CHAPITRE III
LA DOCTRINE ET l'ϟVRE HISTORIQUE DE GUIZOT.
Le mot histoire est du nombre de ceux que tout le monde se flatte d^entendre sans explication et qui présentent, semble-t-il, à Tesprit une image simple, claire et familière. Mais, à considérer seulement la diversité des sujets auxquels on Rapplique, qui ne voit combien la portée du mot s’étend ou se resserre, combien son sens intime se modifie?
On dit Vhistoire d’un homme, Y histoire dTine ville, Vhistoire d’une institution, Vhistoire d’une guerre, Vhistoire d’un empire, Vhistoire universelle. Il y a sans doute entre les innombrables faits qui forment la matière de ces histoires diverses un commun caractère: ils appartiennent au passé.
Mais quelle inégalité dans leur portée ! Les uns particuliers, locaux, bornés au cercle étroit d’une existence individuelle ou de la vie d’un petit groupe; les autres généraux, universels,
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intéressant un grand royaume, l’humanité tout entière, un siècle, une série de siècles ! ceux-ci correspondant à des réalités de l’ordre visible et tangible; ceux-là, pures idées, créations de notre esprit, jugements portés sur d’antiques événements.
Ces différentes histoires sont-elles donc de V histoire ? Sans doute, mais à des degrés divers ; et ici apparaît la nécessité de marquer des rangs et d’établir une hiérarchie de mérites et des éléments inégaux de dignité.
En est-il autrement de la poésie? D’instinct, chacun comprend ce mot; chacun se rend compte aussi qu’il y a dans les genres divers de poésies classés par l’école une part très inégale de poésie répandue, et qu’il faut reconnaître pour les genres poétiques une inégalité et une hiérarchie de mérites. Ce sens du divin, cette mystérieuse sympathie pour la nature entière, ce don de tout comprendre, de tout refléter, de tout traduire en images, qui sont la pure essence de la poésie, et qui éclatent pleinement dans les genres supérieurs, c’est à peine si l’on en retrouve une trace fugitive dans les genres frivoles, que l’on appelle encore poétiques.
Ainsi y a-t-il, croyons-nous, pour l’histoire une essence qui fait sa nature même ; mais cette essence va s’affaiblissant, par une dilution continue, jusqu’à disparaître dans les manifestations inférieures qui se réclament encore du nom d'his-
toire^ sans le mériter, en le dénaturant. Quelle est doncTessence de Fhistoire?
11 n’est assurément pas pour l’homme d’objet de connaissance plus intéressant que l’homme lui-même. Mais cet infiniment petit que nous sommes est si divers etsi complexe qu’une science ne saurait suffire à en étudier les aspects divers ni à en épuiser la variété. Tout un groupe de sciences s’est formé ayant l’homme pour centre; au rang des plus importantes, il faut placer Vhhtoire.
L’histoire n’est pas, comme on le dit parfois, la connaissance du passé ; son objet véritable est l’homme, et la connaissance de l’homme dans le passé. Le passé est son domaine, mais le passé dans ses rapports avec l’homme.
L’histoire n’étudie pas l’individu humain ; elle laisse à la philosophie cette tâche. Embrassant d’un regard plus large les groupes que l’homme a formés, elle étudie les sociétés humaines, elle en suit la fortune, les vicissitudes diverses, la naissance, le développement et la ruine; elle les raconte et les explique. Elle montre sur un plus vaste théâtre le jeu de ces passions diverses dont la psychologie se réserve l’analyse, et, par elles, explique souvent les faits secondaires. Mais, si libre qu’il se proclame, l’homme ne se fait pas entièrement à lui-même sa destinée ; Ü la subit au moins autant qu’il la prépare, et cette faiblesse est vraie des sociétés comme des individus.
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Chercher les lois du développement des sociétés humaines et de la succession des divers empires; montrer comment les peuples s’usent à remplir leur rôle et veulent être remplacés par de nouveaux acteurs dans ce drame qui ne finit pas et sans cesse se renouvelle ; suivre à travers cette apparente mobilité et cette incertitude le développement de principes supérieurs, d’abord confus et qui vont s’éclaircissant d’âge en âge ; faire la part du bien et du mal dans l’œuvre multiple de l’homme, et par la connaissance du passé, préparer à l’avenir sa voie : telle est, dans sa forme supérieure et complète, le lot de l’histoire.
Recueillir des faits, les vérifier, les noter, ce n’est que la préparation de l’histoire ; et trop souvent cette préparation de l’œuvre prétend rendre inutile l’œuvre même. Mais chercher dans l’infinie confusion des faits contrôlés le lien qui les unit, découvrir la pensée qui fait de cette succession en apparence tumultueuse d’événements une sorte de nécessité et de ce désordre une harmonie, voilà l’histoire. Elle n’est pas la science des faits, bien qu’elle ne puisse se passer de cette science, et que son mérite soit dans un étroit rapport avec cette science elle-même; elle est, par-dessus toutes choses, une œuvre de l’esprit, qui, dans le mouvement des faits humains, cherche et découvre des lois semblables aux siennes et jouit de les avoir découvertes.
11 y a donc dans l’histoire deux parts distinctes
et intimement unies, comme dans le composé humain, le corps et Tâme , d’essence difiérente et qui ne peuvent vivre l’un sans l’autre : les faits qu’il faut grouper, étudier ; l’idée à dégager des faits. Où le premier élément fait défaut, il n’y a que rêveries ; où manque le second, il ne reste que matière.
Un groupe quelconque d’événements passés n’est pas élément d’histoire ; il faut un développement suffisant dans le temps pour que les faits dégagent leurs résultats principaux. Ces faits doivent avoir un caractère suffisantde généralité pour que l’esprit y retrouve ce qu’il aime par-dessus tout: les rapports du particulier avec l’universel, la faculté de rattacher à l’ensemble du monde moral tel fait en apparence isolé, qui est une manifestation de ses lois.
L’intérêt et la dignité de l’histoire vont donc croissant à mesure que s’élargit le champ de son étude. Une histoire générale, à mérite égal d’exécution, contient plus dihisloire qu’une histoire particulière ; l’histoire universelle est le dernier terme de l’ambition humaine en cet ordre ; et là seulement, s’il n’était chimérique de tenter une œuvre semblable, éclaterait dans sa pure beauté le génie de l’bistoire.
Pourquoi faut-il avouer que de semblables tentatives n’ont servi qu’à mettre en pleine lumière son vice secret? OEuvre humaine à double face, l’bistoire s’appuie sur la science et s’inspire de
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l’art; la science la prépare, Tart Tachève. Ce caractère de perfection que Tart seul lui donne fait sa fragilité en même temps que sa beauté ; Tart est chose mobile et changeante ; comme lui, se meut et se transforme l’histoire.
11 faut en prendre son parti ; même après la critique la plus minutieuse des faits, quand on croira les tenir à jamais fixés, l’œil de l’homme à deux ou trois générations d’intervalle ne les verra pas de la même façon. C’est dire que l’histoire en sera changée. S’il fallait la définir exactement, avec son double caractère d’œuvre profondément personnelle de l’homme et de sujet d’inévitable mobilité, nous dirions : l’histoire est la conscience que chaque génération d’hommes prend du passé de l’humanité.
Ils ne s’y trompent point, ceux dont l’esprit est vraiment supérieur et qui ne sont point esclaves des mots. Vérité, vérité, crie-t-on de toutes parts à l’historien ; et la vérité du xviii® siècle n’est pas en tout celle du xix*. Le siècle qui vient aura, lui aussi, son point de vue et son tour particulier de vérité. De nouveaux événements changent l’orientation de la pensée, et une expérience plus grande apporte aux générations successives une intelligence des événements passés qui faisait défaut à leurs aînées. Pas un texte nouyeau, pas un document inédit n’a vu le jour ; mais ce fait, sur lequel la pleine lumière paraissait se jouer, est vu tout autrement, parce qu’il est vu par d’autres
hommes. Avec le spectateur se modifie en quelque façon la réalité elle-même. Augustin Thierry, cet immortel ouvrier, a pu dire : « Chaque nouvelle époque donne à Thistoire de nouveaux points de vue d’une forme particulière (1) ».
L’histoire est donc une œuvre de la pensée d’un ordre tout à fait à part, et il ne saurait y avoir une façon identique pour tous de la comprendre et de la traiter. Rien n’est moins que l’histoire une science exacte; tout ce qu’elle comporte, tout ce qu’elle exige de science se renferme dans la longue et laborieuse préparation de Tœuvre. Le reste, dans les conditions générales de l’esthétique d’un siècle donné, ne relève que du génie de l’ouvrier.
Il y a de sérieuses chances pour qu’un esprit supérieur mette dans l’histoire plus de vérité qu’un esprit médiocre, parce qu’il verra plus clairement le rapport des faits particuliers avec les lois générales qui les gouvernent. Si un homme a l’érudition qui prépare, l’esprit critique qui discute, l’imagination qui anime et ressuscite, l’intelligence qui range sous l’empire des idées la foule des faits, un historien est né.
Il est un point où l’on juge aussi la diversité des esprits et des temps : quel est le but de l’histoire ?
Les esprits élevés de l’antiquité voyaient dans
(1) Histoire de la conquête de l'Angleterre ^ Introduction, p. 10.
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Thistoire une école de patriotisme et l’auxiliaire indispensable de la politique. Elle conservait, comme le plus précieux dépôt, le souvenir des hauts faits des aïeux; elle présentait aux jeunes générations comme le parfait exemplaire des vertus qui devaient continuer la grandeur de la patrie et fortifier sa puissance. Elle montrait aux hommes d’Etat par quelles fautes se compromettent les meilleures causes, par quelles vertus se réparent les pires échecs, ce qui fait la grandeur solide ou l’irréparable faiblesse des peuples.
