QUATRIEME PARTIE
Guizot a beaucoup écrit, et sur les sujets les plus variés. Il serait difficile et fastidieux d'examiner toutes les productions échappées à son cerveau toujours actif; un choix s'impose à qui veut rendre compte de ses écrits.
Il y avait en lui les éléments d'un critique, et s'il eût voulu donner à ses facultés d'observation et à sa puissance de travail cette direction, il eût tracé dans cette voie profondément son sillon. Deux livres publiés dans sa jeunesse, l'un en 1813, l'autre en 1825, intéressent encore, non seulement parce qu'ils sont un reflet des idées qui prévalaient alors parmi l'élite qui cultivait les lettres, mais surtout parce qu'ils dénotent une intelligence très avisée de l'art dramatique.
194 GLIZOT.
Dans le premier de ces livres, Corneille et son temps, il recherche les traits originaux de la littérature, surtout de la poésie en France aux approches et aux débuts du xvii'' siècle, dans les années qui préparèrent Corneille. Guizot est frappé, en parcourant les oeuvres des poètes de cette époque, du défaut de méditation « qui empêche leur goût de devenir pur et leur sensibilité d'être profonde ». Il fait remarquer qu'à cette froideur, maladie mortelle de la poésie, vint bientôt se joindre la négligence qui était un caractère des gens du monde, « et par laquelle ils dénaturaient, afin de se les approprier, les choses qu'ils destinaient à leur usage ». Dès qu'il fut à la mode d'avoir de l'esprit, tout le monde voulut faire des vers, et grâce à ce privilège qu'ont les gens de qualité, « de savoir tout, sans avoir rien appris », tout le monde en fit. Rencontrant sur sa route l'Académie française qui se fondait, Guizot ajoute que son influence sur la littérature en général n'a été que faible et bornée. « C'est comme écrivains, en possession de se faire accueillir du public, que les académiciens ont été les organes et quelquefois les régulateurs du sentiment général; comme académiciens, ils n'ont été que des archivistes. »
C'est avec cette liberté d'esprit que Guizot aborde l'étude sur Corneille. La guerre civile, quand l'auteur du Cid naquit, avait rompu les anciennes habitudes. La paix et le bonheur ramenés par Henri IV on demandaient de nouvelles. A|)rès avoir exposé, avec autant de savoir que de précision, de quel gros-
sier berceau l'art dramatique s'élança, dès les premières années du xvii* siècle, pour grandir rapidement; après avoir analysé avec sagacité les premières pièces de Corneille, les rivalités qu'il eut à subir, Guizot fouille son caractère.
Corneille a passé, depuis le Cid, dans une sphère nouvelle; il est sorti de la situation étroite qui enchaînait son imagination à une fortune inférieure à ses facultés. Il a acquis, par sa renommée, une importance publique; dès lors le souci de cette renommée devient pour lui l'objet d'un devoir. La chute de Pertharite fut la première atteinte portée au respect qu'inspirait le nom de Corneille. Dès ce moment, il ne se défendit plus.
Guizot se demande pourquoi Corneille, père de notre théâtre, n'en a pas été le législateur. Cette énergie, cette majesté, ces élans sublimes, tout ce qui a valu à Corneille le nom de Grand, ce sont là, dit Guizot, des mérites personnels qui ont immortalisé le nom du poète, mais sans conserver, après lui une influence dominante sur l'art dramatique. Son caractère l'a trop souvent soumis à ce siècle auquel son génie le rendait supérieur. Il est impossible de prévoir ce que serait devenu ce génie, s'il se fût hardiment livré à lui-même. Corneille était à peu près dans la même situation que Shakespeare et Calderon; mais son pays était plus civilisé que le leur. L'auteur du C/fZ craignait et bravait la critique, et l'excitait en la bravant. « Il n'accordait rien à ses reproches, mais il faisait tout pour les éviter. »
Quand il eut vu si sévèrement condamner l'amour de Ghimène, effrayé sans doute de ce qu'il pourrait trouver dans les faiblesses du cœur, Corneille n'en voulut plus voir que la force; et comme l'admiration est le sentiment qu'inspire surtout la résistance héroïque, l'admiration devint le ressort favori de son génie et de son théâtre. Guizot repousse l'opinion de Boileau et de Voltaire qui ont pensé que c'est un sentiment froid et peu propre à l'effet dramatique.
Il considère comme une des erreurs de notre métaphysique littéraire de chercher dans nos souvenirs personnels, dans un retour sur nous-mêmes et nos propres affections la source du plaisir que nous donnent le théâtre et surtout la tragédie. A ses yeux, loin de nous ramener à noire propre situation, l'effet du spectacle doit être de nous en écarter absolument. Loin d'arrêter notre attention sur le cercle étroit de notre existence réelle, le théâli-e doit au contraire nous la faire perdre de vue pour nous transporter dans une autre existence possible, et nous occuper, non de ce qui nous arrive quotidiennement, mais de ce que nous pouvons être. Ravis alors jusqu'à une sorte d'ivresse, nous portons sur toutes choses l'émotion qui nous anime. A la hauteur où Corneille sait nous élever, aucune i«b'e basse ne peut plus nous atteindre.
