‹ GuizotChapitre 2 sur 7 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Lorsque Francois-Pierre-Guillaurae Guizot naquit à Nîmes, le 4 octobre 1787, de père et mère appartenant à des familles protestantes, le honteux régime imposé aux réformés allait enfin cesser '.

Mme Guizot Sophie-Elisabeth Bonicel) et André Guizot avaient été mariés le 27 décembre 1780 au Désert, par un pasteur dont le ministère était encore proscrit; l'acte de naissance de François, leur fils aîné, ne fut pas enregistré; les deux jeunes époux ne

1. Pour le récit des premières et des dernières années, nous ne pouvions mieux faire que d'emprunter tous les faits au pieux livre que Mme de Witt a intitulé : « Guizot dans sa famille et avec ses amis «.

purent bénéficier du célèbre édit de 1787, qui n'avait pas d'effet rétroactif.

Avons-nous besoin de rappeler avec quelles sympathies fut saluée par les protestants l'aurore de la Révolution? Les longues persécutions religieuses enseignent la liberté et la font acclamer. Le père de François Guizot, avocat distingué, prit une part active au mouvement des idées et aux événements, dans les années 89, 00 et 91 ; l'éclat de son talent oratoire l'ajjpdalt au premier rang des hommes d'action et de progrès, mais les excès et les crimes le fii'cnt reculer. Dénoncé pour sa modération par le (lui) de ?Siiiies, il prit la fuite; et après avoir erré pciiilant quelques semaines d'asile en asile, il fut arrêté. Le gendarme qui avait découvert sa retraite, le connaissait depuis longtemps; il était au désespoir. « Voulc/.-vous que je vous laisse échapper? tlil-il au prisonnier. — Es-tu marié? demanda vivement celui-ci. — Oui, répondit le gendarme, j'ai deux enfants. — Et moi aussi, dit jNL Guizot; mais tu paierais pour moi; marchons. « Ses deux fils lui furent amenés à la maison de justice ; l'aîné, François, avait six ans et demi; son frère, Jean-Jacques, était plus jeune de deux années. Mme de Witt raconte; qu'au moment oîi sa condamnation fut prononcée, son grand-père ayant reconnu plusieurs membres du trilmnal l'évolutionnaire, les appela à compai'aître à leur tour devant le tril)unal do l)i<Mi; son t'hxpience troubla ses juges; reconduit en prison, il écrivit à sa femme malade (.'t qui n'avait pu h' revoii', une

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leltre tendre et vaillante, lui faisant ses dernières recommandations et lui disant adieu. Le 8 avril 1794, il montait intrépidement sur l'échafaud.

De cette terrible époque, François Guizot avait gardé, avec le souvenir du supplice de son père, la sensation nette et précise de la chute de Robespierre. Lorsque la nouvelle arriva à Nîmes, Mme Guizot se trouvait avec ses deux enfants, sur la terrasse de sa maison; elle s'agenouilla aussitôt avec eux pour remercier la Providence. Tout entière à ses devoirs maternels, elle conserva toute sa vie, dans son àme forte et chrétienne, l'inefiaçable empreinte de la souffrance de ces années de deuil.

Tous ceux qui ont approché la vénérée mère de François Guizot dans des temps plus heureux, alors quelle faisait les honneurs du salon du Ministère des affaires étrangères, avaient reçu d'elle une impression vive. « Je crois la voir encore, écrit Sainte-Beuve, dans cette mise antique et simple, avec cette physionomie forte et profonde, tendrement austère, qui me rappelait celle des mères de Port-Royal, et telle qu'à défaut d'un Philippe de Champagne, un peintre des plus délicats (Ary Schefer) nous l'a rendue, cette mère du temps des Cévennes, à laquelle Guizot resta, jusqu'à la fin de ses jours, le fils le plus déférent et le plus soumis; je crois la voir dans ce salon du ministre où elle ne faisait que passer et où elle représentait la foi, la simplicité, les vertus subsistantes de la persécution et du Désert. «

Il n'y a rien à ajouter à ce portrait.

Mme Guizot avait peu de ressources, elle les consacra toutes à l'instruction de ses fils; on juge de ce que devait être leur éducation entre les mains d'une pareille mère. La France, en ce moment, n'offrait guère d'écoles remplissant le but que Mme Guizot voulait atteindre, elle résolut de tout quitter pour aller chercher à Genève les maîtres et l'enseignement moral qu'elle ne trouvait pas à Nîmes et que Paris, en 170(S, n'eût donné qu'imparfaitement pour sa conscience.