Ainsi entendue, Thistoire était comme un instrument de politique et une école de gouvernement. Bossuet était encore dans ce sentiment lorsqu’il écrivait : « Quand l’histoire serait inutile aux autres hommes, il faudrait la faire lire aux princes. Il n’y a pas de meilleur moyen de leur découvrir ce que peuvent les passions et les intérêts, les temps et les conjonctures, les bons et les mauvais conseils. »
Utile aux chefs d’empire et aux hommes de gouvernement, l’histoire profitait à tous; on se plaisait à voir en elle un auxiliaire tout-puissant de la morale ; on l’appelait la « maîtresse de la vie. » Sa principale fonction paraissait être de fournir à l’édification publique des modèles et des leçons de vertu.
De nos jours, une conception nouvelle a parfois prévalu. Comme on demande à l’histoire d’être une science, on veut qu’elle ait de la science tout
ce qui la constitue : la sûreté des méthodes, la certitude des résultats , le désintéressement même. Toute arrière-pensée de profit moral est sévèrement écartée, comme pouvant troubler la sérénité de la pensée et l’impartialité du jugement. Fût-elle inutile et ne profitât-elle à personne, cette recherche de la vérité aurait encore son prix, et l’historien a reçu sa récompense s’il parvient à l’établir.
Dans les époques oû la vie politique est intense, au lendemain de révolutions qui ont agité les esprits et troublé les âmes, il est naturel que ITiistorien se refuse à stériliser l’histoire, à n’y voir qu’une science exacte, sans rapports avec les destinées de l’homme ou de la société, matière animée de son étude. Les hommes de la première génération de ce siècle vivaient dans une atmosphère échauffée par la politique ; les préoccupations patriotiques assiégeaient leur esprit ; l’histoire était pour eux, en même temps qu’un flambeau pour éclairer la route, un foyer pour ranimer les âmes. Augustin Thierry, désireux de justifier la sympathie qu’il accorde aux classes populaires du moyen âge, n’écrit-il pas :
« Nous sommes patriotes, et nous laissons dans l’oubli ceux qui, durant quatorze siècles, ont cultivé le sol de la patrie (1) ! »
Et ailleurs :
(1) Censeur Européen, vu, 260.
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a La rénovation de l’histoire de France, dont je signalais vivement le besoin, se présentait à moi sous deux fa'ces, l’une scientifique QiVdMivQ politique... Né roturier, je demandais qu’on rendît à la roture sa part de gloire dans nos annales, qu’on recueillît, avec un soin respectueux, les souvenirs d’honneur plébéien, d’énergie et de liberté bourgeoise ; en un mot, qu’à l’aide de la science unie au patriotisme fît sortir de nos vieilles chroniques des récits capables d’émouvoir la fibre populaire (i) . »
Augustin Thierry netoucha jamaisà la politique que par Tambition de la pensée ; mais imaginez un homme dont la vie, pendant vingt années, de 1810 à 1830, est partagée entre Tétude de Thistoire et les préoccupations politiques ; et dites s’il lui sera possible de ne pas façonner son idéal historique d’une certaine manière, où se refléteront l’esprit de son temps et son propre esprit. Ce désintéressement absolu, cette dualité complète de rhomme et du savant peut se trouver chez le mathématicien ouïe naturaliste; il est presque impossible qu’elle se rencontre chez l’historien. Il est significatif ce mot de Guizot, dit à un âge où l’expérience lui avait versé toute sa lumière :
€ L’histoire, c’est la nation, c’est la patrie à travers les siècles. » (M. I, 28.)
« C’est un désordre grave et un grand affaiblissement chez une nation que l’oubli et le dédain de son passé... Quand les générations qui possèdent pour un moment la patrie ont l’absurde arrogance de croire qu’elle leur ap-
(1) .Dia? ans d'Etndes historiques^ préface, p. 11.
partient à elles seules, et que le passé en face du présent, c’est la mort en face de la vie, quand elles repoussent ainsi l’empire des traditions et des liens qui unissent entre elles les générations successives, c’est le caractère distinctif et éminent du genre humain, c’est son honneur même et sa grande destinée qu’elles renient. » (M. I, 337.)
Pour montrer la haute valeur sociale attribuée à l’histoire par Guizot, il suffira d’indiquer comment il complète et prolonge son œuvre. Il eût volontiers pris à Pascal son image des deux infinis, et montré l’homme suspendu entre le passé et l’avenir, sans autres liens avec le premier et le second que le souvenir et l’espérance.
« Dans ce long cours de générations successives qu’on appelle un peuple, chacune passe si vite ! Et dans notre passage si court, notre horizon est si borné ! Nous tenons si peu déplacé et nous voyons, de nos propres yeux si peu de choses ! Nous avons besoin de grandir dans notre pensée pour prendre au sérieux notre vie. La religion nous ouvre V avenir et nous met en présence de l’éternité.
9. L histoire nous rend lepassé et ajoute à notre existence celle de nos pères. En se portant sur eux, notre vue s’étend et s’élève. Quand nous les connaissons bien, nous nous connaissons et nous nous comprenons mieux nousmêmes ; notre propre destinée, notre situation présente, les circonstances qui nous entourent et les nécessités qui pèsent sur nous deviennent plus claires et plus naturelles à nos yeux. Ce n’est pas seulement un plaisir de science et d’imagination que nous éprouvons à rentrer ainsi en • société avec les événements et les hommes qui nous ont
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précédés sur le même sol, sous le même ciel ; les idées et les passions du jour en deviennent moins étroites et moins âpres. » (M. III, 171.)
On ne saurait affirmer plus nettement le rôle social de Thistoire ; elle paraît avoir pour le passé la même vertu mystérieuse que la religion pour Tavenir (1). Elle établit le lien des générations, les explique les unes aux autres et guide leur marche. Un peuple curieux et instruit de son histoire jugera avec plus de sagesse ses affaires présentes ; il décidera plus sainement des conditions de son progrès, de ses chances d’avenir.
Guizot en vient naturellement à opérer dans l’immense domaine des laits les retranchements nécessaires. Il ne croit pas que l’histoire puisse être réellement le tableau du passé :
« Le monde est trop vaste, la nuit du temps trop obscure et l’homme trop faible pour que ce tableau soit complet et fidèle. » [Première leçon de Guizot ^ en Sorbonne, le 11 décembre 1812.)
Mais cette impuissance de tout savoir, de tout recueillir, de tout vérifier ne le mène pas au scepticisme. Il ne fera pas comme Walter Raleigh, qui, pénétré de confusion devant son impuissance à dire
(1) Cette préoccupation se retrouve également dans le passage suivant, emprunté à la I'® leçon de V Histoire de la civilisation en Europe : t Quand l’iiistoire de la civilisation est épuisée, quand il n’y a plus rien à dire de la vie actuelle, l’homme demande invinciblement si tout est épuisé ; s’il est à la fin de tout? Ceci est donc le dernier problème et le plus élevé auquel l’histoire de la civilisation peut conduire ».
le vrai sur un événement qu’il a vu lui-mêrne, jette au feu son manuscrit de VHistoire du inonde^ et proclame le néant de Thistoire. Guizot n’a pas connu ce désespoir; il y a, perise-t-il, dans le passé une infinité de faits dont rexactitude ne sera jamais établie et nous importe peu. Car il y a vraiment deux passés :
« L’un tout à fait mort, sans intérêt réel parce que son influence ne s’est pas étendue au-delà de sa durée ; l’autre durant toujours par l’empire qu’il a exercé sur les siècles suivants, et par cela seul, réservé, pour ainsi dire, à notre connaissance, puisque ce qui en reste^ est pour nous éclairer sur ce qui n'est plus là.
tt L’histoire nous offre, à toutes ses époques, quelques idées dominantes., quelques grands événements qui ont déterminé le sort et le caractère d'une longue suite de générations. Ces idées, ces événements ont donc laissé des monuments qui subsistent encore, ou qui ont subsisté longtemps sur la face du monde : une longue trace, en perpétuant le souvenir comme l’effet de leur existence, a multiplié les matériaux propres à nous guider dans les recherches dont ils sont l’objet ; la raison même peut ici nous offrir ses données positives pour nous conduire à travers le dédale incertain des faits.
« Dans l’événement qui passe peut se trouver telle circonstance aujourd’hui inconnue qui le rend totalement différent de l’idée que nous nous en formons ; ainsi nous ignorerons toujours ce qui retint Annibal à Capoue et sauva Rome. « Mais dans un effet qui s’est longtemps prolongé, on découvre facilement la nature de sa cause : ainsi l’autorité despotique qu’exerça longtemps le sénat sur le peuple romain nous indique à quoi se bornaient, pour les sénateurs, les idées de liberté qui déterminèrent l’expulsion des rois.
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« Marchons donc du côté où nous pouvons avoir la raison pour guide ; appliquons les principes qu’elle nous fournit aux exemples que nous prête l’histoire ; l’homme dans l’ignorance et la faiblesse auxquelles le condamnent les bornes de sa vie et celles de ses facultés, a reçu la raison pour suppléer au savoir, comme l’industrie pour suppléer à la force. » (Première leçon du 11 décembre 1812.)
Guizot s’attachera donc surtout à dégager l’idée générale des événements ; ces idées seront pour lui la vraie matière de l’histoire ; et pour les combiner, il ne connaîtra pas de plus puissant instrument que la raison. Son ambition n’ira pas à faire revivre le passé avec les couleurs et le mouvement de la vie ; à le ressusciter par les paroles magiques du génie ; mais à l’expliquer, à découvrir ses lois. L’imagination abdiquera ses droits devant la raison ; et tout ce qu’il laissera circuler de passion dans son œuvre, c’est à son patriotisme qu’il l’empruntera.
Ce patriotisme est chez Guizot un sentiment très vif et très complexe : car il aime d’une égale passion et cet ensemble de vérités de l’ordre moral, œuvre lente du travail des siècles, produit infiniment précieux de races supérieures, qui donnent à la vie tout son charme ; et le pays où la fortune l’a fait naître, terre privilégiée sur laquelle cette haute culture a porté quelques-uns de ses plus beaux fruits.
Le 11 décembre 1812 est une grande date dans rhistoire de l’enseignement historique en France. Ce jour-là, Guizot paraissait pour la première fois dans sa chaire de la Sorbonne, et dès sa leçon d’ouverture se révélait comme un maître. « Ce début, a-t-on dit,- a toutes les allures d’une conclusion. t> On n’y sent pas la moindre hésitation de doctrine : Guizot est dès le premier jour en pleine possession de sa méthode.