Son imagination se prêtait à son isolement. ]>a sul)limité de ses inventions était soutenue par son inexpéi'ience des clu)ses de la vie. Ses person-
GlIZOT CRITIQUE ET PUBLICISTE. 197
nages ne pouvaient trouver convenablement leur place que dans les circonstances les plus extraordinaires. Sur la scène, l'espace et le temps leur manquent pour se faire connaître. « Corneille n'est pas classique, dit Guizot; le goût, fondé sur la connaissance de la vérité , lui a trop souvent manqué pour qu'il puisse toujours servir de modèle; mais des beautés hors de comparaison n'en ont pas moins assuré son rang, et, après un siècle et demi de gloire littéraire, aucun rival ne lui a enlevé le nom de grand. Ses revers mêmes auraient pu le confirmer. »
Telles sont les idées originales du jeune Guizot. Cette largeur et cette indépendance de jugement se manifestent d'une façon plus éclatante dans son élude sur Shakespeare.
Qui eût cru que Guizot était un romantique ? Lorsqu'en 1822 il publia, en tète de sa traduction, son étude sur Shakespeare et la poésie dramatique, l'école romantique était en pleine ébullition. Guizot examine si le système dramatique de Shakespeare ne vaut pas mieux que celui de Voltaire, et si la critique doit demeurer dans les limites où elle se renfermait jadis. Il établit que, pour produire ses plus énergiques effets, pour conserver, en grandissant, sa liberté comme sa richesse, la poésie dramatique a besoin de se séparer du peuple, à qui elle s'adresse d'abord. « Populaire en naissant, il faut qu'elle devienne nationale. »
L'ouvrage de Guizot est le développement de cette
198 OUIZOT.
idée-là, qui n'était pas celle de son milieu intellectuel et politique; et il étudie largement et en enthousiaste le grand William. Ce n'est pas sur la distinction du comique et du tragique qu'il classe les œuvres de Shakespeare; ce n'est point entre ces deux genres qu'il les divise, mais entre le fantastique et le réel, le roman et le monde. C'est l'ensemhle en effet des réalités humaines que Shakespeare reproduit dans la tragédie, théâtre universel, à ses yeux, de la vie et de la vérité; et nul n'a réuni au même degré ce double caractère de l'observateur le plus impartial et de l'âme la plus profondément sensible. « Su|)érieurà tout par la raison, accessible à tout par la sympathie, il ne voit rien qu'il ne le juge, et le juge parce rpi'il le sent. »
Guizot constate que dans la secousse littéraire qui l'agite, l'Europe tourne les yeux vers Shakespeare, et que la France, patrie du classique, s'étonne de l'ébranlement donné à ses opinions littéraires, « établies avec la rigueur de la nécessité et soutenues avec l'orgueil de la foi ».
Si le système romantique a ses beautés, il a son art et ses règles, (nii/ot les examine à travers Shakespeare. C'est à la connaissance du cœur humain que, malgré les haliiludes de son temps, cet immortel génie ('onqirit qu'il fallait demander le secret du théâtre. Le mouvement, (pii faisait avaiil hii h' principal intérêt des ouvrages dramatiques, est devenu, dans les siens, un simple accessoirt; que le goût (h* son temps ne lui pii niellait pas Ar ivMrancher, mais
qu'il réduit à sa juste valeur. L'unité d'impression, cette principale règle de l'art, est l'âme des conceptions de Shakespeare. « Les partisans exclusifs du système classique ont cru qu'on n'y pourrait arriver qu'à la faveur de ce qu'on appelle les trois unités; Shakespeare y est parvenu par d'autres moyens. » Toujours attentif au but qu'il poursuit, il sait faire rentrer dans l'unité d'action, indispensable à l'unité d impression, ces artifices, ces moyens préparatoires qu'il emploie pour disposer librement de la pensée du spectateur.
Quand on veut produire l'homme sur la scène, dans toute l'énergie de sa nature, ce n'est pas trop d'appeler à son aide l'iiomrae tout entier, de le montrer sous toutes les formes, dans toutes les situations que comporte son existence.... La représentation est non seulement plus complète et plus vive, mais aussi plus véridique. Ainsi Guizot justifie son admiration pour Shakespeare ; et il termine cette étude si originale, par ces paroles libérales qui durent faire frémir plus d'un de ses amis : « Le système classique est né de la vie de son temps; ce temps est passé. Son image subsiste brillante dans ses œuvres, mais ne peut plus se reproduire. Près des monuments des siècles écoulés, commencent maintenant à s'élever les monuments d'un autre âge. Quelle en sera la forme? Je l'ignore; mais le terrain, où peuvent s'asseoir leurs fondements, se laisse déjà découvrir. Ce terrain n'est pas celui de Corneille et de Racine; ce n'est pas celui de
Shakespeare, c'est le nôtre; mais le système de Shakespeare peut seul fournir, ce me semble, les plans d'après lesquels le génie doit travailler. Seul ce système embrasse cette généralité d'intérêts, de sentiments, de conditions, qui forme, aujourd'hui pour nous, le spectacle des choses humaines. Il nous faut des tableaux où l'homme tout entier se montre et provoque toute notre sympathie. »
Comme publiciste, Guizot a laissé de nombreux -témoignages de la supériorité et de la fécondité de son esprit; mais aucun de ses ouvrages, si nous en exceptons ses travaux d'histoire, n'eut plus de succès que ses deux livres publiés coup sur coup en 1820 et 1821, après la disgrâce des Doctrinaires : l'un intitulé : Du gouvernement de la France depuis la Restauration et du ministère actuel; l'autre : Des moyens d'opposition et de gouvernement dans l'état actuel de la France. Les dernières pages de la correspondance de Charles de Rénmsat nous donnent sur ces pamphlets le jugement du public choisi, au milieu duquel vivait Guizot.
