‹ GuizotChapitre 6 sur 7 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Ciuizol fut un admirable orateur politique, un des plus grands parmi ceux qui ont honoré la tribune française.

L'époque où pour la première fois il fit entendre sa voix était singulièrement propice au génie oratoire. Toute la bourgeoisie suivait avec une attention passionnée les débats parlementaires. C'était sous la Restauration. La lutte engagée entre les partisans de la branche aînée des Bourbons et les libéraux, l'importance et le caractère des questions soulevées, le goût des choses de l'esprit, la soif des discussions publiques après le long silence de l'Empire, tout favorisait l'éloquence politique, et le début d'un député était un événement.

Les maîtres de la tribune étaient alors le général Foy, Benjamin Constant, Royer-Collard et, au-

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dessus d'eux, de Serre; autant de caractères, autant d'intelligences, autant de talents différents!

Aujourd'hui que la poussière du combat est tombée , nous comprenons moins l'enthousiasme qu'excitaient chez nos pères les discours du général Fo}^ tant la rhétorique leur donne un air d'amplification de collège, tant les arguments paraissent mal enchaînés et la pensée peu profonde ; et nous ferions volontiers le sacrifice de ses harangues, si nous ne trouvions dans les répliques du général Foy un bonheur d'expression, une vivacité d'allure, un naturel, une sorte de grâce ironique qui suffisent à sauver son nom de l'oubli.

Tout autre était à la tribune Benjamin Constant. Sans doute, l'ingéniosité des aperçus, la fécondité des arguments, le trait dans la dialectique ne lui faisaient pas défaut; mais les avantages extérieurs dont la nature avait doté le général Foy, le port, le geste, manquaient absolument à l'auleur à' Adolphe. Ses discours, écrits, faisaient plus d'effet sur le public qui les lisait que sur la Chambre qui les entendait. Un de ses contemporains nous racontait, il y a quelque vingt-cinq ans, que Benjamin Constant avait une si granch; faiililé de c()ni|)Osilion, (jii'en écoutant le discours d'un adversaiie, il en écrivail à main courante la réfutation qu'il venait lire immédiateiiienl à la li'ibuiie. Ce n'est pas de réloquenco. Il peut y avoir beaucoup d'art; mais lorsqu (jn récite ou qu'on lit, au lieu de traduire par une expression soudaine et iniprovisée les sentiments ou les idées.

GLIZOT ORATEUR POLITIQUE. 167

on n'est pas orateur. « La perfection même du débit, a dit un maître, devient un défaut, en trahissant l'artifice. »

C'est pourquoi la parole écrite de Royer-Collard a plus d'autorité que de souffle, plus de fermeté de touche que d'émotion. L'éloquence en effet est peutêtre plus l'art d'émouvoir que l'art de convaincre. Le langage philosophique et savant dont le chef des doctrinaires entourait la hauteur de ses vues était plus fait pour graver dans la mémoire des principes, que pour secouer une assemblée. Royer- Collard s'imposait plus dans ses discours comme écrivain et comme philosophe politique que comme orateur.

11 fallait de Serre pour que, dans une courte carrière, on ait connu, après Mirabeau, le génie oratoire. Nous n'insisterions pas sur les dons si variés que révéla de Serre, particulièrement dans les célèbres discussions des lois sur la presse, si Guizot ne l'eût assisté en qualilé de commissaire du gouvernement. Il conserva beaucoup de la méthode de l'illusti'e garde des sceaux de la Restauration, remontant volontiers aux sources du sujet, ne négligeant jamais les hautes considérations politiques. De Serre était le modèle des dialecticiens dans l'enchaîneuient des arguments; sa parole était profonde et point abstraite, colorée et point figurée, élevant la force des raisons au niveau de la grandeur des questions, précise sans sécheresse, trouvant toujours la plus solide réponse à ses adversaires, et il illuminait les

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débats en apparence les plus stériles des éclairs de son âme passionnée.

C'était quelque chose que d'avoir pendant une année écouté un pareil maître.

Tout le passé de Guizot le préparait du reste à devenir un orateur.

Ses sérieuses études histoi'iques et littéraires, sa connaissance profonde des origines de nos institutions politiques, lui avaient donné ce fonds d'idées générales indispensable à quiconque veut prendre une première place à la tribune. Notre éloquence parlementaire avait, il y a soixante ans, un caractère particulier qui tenait à ses origines philosophiques. Ce n'était pas impunément qu'après avoir employé la science et la littérature à l'affranchissement des esprits, nous avions voulu les faire servir au renouvellement de la société elle-même. Notre art oratoire avait quelque chose de général et de systématique.

S'il y avait eu des exemples à emprunter à la tribune anglaise, personne n'était plus en état de le faire que Guizot. L'histoire d'Angleterre était son domaine. Mais quelles habitudes et quel caractère différents? L'éloquence politique dans le Parlement anglais remonte rarement à des principes. On a remarqué qu'il y a telle session, à la Chambre dos communes, oîi il ne s'est pas dit une ])hrasc élo- (picntc et où les affaires ont merveilleusement été traitées.