Le scepticisme historique n’est pas son fait ; le doute est permis à celui-là seul qui se laisse emporter dans le tumulte des événements, sans idée maîtresse. Guizot entre résolument dans cette mêlée des faits historiques pour y porter l’ordre, la règle, l’organisation. A sa voix, tout se calme et se classe ; certains faits grandissent et dominent la foule ; d’autres s’effacent et disparaissent pour laisser aux plus importants leur relief.
Rien ne lui semble moins utile que la préoccupation de la couleur locale dans cette revue didactique du passé ; ce grand art de la narration historique, qui est la « partie divine de l’histoire », n’est pas à sa place dans une leçon, où le temps est mesuré, où le développement ne peut suivre les faits dans leur variété et leur ampleur. L’ima-
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gination s'applique non à colorer le^récit, mais à donner la vie aux idées. Diviser, expliquer, juger, voilà la méthode d'enseignement de Guizot, telle qu'elle apparaît dès sa première leçon. Il y demeura toujours fidèle.
La leçon de Guizot, qui est le résultat d’une préparation profonde, et comme un extrait quintessencié, repose sur un immense travail antérieur de recherches, de lecture de textes, de documents. Mais le professeur ne fait jamais devant le public l'étalage de ce travail préparatoire. Comme chaque leçon porte sur un groupe d'événements considérables dont il dégagera les principes dirigeants, il lui est impossible de tout raconter :
« Je ne vous raconterai pas les événements proprement dits ; cependant il est indispensable que vous les connaissiez. » (C. F. 2® leçon.)
Il engage ses auditeurs à lire avec attention des ouvrages généraux sur le sujet, afin de se a taire un cadre » pour les faits et les idées que le cours doit leur fournir. Ce qu’il leur offrira , comme résultat de ses méditations, ce seront des rapports nouveaux entre les faits, la mise en lumière des causes et des résultats, le dessin de lois historiques à peine entrevues avant lui.
Et de tous les faits de l’ordre historique, il s’attache dès le premier jour (1) au plus complexe,
(1) Dès sa première leçon du 11 décembre 1812 (M. I, 394) et dès sa première leçon sur l'histoire de la civilisation en Europe,
au plus immatériel, à celui qui offre le moins, au premier abord, les caractères du fait : la civilisation elle-même.
a II y a des faits généraux sans nom, auxquels il est impossible d’assigner une date précise, qu’il est impossible de renfermer dans des limites rigoureuses et qui n’en sont pas moins des faits comme d’autres, des faits historiques, qu’on ne peut exclure de l’histoire sans la mutiler.
« La portion même qu’on est accoutumé à nommer la portion philosophique de l’histoire, les relations des événements, le lien qui les unit, leurs causes et leurs résultats, ce sont des faits, c’est de l’histoire : tout comme les récits de batailles et des événements visibles. Les faits de ce genre, sans nul doute, sont plus difficiles à démêler ; on s’y trompe plus souvent ; il est malaisé de les animer, de les présenter sous des formes claires, vives ; mais cette difficulté ne change rien à leur nature ;ils n’en font pas moins partie essentielle de l’histoire.
< La civilisation est un de ces faits-là : fait général, caché, complexe, très difficile, j’en conviens, à décrire, à raconter, mais qui n’en existe pas moins, qui n’en a pas moins droit à être décrit et raconté. » (G. E. 1'’® leçon.)
Du premier coup, Guizot est donc allé au sujet vers lequel Tentraînaient des affinités secrètes, et qu'il devait faire sien par la maîtrise de son talent. \JHxstoire de la civilisation en Europe et rHistoire de la civilisation en France, tel est le double monument qu'il a laissé de son enseignement public.
Tout était nouveau dans cet enseignement, et
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la méthode et le sujet. Au lieu d’un sec exposé ou d’une amplification oratoire, on assistait à la plus délicate des analyses; on voyait appliquer aux faits historiques des procédés d’observation et d’induction à la fois plus délicats et d’une portée imprévue. Le champ de l’histoire s’élargissait ; l’on y voyait entrer mainte question laissée jusqu’alors en dehors de son étude; et la confusion des faits, jusque-là pressés en cohue, faisait place à une disposition ordonnée, à une marche régulière et savante, en belles lignes, vers un but entrevu.
Car Guizot voyait le but ; et on lui a su mauvais gré de l’avoir marqué de traits trop nets. N’abuset-on pas cependant contre lui des rancunes soulevées par l’homme d’Etat, quand on lui reproche d’avoir fait en histoire de la « politique rétrospective ?» Le long effort par lequel, de l’histoire antique et de l’histoire du moyen âge, se dégagent des classes nouvelles d’hommes, et en particulier cette classe qui conquit le gouvernement comme prix du travail et de la probité, le Tiers Etat, Guizot l’a mis en lumière avec un art supérieur ; mais il ne l’a point inventé. Le vrai but qu’il a marqué à l’histoire des siècles, en Europe, ce n’est pas, comme on l’a dit avec malice, 1830 et le gouvernement de M. Guizot , mais le progrès sans cesse croissant de l’ordre et de la liberté. Ce n’est pas un mince honneur pour sa mémoire que la confusion ait pu s’établir.
« Nous savons certainement qu’en aspirant à fonder un régime libre, loin de renier la France des siècles, nous la continuons...
« Le but que nous poursuivons est, au fond, le même qu’ont poursuivi nos pères; comme nous, ils ont travaillé à émanciper et à élever moralement et matériellement, les diverses classes de notre société ; comme nous, ils ont aspiré à garantir, par des institutions libres et par l’intervention efficace de la nation dans son gouvernement, la bonne gestion des affaires publiques, les droits et les libertés des personnes. » (G. F. Préface de la 6^ édition.)
Le premier mérite de tout enseignement, celui qui soutient tous les autres et les fait valoir, est la clarté : et ce fut un des premiers éléments du succès de Guizot. Non pas cette clarté trompeuse qui se produit aisément dans la médiocrité des vérités enseignées et le néant des idées ; mais ce rayonnement de la vérité intime des choses que Ton fait éclater, quand on est arrivé à la simplicité par le classement et à Tordre par l’analyse. Nul n’excellait plus que Guizot à détacher un à un les éléments d’une idée pour les offrir successivement à Texamen de l’auditoire, montrer leurs rapports, leur agencement, défaire et refaire sous leurs yeux le mécanisme d’une institution. La
Leçon de V Histoire de la civilisation en Europe est, à cet égard, curieuse à méditer.
11 s’agissait, pour Guizot, de faire entendre ce qu’est la civilisation de marquer à la fois l’étendue et les limites de cette idée, matière féconde de
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son enseignement. Il présente à son auditoire quatre peuples dont l’état social esttrès différent, pour essayer de découvrir en eux les divers caractères que le bon sens populaire résume d’un mot: civilisation. Aucun de ces états sociaux ne présente ces caractères. Pourquoi? Ils manquent tous d’un principe essentiel ; l’idée de progrès, de développement leur fait défaut ; et c’est là le premier signe auquel se reconnaît la civilisation.
Mais ce progrès, ce développement, quels seront-ils? Le développement des avantages matériels suffira-t-il ? Peut-on se contenter du seul progrès intellectuel et moral ? Non ; il faut leur accord. La civilisation ne vit que de l’harmonie entre le développement de l’activité sociale et celui de l’activité individuelle.
a Partout oüla condition extérieure de l’homme s'étend, se vivifie, s’améliore, partout où la nature intime de l’homme se montre avec éclat, avec grandeur, à ces deux signes, et souvent malgré la grande imperfection de l’état social, le genre humain applaudit et proclame la civilisation. » (G. E. VHeçon.)
Ces deux éléments sont-ils intimement liés d’un à l’autre? Oui, répond la croyance instinctive de l’humanité. Tous les grands développements de l’homme intérieur ont tourné au profit de la société; tous les grands développements de l’état social, au profit de l’humanité. Ainsi se développe la série des problèmes dont le seul mot de civilisation éveille la pensée.
Nous ne pouvons suivre Guizot dans celte marche rapide à travers les siècles; mais nous voudrions, en résumant ses vues sur les diflérentes formes politiques de l’Europe au moyen âge, faire comprendre la largeur de sa manière et la sûreté magistrale avec laquelle il domine les événements et les combine. C’est encore un admirable modèle d’analyse et de généralisation.
Le moyen âge avait cherché le type de l’organisation politique dans le morcellement et la division. Par la féodalité, il avait émietté l’antique souveraineté telle que le génie de Rome l’avait conçue, et il avait multiplié à l’infini sur le sol de l’Europe comme des réductions de souverains.
Il était allé à Textrême dans cette voie, et au moment où triompha le régime féodal, il n’y avait plus, ni chez les peuples, ni chez les gouvernants, aucune conscience des intérêts communs d’une grande association politique. Tout était redevenu étroit, particulier, local, les institutions comme les idées et les ambitions. L’horizon de la vie politique finissait aux limites mêmes de la seigneurie.
C’est le propre des sociétés primitives et grossières de ne pas porter leur regard au delà des petits faits de l’existence journalière, de ne pas s’élever à l’intelligence des intérêts commun de rétrécir leur ambition politique à la mesure de leurs besoins qui sont bornés et de leurs idées qui sont courtes.
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La féodalité fut donc une forme inférieure de l’association politique. Si nous lui devons quelque indulgence, c’est qu’au milieu du désordre qui avait suivi les temps barbares et que de nouvelles invasions perpétuaient, l’Europe* occidentale aurait pu tomber plus bas et s’abîmer plus complètement dans la sauvagerie. La féodalité fut un arrêt dans ce mouvement de décadence, et, en fixant la société européenne, elle lui rendit quelques-uns des biens essentiels de tout groupe humain : un ordre, une sécurité relative.
Il y avait d’ailleurs,, au moyen âge, en dehors et au-dessus des formes politiques, un principe supérieur d'organisation et un pouvoir universel qui maintint dans les esprits cet accord qui n’était plus dans les intérêts : ce fut le rôle de l’Église.