Si remarquable qu'il fût, le second de ces écrits avait bien moins réussi que le premier. « J'imagine, écrivait Charles de Rémusat à sa mère
GIIZOT CRITIQUE ET PinLICISTE. 201
(30 octobre 182 i, que l'ouvrage de Guizotvous aura amusée. Il a, sous le rapport du talent, un succès universel; et même en ce qui concerne les opinions, des ministres professent qu'il y a beaucoup à y profiter. » Mme de Rémusat lui répondait de Lille, oîi son mari était préfet : « Nous lisons le livre de votre ami M. Guizotj avec un extrême intérêt. Il est plein de ces sortes de vérités qui send)lent vous saisir à la gorge, sans que vous trouviez rien à leur opposer. C'est assurément l'ouvrage d un vrai citoyen et d'un citoyen fort éclairé; j'y trouve bien ensuite quelque lenteur dans la marche, et toujours un peu de pesanteur et de monotonie dans les formes du style. »
Guizot, en effet, dans ses livres de polémique, ne se donne pas assez de peine en écrivant : il n'évitait pas la prolixité, soutenant qu'un ouvrage de ce genre n'est pas, à proprement parler, de la littérature ; qu'il s'adresse à toutes les classes de la société ; et que se répéter diversement est nécessaire pour être compris de tous. Aujourd'hui, que tant de choses sont mortes, quand on lit ces écrits qui passionnèrent leurs contemporains, on retrouve, à travers tout ce qui est d'à-propos et de circonstance, un fonds riche d'idées. Nous sommes loin du temps où Guizot opposait la Révolution et la contre-Révolution, la France nouvelle et l'ancien régime, et où il était nécessaire de démontrer que la Révolution française était la victoire définitive du tiers état sur la noblesse et le clero;é. Il v avait du courage à dire
tout haut, au lendemain de la réaction qui suivit l'assassinat du duc de Berry : « La Révolution française, amenée par le développement nécessaire d'une société en progrès, fondée sur des principes moraux, entreprise dans le dessein du bien général, a été la lutte terrible, mais légitime, du droit contre le privilège, de la liberté légale contre l'arbitraire, et à elle seule, il appartient, en se réglant, de consommer le bien qu'elle a commencé et de réparer le mal qu'elle a fait ».
La presse libérale, pendant vingt-cinq ans, a beaucoup emprunté à ces vigoureux plaidoyers en faveur des classes moyennes. On a souvent cité, comme autant d'apophtegmes, des phrases comme celle-ci : « L'ancien régime peut quelque chose contre nous, rien à son profit : on dirait que la Providence ne lui permet de toucher encore au pouvoir que pour bien convaincre le monde et lui-même qu'il ne lui est pas donm'- d'accomplir ses desseins ». Si, avant d'aborder la vie parlementaire, on avait souci de faire son éducation jiolitique, on ne consulterait pas sans profit encore ces deux écrits pleins d'idées et du souffle li])éral. Il y aune portion qui n'a pas vieilli.
Depuis la révolution de Juillcl, si nous en exceptons quelques pages sur la démocratie, Guizot n'a plus publié d'ouvrage de cette nature; mais, sous forme de biographies, il a continué d'exposer ses idées politiques; et deux autres de ses livres j)arus, l'un en l.S'iO, l'auli-e en l<sr)(), méritent de ne point
passer inaperçus. Le premier, intitulé Vie de Wasfiin^lon, et qui servit d'introduction à la Correspondance de ce grand citoyen, fut qualifié de chefd'œuvre.
C'était une occasion pour Guizot de faire entendre à la démocratie des conseils, et en même temps de mettre en lumière la plus belle chose c{u'en politique il soit permis à l'homme de tenter : fonder un gouvernement absolument libre, au nom des principes d'ordre. Guizot, dans tout ce qu'il écrivait, cherchait un enseignement. La première phrase donne bien le caractère de l'œuvre : « Il y a un spectacle aussi beau et non moins salutaire que celui d'un homme vertueux aux prises avec l'adversité, c'est le spectacle d'un homme vertueux à la tête d'une bonne cause et assurant son triomphe ».
En jugeant la révolution américaine, Guizot devait inévitablement et une fois de plus mettre en parallèle la Révolution française. Il l'a fait sans se répéter : « Il y a des événements que la Providence n'admet pas les contemporains à comprendre, si grands, si complexes, qu'ils surpassent longtemps l'esprit de l'homme, et que, même en éclatant, ils demeurent longtemps obscurs, dans ces profondeurs où se préparent les coups qui décident des destinées du monde. Telle a été la Révolution française. Qui l'a mesurée? De qui n'a-t-elle pas trompé cent fois l'opinion et l'attente, amis ou adversaires, enthousiastes ou détracteurs? Ce que l'expérience nous enseigne, Washington l'entrevit dès le premier jour. «
Guizot fait ressortir que son héros convenait admirablement à la situation ; qu'il avait les idées et les sentiments de son époque, sans fanatisme et sans servitude; qu'il avait confiance dans les principes et les destinées de la Société au sein de laquelle il vivait, mais une confiance éclairée et tempérée par un instinct sur des nécessités de l'ordre social. « Il la servit avec sympathie et indépendance , car il faut deux choses à la démocratie |)our son repos et son succès; il faut qu'elle se sente aimée et soutenue, qu'elle croie au dévouement sincère et à la supériorité morale de ses chefs. »
C'est un panégyrique éloquent et grave, avec une arrière-pensée. Guizot voulait que la politique (Injuste milieu profitât de cette leçon.
