que M. de Guise ^ je n'aurais pas besoin d'autre armée pour envoyer prendre Candie.
Au milieu de ces préparatifs, Henri de Lorraine avait retrouvé la joie et la santé. L'embonpoint lui était revenu au visage. Cependant , s'il avait pu consulter l'astro-
logue de Naples , il aurait appris que Tétoile des Guise était à son déclin. On doit regretter, pour l'honneur de ce beau nom, qu'il n'ait point fini sur un champ de bataille comme le permettait Tordre naturel des choses , puisque le sort avait décidé que l'expédition de Candie serait le tombeau de tous ceux qui Tentreprenaient.
Un jour qu'il s'était fort échauffé à des exercices militaires^ notre héros commit l'imprudence de boire de l'eau glacée. C'était une habitude qu'il avait gardée de son séjour en Italie. En rentrant à son palais du Luxembourg , un grand frisson le prit, et , comme il se coucha sans vouloir appeler son médecin , on le trouva mort dans son lit le lendemain. Le livre de la guerre de Machiavel était sur ses genoux, et sa lampe de nuit brûlait encore , ce qui prouve
qu'il avait passé de vie à trépas subitement, sans beaucoup soufïrir. Ses afïaires étaient dans un ordre parfait, et, d'avance, il avait préparé son testament par lequel il laissait à ses gentilshommes une année de leur solde avec les chevaux et bagages qu'il leur avait fournis.
Après la mort de son altesse, on sait que le duc de Beaufort eut le commandement de l'expédition contre les Turcs , et qu'il y périt avec tout son monde, sans que l'ennemi lui-même pût le trouver parmi les cadavres. Il est évident par là que Henri de Lorraine était marqué par un arrêt suprême comme une victime livrée la destruction. Il était dans la quarante-neuvième année de son âge.
Enjetantuncoupd'œil sur la vie étrange de notre héros , on peut se demander à quoi
bon ces nobles qualités, cette beauté d'à me et ce courage , unis au plus glorieux nom de notre histoire, pour qu'une destinée capricieuse et des faiblesses déplorables vinssent tourner tant de grandeurs en petites choses, et faire en sorte que ce fussent des trésors perdus. Si la foi ne nous obligeait à baisser la tête devant les volontés célestes, l'homme se pourrait croire abandonné sur la terre à un aveugle hasard , et ces exemples par lesquels la Providence impénétrable se plaît à dérouter nos intelligences serviront plus d'une fois d'aliment aux. réflexions du doute et de l'impiété.
On voit, par l'avant-propos du gros mémoire de Saint- Yon sur la première expédition de Naples(l), que M. de Guise
(1)4 vol. iiM". Paris, 1665.
laissait un iils âgé de cinq ans , cl qui promettait de ressembler fort à son père. Cet enfant mourut dans sa septième année , d'une rougeole pourprée qui courait en France.
Les autres personnages de celte histoire sont tous de si haute \olée, qu'il n'est pas besoin de dire ce qu'ils sont devenus.
M*^® de Pons, après avoir fait mal parler d'elle par ses galanteries étant fille d'honneur, allira les regards du jeune roi Louis XIV, et fut un moment rivale de M"« de La Vallière. Mais si elle pouvait entrer en balance avec cette aimable femme pour la beauté , il n'y avait nulle comparaison à faire pour l'esprit et les qualités du cœur : elle devait perdre la partie , et la perdit en effet.
M. de Guise la revit à la cour , dans le
temps qu'elle intriguait pour devenir favorite , et n'eut jamais le moindre retour de sa faiblesse pour elle. On a vu que l'amour avait assez d'énergie quand il prenait possession de son altesse ; mais aussi , quand une fois il s'envolait , c'était 'pour tout de bon.
Gabrielle de Pons épousa le marquis d'Heudicourt , et vécut confondue parmi ces dames qui jouaient au château le rôle d^ornemens. Elle serait moins ignorée si elle fût restée fidèle à notre héros, et qu'elle eut été la dernière duchesse de Guise.