Il était passé le temps où les discours de loicl

GUIZOT ORATKUU POLITIQUE, 169

Chathatn pouvaient être comparés pour la véhémence et la grandeur des mouvements aux discours de Démostlîène. La grande école oratoire de Fox, de Sheridan, de William Pitt, de Wilberforce, de Burke était fermée. Le goût de l'utile, le sens de plus en plus pratique, l'indifférence pour ce qui n'est qu'ingénieux et brillant devenaient de plus en plus le caractère de la tribune anglaise.

Guizot, avec sa volonté ardente et tenace, n'avait cependant rien négligé, même de ce côté-là, pour enrichir son esprit. Non pas que ce fût l'écrivain qui contribuât chez lui à former l'orateur : c'est plutôt 1 orateur qui a contribué à perfectionner l'écrivain. « C'est sur le marbre de la tribune qu'il acheva de polir son style. » Ce n'étaient pas non plus ses qualités de professeur qui eussent suffi à faire de lui un orateur. 11 apportait dans sa chaire de la précision, une lucidité parfaite, mais trop de termes abstraits et pas assez d'élégance et de chaleur. Il a du reste, dans une page de ses Mémoires, admirablement résumé les conditions qui distinguent et séparent le professeur et l'orateur.

Il explique à merveille — après avoir déposé les armes — les ressources et les procédés qui lui ont fait souvent remporter la victoire. Mais se rendait-il bien compte, dans la fumée de la lutte, aussi clairement qu'il l'a fait plus tard, des conditions de l'éloquence politique, de ses exigences, de ses périls? Nous ne le pensons pas.

Quon ne croie pas, pour concevoir le génie ora-

loire dans tout son éclat, qu'il faille se pénétrer de la nécessité de posséder avant tout les règles de la rhétorique ! Toute émotion ]n'ofonde et vive qui remuera votre âme, vous apprendra plus que des leçons et des préceptes. Rien n'est plus personnel à l'homme que la parole, et surtout la parole soudaine, improvisée, excitée par la chaleur de la discussion. Les conseils que donnent des livres excellents sur la perfection du geste, sur la vérité du débit, sur la manière de lancer la phrase, ne produiront jamais autant d'effet sur une assemblée parlementaire que l'expression naturelle et vive d'une àme émue et d'un sentiment élevé et fort. L'exorde préparé ne vaudra jamais celui qu'inspirent les incidents du débat. Que d'imprévus pour l'orateur digne de ce nom! Souvenez-vous de certains discours et surtout des répliques de Mirabeau. Reconstituez dans votre imagination le milieu, l'état des esprits, les clameurs au dedans de l'assemblée, la sédition au dehors, et dites si l'on peut apprendre la puissance et les elfets de cette |)arole passionnée, cette ironie mordante, « ce mépris superbe que lance la supériorité du génie sur ceux qui le contredisent ».

Ce fut la scène parlementaire, ce furent les luttes politiques (|ui transformèrent l'éloquence de Guizot. l^llc alla toujours en grandissant; on suit ses progrès dans les années d'apprentissage. A partir de la coalition, Guizot est en |)osscssion de tous ses moyens. Il avait plus d'esprit daus la conversation qu'à la tribune, mais il ne disait rien de commun, et

jamais rien qui n'eût lair réfléchi. De bonne heure, il avait dans le discours l'ordre, la gravité, l'autorité, la possession de lui-môme, le libre emploi de ses facultés. Si l'on en croit Charles de Rémusat, il aurait voulu être pi'édicateur. Son éloquence devait avoir en effet quelque chose d'apostolique, en ce sens qu'elle aspirait encore plus à changer l'état moral des auditeurs que leur état intellectuel. L'écueil de ce genre était la lourdeur, la monotonie et aussi le vague.

Ses débuts avaient eu lieu en 1810, en qualité de commissaire du gouvernement, chargé de concourir à la défense des trois projets de loi sur la presse. Le principe du cautionnement exigé pour la fondation d'un journal avait été vivement combattu par l'opposition : Guizot, dans la séance du 3 mai ISliJ, répondit aux diverses objections présentées par Daunou et Benjamin Constant. Nous trouvons déjà dans ce ))remier discours, avec les qualités de généralisation et de fermeté d'esprit, la méthode et la clarté de l'exposition. La question est prise de haut.