Par elle, la religion constituée, soustraite aux variations de la fantaisie individuelle, établit entre les peuples les plus divers une communauté de sentiments, de pensées, de désirs, et des règles semblables d’administration. Tandis que l’aristocratie féodale ne réussissait pas à organiser le gouvernement des Etats communs de l’Europe, la théocratie parut oftrir au monde l’idéal ardemment souhaité. L’association ingénieuse, mais factice, de la Papauté et de l’Empire fixa un moment les espérances de quiconque cherchait un principe assuré de gouvernement. Ce ne fut qu’une passagère illusion.
La féodalité, véritable gouvernement des campagnes, ignorait les villes qui grandirent en dehors d’elle, et contre elle. Dans ces centres de richesse mobilière, produit de l’industrie et du commerce, un esprit nouveau s’était développé ; et l’organisation municipale ou commerciale introduisit dans la société féodale des éléments de liberté et des exemples d’indépendance qui ne devaient pas être perdus pour l’avenir.
Mais, comme il est impossible, même quand on prétend innover, d’échapper tout à fait à l’influence de son temps, la liberté communale n’était qu’une forme du privilège ; et de l’une à l’autre, les communes étaient aussi armées de défiance que les seigneurs féodaux eux-mêmes, incapables de s’élever au souci des intérêts généraux et de chercher à leur donner satisfaction.
Ainsi, féodalité, théocratie, libertés municipales ou communales, les formes les plus diverses avaient été essayées, et la société du moyen âge avait cru trouver successivement en elles un principe durable et fécond d’organisation. Elle avait secoué et rejeté la théocratie comme une oppression et un embarras ; une tendance fatale la poussait à réagir contre la féodalité et la forme communale, gouvernements locaux, restreints, égoïstes- et sans air.
Cependant les différents peuples de l’Europe féodale avaient relevé la tête courbée par la terreur des invasions ; ils s’étaient mêlés dans de
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grandes expéditions guerrières, telles que les croisades, et par le progrès de leur commerce s’étendant avec leur connaissance du monde, ils avaient entrevu tout un ordre nouveau de rapports entre les hommes, rapport*^ pacifiques et lucratifs. Alors, les petits gouvernements féodaux de l’évêque, du baron, de la commune, leur parurent étroits, gênants et contraires par leur essence même au développement des relations nouvelles.
Ils se prirent mutuellement à entrevoir et à souhaiter la formation de groupes sociaux plus étendus, dans lesquels la communauté des intérêts serait le ciment de la communauté des affections, où un gouvernement plus général et plus fort maintiendrait l’ordre, ferait régner la justice, garantirait la sécurité.
Ce n’était rien moins que le passage de la vie de province à la vie d’Etat, la fusion en une seule souveraineté, aux droits bien établis et aux larges limites, de mille souverainetés étroites et contestées, l’acheminement vers la centralisation politique substituée à l’éparpillement, le triomphe de l’idée royale sur l’idée féodale.
On devine l’action exercée sur les auditeurs par la parole savante qui déroulait ces grandes scènes et donnait en quelque sorte le secret des révolutions passées. Il y avait en outre, dans cet enseignement, des nouveautés qu’on n’a point assez remarquées.
Au sortir du xviif siècle, et en pleine Restauration, devant un auditoire frémissant encore du souvenir de la lutte soutenue contre le parti qui voulait asservir TEtatà TEglise, Guizot fait à TEglise sa part légitime dans Thistoire de la civilisation. Quand il cherche quels furent les principaux éléments du progrès social du v® aux® siècle, il en trouve quatre : les souvenirs de l’empire romain, les Barbares, l’Eglise chrétienne, l’apparition des grands hommes.
Jamais peut-être en France, avant Guizot, on n’avait parlé de l’Eglise avec un détachement plus complet des préjugés de séminaire ou de coterie philosophique. Ce protestant la juge avec une souveraine équité, comme une grande institution mêlée aux choses humaines, subissant leur réaction ; il fait la balance de ses abus par ses services.
« L’Eglise était une société régulièrement constituée, ayant ses principes, sesrègles, sa discipline, etqui éprouvait un ardent besoin d’étendre son influence, de conquérir ses conquérants. Parmi les chrétiens de cette époque, dans le clergé chrétien, il y avait des hommes qui avaient pensé à tout, à toutes les questions morales, politiques, qui avaient sur toutes choses des opinions arrêtées, des sentiments énergiques et un vif désir de les propager, de les faire régner. Jamais société n’a fait, pour agir autour d’elle et s'assimiler le monde extérieur, de tels efforts que l’Eglise chrétienne du v® au x® siècle. Elle a en quelque sorte attaqué la barbarie par tous les bouts, pour la civiliser en la dominant. » (G E. 3« leçon.)
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Il loue l’Eglise d’avoir réalisé une des plus importantes conditions de la légitimité d’un gouvernement, qui est de remettre le pouvoir aux mains des plus dignes. Il la montre
« puisant une force immense dans son respect de l’égalité et des supériorités légitimes. C’était la société la plus populaire, la plus accessible à tous les talents, à toutes les nobles ambitions de la nature humaine. Delà surtout dérivait sa puissance. » (C. E. 5« leçon.)
Intimement mêlée à la vie sociale, l’Eglise puisait à tous les étages de la société les sucs nourriciers qui faisaient sa force. Guizot met en lumière
« la dispersion du clergé chrétien dans toutes les conditions sociales. Depuis la misérable habitation du colon, du serf, au pied du château féodal, jusqu’auprès du roi, partout il y avait un prêtre, un membre du clergé. Le clergé était associé à toutes les conditions humaines. Cette diversité dans la situation des prêtres chrétiens, ce partage de toutes les fortunes a été un grand principe^ d’union entre le clergé et les laïques, principe qui a manqué à la plupart des Eglises investies du pouvoir. »(C.E.
leçon.)
Que l’on relise les pages consacrées par Voltaire à Grégoire Vil, dans V Essai sur les mœurs, et son article du Dictionnaire philosophique ; on verra tout ce qu’il y avait, en 1823, de nouveauté d’inspiration dans les lignes suivantes :
« Nous sommes accoutumés à nous représenter Gré-
goire VII comme un homme qui a voulu rendre toutes choses immobiles, comme un adversaire du développementintellectuel, du progrès social, comme unhommequi prétendait retenir le monde dans un système stationnaire ou rétrograde. Rien n’est moins vrai, Messieurs. Grégoire VII était un réformateur par la voie du despotisme, comme Charlemagne et Pierre le Grand. Il a été à peu près, dans l’ordre ecclésiastique, ce que Charlemagne en France et Pierre le Grand en Russie ont été dans l’ordre civil. Il a voulu réformer l’Eglise, et par l’Eglise la société civile, y introduire plus de moralité, plus de justice, plus de règle ; il a voulu le faire par le Saint-Siège et à son profit. » (C. E. 6® leçon.)
Nouvelle aussi, Tintroduction parmi les éléments du progrès social de l’influence du clergé régulier, l’analyse de la vie monastique, de la Règle de saint Benoît ; plus tard, Faction exercée par les moines sur le développement intellectuel de l’Europe et l’enfantement de la liberté de l’esprit.
Un autre caractère de l’enseignement de Guizot fut la large part réservée dans le mouvement historique au progrès intellectuel des peuples. Dès le V® siècle en Gaule, la société civile gauloise attire son attention ; les écoles gauloises, et Sidoine Apollinaire ; puis saint Jérôme, saint Augustin, saint Paulin de Noie. Quand la nuit descend plus épaisse sur l’Europe occidentale, les écoles cathédrales, les écoles de campagne, les écoles monastiques, fugitives lueurs ; les Vies des saints mises à|leur place dans l’analyse de l’imagi-
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nation populaire et consacrées comme documents de premier ordre ; les grands problèmes tliéologiques étudiés, non plus comme de dangereux égarements, mais comme la manifestation des plus hautes curiosités de la pensée ; le passé commenté à Taide du présent et rapproché de lui par ce parallèle ; les Puritains de Walter Scott appelés en témoignage à propos de la Vie de saint Marcellin^ évêque d’Embrun au vi® siècle, et Milton, h propos de saint Avite.
Jamais, avant renseignement de Guizot, on n’avait fait entrer dans la trame même de Thistoire cette partie de la vie des peuples dont on ne trouve aucune trace dans les documents historiques proprements dits, la vie quotidienne, ses conditions matérielles et morales, les sentiments qui raniment, les occupations qui la remplissent, le vide dont elle souffre, ses amusements, ses ennuis. La leçon où il étudiait le château sous le régime féodal dut être pour les auditeurs un véritable enchantement.
« Comment et dans quelle direction devait se développer la petite société que renfermait ce château ?
« Le premier trait de sa situation est l’isolement. « A aucune époque peut-être, dans l’histoire d’aucune société, on n’en rencontre un pareil. Prenez le régime patriarcal, les peuples qui se sont formés dans les plaines de l’Asie occidentale ; prenez les peuples nomades, les tribus de pasteurs ; prenez les tribus germaines ; assistez à la naissance de la société romaine; transportez-vous au mi-
lieu des bourgs qui sont devenus Athènes, sur les sept collines dont la population a formé Rome ; partout vous trouverez les hommes infiniment plus rapprochés, bien plus à portée d’agir les uns sur les autres, c’est-à-dire de se civiliser ; car la civilisation est le résultat de faction réciproque et continuelle des individus.