A cette époque-là, c'était une grande entreprise; mais elle ne fut pas au-dessus de la volonté de cette femme d'autrefois. François, son ûh aîné, montrait des dons naturels. Il avait à peine six ans, lorsque sa mère l'avait surpris, debout sur le rebord d'une bibliothèque, récitant avec passion les Imprécations de Camille. C'était le futur orateur de qui Mlle Rachel disait, après l'avoir entendu, qu'elle eùl ainn'' à jouer la tragédie avec lui.

La vie était grave et gènéc. Mme Guizot assistait à toutes les leçons, prenait part aux travaux de ses fils, étudiant avec eux et pour eux. « Parfois lorsqu'en hiver, le climat rude de Genève couvrait d'engelures les petites mains, les devoirs étaient écrits sous la dictée des élèves, par leur mère. En même temps, d'après les |)rincipes de Rousseau et en ])résence du bouleversement de toutes les forlunes, elle leur faisait apprendre un métier manuel. » François Guizot était un habile menuisier et un excellent tourneur.

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Le séjour à Genève dura jusqu'en 1805; ces cinq années, consacrées aux éludes classiques et à l'éducation calviniste, sous la direction souveraine d'une femme énergique et simple, façonnèrent l'àme de François Guizot et la trempèrent pour toute la vie.

L'heure de la séparation sonna : dans le courant de l'été 1805, !Mme Guizot retourna auprès de ses parents à Nîmes ; elle gardait avec elle son second fils. L'aîné se rendit à Paris en novembre 1806, pour faire son droit en compagnie d'un de ses fidèles amis, Achille de Daunant.

François Guizot venait d'avoir dix-neuf ans. Elevé dans des sentiments libéraux, mais dans des habitudes austères et des croyances religieuses en réaction contre la philosophie du xviii" siècle, destiné à suivre la carrière du barreau, comme son père, il se mit à l'étude du droit sans grand plaisir. Sa jeunesse à Paris fut triste et l'isolement cruel. La société dans laquelle il eut ses entrées, composée des débris de l'école de Voltaire et de Diderot, n'était pas la sienne.

Vivant dans le monde de l'opposition, ce jeune calviniste, concentré et rebelle à toute influence mondaine, voyait ])asser sous ses yeux les débris du monde philosophique et de l'aristocratie libérale de 89, les derniers représentants de ces salons « qui avaient librement pensé à tout, parlé de tout, mis tout en question, tout espéré et tout promis, par mouvement et plaisir d'esprit. Les mécomptes et les désastres de la Révolution n'avaient point fait

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abjurer aux survivants de cette brillante génération leurs idées et leurs désirs; ils restaient sincèrement libéraux. »

Le salon de Mme d'Houdetot, celui de M. Suard, celui de l'abbé Morellet étaient les seuls asiles où l'esprit du dernier siècle se déployait encore à l'aise, non pas que les hommes de l'Empire l'eussent renié, mais comme ils n'avaient pas de méditation et de loisir, l'action et le mouvement les prenaient tout entiers. Les quelques étrangers qui pouvaient encore visiter Paris, ne le quittaient pas sans avoir connu les derniers contemporains de Voltaire; on se réunissait le jeudi chez l'abbé Morellet, le mardi et le samedi chez ]\L Suard; le mercredi, Mme d'Houdetot donnait à dîner à un certain nombre de personnes invitées une fois jjour toutes. Point de recherche, point de bonne chère; le dîner n'était qu'un moyen, nullement un but de réunion. Sans doute on y vivait sur un fond d'idées depuis longtemps exploité, sans doute les mêmes anecdotes revenaient souvent; et l'activité céréljrale n'y était plus féconde et progressive, « mais on y sentait cette sincérité, ce désintéressement de l'esprit qui font peut-être le ])lus grand charme de la pensée et île la conversation. On se réunissait, on causait sans nécessité, sans but, par le seul attrait des communications intellectuelles. »

Le jeune Guizot ne fût jamais entré dans cette société qui n'a jamais été remplacée, sans l'intérêt affectueux que lui portaitl'ancien ministre de Suisse,

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M. Slajjfer. Il s'élait senti attiré vers ce jeune homme, vivant de peu, poursuivant dans la solitude, loin de tout plaisir, des études mal dirigées, mais personnelles et très étendues. Depuis deux ans en effet qu'il était à Paris, François Guizot n'avait eu d'autre entretien intime que dans une correspondance suivie avec sa mère. Les lettres datées de 1810 et 1811, et |)ubliées par Mme de ^^'itt, sont ardentes par la concentration intérieure , ])resque farouches, avec une intensité de vie extraordinaire. ( )n en jugera par quelques extraits :