« Trois causes, disait-il, se réunissent pour attribuer parmi nous à la puissance des journaux une rapidité et une énergie plus grandes encore que celles qui résultent nécessairement de ce genre de publication. Ces causes sont : les circonstances passées, l'état actuel et particulier de l'ordre social en France, la nature de nos institutions —

« Les révolutions emploient presque autant d'années à se terminer qu'à se préparer, et quand on

étudie l'histoire des peuples devenus libres, on acquiert bientôt la conviction que l'époque où ils ont réellement joui de la liberté a été bien éloignée de celle qu'ils assignent eux-mêmes comme le terme définitif de la conquête — La société nouvelle que nous a léguée la Révolution, ne ressemble peut-être à aucune société passée ou présente. Ce changement intime et radical est provenu de l'introduction du principe de l'égalité dans les replis les plus secrets de l'ordre civil. Il en est résulté ce fait qu'il n'y a plus aujourd'hui en France que le gouvernement et des citoyens ou des individus. La puissance publique est la seule qui soit réelle et forte. Il n'existe presque plus aucune de ces puissances intermédiaires ou locales que créent ailleurs soit le patronage aristocratique, soit les liens de corporations, soit les privilèges particuliers, et qui, exerçant dans leur ressort des droits avoués et une force positive, dispensent le pouvoir central d'une partie des soins nécessaires pour que l'ordre soit maintenu partout. Je ne déplore point, comme quelques personnes, cette constitution de l'ordre social. »

Certes le trait est vigoureux, la pensée est d'un historien; mais le tout manque d'éclat et d'une animation contenue. Attendons quelques années! La l'évolution de Juillet porte Guizot au pouvoir, et piesque aussitôt il prend le langage d'un homirie d'i'ltat. Comme il sait loujoui's ce qu'il veut dire et jusqu'où il veut aller, il n'iiésile jamais. De tounuire

GlIZOT OnATI-UR POLITIQUE. 173

d'esprit comme de tem|)érament intellectuel, il est juste-milieu ; dès ses commencements, il est convaincu que la vérité humaine est une moyenne à laquelle il faut se tenir; mais la modération, chez lui, n'est pas l'indécision. Il apportait la certitude partout. « Je déteste par-dessus tout, disait-il, l'hypocrisie et la subtilité. » Il n'a jamais connu l'embarras, ni craint la responsabilité, et il entendait par Gouvernement des mesures modérées appliquées par des hommes énergiques. Il poursuit partout dans ses livres et dans ses discours le même but, et ce qui fait l'unité de son œuvre fait l'unité de sa vie. Calviniste convaincu, il unit la foi libérale à la foi religieuse, et sa parole en porte la marque indélébile.

Vienne le moment et il ne se fit pas attendre) oîi les défenseurs de la monarchie de 1830 se divisent en deux camps, l'éloquence de Guizot devient l'expression la plus haute, la plus sincère de ce qu'il a appelé, avec assez de justesse, le torysme bourgeois.

De tous ceux en effet qui, dans les années 1831, 1832, essayèrent de définir le caractère de la situation, il fut l'orateur qui déploya non seulement le plus d'énergie dans ses improvisations, mais aussi (ce qu'on ne dit pas assez) le plus d'ingénieuses qualités de leader. C'est surtout l'historien qui inspire l'homme politique. Ses études sur la civilisation deviennent l'examen des titres historiques du justemilieu. Aux yeux de Guizot, l'histoire de l'Europe n'est que la longue et pénible élaboration de la

classe moyenne et, par suite, du gouvernement représentatif. Qu'on ne croie pas que sa philosophie sociale donne à ses discours une tournure quintessenciée! Au fond, il est une intelligence pratique. Sa présence d'esprit, son sang-froid, la facilité de sa parole, même son défaut de précision bien employé, le rendaient supérieurement propre aux luttes de la stratégie parlementaire. Il a toutes les qualités de son caractère à la tribune, jusqu'à manquer de souplesse; mais si le moraliste éclaire l'homme d'État, il n'en fait jamais un pédant. On peut le juger dès le 9 novembre 1830, quand il eut à expliquer les conditions du nouveau gouvernement. Ecoutons-le : « Je respecte les théories; je sais qu'elles sont le travail de la raison humaine, son plus noble effort, pour atteindre à la connaissance générale de la vérité. Mais la raison humaine s'égare si souvent et l'œuvre est si difficile que, lorsqu'il s'agit de la pratique de la vie, les hommes ont grandement raison de se défier des théories. Elles sont presque toujours incomplètes et par conséquent fausses. Ce n'est point avec des théories qu'on fonde les gouvernements : c'est avec le bon sens pratique, avec cette raison prudente qui consulte les faits, qui se contente toujours de la sagesse possible, qui mesure sa conduite sur ce qui est, et non pas sur un but lointain, douteux, qu'elle ne peut ni bien ajiprécier, ni pi-omploniont saisir.

« Ce n'est pas non plus avec des passions rpTon

fonde des gouvernements. Les passions, je les honore : elles jouent un grand et beau rôle dans l'humanité, dans la société; mais ce rôle n'est pas celui de s'adapter aux nécessités des peuples, de bien connaître leurs intérêts, de transiger avec tous les droits. C'est par là qu'on fonde des gouvernements. »

Telle est, presque à ses débuts, cette éloquence qui ne sourit jamais et qui porte l'empreinte d'une forte éducation calviniste. On y discerne déjà une tendance hautaine. — Si l'antipathie des esprits superficiels est (suivant un philosophe) une marque sure pour discerner les sages, les âmes fières croient, facilement aussi, voir dans l'impopularité une contreépreuve de leur valeur morale. Guizot a souvent savouré cette volupté, contre laquelle son large esprit ne le mil pas toujours en garde. Il s" est plus d'une fois laissé aller à la joie dangereuse qu'on éprouve à faire sentir son dédain. Il oubliait que les adversaires pardonnent plus facilement d'être injuriés que méprisés.