« A ce premier trait, à fisolement du château et de ses habitants, se joignait foisiveté, une oisiveté singulière. Le possesseur du château n’avait rien à faire, rien d’obligé, rien de régulier. Chez les autres peuples, à leur origine, dans les classes supérieures même, les hommes ont été occupés, tantôt par les affaires publiques, tantôt par des rapports fréquents et de divers genres avec les familles voisines. On ne les voit jamais embarrassés de remplir leur temps, de satisfaire leur activité ; ici ils cultivent et font valoir de grandes terres ; là ils conduisent de grands troupeaux ; ailleurs ils chassent pour vivre ; en un mot, ils ont une activité obligée. Dans f intérieur du château, le propriétaire n’a rien à faire ; ce n’est pas lui qui fait valoir ses champs ; il ne chasse point pour sa nourriture; il n’a point d’activité politique; point d'activité industrielle d’aucun genre ; jamais on n’a vu un tel loisir dans un tel isolement. '
« Les hommes ne peuvent rester dans une situation semblable ; ils y mourraient d’impatience et d’ennui. Le propriétaire du château n’a pensé qu’à en sortir. Enfermé là quand il le fallait absolument pour sa sûreté ou son indépendance, il est allé, aussi souvent qu’il l’a pu, chercher au dehors ce qui lui manquait, la -société, l’activité. La vie des possesseurs de fiefs s’est passée sur le grand chemin, dans les aventures. Cette longue série de courses, de pillages, de guerres qui caractérise le moyen âge a été, en grande partie, feffet du genre de l’habitation féodale et de la situation matérielle au milieu de laquelle ses maîtres étaient placés... Ils ont cherché surtout le
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mouvement social qu’ils ne trouvaient pas dans leur intérieur.
a Deux traits caractéristiques éclatent dans la féodalité. L’un est la sauvage et bizarre énergie du développement des caractères individuels ; non seulement ils sont brutaux, féroces, cruels; mais ils le sont d’une façon singulière, étrange, comme il arrive à l’individu qui vit seul, livré à lui-même, à l’originalité de sa nature et aux caprices de son imagination.
a Le second trait qui frappe également dans la société féodale, c’est l’obstination des mœurs, leur longue résistance au. changement, au progrès. Dans aucune autre société, les idées, les mœurs nouvelles n’ont eu autant de peine à pénétrer. Nulle part, il n’y a eu, pendant si longtemps, si peu de progrès avec tant de mouvement.
« Mais en même temps que les châteaux opposaient à la civilisation une si forte barrière, ils étaient, sous un certain rapport, un principe de civilisation ; ils protégeaient le développement de sentiments et de mœurs qui ont joué, dans la société moderne, un rôle puissant et salutaire. Jamais, dans aucune autre forme de société, la famille réduite à sa plus simple expression, le mari, la femme, les enfants ne se sont trouvés ainsi serrés, pressés les uns contre les autres, séparés de toute autre relation puissante et rivale.
« Dans les divers états de société que je viens de rappeler, le chef de famille avait, sans s’éloigner, une multitude d’occupations et de distractions qui le tiraient de l’intérieur de sa demeure, qui empêchaient du moins qu’elle ne fût le centre de sa vie. Le contraire est arrivé dans la société féodale. Aussi souvent qu’il est resté dans son château, le possesseur de fief y a vécu avec sa femme et ses enfants, presque ses seuls égaux, sa seule compagnie intime et permanente. Sans doute il en sortait fort
souvent, pour mener au dehors la vie brutale, aventureuse que je viens de décrire ; mais il était obligé d’y revenir ; c’était là qu’il se renfermait dans les temps de péril. Or, toutes les fois que l’homme est placé dans une certaine position, la partie de sa nature morale qui correspond à cette position se développe forcément en lui. Est-il obligé de vivre habituellement au sein de sa famille, auprès de sa femme et de ses enfants, les idées, les sentiments en harmonie avec ce fait ne peuvent manquer de prendre un grand empire. Ainsi arriva-t-il dans la féodalité.
<c Quand le possesseur de fief, d’ailleurs, sortait de son château pour aller chercher la guerre et les aventures, sa femme y restait, et dans une situation bien différente de celle que les femmes avaient eue presque toujours. Elle y restait maîtresse, châtelaine, représentait son mari, chargée en son absence de la défense et de l’honneur du fief. Cette situation élevée et presque souveraine, au sein même de la vie domestique, a souvent donné aux femmes de l’époque féodale une dignité, un courage, des vertus, un éclat qu’elles n’avaient point déployées ailleurs ; et elle a sans nul doute puissamment contribué à leur développement moral et au progrès général de leur condition.
« Ce n’est pas tout. L’importance des enfants, du fils aîné entre autres, fut plus grande dans la maison féodale que partout ailleurs. Là éclataient non seulement l’affection naturelle et le désir de transmettre ses biens à ses enfants, mais encore le désir de transmettre ce pouvoir, cette situation supérieure, cette souveraineté inhérente au domaine. Le fils aîné du seigneur était, aux yeux de son père et de tous les siens, un prince, un héritier présomptif, le dépositaire de la gloire d’une dynastie. En sorte que les faiblesses comme les bons sentiments, l’orgueil domestique comme l’affection se réunissaient pour
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donner à l’esprit de famille beaucoup d’énergie et de puissance.
« Ajoutez à cela l’empire des idées chrétiennes, et vous comprendrez comment cette vie de château, cette situation solitaire, sombre, dure, a pourtant été favorable au développement de la vie domestique, et à cette élévation de la condition de la femme, à cet esprit de famille qui tiennent tant de place dans l’histoire de cette civilisation. O (C. F. 3® vol., 5® leçon.)
Cet enseignement qui paraissait pîaner au-dessus des faits, avait pour point de départ Tétude la plus patiente et la plus minutieuse des faits. On le voyait d’ailleurs lorsque, par intervalles, le professeur étalait devant ses auditeurs les documents, les textes, les matériaux non encore dégrossis de ses puissantes généralisations. Cet enseignement où passait un grand souffle de vie était, avant toute chose, œuvre de vérité et de probité intellectuelle. La leçon jaillissait souvent des textes mêmes étudiés devant l’auditoire ; elle se faisait sous ses yeux ; car elle était dite, et non pas lue; elle ne sortait pas d’un cahier rédigé à loisir, mais de l’esprit même du maître, vivifié par l’effort, échauffé par l’émotion.
L’enseignement historique de Guizot se continua, en quelque sorte, même après qu’il eut quitté la Sorbonne pour la Chambre des députés et le ministère, par l’action qu’il exerça sur le développement de ces études. Ministre de l’instruction publique, il constatait la faveur croissante
qui s’attachait aux recherches historiques; c’était, pour beaucoup d’esprits actifs que la politique n’attirait pas ou n’accueillait pas, une haute satisfaction intellectuelle et une chance de renom littéraire. La création, en 1834, de la Société de V histoire de France donna un but précis à leur activité.
Cette Société avait pour objet de publier les documents originaux relatifs à notre histoire nationale, et de répandre, soit par une correspondance régulière, soit par un bulletin mensuel, la connaissance des travaux épars et ignorés dont elle était l’objet. Les publications de la Société de V histoire de France ont répondu depuis plus d’un demi-siècle aux espérances de son fondateur.
Guizot voulut faire plus encore. Dans son cours d’bistoire moderne, il avait partagé les faits en deux classes : 1° les faits matériels et visibles, tels que les négociations, les actes officiels des gouvernements, les expéditions militaires, les batailles, les victoires ; 2° les faits moraux et cachés, mais qui n’en sont pas moins des faits réels, appartenant, comme les autres, au domaine de l’histoire. Dans cette seconde classe rentrait tout ce qui regarde les mœurs, les arts, les sciences. Guizot constatait que des premiers faits nous ne savions pas tout, et que des seconds nous ne savions presque rien. Il en concluait que nous avions à entreprendre sur le passé une immense
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enquête qui compléterait et élargirait en même temps Tœuvre des érudits des deux derniers siècles. Telle est la pensée qui a donné lied à la création du Comité chargé de la direction et de la surveillance des recherches et de la publication de documents inédits (1).
La vie nationale tout entière va devenir Tobjet d'une investigation passionnée ; le champ de Tliistoire, tel qu'on l'avait exploité jusqu'alors, est tout d'un coup immensément agrandi : les documents écrits ne seront plus les seuls témoins consultés ; les monuments de l’art, les poésies, les légendes populaires, les découvertes de la science leur disputent une part de la faveur que les textes historiques proprement dits avaient trop longtemps accaparée. Bref, l'idée maîtresse de l'enseignement de Guizot se réalisait dans une institution destinée à la faire fructifier; et cette idée était de demander à l’ensemble des manifestations du génie humain l’histoire intellectuelle et morale aussi bien que l’histoire matérielle de notre pays. Le mérite de Guizot n’est donc pas seulement d’avoir oftert un modèle achevé de haut enseignement ; ib a ouvert une voie nouvelle à l'esprit historique ; il a été, dans toute la force du terme, un novateur.
(l) Xavier Charmes. Le Comité des Travaux historiques . I, Introduction, CXXXVIII.
Si, dans la production immense de Guizot, il fallait faire un choix et mettre à part l’œuvre unique qui dût répondre pour lui devant la postérité, nous n’hésiterions pas à citer son Histoire de la Révolution d' Angleterre. Un semblable ouvrage suffirait à illustrer une vie ; seul, il réserverait tous les droits de Guizot au titre de grand historien. Notre siècle n’a rien vu de plus achevé comme œuvre historique, rien qui répondît mieux à l’idéal fixé par les maîtres. Etudions V Histoire de la Révolution d* Angleterre dans sa conception primitive, dans son développement, dans ses procédés d’exécution.
Le tempérament intellectuel d’un historien et la portée de son esprit se découvrent déjà dans le choix du sujet. Toutes les époques ne sont pas, au même titre, matière d’histoire ; et parmi celles qui offrent l’ampleur et la variété d’événements sans lesquels il ne saurait y avoir de drame historique, toutes ne conviennentpas également à tous. Il y a parfois entre les événements et les esprits des rapports de nature, d’où procèdent la sympathie et Eintelligence. Cette secrète affinité exista toujours entre l’histoire d’Angleterre, prise dans son ensemble, et le génie de Guizot ; la passion de la liberté politique fut sa première initiatrice.
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a Ce fut à cette époque (1822) que je m’adonnai sérieusement à l’étude de l’Angleterre, de ses institutions, et des longues luttes qui les ont fondées. Passionnément préoccupé de l’avenir politique de ma patrie, je voulais savoir avec précision à travers quelles vérités et quelles erreurs, par quels efforts persévérants et quelles transactions prudentes, un grand peuple avait réussi à conquérir et à conserver un gouvernement libre. » (M. I, 318.)
