I. HOMME PniVK F.T L HOMME POMTIQIF.. 2'J
tence laborieuse de Guizot que les années 1820 et l<S2i : il avait recommencé son cours à la Faculté des lettres, et avait choisi pour sujet les origines du gouvernement représentatif. Depuis près de six ans, il venait de prendre une part active aux essais de fondation de ce gouvernement; il avait à creur de mettre en lumière les efforts intermittents, mais toujours renaissants de la société française pour sortir du chaos, de retracer tantôt les luttes, tantôt raccord de ces divers cléments, royauté, noblesse, clergé, bourgeoisie et peuple, dans les longues phases de notre douloureuse destinée. Il exposait ses idées devant un auditoire qui n'était pas encore celui des dernières années de la Restauration; cet auditoire se composait surtout de jeunes gens appartenant aux Ecoles savantes et de cjuelques amateurs des études historiques. Le jeune, professeur gagna bien vite du terrain dans leur esprit. C'était un commencement d'éducation politique dans un milieu, restreint sans doute, mais qui n'attendait de progrès que des conspirations.
En même temps qu'il semait des idées par son enseignement, Guizot n'avait pas cessé d'écrire; il préparait un second pamphlet, sous ce titre : Des moyens de gouvernement et d'opposition dans l'état actuel de la France. Le désir lui était venu de prouver cjue l'esprit gouvernemental ne faisait plus défaut au ])avs. La France n'avait connu la liberté politique que par la révolution, et l'ordre que par le despotisme; leur harmonie paraissait une
chimère; Guizot entreprenait d'établir que cette chimère pouvait devenir une réalité. Son ardente préoccupation était de faire pénétrer au sein du régime constitutionnel des idées de légalité.
11 n'y réussissait guère. C'était précisément l'époque où les complots les plus mal conduits n'aboutissaient qu'à faire couler un sang généreux; si nul homme politique n'a, plus que Guizot, réjH'ouvé ces tentatives où d'ardents esprits croyaient trouver le moven de donner la vie à leurs rêves, nul aussi n'admirait plus haut le sincère et courageux dévouement de tant d'héroïques jeunes gens à leur cause. Il se jiréparait à le dire dans de nouveaux écrits, lorsqu'il conduisit sa femme à Xîmes 1821).
La mère de Guizot y remplissait sa tâche auprès de vieux parents ; les voyages en ce temps - là étaient difficiles, l'étroitesse de la fortune les rendait plus difficiles encore : il y avait sept ans que Guizot était absent et qu'il n'avait vu sa mère.
Parmi les amis qu'il avait laissés à Paris et avec qui il correspondait, aucun ne lui était plus cher que Prosper de Barante; leur amitié ne finit qu'avec leur vie. C'est à Prosper de Barante que Guizot confie les observations que fait naître en lui son séjour en province, et nous sommes encore frappés aujourd'hui de leur justesse : « Dans l'état actuel de ladministi-ation et de l'ordre social, écrit-il de Nîmes le 7 juillet I.S21 à l'auteur de Vl/isloirc des (hirs de Bourgogne, les ch'parlements sont condamiu-s à la politique expectante; la moindre politique active
leur est absolument impossible; tant qu'il en sera ainsi, il n'y a rien à fonder, ni à espérer. De toute nécessité il faut sortir de cette ornière, appeler les influences au pouvoir et permettre à la vie de se manifester là où elle est. La raison ne peut venir que d'en haut, cela est sûr; mais la vie ne peut monter que d en bas; elle est dans les racines de la société, comme dans celles de l'arbre. Il est fou de prétendre expédier du pouvoir sous bande. »
Et dans une autre lettre datée aussi de Nîmes, à un mois près, et écrite au jeune homme le plus mùr, le plus brillant à coup sûr de sa génération, celui qu'on appelait si justement le Prince de la jeunesse nous avons nommé Charles de Rémusat , M. Guizot, revenant sur ses mêmes impressions, ajoutait : « Il faut mettre de l'action partout; provoquer l'action, la spontanéité, c'est la condition de la liberté; vous n'obtiendrez jamais autrement les influences réelles dont vous avez besoin pour gouverner ».
Qu'on ne croie pas que cet esprit réfléchi ne se déride jamais! Nous n'avons qu'à continuer de lire cette lettre : « Je le crois bien que ^Nlme de Broglie est fière de nous avoir donné un garçon. C'est une très belle chose qu un garçon ! Voyez déjà le mien. 11 a ici un grand succès, on lui trouve les gestes doctrinaires. A propos de doctrinaires, j'en avais, hier soir, huit chez moi; oui, monsieur, huit, moi inclusivement; et pour le coup, j'ai autorisé ma femme à chanter votre chanson; on ne lui a trouvé qu'un
.12 CLIIZOT.
(u'Iaiil, c'cïsl sa modestie; que la prochaine soit un peu plus fière ! Au fait, nous sommes ici fort accrédités; encore quelques échecs, nous serons au mieux ; nous avions besoin de tomber, mais la chute nous sied parfaitement. »
Tous ceux qui connaissent la Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la Restauration , savent comment cette intelligence ouverte à toutes les curiosités s'adonnait, jDOur le vif plaisir de ses amis, au goût du jour, la chanson politique. Celle des Doctrinaires, le Néophyte ', eut beaucoup de succès ; ce n'était pas la seule qui fût célèbre dans ce monde d'élite. Dans une autre lettre à Pauline (L821), M. Guizot lui dit : « Charles a fait une chanson charmante contre les ministres qui se plaignent du sérieux des jeunes sens et les renvoient à laiie des chansons : Monsei-
gneur aura des chansons! Qu'on dise que les Doctrinaires ne sont pas un corps d'armée complet! Ils ont même une musiqvie. »
Au milieu des jours troublés qui suivirent la chute de M. Decazes, Guizot gardait la séréniti* de son intelligence. Les deux écrits qu'il publiait à six mois d'intervalle (1821-1822), l'un intitulé : Des Conspirations et de la Justice politique, l'autre : De la Peine de mort en matière politique, étaient animés du souffle le plus libéral. Il avait à cœur de convaincre le pouvoir lui-même, pour cpi'il rendît rares les