Dès le 20 février 1831, à l'occasion des troubles qui amenèrent le sac de l'église Saint-Germainl'Auxerrois, il s'écriait : « Un honorable membre de cette Chambre m'a reproché de mal parler de la Révolution française en général, de lui reprocher ses torts à toutes les occasions, de la traduire, pour ainsi dire, à la barre de l'Europe! C'est l'expression dont on s'est servi. Pendant quinze ans qu'a duré la Restauration, j'ai fait un autre métier : j'ai défendu

la Révolution française, non seulement clans ses intérêts, mais dans ses idées, dans son honneur, dans sa dignité. En 1826, au moment où elle semblait le plus être vaincue, je l'ai appelée glorieuse en face de ses ennemis. Pourquoi? Parce qu'elle était alors attaquée, diffamée, en péril. — • J'ai coutume, je l'avoue, de dire la vérité au plus fort, et de me porter là où paraît être le danger. J'agis aujourd'hui comme alors : je dis aux vainqueurs ce que je crois être la vérité, je vais où le danger me paraît être. Les gouvernements ne sont pas institués pour plaire, les gouvernements libres moins que d'autres. Dans les pays libres, le meilleur gouvernement n'est presque jamais populaire. Il a toujours contre lui le parti des espérances et celui des mécomptes. Depuis 1688, il n'y a pas eu en Angleterre de Chambre des communes populaire Quiconque aura le pouvoir et

en sera responsable ne sera pas po|)ulaire et ne doit pas y prétendre : on ne gouverne les peuples libres c[u'à ce prix. »

11 s'est fait comme des trouées de lumière dans la phrase abstraite et philosophique. Le besoin de convaincre (une des lois de lart oratoire) n'a sans doute pas desserré les liens de la dialectique toujours rigoureuse, mais lui a donné plus de clarté. Guizot, quoique de plus en plus engagé dans les luttes quotidiennes, traitera toujours les questions d'un point de vue général, foi-mulant ses idées en axiome, établissant — suivant l'heureuse expression d'un de ses critiques — autour de cet axiome

l'échafaudage de ses raisonnements, ramenant toujours ses auditeurs à son thème principal, et convaincu que ce n'est pas avec une grande quantité d'idées qu'on entraîne les assemblées.

Cette méthode de discussion, qui nest jjas sans habileté quand elle s'appuie sur des faits, donnera à Guizot une véritable puissance. Qu'on n'objecte pas qu'elle nuit à la connaissance des affaires ! Aucun ministre n'a mieux discuté dans le détail son budget de l'Instruction publique ou des Affaires étrangères; sa parole devient, dans les débats techniques, de plus en plus nette et précise, et, même sur ce point, ses discours supportent la lecture, qualité rare que ne conservent pas des orateurs plus brillants et doués de plus de mouvement. Nous regrettons pourtant qu'il n'ait pas consenti à appliquer son talent méthodique à discuter une mesure financière, une réforme commerciale ou administrative. Il a ainsi privé les discussions, de ce genre, d'importance et d'éclat. C'est une faute qui décèle un côté faible de ce rare esprit. Par là, tant comme ministre que comme orateur, il n'aurait peut-être pas autant été prisé en Angleterre que dans notre pays; il n'avait cependant qu'à vouloir, et il eiàt réussi.

Le progrès était visible , lorsque les célèbres débats de la coalition portèrent Guizot au premier rang des assaillants du ministère Mole. Il a jugé lui-même trop sévèrement cette période de sa vie politique pour que nous ajoutions un mot à ses

Mémoires; mais le talent oratoire reste tout entier, et nous sommes plein d'admiration en lisant ces harangues véhémentes qui se succèdent depuis 1837 jusqu'en avril 1839. Il aurait fallu l'entendre! Petit de taille, le front haut, le port assuré, les yeux bien ouverts et lançant des flammes, le visage pâli par la passion, la voix grave et sonore, au timbre le plus harmonieux !

Il avait cependant traversé de sévères douleurs. Son fils aîné, François, celui que lui avait donné Pauline de Meulan, venait de lui être enlevé dans la fleur de l'intelligence et de la jeunesse. L'àme du père avait puisé dans cette cruelle éj)reuve encore plus de hauteur morale et de noblesse.