La lutte entre le despotisme royal et les libertés publiques forme la trame de Thistoire de l’Angleterre ; et les tragiques épisodes n'y manquent pas, que Ton pourrait détacher pour en écrire l’histoire particulière. Mais si, au cours de ces annales, une époque vient à s’offrir, où la lutte politique se complique d’une lutte religieuse, où les droits de la conscience menacés comme les droits de la nation, donnent au conflit une majesté sans égale, aux passions un déchaînement absolu, aux caractères le relief que leur prêtent les grandes révolutions, aux faits une tragique importance dans la destruction ou le relèvement ; ne sera-ce pas déjà faire œuvre d’historien que d’en saisir les caractères, d’en dégager l’unité et de la détacher de la série monotone des siècles pour l’offrir à l’admiration ou à l’étude des hommes, comme une puissante personnalité, où se mêlent l’action de l’homme et l’action de Dieu, les caprices de la folie humaine et les lois d’une sagesse supérieure?
Guizot vit tout cela dans le demi-siècle qui commence à l’avènement de Charles P** et qui se ferme
à la chute de Jacques IL La politique le mena au seuil de cette période, mais ce ne fut pas la politique seule qui Ly fixa. Il s’est exprimé sur ce point dans une lettre intime, en 1832 ;
« Je reprends ma Révolution d'Angleterre avec affection et inquiétude, comme on retrouve un ami longtemps absent et dont on ignore s’il ne faudra pas se séparer bientôt encore une fois. On tient à ce que je termine mon ouvrage, et j’y tiens plus que personne, car personne ne sait tout ce qu’il est da7is ma pensée.
« Une admirable tragédie sous Charles I et Cromwell, la plus grande et la plus poignante comédie sous Charles II et Jacques II, l’effervescence d’un peuple et l’habileté d’une cour, le sublime de la passion et de l’intrigue, toute la folie des espérances et toute la sottise des découragements humains ; le triomphe du bon sens au terme de cette carrière, et d’un bon sens fort populaire, de toutes parts attaqué et pourtant invincible : voilà ce que je voudrais faire voir et toucher du doigt par la seule mise en scène vraie et complète des événements et des hommes. Et j’y prendrais un plaisir infini, non seulement dans une vue politique, mais aussi, et même surtout parce que je ne connais aucune grande histoire où éclate si évidemment, si glorieusement le triomphe de la sagesse divine, au milieu et au travers de la folie humaine.
« C’est toujours dans quelque contemplation de ce genre que je me repose et me rafraîchis avec délices des fatigues et des mécomptes de la vie. Je voudrais que mon ouvrage procurât aux lecteurs intelligents la même satisfaction, qu’il les fît pénétrer dans toutes les agitations, toutes les vicissitudes, dans les ambitions et les désenchantements inépuisables de ce monde, et qu’en même temps, il leur fît voir le soleil qui brille au-dessus
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de ces ténèbres, l’ordre qui domine tout et gouverne ce chaos. Irai-je jamais jusqu’au bout? Et si je vais jusqu’au bout, aurai-je réussi ? Dieu seul le sait ; mais voilà ce que sera ce livre, si je l’achève comme je le conçois. » (Lettre à M. le dUc de Broglie. 7 juillet 1832) (1).
Guizot se plaît donc à mettre dans le plan de son livre plus qu'on n’y cherche d’ordinaire ; ce n’est pas seulement l’étude d’une révolution politique, ni l’étude d’une révolution religieuse, mais un fragment de cette grande épopée qui se déroule sous le regard de Dieu, par le jeu varié de la liberté humaine.
Cette façon d’entendre l’histoire, si elle a l’avantage de tout élever et de tout agrandir, n’est pas sans péril. On court le risque de lasser le lecteur par cette intervention toujours présente d’une force supérieure et de transformer en homélie le récit des événements. C’est l’écueil où se brisent les talents médiocres ; Guizot l’a évité avec un complet succès. La Providence n’est point, dans son Histoire de la Révolution d'Angleterre, ce personnage indiscret dont l’intervention inopportune supprime à la fois et le sens véritable et l’intérêt des choses; elle est à peine çà et là mentionnée ; on la devine plutôt qu’on ne la voit, dans un lointain très profond, très mystérieux, à l’arrièreplan des événements, représentant ce qui dure
(1) Lettres de Guhot, recueillies par de Witt (Hachette),
p. llü.
à travers la fragilité des choses, la sagesse et l’harmonie au-dessus de la folie et de la confusion. Guizot Ta définie un jour, sans y songer, en parlant de
« cette nécessité générale, cette raison universelle qui remplit l’atmosphère, et qui dirige la conduite des hommes, même à leur insu. » Discours du 9 novembre 1830 à la Chambre des députés.)
Telle apparaît la Providence dans l’œuvre de Guizot.
Le sujet admis^ on pouvait hésiter sur le mode d’exécution. Les événements se pressent, tantôt tragiques, tantôt grotesques, presque jamais médiocres; le renversement d’un trône, l’exécution d’un roi, les massacres sur le champ de bataille, de sauvages exécutions faites en Irlande sur un pays entier au nom de la raison d’État, la fermentation des passions religieuses les plus violentes et les plus étranges, des formes nouvelles de fanatisme, l’étonnante fortune d’un aventurier de génie, une Restauration acclamée « comme l’œuvre même du Seigneur » par un peuple en délire quelle admirable matière ! et à ne voir que le dehors des faits, quelle série de scènes où se feront admirer tour à tour l’élégance du narrateur, le coloris du peintre, les donsvariés de l’artiste s’appliquant à reproduire les formes diverses et le mouvement de la vie !
Donnez un semblable sujet à un Michelet,
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à un Carlyle ; quel flot de passions n’en ferontils pas jaillir ! dans quelle farouche attitude de résurrection ne verrons-nous pas se dresser ces bandes de puritains sur lesquelles est passé le souffle de Dieu et dont le poil s’est hérissé à ce frisson ! Quelle ivresse de vie animera leurs pages, où tout sera tableau, où le pittoresque éclatera en vives peintures, et dans un verbe sonore ! Mais peut-être après Téblouissement qu’aura produit la fulguration de leur style, l'esprit se reprenant cherchera-t-il, sans la trouver, ridée maîtresse qui s’est développée à travers les événements, dans la folie despassions, le tumulte des assemblées, l’horreur des échafauds, la poussière des champs de bataille.
On peut voir dans leur Histoire de la Révolution française à quel grandiose chaos la préoccupation de tout animer, de tout peindre et de tout expliquer suivant les caprices d’une passion éloquente, a conduit ces deux illustres écrivains. Tout autre a été la manière de Guizot.
On lui a reproché d’avoir, de parti pris ou par impuissance, supprimé le pittoresque de son œuvre, et diminué, presque jusqu’à l’éteindre, l’éclat des grandes scènes de passion religieuse ou politique. Ses puritains, dit-on, manquent de vie ; que ne puisait-il à pleines mains dans les Mémoires, les pamphlets du temps, les interrogatoires ; il y eût pris ces paroles enflammées, ces cris de passion qui secouent le lecteur et l’arra-
chenl à son propre temps pour le jeter dans la mêlée d'autrefois. Il eût trouvé, avec une curiosité plus vive du détail et moins de défiance de la passion, cette intelligence des événements que le cœur seul peut donner, par une divination secrète. Mais pour avoir dédaigné ces ressources de rimaginalion pittoresque, il s’est condamné à n’avoir qu’un ton et qu’un style ; et sur le fond terne de son œuvre, rien ne se détache, rien ne ressort ; les fous et les sages portent la même livrée correcte ; le crime et la vertu ont presque même visage.
Ces critiques, et d’autres semblables, commencent à perdre de leur autorité ; leur force va s’épuisant. On en revient à penser que cette forme de l’art historique, qui tient de la poésie, du roman, de la peinture, et qui emprunte au voisinage tous ses procédés, n’est peut-être qu’une forme inférieure de l’histoire ; qu’il est plus malaisé et plus rare de la comprendre et de l’écrire autrement.
Le premier mérite d’un écrivain est assurément la conformité de la méthode et l’harmonie du ton avec le sujet traité. Or quel est le sujet choisi par Guizot ? la série des vicissitudes politiques, à travers lesquelles se poursuit un plan déterminé : rétablissement de la liberté politique. Sans doute, il est impossible d’isoler ce grand problème politique du milieu où il s’est formé, où on l’a discuté et résolu; et comme les choses de la politique, de
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proche en proche, tiennent à tout et mettent tout en action , la Révolution politique de TAngleterre au XVI® siècle s’est trouvée offrir
« un bizarre mélange des éléments en apparence les plus contraires : à la fois aristocratique et populaire, religieux et philosophique, invoquant tour à tour des lois et des théories, proclamant tantôt un nouveau joug pour les consciences, tantôt leur pleine liberté, quelquefois étroitement retenue dans les liens des faits, quelquefois livrée aux plus audacieuses tentatives. » (Histoire de la Révolution d' Angleterre. Préface, xiii.)
Mais c’est la marque d’un ferme esprit de s'en tenir résolument aux caractères de son sujet, après les avoir fixés, et de ne pas les altérer en laissant envahir par ce qui est secondaire la place réservée à l’essentiel. Sans doute le jeu des partis politiques resterait un mystère pour le lecteur, si la vie morale de l’époque n’était présentée sous ses multiples aspects : enthousiasme religieux, passions populaires, intrigues de parti, rivalités personnelles, avec leur nature indomptable et leurs formes si changeantes, toutes ces scènes où se déploie la nature humaine affranchie des habitudes et des lois.