« J'ai fait partir ce matin une longue lettre pour toi, bonne maman, et le soir, il faut que je t'écrive encore; la vie solitaire et tranquille que je mène me laisse tout le temps de réfléchir; mes idées ne se dispersent plus, mes sentiments acquièrent plus de force, à mesure qu'ils se concentrent davantage. Si je ne t'écrivais pas, je serais inquiet, malheureux; tu es la seule personne à qui j'ouvre mon âme sans crainte. Chaque jour, si je le puis, je t'écrirai et je ferai j)artir ma lettre chaque semaine en un seul paquet ; là, tu verras un tableau fidèle de mes opinions et de mes pensées Dieu et la religion du

Christ, voilà mes guides Je possède une chose

qui sera peut-rtre favorable à mes principes, quoique proscrite par le monde : de l'entêtement; je puis avoir tort, mais toutes les fois que je crois avoir raison, l'univers entier n'a aucune influence sur ma manière de penser — Ce que j'aime à te dire, parce que j'aime à le sentir, c'est que chaque année con-

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firme en moi et ma conviction et mon espérance; si j'acquiers de nouvelles connaissances, elles ne servent qu'à m'affermir clans ma foi à l'Evangile du Christ; je n'en ai jamais eu honte et je ne l'aurai jamais. »

Il était donc le contraire d'un voltairien, cet étudiant cévenol au visage amaigri, avec de grands yeux de flamme, que M. Stapfer avait introduit dans l'intimité de cet épicurien intellectuel, de cet esprit difficile et paresseux qui s'appelait M. Suard. François Guizot demandait déjà à la conversation |)liis (liiiin ])laisir social ; il rêvait, pour ses idées qui germaient, des jours d'action et de triomphe, dans un avenir encore vague et confus. Il se sentait plus à l'aise à la maison de campagne du Bel-Air où M. Stapfer l'admettait à séjourner de longs mois et où il l'aidait de son expérience et de ses conseils. La philosophie et la litt(''raluro allemandes étaient l'objet de l'élude favorite de François Guizot, il lisait Kant et Klopstock, Ilerder et Schiller, beaucoup jdus (pie Voltaire et Gondillac. Les habitués dos salons de M. Suard et de Mme d'Houdetot souriaient et s'iMq)alientaient quelquefois de ses croyances protestantes et de son enthousiasme germanique; mais au milieu de cette diversité d'idées et d'habitudes, il apprenait à jiorter dans la pratique de la vie « cette large équité et ce respect de la liberté d'autrui qui sont le devoir et le caractère de l'esprit vraiment libéral ».

C'était le temps où le génie de Chateaubriand se révélait à la France ; il eut les premières atbniralions

de François Guizot. Cet admirable mélange de sentiments religieux et desprit romanesque, de poésie et de polémique morale, l'avait si puissamment ému, qu'une de ses premières fantaisies littéraires avait été d'adresser à l'auteur du Génie du Clirlstianisme une très médiocre épître envers; et lorsque /es Martyrs firent courir aux armes les suprêmes représentants du classicisme usé et dénué d'imagination, François Guizot défendit Cymodocée et Velléda dans /(• Publicistc. Ses autres essais poétiques n'allèrent pas au delà de deux élégies, l'une sur la Mort de Henri IV et l'autre sur la Mort de Corinne, dont personne ne parla.

Grâce à l'action éclairée de M. Stapfcr, Mme Guizot avait consenti à laisser son fils libre de se livrer à ses travaux littéraires; François recommença alors ses études classiques dont il reconnaissait l'insuffisance. Il avait vingt-deux ans et, suivant l'expression éloquente de Mme de Witt, il portait déjà le fardeau bienfaisant du labeur nécessaire qui ne devait jamais cesser de peser sur lui.

Ses premiers travaux, le Dictionnaire des si//ioni/nies, ses notes critiques sur V Histoire de la décadence et de In chute de V Empire romain de Gibbon et les Annales de l'Education, recueil périodique où il avait abordé quelques-unes des grandes questions d'éducation publique, avaient obtenu l'attention des hommes sérieux. Sa mère, à >sîraes, était la confidente de ses efforts et de ses espérances.