D'un caractère tout autre est l'étude qu'en 1855 il consacrait à sir Robert Peel. Vingt ans s'étaient écoulés depuis que Guizot avait publié l'introduction à la Correspondance de Wasliinglon; son attrait pour les hommes d'Ktat do l'Angleterre s'était fortifié, durant son exil, et il voyait de plus haut les événements : « L'ébranlement imprimé en 178'.) aux sociétés humaines, écrit-il, s'est étendu, aggravé, transformé, renouvelé au delà de toute prévoyance, de toute imagination. Chacune des générations qui se sont succédé depuis cette époque s'est crue aux termes de la crise, et toutes ont été forcées de reconnaître qu'elles n'en avaient pas soupçonné la puissance; toutes ont repris, bon gré mal gi'é, leur course vers un avenir inconini. \il nous-mêmes, après
soixante années de métamorphoses et d'épreuves, relancés tout à coup sur cet océan d'où l'on ne voit plus de terres, pouvons-nous dire aujourd'hui, à l'abri de notre nouvelle relâche, vers quels abîmes ou vers quels ports nous poussera encore le grand vent de 89, tant de fois assoupi et jamais épuisé. » Et Guizot revient à l'une de ses idées les plus chères : l'Angleterre avait des Whigs et des Tories, accoutumés à se régler eux-mêmes, en combattant leurs rivaux; et c'est celte liberté politique, depuis 1688, qui la préserve des révolutions.
Son étude sur Robert Peel n'est quun chapitre de riiistoire de l'Angleterre, depuis la réforme électorale accomplie par le cabinet de lord Grey. Bien qu'il n'ait pas le dessein de suivre Robert Peel dans les nombreuses affaires débattues alors au sein du parlement britannique, Guizot démêle le caractère essentiel de sa politique. En 1840, lors de son ambassade à Londres, il avait surtout été frappé de la constante préoccupation qu'avait Robert Peel de l'état des classes ouvrières en Angleterre, préoccupation morale autant que sociale, et dans laquelle, sous un langage froid et compassé, perçaient l'émotion aussi bien que la prévoyance de l'homme d'Etat.
Lorsque le 30 août 1841, trente-deux ans après son entrée à la Chambre des communes, il devint premier ministre, il était appelé à la plus difficile des tâches. Il fallait que Robert Peel fût à la fois conservateur et réformateur, et qu'il fît mai'cher dans cette double voie une majorité incohérente et dans
laquelle dominaient , au fond , des intérêts , des préjugés, des passions immobiles et intraitables. « C'était un bourgeois chargé de soumettre à de dures réfoi'mes une puissante et fière aristocratie, un libéral sensé et modéré, mais vraiment libéral, traînant à sa suite les vieux Tories et les Ultra-protestants. »
Guizot explique que, pour accomplir cette œuvre, Robert Peel avait une foi impérieuse; il déclarait que le but suprême de la société et du gouvernement, dans les temps modernes, doit être le bienêtre du plus grand nombre de créatures humaines. Ce sera en effet sa gloire d'avoir été le plus honnête et le plus hardi représentant « de ce dogme démocratique par excellence ». Guizot rappelle les touchantes et célèbres paroles que, le jour de la chute du Cabinet, le 29 juin 1846, Robert Peel laissait tomber de ses lèvres émues devant la Chambre des communes ! « Peut-être laisserai-jc un nom qui sera quelquefois prononcé, avec des expressions de bienveillance , dans les demeures de ceux dont le lot en ce monde est le travail, qui gagnent leur pain à la sueur de leur front et qui se souviendront de moi, quand ils répareront leur force par une nourriture abondante et franche d'impôts, d'autant plus douce pour eux, qu'aucun sentiment d'injustice n'y mêlera plus son amertume. »
Le publiciste termine cette magistrale étude, en se posant ce problème : « Quelles seront pour les destinées de l'Angleterre les conséquences do la démo-
cratie? » — Il ne se flatte pas de les mesurer. Deux résultats pourtant lui paraissent déjà visibles : à l'intérieur, dans la législation et l'administration du pays, le progrès est immense. La justice, le bon sens désintéressé, le respect de tous les droits, le ménagement de tous les intérêts, l'étude consciencieuse et approfondie des faits et des besoins sociaux, exercent dans le gouvernement anglais plus d'empire qu'autrefois; mais au sommet et au dehors, le grand esprit politique, l'esprit d'ensemble et de suite a faibli. Les anciens partis sont désorganisés.
Ainsi se répandait, sur les sujets les plus variés, cette vaste et lumineuse intelligence de Guizot : mais nous devons encore, pour la faire apprécier dans son ensemble, la voir s'occupant des intérêts religieux.