Mais ce sont là les moyens, non la fin même de l’œuvre ; et si l’ampleur du développement ou l’éclat de la peinture nous conduit à détourner vers ces scènes secondaires une attention excessive, le vrai rapport des choses est détruit ; nous sommes exposés à n’en plus saisir la nécessaire
subordination ; cette grande révolution qui doit nous apparaître comme un événement de l’ordre politique risque de n’être plus à nos yeux qu’une époque confuse où tout se mêle et se heurte ; l’esprit ne saurait plus en saisir l’unité et la vraie grandeur. Cette élimination, cette mise au point sont une condition même de la vérité ; car c’est la trahir que de ne pas appliquer aux choses leur véritable mesure.
Les deux grands moteurs de l’activité humaine, les idées et les intérêts, ont rarement agi avec plus de force que pendant la Révolution d’Angleterre. Ils ont excité les passions les plus violentes et les plus diverses ; et c’est un des titres de dignité de cette époque que les passions les plus fortes y ont été déchaînées par le jeu des idées. Aussi l’historien appliquera-t-il à ce temps la méthode la plus favorable, si, par une analyse exacte, il dégage les idées maîtresses auxquelles les événements sont en quelque sorte suspendus.
Par les idées, nous entrerons dans le secret et dans les passions des partis ; et au lieu de ne trouver dans ces .passions mêmes que violence et confusion, le lecteur sera surpris d’y voir se développer, à travers le tumulte des âmes, une irrésistible logique. La lumière se répandra comme d’elle-même sur les faits les plus compliqués, et descendra jusque dans les replis des consciences ; elle sera si franche et si également répandue qu’on oubliera de se demander
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où est la source qui la répand et qu’elle paraîtra se dégager des événements même. Ce fut le secret d’un Thucydide, par exemple .; nous rapprochons à dessein le nom de Guizot de celui du plus grand historien de l’antiquité ; car ce sont à nos yeux des esprits de même famille et qui eurent la même conception de leur art.
Sur l’alliance du mouvement de révolution politique et de réforme qui va ébranler le trône de Charles on chercherait vainement des pages d’un dessin plus ferme et d’une pensée plus forte que les suivantes :
a Depuis longtemps étrangères à la résistance, les Communes en possédaient cependant les moyens; les institutions leur avaient manqué bien moins que la force et la volonté de s’en servir. La force leur revenait par la révolution qui faisait faire à leur grandeur matérielle tant de progrès. Pour que la volonté ne se fît pas longtemps attendre, il suffisait qu’une autre révolution leur vînt donner aussi la grandeur morale, enhardît leur ambition, élevât leurs pensées, leur fît de la résistance un devoir et de la domination une nécessité. La Réforme religieuse eut cette vertu.
a Proclamée en Angleterre par un despote, la Réforme y commença par la tyrannie ; à peine née, elle persécuta ses partisans comme ses ennemis : Henri YllI dressa d’une main des échafauds pour les catholiques, et de l’autre des bûchers pour les protestants qui refusaient de souscrire le symbole et d’approuver le gouvernement que la nouvelle église recevait de lui.
« Il y eut donc, dès l’origine, deux Réformes, celle du prince et celle du peuple; l’une, incertaine, servile, plus
attachée à des intérêts temporels qu’à des croyances, alarmée du mouvement qui l’avait fait naître, et s’efforçant d'emprunter au catholicisme tout ce qu’elle en pouvait retenir en s’en séparant ; l’autre, spontanée, ardente, méprisant les considérations mondaines, acceptant les conséquences de ses principes, vraie révolution morale enfin, entreprise au nom et avec la passion de la foi.
« Unies quelque temps, sous la reine Marie, par des souffrances, et à l’avènement d’Elisabeth par des joies communes, les deux Réformes ne pouvaient tarder à se diviser et à se combattre. Or telle était leur situation que l'ordre politique se trouvait nécessairement engagé dans leurs débats. En se séparant du chef indépendant de l’Eglise universelle, l’Eglise anglicane avait perdu toute force propre, et ne tenait plus ses droits ni son pouvoir que du pouvoir et des droits du souverain de l’Etat. Elle était donc vouée à la cause du despotisme civil, et contrainte d’en professer les maximes pour légitimer son origine, d’en servir les intérêts pour sauver les siens.
« De leur côté, les non-conformistes, en attaquant leurs adversaires religieux, se voyaient forcés d’attaquer aussi le souverain temporel, et pour accomplir la réforme de l’Eglise, de réclamer les libertés du citoyen. Le roi avait succédé au Pape ; le clergé anglican, héritier du clergé catholique, n’agissait plus qu’au nom du roi; partout, dans un dogme, une cérémonie, une prière, l’érection d’un autel, la forme d’un surplis, le pouvoir royal était compromis comme celui des évêques, et le gouvernement en question comme la discipline et la foi.
« Dans cette périlleuse nécessité d’une double lutte contre le prince et l’Eglise, d’une réforme simultanée de la religion et de l’Etat, les non-conformistes hésitèrent d’abord. Le papisme et tout ce qui lui ressemblait était décrié et illégitime à leurs yeux ; l’autorité royale, même
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despotique, ne l’était point encore. Henri VIII avait commencé la Réforme ; Elisabeth l’avait sauvée. Les puritains les plus hardis balançaient à mesurer les droits, h poser les limites d’un pouvoir auquel ils^ devaient tant ; et si quelques-uns faisaient un pas vers ce sanctuaire, la nation étonnée leur en savait gré, mais ne les suivait pas.
a Cependant il y avait nécessité ; il fallait que la Réforme reculât ou qu’elle portât la main sur le gouvernement ; car lui seul faisait obstacle à ses progrès. Peu à peu les esprits s’aguerrirent ; l’énergie des consciences amena l’audace des idées et des desseins; les croyancesreligieusesavaientbesoin des droitspoliliques ; on commença de rechercher pourquoi on n’en jouissait pas, qui les usurpait, à quel titre, ce qu’il y avait à faire pour les ressaisir. Tel citoyen obscur qui, naguère, au seul nom d’Elisabeth, s’humiliait avec respect et n’eût peutêtre jamais levé vers le trône de plus hardis regards, si dans la tyrannie des évêques il n’eût pas rencontré celle de la reine, les interrogea fièrement l’une et l’autre sur leurs prétentions, quand il y fut contraint pour défendre la foi.
« Ce fut surtout parmi les simples gentilshommes, les francs tenanciers, les bourgeois, le peuple, que se répandit ce besoin d’examen et de résistance en matière de gouvernement comme de dogme ; car c’était là que la réforme religieuse fermentait et voulait avancer. Moins préoccupées de leurs croyances, la cour et une partie de la moyenne noblesse s’étaient contentées des innovations de Henri VIII ou de ses successeurs dans l’Eglise anglicane par conviction, par indifférence, par calcul, par loyauté.
« Plus étrangères aux intérêts, et en même temps plus exposées aux coups du pouvoir, les Communes anglaises changèrent dès lors, dans leurs relations avec la royauté,
d'attitude et de pensées. De jour en jour, leur timidité disparut, leur ambition s’éleva. Les regards du bourgeois, du franc-tenancier, du paysan même, se portèrent bien au-dessus de sa condition. Il était chrétien ; il sondait hardiment dans sa maison, avec ses amis, les mystères de la puissance divine ; quelle puissance terrestre était si haute qu’il dût s’abstenir de la considérer? Il lisait dans les livres saints les lois de Dieu ; pour leur obéir, il était forcé de résister à d’autres lois ; il fallait bien qu'il reconnût où celles-ci devaient s’arrêter.
« Qui recherche la borne des droits d’un maître recherchera bientôt leur origine ; la nature du pouvoir royal, de tous les pouvoirs, leurs anciennes limites, leurs récentes usurpations, les conditions et les sources de leur légitimité devinrent, dans toute l’Angleterre, un sujet d’examen et d’entretiens : examen d’abord modeste et entrepris par nécessité plutôt que par goût ; entretiens longtemps secrets, et que, même en s’y livrant, les citoyens n’osaient pousser bien loin, mais qui affranchissaient les esprits et leur inspiraient des hardiesses jusque-là inconnues. Elisabeth, populaire et respectée, ressentit elle-même les effets de cette disposition naissante, et la repoussa durement, attentive pourtant à ne point braver ce péril.
« Ce fut bien pis sous Jacques I" ; faible et méprisé, il voulait qu’on le crût despote ; l’étalage dogmatique de ses impuissantes prétentions provoqua de nouvelles hardiesses qu’il irrita sans les réprimer. La pensée du citoyen prit un libre essor ; rien ne lui imposait plus ; le monarque était un objet de risée ; ses favoris, un sujet d’indignation. Sur le trône, à la cour, l’arrogance était sans force, même sans éclat ; une corruption ignoble inspirait aux hommes sérieux un dégoût profond, et dégradait, à la portée des insultes du peuple, toutes les grandeurs.
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« Ce ne fut plus le privilège des esprits fermes de les regarder en face et de les mesurer froidement : tant d’audace devint populaire. Bientôt l’opposition parut aussi hautaine et plus confiante que le pouvoir ; et ce n’était point l’opposition des grands barons, de la Chambre des Pairs, c’était celle de la Chambre des Communes, décidée à prendre dans l’État une place, sur le gouvernement une influence qui jamais ne lui avaient appartenu. Son indifférence aux fastueuses menaces du Prince, la fierté bien que respectueuse de son langage laissèrent voir que tout était changé, qu’elle pensait avec hauteur et voulait agir avec empire ; et le secret sentiment de cette révolution morale était déjà si répandu qu’en 1621, attendant un comité de la Chambre qui venait lui présenter une remontrance sévère, Jacques dit avec une ironie moins douloureuse, à coup sûr, qu’elle n’eût dû l’être : « Qu’on prépare douze fauteuils, je vais recevoir douze rois. » {Histoire de la Révolution d'Angleterre^ édition de 1826, I, p. 13 à 19.)
Le drame de la Hévolution politique se complique à chaque pas d’éléments nouveaux, confus, violents, qui vont en précipiter la marche ou le jeter hors des voies régulières. C’est le devoir de l’historien de porter la lumière dans ces faits. Guizot ne raconte pas, il ne peint pas, il ne personnifie pas un parti dans un seul homme qu’il étudie curieusement comme un type, il ne fait pas agir les foules dans un va-et-vient animé et violent. Non ; il se place dans une sorte de réduit central d’où il voit tout, où il surprend le secret des pensées et des résolutions. Ce
réduit, c'est l’âme même du parti qu'il analyse, et qu'il met à nu sous notre regard.