« Je suis, lui écrivait-il, continuellement occupé

de toi, ma bonne mère ; ta tristesse me navre plus encore que je ne puis le dire, je donnerais la moitié de mon sang pour te rendre un peu de courage et de bonheur. Pauvre chère amie ! Personne ne comprend mieux que moi le vide que tu éprouves ; je sens l'impossibilité de le coml)ler. Rien ne peut réparer la perle que tu as faite; rien n'en peut consoler ; j'ai la jirofonde conviction que jamais iils n'a aimé sa mère plus (pu! je ne t'aime, mais je n'espère pas remplacer pour toi mon père!... »

Une heure vint où le cœur de François Guizot se détendit, où le (lot d'émotions contenues qui bouillonnaient en lui s'apaisa.

Tout le monde connaît son roman. Il la raconté lui-même dans les notes qui ont servi à M. Charles de Rémusat pour écrire la biographie placée en tète des Conseils de Morale.

Mlle Pauline de Meulan venait de se révéler à lui.

Comme la plupart des femmes distinguées de ce tenq)s-là, Pauline de Meulan avait été attirée piii' le mouvemeiil îles idées, i'ille se rappelait avec eiillmusiasme qu'elle avait assisté à deux séances de l.i grande assend)lée de 80.

La fortune de sa famille fut détruite par les lois nouvelles; son père mourut en 1790, ne laissant que des charges à sa veuve et ses enfants. Dans cette incertitude de vivre, le spectacle de la Terreur produisit dans l'âme de la fille aînée une agitation violente; elle contracta l'habitude des émotions fortes et des méditations solitaires. Rentrée à Paris après le 9 Thermidor, elle sentit grandir son espint et son caractère; toutes les finesses, toutes les délicatesses, toutes les susceptibilités de l'Ancien Régime s'alliaient en elle, avec l'allure libre, franche et quelquefois un peu rude de la Révolution.

Au milieu des événements politiques si changeants, elle lisait beaucoup, surtout de la méta- ])hysique, et méditait davantage. Ce fut vers cette époque qu'elle commença à travailler pour aider sa famille : M. Suard lui avait appris qu'elle pouvait tirer parti de son esprit, elle n'y pensait pas. En 1800 parurent ses deux premiers livres. En 1801, elle fit ses débuts dans le Publiciste que ]\I. Suard venait de fonder; ses articles eurent beaucoup de succès.

Sa sœur avait épousé M. Jacques Dillon, ingénieur distingué; et comme un de leurs parents leur avait légué à chacune 20 000 francs, Pauline avait donné sa part au nouveau ménage; elle était convaincue qu'elle ne se marierait pas. A peine quatre ans de bonheur s'étaient-ils écoulés que M. Dillon fut cm))orté par une fièvre cérébrale, à la lin de mars 1807. Lo surlendemain de cette mort, dînant rhfz M. Suard

IG GLIZOT.

avec M. Stapfer, le jeune Guizot entendit raconter le malheur de la famille; son j)arli fut pris sur-lecharaj) ; il publia un article sous le nom de Mlle de Meulan. L'article fut inséré dans le Pubiiciste le 3i mars. Il continua à écrire ainsi, sans se faire connaître d'elle, pendant quinze jours; il était résolu d'abord à garder son seci'et, mais il eut le sentiment qu il faisait quelque chose d'un peu étrange et qui devait influer sur sa destinée. Il renconli'a Mlle de Meulau pour la première fois le 13 avril. Dans les âmes comme celle de M. Guizot, les dates ne s'effacent pas de la mémoire, quand il s'agit d'un amour que la mort seule a pu briser.

Au mois de juin, sa mauvaise santé et l'excès du travail l'ayant obligé de s'établir à la campagne de M. Stapfer, près de Monlfort-l'Amaury, Mlle de Meulan se chargea de toutes ses affaires et de ses relations littéraires à Paris; il y venait à peu près toutes les six semaines j)asser trois ou quatre jours. La diversité de leurs origines et de leurs habitudes les cm|)êcha longtemps de s'entendre pleinement. Qu'on ne l'oublie pas! Un ardent calviniste de vingt-quatre ans et une enfant du xviii" siècle sont en présence. Qui sera absorbé par l'autre? Dans les notes de M. Guizol, nous lisons ces mots discrets :

« La |)arfaile iiarmonie n'est venue (ju'à la suite d'une longue et réciproque influence : j'ai élevé et agrandi la sphère de sa vie; elle a beaucoup contribué à me faire vivie dans la vérité. »

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C'est de 1810 à 1812, après le retour définitif de Giiizot à Paris, que lintimité des âmes commença. Leur correspondance, pendant un voyage qu'il fit à Nîmes, aida beaucoup à les mettre dans le même milieu de sentiments et d'idées. Ils se marièrent le 7 avril 1812; elle avait quatorze ans de plus que lui. Quelques jours avant leur union, Pauline de Meulan écrivait à son fiancé : « Je vous l'ai dit souvent, vous avez tué toutes mes facultés; mais il n'y a pas de mal, puisque c'est vous que vous avez mis à la place de moi. » C'est une phrase bien féminine, et faite pour captiver.