Dans les dernières années de sa vie, il avait été très frappé des attaques dirigées contre le christianisme. Les divisions intérieures du protestantisme français ne l'avaient pas moins affligé. Qui se serait douté alors que lui aussi, après la mort de sa première femme, Pauline de Meulan, avait traversé une crise religieuse? Une lettre de Mme la duchesse de
Broglie (3 octobre 1827), publiée dans le troisième volume des Souvenirs de M. de Barante, jette de la lumière sur ce fait peu connu et que nous avons plus haut énoncé.
« L'esprit de M. Guizot, écrivait-elle, s'agite pour fortifier sa certitude; il ne la puise que là; plus que jamais, il repousse toute certitude révélée. »
Avec Guizot, les crises duraient peu, tant il avait de volonté ; il pouvait tourner au déisme, comme Pauline de Meulan. Mais son éducation genevoise fut la plus forte. Il redevint protestant, croyant au surnaturel. Sa crise n'avait laissé aucune trace, et en 1862 parut son livre de philosophie religieuse, L'Eglise et la Société chrétienne, suivi en 1864, en 1866, en 1868 de ses volumes de Méditations.
Large, puissante, mesurée, la pensée de Guizot cherche toujours la sérénité sur les hauteurs. Quand il s'agit de peindre nos immenses espérances et nos immenses mécomptes, aucun écrivain n'a des couleurs plus saisissantes. Il montre les sociétés européennes, profondément troublées, les institutions et les croyances, l'état et les relations dos personnes mis en question; presque partout l'ancien édifice s'ébranlant sans que l'on voie sur quels fondements solides s'élèvera l'édifice nouveau ; partout la confusion, l'incohérence, l'incertitude; régnant dans les esprits et passant dans les faits; les gouvernements et les peuples, à la fois fatigués et agités; le présent n'inspirant point de sécurité; l'avenir n'offrant i)oinl de clarté; enfin, malgré l'incontestable progrès de
ses lumières et de son état social, la sociélé française vivant dans les ténèbres et sur des ruines.
En face de ce péril moral, Guizot propose aux catholiques et aux protestants non pas une fusion (car il demeure fidèle à la foi protestante , mais une alliance qu'il croit honorable des deux côtés; il veut que les uns et les autres réunissent leurs forces pour défendre le surnaturel; quant aux philosophes, il leur demande de l'admettre, comme ne répugnant pas nécessairement à la raison. « Le surnaturel, source de toute religion, est dans la foi naturelle de l'homme. » Que cette foi instinctive puisse être la source d'une infinité d'erreurs et de superstitions, Guizot ne songe pas à le nier; mais de cet incurable mélange, il ne s'ensuit pas que nos grands instincts n'aient pas de sens et ne fassent que nous égarer, quand ils s'élèvent.
Dans les Eglises chrétiennes, Guizot ne comprenait pas l'Eglise grecque qu'il ne connaissait pas assez bien pour juger avec précision de son état et de son avenir. C'était uniquement du catholicisme et du protestantisme qu'il voulait parler : « On reproche au clergé français, disait-il, d'être devenu ultramontain. II y a été contraint pour défendre le christianisme et lui-même. Attaquée dans ses droits essentiels, dans son indépendance, dans sa foi, dans son existence, l'Eglise française s'est repliée sur le centre de l'Eglise catholique générale; elle a cherché et trouvé dans Rome un refuge et, de là, elle s'est relevée. » Guizot se demandait si, tout en demeurant
la gardienne du principe d'autorité, pourquoi elle se refuserait à reconnaître la liberté comme un droit, et ne cesserait pas de se regarder comme engagée dans la cause du pouvoir absolu; enfin, si tout en défendant la foi, elle n'accepterait pas l'activité générale des esprits, le respect de la science, le goût du progrès social.
D'autre part, examinant les difficultés des Eglises protestantes françaises, il constatait que le réveil simultané de la foi et de la critique protestantes coïncidait avec les attaques dont le christianisme lui-même était l'objet et, dans cette mêlée confuse, le protestantisme courait risque de voir sa cause dénaturée, et de passer du drapeau de la liberté religieuse sous celui du scepticisme ou de l'indiflërence.
Son optimisme le poussait donc à ne voir que des divergences ou des nuances là oîi se rencontrent, au contraire, des antinomies absolues et des oppositions de doctrines. Si le philosophe reste toujours vague et presque superficiel, le moraliste au contraire est à l'aise en exposant toujours ses observations avec anii)leur. Alors même que dans ces matières si délicates il se heurte contre les diriicullés do concilier deux principes qui sont en opposition depuis le xvi'' siècle, Ouizot plane sur les hauteurs; il accorn[)lil la l)clle parole du sage indien : « Soyez comme le bois de santal, (pii embaume la hache qui le frappe ». Mais les ell'orts d'une ànie généreuse ne suffisent pas, ipiand il s'agit do pliili)S(ij)liie reli-
r.UIZOT CRITIQVF FT PIBLICISTF.. 211
gieuse, pour maîtriseï' les âmes et les amener à abandonner tout ou partie de leurs croyances. Il n'y a pas de juste milieu dans les matières qui touchent à la conscience. Ce fut la noble erreur de Guizot de chercher une moyenne dans les choses où il s'airit de l'absolu.
Que restera-t-il de lui ?