« Ah! messieurs, répondait-il à M. Ilaviri qui l'interrompait (3 mai 1837), j'ai quitté et pris le pouvoir plusieurs fois dans ma vie, et je suis pour mon compte personnel profondément indifférent à ces vicissitudes de la fortune politique. Vous pouvez m'en croire, messieurs, il a plu à Dieu de me faire connaître des joies et des douleurs qui laissent l'âme bien froide à tout autre plaisir et à tout autre mal. »

Et dans cette mémorable séance, reprenant une thèse qui lui était chère, il trace à larges traits le rôle social de la bourgeoisie moderne, s'efforce de montrer qu'elle n'est pas une caste, et que, paisuite d'une évolution providentielle, c'est elle qui doit avoir la prépondérance dans une natinii libre Le discours est à retenir, comme suite des lUiides historiques de Guizot :

GUIZOT ORATEUn POLITIQUE. 179

« Tout ce que jai pu dire ou écrire sur la politique a eu pour objet de prouver que notre Révolution de 1789 était la victoire glorieuse et définitive de la classe moyenne sur le privilège et sur le pouvoir absolu : je défie qu'on cite un seul de mes écrits politiques où cette idée ne soit énergiquement et incessamment soutenue et développée. — Depuis 1830, de quoi avons-nous été accusés, mes amis et moi en particulier, par les défenseurs du parti de l'ancien régime, dans leurs journaux, dans leurs écrits? De vouloir constituer ce qu'on appelait le régime de la classe moyenne. C'est à ce titre que j'ai été continuellement attaqué. Et me voilà aujourd'hui le défenseur, le résurrecteur, s'il est permis d'employer ce mot, de l'ancienne aristocratie du privilège ! Car c'est sous son nom et dans ces termes que j'ai été plusieurs fois attaqué à cette tribune.

« 11 n'en est rien, messieurs, je suis fidèle aujourd'hui à l'idée politique qui m'a dirigé toute ma vie. Oui, aujourd'hui, comme en 1817, comme en 1820, comme en 18.30, je veux, je cherche, je sers de tout mon pouvoir la prépondérance politique des classes moyennes en France, l'organisation définitive et régulière de celte grande victoire qu'elles ont remportée sur le privilège et sur le pouvoir absolu de 1789 à 1820. Voilà le but vers lequel je marche aujourd'hui.

« Mais je veux que cette prépondérance soit stable et honorable, et pour cela il faut que les classes

moyennes ne soient ni violentes et anarchiques, ni envieuses et subalternes.

« On parle beaucoup depuis quelque temps de

bourgeoisie, de démocratie, de France nouvelle

On s'en fait à mon avis une fausse idée Ne croyez

pas que la classe moyenne actuelle ressemble à la bourgeoisie du moyen âge, à cette bourgeoisie récemment affranchie, qui doutait, et doutait avec raison, de sa dignité comme de sa force, étroite, envieuse, inquiète, tracassière, voulant tout abaisser à son niveau. La France nouvelle, la démocratie nouvelle a la pensée plus haute et le cœur plus lier; elle se confie en elle-même, elle ne doute point de sa destinée et de ses droits; elle n'est jalouse de personne, elle ne conteste à personne la place dans l'organisation sociale, bien sûre qu'on ne viendra pas lui disputer la sienne. Quiconque l'honore et veut la servir véritablement doit au contraire travailler sans cesse à lui élever le cœur, à lui ins|)irer confiance en elle-même, à l'affranchir de toutes les jalousies, à lui persuader qu'elle ouvre sans cesse ses rangs, qu'elle se montre prête à accueillir toutes les supériorités, quels que soient leur nom et leur caractère : qu'en dehors d'elle, ces supériorités deviennent à charge à elles-mêmes et inutiles au pays. Voilà le langage qu'il faut tenir aux classes moyennes. La mission des gouvernements n'est pas laissée à leur choix, elle est réglée en haut.

« C'est la Providence qui détermine dans (piclle étendue se passent les ail'aires d'un grand peuple. »

Odilon Barrot avant en fin de séance ranimé le débat et mal interprété les éloquentes paroles que nous venons de citer, Guizot, le lendemain, s'expliquait plus nettement encore.

« Comment , s'écriait-il , quelqu'un dans cette Chambre a-t-il pu croire qu'il me fût entré dans l'esprit de constituer la classe moyenne d'une manière étroite, privilégiée, d'en refaire quelque chose qui ressemblât aux anciennes aristocraties ? Permettezmoi de le dire, j'aurais abdiqué les opinions que j'ai soutenues toute ma vie.

« Quand je me suis appliqué à répandre dans le pays les lumières de tout genre; quand j'ai cherché à élever les classes laborieuses, les classes qui vivent de salaires, à la dignité de l'homme, à leur donner la lumière dont elles avaient besoin, c'était une provocation continuelle de ma part à acquérir des lumières plus grandes, à mouler plus haut!

« Ne dites pas que je refuse à la nation française, que je lui conteste le prix de sa victoire, le prix de son sang versé dans nos cinquante années de révolutions ! A Dieu ne plaise! Elle a gagné un noble ])rix, et aucun événement ne pourra le lui ravir.

« Mais je suis de ceux qui combattront le nivellement sous quelque forme qu'il se présente ; je suis de ceux qui avertiront à chaque instant la démocratie que tout le monde ne s'élève pas; que l'élévation a ses conditions; qu'il y faut la capacité, l'intelligence, le travail. Je veux que partout où ces qualités se rencontreront, la démocratie puisse

182 r.UIZOT.

s'élever aux plus hautes fonctions de l'Etat, qu'elle puisse monter à cette tribune, y faire entendre sa voix, parler au pays tout entier.