Peu de temps après son mariage, il élait nommé professeur adjoint à la chaire d'histoire qu'occupait M. de Lacrctelle à la Faculté des lettres de Paris; le grand maître de l'Université, M. de Fontanes, avait obéi à une bienveillance toute spontanée en ouvrant à Frîinçois Guizot les portes du haut enseignement; et comme si Fontanes eût cru n'avoir pas assez fait pour l'attacher fortement à l'Université, il divisait la chaire en deux et lui donnait celle d'histoire moderne, avec dispense d'âge. Guizot n'avait ])as encore vingt-cinq ans.

Certes il ne goûtait guère le régime impérial, prévoyant qu'il ne fonderait ni le bonheur, ni la grandeur duraljle de la France; mais ce régime paraissait si bien établi dans le sentiment général du pays, que même chez les survivants de l'école philosophique où l'esprit d'opposition dominait, on trouvait tout simple que les jeunes gens entrassent

au service de lEinpire. En dehors des armes, il n'y avait pas d'autre carrière que les fonctions publiques.

En annonçant au nouveau professeur sa nomination définitive, le grand maître de l'Université lui fit entendre que l'Empereur lisait tous les discours d'ouverture et qu'il était accoutumé à y rencontrer son éloge. Guizot refusa nettement. Quelques jours après, dans un dîner à Courbevoie, où Fontanes possédait une maison de campagne, Guizot était du nombre des convives. Fontanes insista doucement; mais, en présence d'un refus réitéré : « Que ces protestants sont entêtés, dit-il en souriant; je m'en tirerai comme je pourrai ». Et il n'en fut plus question.

Guizot monta dans sa chaire le li décembre 1812, avec la pleine indépendance de son esprit, et, dès sa première leçon, affirma sa méthode historique. C'était pour lui un vif plaisir intellectuel que de travailler librement vers un but déterminé; Mlle de jNIeulan, quelque temps avant leur mariage, lui disait : « Vous parlez toujours mieux des choses que des livres, parce que vous voyez dans un livre ce qui vous ])laît, et ce qui vous plaît vaut beaucoup mieux que ce que le livre contient »; et avec la perspicacité d'une femme distinguée et qui aime, elle ajoutait : « Vous vaudriez beaucoup mieux comme auteur que comme critique; je ne pense pas qu'il y ait de quoi se tenir pour humilié ».

L'enseiernement allait en effet transformer l'es-

prit de François Guizot et lui donner sa véritable

direction. Son discours d'ouverture avait été tout un programme.

La politique vint interrompre inopinément ses études et son cours.

La Restauration ne pouvait pas le laisser indifférent. Non seulement il était de ceux que la grande poussée de 89 avait élevés et qui ne consentaient pas à descendre; mais aussi il était convaincu que, pour le régime représentatif et les institutions libres, le plus grand danger était l'aveuglement et le fanatisme routinier de l'esprit de secte ou de coterie.

Pendant un voyage à >sîmes où il avait conduit sa femme, étonnée en entrant dans ce petit monde de province, Guizot était rappelé pour occuper au Ministère de l'intérieur le poste de secrétaire général auprès de l'abbé de INIontesquiou. C'était Royer- Collard qui l'avait recommandé. 11 était alors doyen de la Faculté des lettres de Paris. Cet esprit libre et élevé dont la pensée était de restaurer l'âme dans l'homme et le droit dans le gouvernement, avait témoigné à Guizot une sympathie qui ne fut

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jamais banale, malgré des refroidissements passagers. Quand Royer-Collard mourut en 1845, son ancien collègue à la Sorbonne écrivait : « 11 a fait plus que de me rendre service dans ma carrière, il a réellement contribué à mon développement intérieur et personnel. Il m'a ouvert dos j)erspectives et appris des vérités que, sans lui, je n'aurais peutêtre jamais connues. »

Ro3"er-Collard insista affectueusement en 1814 pour que Guizot ne refusât pas le poste diflirile où il l'avait fait appeler.