De tous ses contemporains, Guizot est celui qui a le moins changé; sous la mobilité des apparences, et dans la diversité des situations, il est resté invariablement le même. Quelques années avant sa mort, parlant de l'article que Renan a consacré aux premiers volumes de ses Mémoires, Guizot disait : « II fait toujours de moi ce personnage tragique, solitaire, tendu, qui finira par devenir une espèce de légende, fausse comme toutes les légendes ». Il n'y a pas deux Guizot : il n'y en a qu'un dans la vie publique et dans la vie privée, dans ses livres comme dans ses discours. Ses ennemis croyaient l'avoir jugé en disant de lui : c'est un roseau peint en fer] et sa vie prouve qu'il a été le contraire d'un roseau.
Un de ses anciens amis, devenu son adversaire, le dépeint ainsi, dans une étude inédite : « Il n'est guère de bonnes qualités dont Guizot soit entièreineiil
COXCLUSIOX. 213
privé, d'autant qu'il a le pouvoir de se donner celles qu'il veut. Grâce à lélévation de son es[)rit et à raustérité de son éducation, son orgueil le porte assez naturellement aux grandes choses, et, par là, il complète ou même il remplace les vertus qui peuvent lui manquer. 11 l'aide à remplir le rôle de gravité, de fermeté, de calme, d'intégrité désintéressée, qui honore sa vie. » Ce rôle dont parle si bien M. Charles de Rémusat, Guizot l'a tenu, jusque dans sa verte vieillesse où, par la vigueur de l'esprit, il dominait les lassitudes de l'âge; cette volonté que le critique prise si haut, Guizot, dans une longue carrière, l'avait tournée au profit d'une singulière unité morale. En toutes choses il est le contraire d'un artiste; plus original par la manière dont il pense que par la forme qu'il donne à sa pensée, il est avant tout préoccupé de diriger les âmes. C'est un homme moderne, en ce sens qu'il s'est élevé seul, par le travail de l'esprit, par l'autorité du talent, par la puissance de sa raison supérieure; il l'est encore par son dédain des titres. Lorsque, après la conclusion des mariages espagnols, la reine Isabelle lui offrit la grandesse héréditaire, il écrivit à iNI. Bresson, notre ambassadeur à Madrid : « Je ne suis ni un républicain ni un démocrate, je n'ai pour les titres et pour tous les autres signes extérieurs de la grandeur ni mépris, ni appétit. Je ne fais cas et n'ai envie que de deux choses : de mon vivant, la force politique; après moi, l'honneur de mon nom. Je crois qu'il y a, pour moi, aujour-
d'hui plus de force el un jour plus d'honneur, à rester Guizot tout court. »
On n'a qu'à lire ses vigoureux pamphlets, on saura bien vite ses doctrines politiques. Elles n'ont pas varié. Entre la souveraineté du peuple et celle du droit divin, il élève une souveraineté nouvelle, celle de la raison humaine, représentée par la bourgeoisie éclairée, mandataire elle-même de la nation tout entière. « La raison, dit-il (p. 201 du Gouverneinent de la France, 1820), est le souverain légitime que cherche le monde et qu'il cherchera toujours. Les meilleures formes de gouvernement sont celles qui nous placent plus sûrement et nous font ])lus sûrement avancer sous sa loi sainte. » De bonne heure, il avait montré le besoin de tout comprendre; et, moins par goût ou conviction que par impartialité, il se rapprochait de toutes les opinions pour en prendre la moyenne; c'était son tempérament d'historien. Il l'applique à la politique et invente le juste milieu. En pratique, les classes moyennes en sont l'interprète; Guizot en conclut qu'elles devaient représenter la société. Comme par son éducation autant que par ses instincts il avait une sorte d'horreur pour le genre révolutionnaire, il avait conçu l'ambition d'être le champion de celte bourgeoisie conservatrice qui partageait ses répulsions; mais il s'efforça de lui inculquer le libéralisme constitutionnel dont il ne voulait pas se départir. De même qu'il essayait, dans ses théories, de faire de la charte de 1830 une ramification de celle de 1814,
de même la dynastie d'Orléans était avant tout pour lui une branche de la maison de Bourbon. La Restauration, ce mélange de rétablissement et d'innovation, de conservation et de réforme, la Charte un })eu française, un peu anglaise, enfin l'esprit, les circonstances, et les éléments de cette fondation monarchique et constitutionnelle, avaient plu fort à Guizot. Pour emprunter à Charles de Rénmsat, dans ses confidences inédites, un mot de plus, « il n'était pas jusqu'à la diversité, à la discordance des principes à concilier pour en faire une œuvre libérale, qui ne fût de son goût ».
Trop éclairé pour ne pas admettre la possibilité d'une révolution, il n'en faisait pas son rêve. Une franche lutte pour la liberté, dans un champ clos, dont les barrières auraient laissé en dehors l'origine de la royauté légitime et la constitution, était le terme de son audace.
Aussi, quoiqu'il eût pris en bonne part la révolution de Juillet, certaines passions, certaines idées auxquelles elle rendait l'essor lui étaient antipathiques, et il les combattit vivement. Dans la crainte qu'on n'allât trop loin, il songea trop exclusivement à rassurer ou à ramener ceux que les trois glorieuses journées avaient froissés ou alarmés. Si cette manœuvre était opportune pendant un temps, il ne fallait pas la pousser au delà d'un certain terme; elle le fut cependant, hors de toute prudence, sans tenir compte de l'opinion. Bons ou mauvais, il y a certains sentiments qui sortent des
entrailles de la France, un homme d'Etat' doit les connaître, et, même en les combattant, ne pas y rester complètement étranger.