« Vous êtes des ingrats : vous méconnaissez sans cesse les biens dont vous êtes en possession! Vous vivez au milieu de la société la plus libre qu'on ait jamais vue, et où le principe de l'égalité sociale est le plus consacré. Jamais vous n'avez vu un pareil concours d'individus élevés au plus haut rang dans toutes les carrières. Nous avons tous, ou presque tous, conquis nos grades à la sueur de notre front et sur le champ de bataille.

« Voilà dans quel sens j'entends les mots Classes moyennes, Démocratie, Liberté et Egalité. Rien ne me fera dévier du sens que j'y attache. J'y ai risqué ce que l'on peut avoir de plus cher dans la vie politique, j'y ai risqué la popularité. Elle ne m'a pas été inconnue. Vous vous rappelez, messieurs, l'honorable M. Barrot peut se rappeler un temps où nous servions ensemble, où nous combattions sous le même drapeau. Dans ce temps-là (il peut s'en souvenir), j'étais populaire, populaire comme lui; j'ai vu les applaudissements venir souvent au-devant de moi; j'en jouissais beaucoup, beaucoup! C'était une belle et douce émotion : j'y ai renoncé — Oui, j'y ai renoncé. Je sais que cette popularité-là ne s'attache pas aux idées que je défends aujourd'hui, à la politique que je maintiens »

C'est Guizot tout entier.

Il fut constamment sur la brèche dans les séances

OlIZOT ORATEUR POLITIQUE. 183

du mois de janvier 1839. Sa phrase devient courte, presque haletante, tant elle vibre sous le coup de fouet de la passion. Il est préparé à son rôle de leader des classes moyennes, et son talent oratoire a atteint son apogée lorsqu'il prend la première place dans le cabinet du 29 octobre 1840.

Les discussions sur le droit de visite, sur les fonds secrets, sur les affaires de Taïti, sur celles de Grèce, sur les mariages espagnols, sur l'enseignement secondaire, sur les rapports avec la papauté, furent autant d'occasions pour Guizot de déployer les ailes de son éloquence de plus en j^lus ample; et chacun de ses discours est semé de ces mots qui ne sont pas seulement d'un théoricien, mais d'un moraliste.

Rappelez-vous celte réponse à Lamartine dont il a tracé un si vivant portrait dans ses Mémoires ! L'immortel auteur de Jucelyn, le plus brillant des orateurs, avait parlé, au lendemain d'un nouvel attentat contre la vie du Roi, de la nécessité du dévouement pour faire de grandes choses au nom du peuple. « Il a eu parfaitement raison, dit Guizot : il n'y a rien de beau dans le monde sans dévouement; mais il y a place partout pour le dévouement. La vie a des fardeaux pour toutes les conditions, et la hauteur à laquelle on les porte n'en allège nullement le poids. »

Enfin pour le juger à un autre point de vue, celui de la réplique et de la véhémence en face de l'outrage, nous ne pouvons oublier cette fameuse séance

du 26 janvier 1844, la plus violente qui ait eu lieu dans les Chambres, de 1830 à 1848, où, à propos des pèlerinages à Belgrave- Square, l'opposition exaspérée évoqua contre Guizot le souvenir de son voyage à Gand, lui criant avec rage : « Vous aviez prévu Waterloo! » — Lisez, après cinquante ans de silence, cette harangue hachée par les injures et les colères, et dites, à quelque parti que vous apparteniez, s'il est des paroles plus éloquentes que celles-ci :

« Il y a quelque chose de plus fort et de plus obstiné que toutes les interruptions et tous les murmures, c'est la conscience et la volonté de l'homme

de bien Je répète, oui, je répète que je suis allé à

Gand. Je suis allé porter à Louis XVIII les conseils des ro3'alistes constitutionnels qui prévoyaient sa rentrée probable en France [Les cris et les apostrophes redoublent.^

« On peut épuiser mes forces, reprend Guizot, mais j'ai l'honneur de vous assurer qu'on n'épuisera pas mon courage.

« Je dis qu'il était possible, qu'il était naturel de prévoir l'une des issues de la grande lutte qui s'était engagée, et que dans celte prévoyance il importait que Louis XVIII rentrât en France sous le drapeau constitutionnel et avec les principes de la Charte, pour les maintenir, pour les développer, et non j)our les remettre en question. J'ajoute que c'a été le seul motif de mon départ pour Gand — [Interruplions à gauche.) Que dirait-on si j'en appelais, je ne dis pas

à mes amis, mais à la mémoire de mes ennemis? si j'en appelais aux éloges dont ils m'ont comblé, aux sympathies qu'ils m'ont témoignées pendant dix ans de cette guerre de l'opposition contre la Restauration? si je leur rappelais qu'à cette époque les faits qui leur inspirent une telle indignation leur étaient connus comme aujourd'hui?... [Vives réclamations à gauclie.)