L'effort fut vif chez les deux femmes qui l'aimaient, pour s'opposer à son entrée dans la vie publique. Sa mère redoutait l'influence de la politique et ses dangers; quant à Pauline, les affaires lui plaisaient peu; elles lui paraissaient plates et monotones. La vie de conversation et de travail intérieur était ce qu'elle regrettait le plus.

Guizot se décida à occuper le secrétariat général qui lui était offert, et dès les premiers jours il eut à compter avec les exigences des royalistes.

Ces exigences amenaient en lui ces réflexions amères : « Vous êtes un ami décidé du régime constitutionnel et des garanties politiques, vous voulez vivre et agir avec le parti qui porte leur di-apeau; renoncez à votre jugement et à votre indépendance! Il y a, dans le jiarti , sur toutes les questions et quelles que soient les circonstances, des opinions toutes faites, des résolutions arrêtées à l'avance qui se croient en droit de vous gouverner. Ne discutez

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pas, vous ne seriez plus un libéral; ne résistez pas, vous seriez un révolté. »

Il quitta le Ministèi'e de l'intérieur avec M. de Montesquiou et il se préparait à remonter dans sa chaire, lorsque les Cent-Jours vinrent encore modifier sa destinée : un événement considérable et imprévu prend date dans sa vie.

Les royalistes constitutionnels qui se groupaient alors autour de Royer-Collard. jugèrent qu'il était de leur devoir de faire connaître sans réserve à Louis XVIII leur pensée sur la conduite à tenir : il ne s'agissait pas seulement d'insister auprès du roi sur la nécessité de maintenir le régime constitutionnel et d'accepter franchement la société française sortie de la Révolution ; les Mc/noircs de Guizot ajoutent « qu'il fallait entrer dans la question do personnes, dire à Louis XVIII que la présence de M. de Blacas, auprès de lui, nuisait essentiellemenl à sa cause, solliciter léloigneraent du favori, provoquer quelque acte ou quelques paroles publiques, caractériser nettement les intentions du roi, enfin, le pousser à tenir grand compte des conseils et de l'inOuence de M. de Talleyrand ».

Guizot était le plus jeune de cette réunion, on l'engagea à se charger de cette mission qui devait attirer sur lui tant de colères ; il l'accepta sans hésiter.

Quoiqu'il eût à cette époque peu d'expérience des animosités politiques, il entrevit pourtant quel parti ses ennemis pourraient ua jour tirer contre lui d'une

semblable démarche. « INlais, dit-il, j'aurais honte de moi-même, si la crainte de la responsabilité et les appréhensions de l'avenir pouvaient m'arrêter quand les circonstances m'appellent à faire ce que commande à mes yeux l'intérêt de mon pays. »

Il quittait Paris le 23 mai 1814. Arrivé à Gand, il alla voir d'abord les hommes dont les vues réj)ondaient aux siennes, JNIM. de Jaucourt, le baron Louis, Beugnot, de Lally-Tollendal, IMounier. II les trouva très fidèles à la cause constitutionnelle, mais tristes et inquiets parce qu' « ils avaient à lutter incessamment contre les passions et les desseins odieux ou ridicules de l'esprit de réaction ».

Guizot pria le duc de Duras de demander pour lui une audience à Louis W'III. Le roi le reçut le lendemain, 1'^'' juin, et le garda près d'une heure. Sa correspondance de Gand porte l'empreinte de sa tristesse et de ses soucis. Il avait laissé à Paris sa femme grosse d'un second enfant, après avoir eu la douleur de perdre le premier. Il ignorait à quel moment il pourrait la rejoindre et si la j)aix en France serait assurée; ses lettres sont l)ien intéressantes.

« Sais-tu ce ([ui m'a décidé? écrivail-il à Mme Guizot, le désir de devenir tout ce que je dois être pour que rien ne manque à ton bonheur — C'est à cause de toi que je ne veux négliger aucune occasion de me distinguer des autres hommes; sans noire union j'aurais vécu dans ma paresse naturelle — Chère amie, c'est toi qui me donnes de la force, de l'auto-

rite, de la constance Malheureusement depuis le

jour où j'ai vu le roi, je n'ai eu ici rien à faire et je ne sais trop si cela changera. On se promène, on se visite, on s'ennuie, voilà tout, à peine y a-t-il conseil tous les quinze jours ; on ne se rassemble point pour discut(M% pour se préparer, pour s'entendre; il semble que lorsqu'on s'est vu une fois, on s'est tout dit. Le parti des hommes éclairés n'a d'espoir qu'en M. de Talleyrand et on l'attend toujours, enfin on assure qu'il arrivera cette semaine — »

« Il faut voir ce que je vois pour y croire; non, jamais je n'aurais imaginé qu'on puisse être aveugle à ce point. »

11 n'y eut que Pozzo ili Jjorgo qui lui parut un homme vraiment supérieur, plein d'activité et de lumières.