Un jour, la nation, qui s'était développée de toutes les façons, se trouva en présence d'un gouvernement, ayant pour assises 250 000 électeurs et une chambre des députés qui comptait dans son sein plus d'un tiers de fonctionnaires. Ce n'étaient pas toutes les classes moyennes, c'était la haute bourgeoisie qui seule était représentée. Son influence était limitée par ses intérêts, tandis qu'il faut beaucoup de désintéressement pour agir avec force sur un pays. Aussi, malgré toute l'éloquence de son leader, une heure arriva où, sans résistance, tout le système s'effondra.
Bien que la chute fût irréparal)le, ce fut son parti plus peut-être que Guizot qui fut atteint. Ses théories en effet étaient encore plus d'un historien que d'un politique. Pour arriver à mettre définitivement le pouvoir entre les mains du tiers état, il avait déroulé, avec autant de sûreté que de force, dans leur action réciproque, tous les éléments divers de notre société française. Dans de très beaux discours, particulièrement en 1837 et 1838, il avait mis au service de ses idées un talent extraordinaire. Qu'on juge de sa déception en 1848, quand il croyait plus que jamais que le gouvernement de la bourgeoisie était la lin providentielle des siècles écoulés! C'était la bourgeoisie du second degré, la partie la plus nombreuse des classes moyennes qui se retournait avec
le plus de vigueur contre le régime que les plus élevés de ses égaux avaient constitué et honoré par leur talent !
L'originalité des idées de Guizot n'est pas moins grande. Celte conception aussi historique que politique à savoir que ce sont les classes moyennes qui font la stabilité d'un pays, que c'est leur absence qui fait qu'un pays est ballotté du despotisme à l'anarchie, cette conception répondait à la vérité des choses. « Oui, disait-il en 1837, oui, aujourd'hui, comme en 1820, je veux, je cherche, je sers de tous mes effoi'ts la prépondérance politique des
classes moyennes en France Voilà le but vers
lequel j ai constamment marché. »
L'exécution ne réj)ondit pas à l'idée. En concédant une extension du suffrage électoral, Guizot eiit permis aux classes moyennes, qui se renouvellent sans cesse par le travail et l'économie, de s'organiser, de prendre plus conscience d'elles-mêmes et de faire une plus large place, à côté de la richesse, à cette autre force qui s'appelle le savoir. Il oubliait que, précisément parce que les conditions de la vie s'amélioraient, la machine sociale se compliquait, et ce puissant esprit appliquait sa forte volonté et sa mâle éloquence, par crainte de l'envahissement des forces démocratiques, à retarder des réformes limitées, qui ne l'eussent pas diminué, lui, le fils de la Révolution.
On ne peut pas 1 accuser cependant de manquer de libéralisme; ses beaux livres, son admirable loi sur l'instruction primaire, son amour de la discus-
sion, en témoignent ; comme il était peu métaphysicien, il faisait consister la liberté dans de bonnes institutions politiques. « Le vrai gouvernement de la Révolution, écrivait-il, c'est un système d'institutions et d'influences qui, à tous les degrés de l'ordre social, garantisse l'égalité constitutionnelle et la liberté légale, mettant partout les intérêts généraux en possession du pouvoir et en état de se défendre eux-mêmes contre toutes les attaques. Or il est clair que ce gouvernement, cette organisation régulière et forte de la France nouvelle n'existent point parmi nous. La Révolution, pour ainsi dire, vit encore en plein air; elle est de toutes parts ouverte et démantelée; les principes qu'elle a proclamés ne sont point convertis en institutions pratiques et en lois efficaces. »
En un mot, d'après Guizot, c'est un gouvernement constitutionnel régulier qui doit consommer la victoire de la France sur l'ancien régime. Ce langage n'est pas certes celui d'un contre-révolutionnaire. « Le dernier but, ajoute-t-il, comme le principe fondamental du gouvernement représentatif, c'est d'empêcher que le pouvoir ne demeure en droit où il n'est plus en fait, de le faire constamment tomber aux mains des supériorités réelles et capables de l'exercer, selon sa destination. » — « Loin de vous montrer si inquiets de l'influence de la classe moyenne, adoptez cette influence; aidez-la à s'étendre, à se constituer; c'est ce qu'elle cherche; qui la servira en ceci sera son maître. »
COXCLUSiON. 2l9
Trente ans après que ces lignes étaient écrites, la démocratie était devenue la société tout entière. Cette élite, douée de l'esprit politique, prudente et avisée, acceptée de tous, capable d être le régulateur des masses et de les diriger dans leurs évolutions, était-elle créée? Nous aurions beaucoup de choses à répondre si nous ne craignions de sortir de notre sujet.