« Je n'ai jamais défendu, je n'ai jamais servi qu'une seule cause — Le désir de concourir pour ma faible part à la fondation de ce beau et grand gouvernement a été ma seule pensée politique. C'est ce désir, c'esf ce sentiment qui m'a fait affronter les orages que vous soulevez aujourd'hui contre moi. Ces orages, je les ai prévus. Ne croyez pas que, lorsque j'ai été porter à Louis XVIII les conseils de la Monarchie constitutionnelle, ne croyez pas que je n'ai pas pressenti, que je n'ai pas entendu vos paroles, vos murmures, vos colères : je les ai pressentis, et je les ai acceptés, et je les surmonterai, car j'ai mon pays avec moi. [Bruyantes réclamations.)

« Avez-vous jamais eu , vous qui excitez de pareilles clameurs, avez-vous jamais eu l'assentiment du pays, vous, vos opinions, vos pratiques? N'êtes-vous pas armés depuis vingt-cinq ans de toutes les forces de ce gouvernement dont je parle ? n'êtes-vous pas en possession de toutes ces libertés ? Gomment avez-vous su vous en servir? Les avezvous fait tourner à la gloire et au repos du pays ? Est-ce par vous que le pays a vu son gouvernement

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fondé et ses libertés mises en pratique? {Agitation en sens divers.)

« Pendant cinq ans, serviteur loyal de la Restauration, j'ai employé la part d'influence qui pouvait m'appartenir dans une sphère modeste, je l'ai employée à lutter contre l'esprit de contre-révolution, à seconder de tous mes moyens la prépondérance des influences que notre Révolution avait créées. [Exclamations à ganc/ie.) — Ce sont des faits qu'il n'est pas en votre pouvoir d'effacer. Il est très vrai que je n'ai jamais entendu comme vous la liberté de la presse ni les autres libertés; et, si par malheur les Assemblées qui représentaient le pays les avaient entendues comme vous, ces libertés n'existeraient pas aujourd'hui! Vous n'avez jamais su fonder ni un pouvoir ni une liberté. [Vives rcclawations à gauche.) Oui, vous avez toujours perdu et les libertés et les pouvoirs!

« Je le dis très haut, je suis de ceux qui ont accepté en 1815 le port de la Monarchie constitutionnelle; je suis de ceux qui ont pensé qu'il y avait là pour la France plus de sécurité, plus de dignité, jjIus de progrès que dans toute autre combinaison. — Et maintenant, puisque j'ai, depuis cette époque, constamment combattu pour la même cause, je ne cesserai certainement pas aujourd'hui. Toutes les colères, toutes les clameurs ne me détourneront pas de ma route : je persisterai à soutenir contre les adversaires de tout genre, d'ici ou de là, les i)rincipes et les intérêts du gouvernement que nous avons conquis et fondé en Juillet.

« Je connais l'empire des mots, l'empire des préventions, l'empire des passions })opuIaires et aveugles; mais j'ai confiance dans la vérité, dans le bon sens et le sentiment de mon pays.

« Ce n'est qu'avec l'aide de ces foi'ces, avec l'appui du bon sens et du sentiment public, sans cesse invoqué et discuté dans celte enceinte, que nous avons parcouru depuis 1830 notre laborieuse carrière. Nous continuerons et nous arriverons au terme; et, quant aux injures, aux calomnies, aux colères extérieures, on peut les multiplier, les entasser tant qu'on voudra : on ne les élèvera jamais au-dessus de mon dédain ! »

Nous aurions voulu reproduire tout ce discours, avec ses ardeurs et ses véhémences, parce que la transformation de l'éloquence est complète : la parole est devenue vive comme la flainme, pénétrante comme l'acier, fière comme un chant de triomphe. Cette communication incessante entre l'orateur et la majorité d'une assemblée, condition et difficulté suprême de l'art oratoire, Guizot l'avait enfin réalisée.

Pour le juger avec plus de pénéti'ation, il faudrait le comparer à son rival, M. Thiers. — Caractère, opinions, éducation, talent, tout était opposé. Tous les deux avec des qualités et des procédés différents ont agi puissamment sur le monde parlementaire : Thiers avec moins de hauteur et de généralité dans l'esprit, mais avec plus d'étendue et de mouvement; avec moins de méthode et d'entraînement dans l'ar-

gumentatioii, mais avec plus d'abandon et de naturel; avec moins de gravité, mais avec plus de saillies et d'imprévu; le premier convainquant plus par la logique, l'autre intéressant davantage par la vivacité et la dextérité du langage ; l'un ayant plus d'optimisme, l'autre plus de perspicacité; l'un sachant mieux les livres , l'autre connaissant mieux les hommes ; l'un avec une voix harmonieuse qui entrait dans l'oreille comme le son d'une cloche, l'autre se faisant entendre à force de se faire écouter ; tous les deux s'étant développés avec la lutte, de telle sorte que jamais leur talent ne fut plus grand que dans les dernières années de leur vie publique.