Cependant Louis XVllI quittait Gand le 22 juin; Guizot en partit le lendemain avec Mounier et le soir même ils rejoignirent le roi à Mons.

Peu de temps après, ]\L Pasquier, devenu garde des sceaux, lui faisait donner le poste de secrétaire général au Ministère de la justice; sa position fut plus assurée lorsque le premier cabinet du duc de Richelieu se forma; les amis de Guizot prirent de l'influence. Il connaissait beaucoup Barbé-Marbois, l'ayant rencontré souvent chez Mme de Rumford et chez Mme Suard ; Guizot conserva donc auprès de lui la haute situation qu'il occupait.

La lutte s'engagea presque aussitôt contre la droite royaliste : elle avait son champion, son poli-

tique el sua philosophe. M. de la Bourdoiinaye marchait à la tête de ses passions, M. de Yillèle, de ses intérêts, M. de Bonald, de ses idées. Le parti constitutionnel qui s'était formé en 1815, était devenu aussitôt le parti de Guizot, il y était entré avec son ardeur d'esprit et son courage civique, et il le servit d'abord par ses écrits.

Il publiait en 1816 sous ce titre : Du goievcr/icnic/it représentatif et de l'elat actuel de la France , son premier ouvrage politique, qui appela sur sa tète les colères de ceux qui n'avaient rien oublié, ni rien appris. II exposait les principes essentiels du gouvernement constitutionnel, leur sens vrai, leur action réelle el les conditions de leur développement salulaire dans l'état où nos révolutions et nos dissentiments avaient jeté la France. Peu après, Ciuizot quittait le ])OSte de secrétaire général de la Justice avec M. Barl)é-Marbois ; et il entrait comme maître des requêtes au conseil d'Ftat. Ce fut l'époque du gouvernement du centre.

IjC ministère avait pour ap[)uis, dans la (Ihambrc, des amis indépendants qui approuvaient sa politiipie, mais n'en acceptaient pas la responsabilité. Ce petit groupe s'appelait les Doctrinaires. C était par leur éloquence ])!utôl (pie |)ar leui's actes tpi'ils avaient acquis leur influence parlementaire et leur autorité morale. « Ils soutenaient leurs principes sans les appliquer; le drapeau des idées et le drapeau des affaires n'étaient pas dans les mêmes mains; devant les Chambres, les ministres paraissaient souvent les

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clients des orateurs, ils critiquaient en défendant, ils attaquaient même quelquefois. »

Guizot était devenu conseiller d'Etat ; il avait vingt-huit ans, son esprit était dans sa pleine maturité ; déjà son rôle de défenseur des classes moyennes s'esquissait. Commissaire du gouvernement, il eut l'honneur de faire ses débuts à la tribune, sous les yeux de M. de Serre, dans la discussion des célèbres lois sur la presse; il prenait part du reste à la confection de tous les importants projets de loi. Tantôt il suggérait à M. Laine ses argumeiils ])our la défense de la loi électorale, tantôt il préparait les discours du maréchal Gouvion Saint-Cyr, dans la discussion de la loi militaire. Actif auxiliaire du ministère, il restait cepenilanl lui-même, conservant son entière indépendance de pensée et de conduite. Ses vues étaient })lus larges que celles de ses amis politiques. M. Pasquier, qui n'est pas bienveillant pour Guizot, assure que M. de Serre subissait sa domination et que M. Decazes était subjugué par lui; mais il était, comme protestant, un objet d'aversion pour le parti des Ultras; et Monsiciii' ])artageait ce sentiment au plus haut degré.

L'influence des Doctrinaires devenait prépondérante par le talent. Leur règne fut vraiment le dernier ministère de ^L Decazes (juillet 1819). Guizot lui avait rendu un signalé service en rédigeant le mémoire qui fut mis sous les yeux de Louis XVIII, pour le déterminer à signer l'ordonnance du 5 septembre et à dissoudre la Chambre Introuvable.