Mais comme Guizot avait discipliné son armée! Comme il la menait au combat! Quel chef de parti! jamais indécis, toujours prêt à la lutte! Comme il donnait à toutes les questions de l'élévation, en généralisant le débat! Comme il rassurait les timides, affirmant avec certitude le succès! Quel tempérament de tribun au service des idées modérées ! Quelle autorité ! Ce sont les qualités éminentes de l'homme d'État, sous le régime des assemblées; et avec cela, pas d'envie, pas de rancune, l'oubli des injures, tous les attributs d'une âme supérieure! Toujours prêt à monter à la tribune et, dans les dernières années de son ministère, étant arrivé presque à la perfection de l'éloquence, par l'heureux choix des termes, l'ordre des arguments, le libre emploi de ses facultés, l'art avec lequel il tirait parti de tous ses dons! « Ses antécédents, son caractère, dit encore Charles de Rémusat dans ses notes inédites, ses études, ses opinions, toute sa nature enfin montent avec lui à la tribune. Le rôle est supérieurement joué. »
C'était en effet par sa personnalité morale qu'il pré-
220 GL'IZOT.
tendait agir sur son auditoire. Ce dont il voulait persuader le parti qu'il représentait, c'était de l'énergie de ses convictions, de la sérénité de sa conscience, et de son assurance dans la bonté de sa cause. Les plus froids étaient subjugués. On a constaté depuis longtemps que pour tout orateur qui tient à bien savoir ce qu'il dit, il vaut beaucoup mieux parler au pouvoir que dans l'opposition. Cela était vrai, même pour Guizot, qui s'appuyait alors sur des données plus réelles, sur un dossier mieux préparé et qui était moins exposé à manquer de précision. Son talent, qui se plaisait dans les généralités, prenait plus de force encore, en touchant du pied la terre.
Les journées de Juillet avaient été une révolution de plus de portée que ses amis ne le pensaient; et c'était une tâche ingrate pour un homme politique nourri d'idées générales et vivant presque uniquenieiil de lui-même, que d'avoir à diriger un parti comme le juste milieu, qui se targuait de n'avoir pas de principes et qui ne raisonnait qu'avec les faits. Guizot s'y est usé.
Son nom survivra. Il est attaché à la cause même de notre bourgeoisie française. Elle n'a jamais eu depuis Guizot un théoricien et un défenseur qui aient essayé de lui donner de la cohésion; et clic serait ingrate, en oubliant ([uil kii a sacrifié toute sa vie intellectuelle et politique.
Ses livres d'histoire, qui ne furent jamais poui'liii qu'un instrument d'action, un moyen de naturaliser ses idées, suffiraient pour immortaliser sa mémoire.
Peu soucieux de la forme, à ses débuts, il visait surtout à bien dire ce qu'il pensait, et cette pensée était tellement nerveuse qu'elle atteignait la précision du style. Les objections faites à son système ne lui ont rien enlevé de ses qualités de penseur; et par la sûreté de son érudition, son œuvre se tient debout dans son ensemble. Sans doute, cette force d'esprit, « qui refait, restaure du passé tout ce qui peut se refaire, qui maîtrise le désordre dans l'histoire », a été critiquée : on la relevée, comme un dang-er qui mènerait à conclure d'un passé ainsi reconstruit et simplifié artificiellement au présent mobile, divers et changeant; mais ces critiques générales, si elles touchent cerlains détails de l'édifice, n'entament pas sa solidité et son ampleur. L'Histoire de la révolution d'Angleterre, par son dessin ferme et assuré, par son tour austère, par son entente de l'esprit religieux, si puissant au xvii^ siècle au delà de la Manche, par le sentiment libéral, est encore le meilleur livre qui ait élé publié sur ce grand événement. Ses Mémoires, par leur ton général de réserve et de discrétion, par l'absence de coquetterie, revêtent un caractère de noblesse et de dignité qui leur donne un véritable accent de sincérité. Rien ne dénote plus la hauteur d'une âme que cette altière impartialité, ce respect pour les opinions des autres qui se rencontrent dans toutes les pages. A ceux qui reprochent à Guizot de n'avoir pas fait de confidences, il aurait pu répondre avec un des plus fins esprits de ce temps : « Ceux que leurs
222 GlIZOT.
devoirs mettent en rapport avec le public ne doivent se montrer à lui que comme des abstractions ».
Il n'y a donc pas d'homme d'Etat qui ait été moins en désaccord avec ses livres et avec sa vie; il n'y en a pas qui, par l'honnêteté, le désintéressement, un incessant labeur, la fidélité à ses principes comme à ses affections, par l'élévation morale, l'amour de la patrie, ait plus mérité l'estime publique. Et cependant, de même qu'il n'a pas été populaire de son vivant, il ne l'est pas devenu après sa mort. Cette figure pâle et passionnée dans sa maigreur, qu'a si bien rendue le pinceau de Paul Delaroche, n'a jamais attiré les regards de la foule. Elle ne le comprend pas. Guizot éloigné de l'arène politique avait-il gardé conscience de cette absence de popularité ? A coup sûr, ceux qui l'ont approché dans les derniers temps, qui ont goûté le charme de sa simplicité, l'attrait de sa conversation, incisive, éloquente, la bonté de son cœur, ne s'étaient jamais aperçus que la tristesse d'être méconnu vînt altérer son patriotisme et la sérénité do son âme. Sa dernière parole à ses petits-enfants était la prière d'un patriotisme toujours vil)rant. Disons-le donc bien hani : l'avenir sera ])lus juste pour lui (pie ses conlcnqxirains. 11 a grandement honoré notre pays, et sou nom est inscril à la première page de noli-e T-,ivred'or.
TxVBLE DES MATIERES