Au dire des meilleurs juges, l'éloquence de Guizot, de plus en plus châtiée dans sa forme, faisait illusion sur l'autorité et la force qui défaillaient peu à peu autour du pouvoir, tellement que, vers la fin du règne, l'éloquence était au comble quand la faiblesse gouvernementale s'accusait de plus en plus, à l'inverse de Casimir Perier, qui souvent n'avait pas été éloquent, ni toujours adroit à la tribune, mais chez qui la puissance de l'homme d'Etat était bien supérieure à celle de l'orateur et autrement efficace.

O vanité de ce grand ari, qui nécessite cependant pour êlrc exercé les plus hautes facultés de l'esprit humain !

Quiconque a beaucoup vécu dans les assembh'os politiques est frappé de la vérité de cette pensée de Pascal, que l'éloquence est une puissance trompeuse. L'ellet du plus Ix-au discoui's <"\pii'o le plus

souvent aux portes du Sénat ou de la Chambre des Députés. Le public en l'essent rarement l'action ou le bienfait; et, dans un temps où la presse ne donne plus, comme il y a quarante ans, le texte complet d'un discours, l'art oratoire, de plus en plus réduit à exercer son influence sur une élite, crée autour de l'orateur cette illusion dont nous parlions.

Guizot, hâtons-nous de le dire, était de ceux que ce mécoraj)te n'eût jamais découragés.

Il apportait du reste dans tous les genres d'éloquence ses admirables facultés oratoires. Qu'il s'agît de réunions religieuses ou de conférences à la Société des écoles ouvertes par le zèle éclairé du protestantisme français, Guizot, chaque fois qu'il avait à prendre la parole, retrouvait tout son talent. Il le montra à ceux qui ne lavaient jamais entendu à la tribune, lorsque, après son retour de l'exil, il fut appelé, comme directeur de l'Académie française, à recevoir quelques-unes des plus originales personnalités de ce siècle.

Ce fut une révélation pour la génération à laquelle nous appartenons lorsque Guizot reçut le savant M. Biot. Dès les premiers mots, suivant une heureuse image, on sentit vibrer l'arc et les flèches sonores. On retrouvait l'orateur, avec cette netteté vigoureuse qui était le caractère de sa parole, avec cette élévation qui lui permettait de rendre hommage à la grandeur intellectuelle, avec celte autorité qui donnait tant d'éclat à la pressante objurgation adressée à la jeunesse libérale.

190 GLIZOT.

Ce fut surtout (il nous en souvient encore^ à la réception du Père Lacordaire que Guizot fournit la mesure de sa maîtrise oratoire. Il faut convenir que l'antithèse était piquante : d'un côté, un dominicain, prononçant l'éloge de M. de Tocqueville, c'està-dire de la démocratie américaine dans son expansion illimitée ; et en face, un calviniste, le plus éloquent organe de la liberté réglée. La réponse de Guizot fut d'un orateur consommé. Il commença par se demander ce qu'un hérétique comme lui et un fils de saint Dominique comme le récipiendaire auraient eu à se dire, il y a six siècles, s'ils s'étaient rencontrés face à face dans la guerre des Albigeois, et il ne manqua pas de rendre un solennel hommage à la civilisation moderne et à la société française sortie de la Révolution. C'était bien débuter. Le parallèle, tout à fait académique, fut ensuite le prétexte pour Guizot de vues aussi ingénieuses que piquantes; mais il déborda bientôt le cadre, et, se reportant aux années de ses luttes parlementaires, il lit revivre sous les yeux de ses auditeurs émus et charmés les années où il régnait, |)ar l'éclat de son talent |)restigieux, sur une assemblée qui croyait que l'éloquence suilisait pour gouverner la Fiance.

Mais comment limiter le domaine où se jt)uait cet orateur incomparable? L'Académie des sciences morales, aussi bien (jue l'Académie française, ne l'at-ellc pas entendu dans toutes les discussions cpii intéressaient son esprit vaste et actif, passionné et n'étant indifférent à rien, |)ortant dans tous les sujets

d'histoire ou de morale, de politique ou d'éducation, les ressources de son érudition profonde, les observations de son impérieuse raison, les élans de son âme de plus en plus religieuse, ne connaissant ])as l'incertitude , et toujours prêt à affirmer comni(> indiscutable son o]iinion? Il restait, jusqu'à la lin de sa laborieuse existence, dans ses discours comme dans sa conversation, il restait le même homme dont Mme la duchesse de Broglie, dans une lettre à M. de Barante, disait en 1822 : « 11 se soutient par une merveilleuse faculté d'espérer et une loi en lui-même inébranlable ».

Voilà pourquoi, dans le Panthéon de nos gloires nationales, doit figurer au premier rang ce défenseur intrépide et convaincu de la bourgeoisie française, qui essaya de faire d'elle un corps politique, uni, compact, servant de guide à la nation, mais qui manqua de prévoyance et qui n'oublia qu'une chose, une condition indispensable : élargir la base étroite sur laquelle tout son système reposait.

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