Aussi le Ministre de l'intérieur le mit-il à la tète de la direction des affaires départementales et communales, tout en lui conservant son poste au conseil d'Etat. Guizot faisait ainsi son éducation politique ; il était aidé dans sa correspondance par sa femme qui lui tenait lieu de secrétaire.

L'assassinat du duc de Berry [13 février 1820 vint détruire toutes les espérances des libéraux ; on sait comment M. Decazes fut amené à donner sa démission. M. de Serre, devenu l'homme important du nouveau cabinet, prit la résolution de se débarrasser des Doctrinaires; et il destitua brutalement, comme conseillers d'Etat, MM. Royer-CoUard, de Barante, Camille Jordan et Guizot.

Il faut lire le second volume des Som-enirs de M. de Barante, pour se rendre un compte exact de lémotion prodiiile dans la haute société parisienne par cet acte violent qui dénouait des liens étroits d'amitié. Mme la duchesse de Broglie, qui était l'àme des Doctrinaires, s'est fort honorée en ce temps-là par l'ardeur d'émotion avec laquelle elle sentit l'ouli-age fait à ses amis et par le souci qu'elle avait de l'existence dillicile du ménage de Gui/ot.

« Non, jamais de ma vie, écrivait-elle à M. de Barante le 21 juillet 1820 , je n'ai éprouvé une indignation pareille à celle que j'éprouve contre ]\1. de Serre. Nous avons traité cette question-là deux jours avant mon départ et il s'est exprimé comme moi. 11 y a là dedans une telle médiocrité de vues que cela me révolte, et vis-à-vis de M. Guizot surtout! Il y a une abnégation du sort de ses amis, un sacrifice de leur existence qui me paraît sans exemple; j'en souffre beaucoup et je sens qu'il me sera insupportable de le revoir »

25 octobre 1820 : « M. de Sei're va comme un fou furieux contre les Doctrinaires; l'autre jour, il a demandé à quelqu'un : « Ces doctrinaires qui sont « si arrogants, combien sont-ils? » — Il avait oublié la règle de soustraction qui lui aurait appris que de six ûté un, reste cinq. »

Guizot, le plus maltraité parce qu'il n'était pas, comme les autres, soutenu par une existence personnelle un peu considérable, avait refusé les six mille francs de pension qu'on lui offrait.

Il était résolu à reprendre à la Faculté des lettres son cours d'histoire moderne; on était à la fin de juillet 1820. Mme de Condorcet offrit de lui prêter, ])Our quelques mois, une maison de camj)agne qu'elle possédait à 10 lieues de Paris. Guizot accepta; et dans les premiers jours d'août, il s'établissait à lu Maisonnette avec sa femme et son iîls François, qui venait d'avoir cinq ans. La nécessité du labeur était à ses veux l'aig'uillon et le frein dont la mollesse

et la mobilité humaines ont souvent besoin. A|)rès deux mois de séjour à la campagne, il publiait sous ce titre : Du Goin'enieme/it de la France depuis la Restauration et du Ministère actuel, son premier pamphlet contre la politique qui prévalait, depuis que le duc de Richelieu, en s'alliant avec la Droite, avait changé la direction du pouvoir.

Guizot se plaçait sur le terrain où les Cent-Jours et la Chambre de 1815 avaient circonscrit la lutte : ([ui aura, dans le gouvernement de la France, l'influence prépondérante? Les vainqueurs ou les vaincus de 89, les classes moyennes ou les classes jadis privilégiées? 11 soutenait avec esprit et avec ardeur la cause de la société nouvelle, ayant l'égalité devant la loi ])our premier prinrij)e et les classes moyennes pour élément fondamental; son talent d'observation philosophique agrandissait cette cause, en la reportant dans le passé et en retrouvant ses vicissitudes dans tout le cours de notre histoire. L'ouvrage avait eu grand succès.

Cette vie de solitude et de travail à côté de la noble femme qui partageait ses efforts plaisait à Guizot. Pendant une absence de quelques jours employés à Paris à corriger des épreuves, il écrivait à Pauline :

« Je te porte, je te trouve partout, toi et le bonheur que tu me donnes; loin, tout te rappelle à moi; près, tu me fais tout oublier; ma vie, c'est ta pensée; et pourtant cette vie si exclusivement dévouée à toi, je la sens libre, active, étendue. »

11 y eut peu d'années plus fécondes dans Icxis-

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