Ce n’est point par l’extérieur qu'il nous invite et nous conduit à deviner ou à imaginer Tâme des acteurs ; c'est de la connaissance intime de cette âme même qu’il veut nous voir tirer, par voie de conséquence, la raison de leur conduite. Il ne va pas du dehors au dedans, mais du dedans au dehors; et dans cette simple différence, il y a toute une opposition de système entre l’historien descriptif et l’historien philosophe. Celui-ci assigne aux idées et aux principes un droit de direction sur les faits : il est donc naturel qu’il descende des premiers aux seconds ; tandis que l’historien descriptif, sceptique peut-être sur les droits de l’âme et de la pensée, masque derrière le voile brillant des événements l’absence de tout gouvernement moral. On appliquerait volontiers à Guizot ce qu’il dit lui-même des Indépendants: « Confiant dans la force de la pensée, fier de son élévation... il lui décerne le droit de tout juger, de tout dominer ; il la prend seule pour guide (1). »
On peut citer comme un modèle achevé de la manière de Guizot le passage suivant:
(1643.) « Toutes les questions prirent dès lors un tour nouveau, la fermentation sociale changea de caractère. Des faits puissants, respectés, avaient jusque-là dirigé et contenu la pensée des réformateurs politiques,
(1) Histoire de la Révolution d'Angleterre, ii, 13.
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religieux même ; aux uns l’état légal de la vieille Angleterre, tel du moins qu’ils le concevaient, aux autres la constitution de l’Eglise, telle qu’en jouissaient déjà l’Ecosse, la Hollande^ Genève, servaient en même temps de modèle et de frein. Quelle que fût la hardiesse de leurs entreprises, ni les uns ni les autres n’étaient en proie à de vagues désirs, à des prétentions illimitées ; tout n’était pas rénovation dans leurs desseins, ou conjecture dans leurs espérances ; et s’ils méconnaissaient la portée de leurs actes, ils pouvaient du moins en assigner le but.
a Aucun but précis ne régla la marche de leurs rivaux ; aucun fait, historique ou légal, n’enferma dans ses limites leur pensée ; confiants dans sa force, fiers de son élévation, ou de sa sainteté, ou de son audace, ils lui décernèrent le droit de tout juger, de tout dominer, et la prenant seule pour guide, cherchèrent à tout prix, les philosophes la vérité, les enthousiastes le Seigneur, les libertins le succès. Institutions, lois, coutumes, événements, tout fut sommé de se régler selon le raisonnement ou la volonté de l’homme ; tout devint matière de combinaisons nouvelles, de créations savantes ; et dans ce hardi travail, tout parut légitime sur la foi d^un principe ou d’une extase, ou au nom de la nécessité.
« Les Presbytériens proscrivaient dans l’Eglise la royauté et l’aristocratie ; pourquoi les conserver dans l'Etat? Les réformateurs politiques avaient laissé entrevoir qu’en définitive, lorsque le roi ou les lords s’obstinaient à refuser leur adhésion, la volonté des Communes devait l’emporter ; pourquoi ne pas le dire hautement ? Pourquoi n’invoquer la souveraineté du peuple qu’en désespoir de cause et pour légitimer la résistance, quand elle doit servir de base au gouvernement luimême et légitimer d’avance le pouvoir ? Après avoir secoué le joug du clergé romain, du clergé épiscopal, on
était près de subir celui du clergé presbytérien ; à quoi bon un clergé ? De quel droit les prêtres forment-ils un corps permanent, riche, indépendant, autorisé à réclamer le bras du magistrat? Que toute juridiction, même la faculté d’excommunier, leur soit retirée : que les moyens de persuasion, la prédication, Renseignement, la prière leur restent seuls, et tout abus du pouvoir spirituel, tout embarras pour le concilier avec le pouvoir civil, cesseront aussitôt. Dans les fidèles d’ailleurs, non dans les prêtres, réside le pouvoir légitime en matière de foi ; c’est aux fidèles qu’il appartient de choisir et d'instituer leurs prêtres, non aux prêtres de s'instituer entre eux pour s’imposer ensuite aux fidèles. Tout fidèle enfin n'est-il pas prêtre lui-même, pour lui, pour sa famille, pour tous les chrétiens qui, touchés de sa parole, le jugeront inspiré d’en haut et voudront s’unir à ses prières ? Qui oserait contester au Seigneur le pouvoir de conférer ses dons à qui il veut et comme il lui plaît ? Soit qu'il s’agisse de prêcher ou de combattre, c'est le Seigneur seul qui choisit et consacre ses saints ; et quand il les a choisis, il leur remet sa cause, et ne révèle qu’à eux seuls par quels moyens elle doit triompher. Les libertins applaudissaient à ce langage ; pourvu qu'on poussât la révolution jusqu’au bout, et sans s’inquiéter des moyens, peu leur importaient les motifs.
« Ainsi se formait le parti des Indépendants, bien moins nombreux, bien moins enraciné dans le sol national que celui des Presbytériens, mais déjà en possession de cet ascendant que donnent des croyances systématiques, complètes, toujours prêtes à rendre raison de leurs principes, à en accepter toutes les conséquences. L’Angleterre était alors dans l’une de ces crises glorieuses et redoutables, où fhomme, oubliant sa faiblesse pour ne se souvenir que de sa dignité, a cette sublime ambition de
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n’obéir qu’à la vérité pure et ce fol orgueil d’attribuer à son opinion tous les droits de la vérité. Politiques ou sectaires, presbytériens ou indépendants, aucun parti n’eût osé se croire dispensé d’avoir raison et de le prouver.
(( Or les Presbytériens échouaient dans cette épreuve ; car leur sagesse se fondait sur l’autorité des faits et des lois, non sur des principes ; et ils ne savaient comment repousser, par la raison seule, les arguments de leurs rivaux.
« Les Indépendants professaient seuls une doctrine simple, rigoureuse en apparence, qui sanctionnât tous leurs actes, suffît à tous les besoins de leur situation, et dispensât les esprits fermes d’inconséquence, les cœurs sincères d’hypocrisie. Eux seuls aussi commençaient à prononcer quelques-unes de ces paroles puissantes qui, bien ou mal comprises, soulèvent, au nom des plus nobles espérances, les plus énergiques passions de l’humanité : égalité dès droits, juste répartition des biens sociaux, destruction de tous les abus. Point de contradiction entre leurs systèmes sociaux et politiques ; point de lutte sourde entre les chefs et les soldats : aucun symbole exclusif, aucune limile rigoureuse ne rendait difficile l’accès du parti ; comme la secte dont il avait pris son nom, il tenait la liberté de conscience pour maxime fondamentale, et l’immensité des réformes qu’il se proposait, la vaste incertitude de ses desseins, permettaient aux hommes les plus divers de se ranger sous sa bannière : des jurisconsultes s’y rallièrent, dans l’espoir de ravir aux ecclésiastiques, leurs rivaux, toute juridiction et tout empire ; des publications populaires s’en promettaient une législation nouvelle , claire, simple, qui fît perdre aux jurisconsultes leurs profits énormes et leur pouvoir : Harrington y pouvait rêver une société de sages ; Sidney, la liberté de Sparte ou de Rome ; Lillburne, le re-
tour des vieilles lois saxonnes ; Harrisson, la venue de Christ ; le cynisme même de Henri Martyn, de Pierre Wentworth, s’y faisait tolérer en faveur de son audace ; républicains ou niveleurs, raisonneurs ou visionnaires, fanatiques ou ambitieux, tous étaient admis à mettre en commun leurs colères, leurs théories, leurs extases, leurs intrigues ; il suffisait que tous, animés contre les cavaliers et les presbytériens d’une égale haine, se portassent avec la même ardeur vers cet avenir inconnu, chargé de répondre à tant de vœux. » {Histoire de la Révolution d'Angleterre^ partie, II, 17.)
On voit assez, par ces exemples, en les méditant, quel en est le caractère essentiel : Guizot est avant tout un historien philosophe. L’histoire n’a de prix à ses yeux que par les idées générales qui s’en dégagent ; et dans le maniement de ces idées générales, moisson divine de son œuvre, il déploie l’aisance et l’habileté d’un grand esprit. L’histoire a pour matière l’homme étudié dans un milieu déterminé ; plus cette étude particulière sera précise, intense, patiente, plus se dégageront avec sûreté et comme d’eux-mêmes les résultats qui intéressent l’humanité tout entière, l’homme civilisé de toutes les époques et de tous les lieux. Le lecteur sent sa pensée s’égaler à l’infini de la pensée humaine, devant des phrases comme celle-ci :
« L’Angleterre était dans une de ces crises glorieuses et redoutables où l’homme oubliant sa faiblesse, pour ne se souvenir que de sa dignité, a cette sublime ambition
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de n’obéir qu’à la vérité pure, et ce fol orgueil d’attribuer à son opinion tous les droits de la vérité. » (II, 5.)
On croirait sentir passer dans ces lignes comme le souffle de Pascal. Donner à propos d’un fait particulier le sentiment deruniversel,c’estle miracle dont quelques rares esprits seuls sont capables ; là éclate, dans sa pure essence, le génie propre de l’historien philosophe. Guizot donne à chaque page cette sensation d’agrandissement et d’élévation.
« La nation entière s’élança avec transport dans cette arène, agitée, encore plus que ses chefs, de sentiments qui semblaient s’exclure, et pourtant également sincères. A peine affranchie d’une oppression qu’avaient condamnée, sans la prévenir, les lois de ses aïeux, elle cherchait avec passion des garanties plus efficaces ; mais c’était toujours à ces mêmes lois, d’une impuissance naguère éprouvée, que s’attachait son 'espoir. De jeunes croyances, des idées nouvelles fermentaient dans sou sein; elle leur portait une fpi vive, pure, se livrait même, avec force^et confiance, à cet enthousiasme qui poursuit le triomphe de la vérité, n’importe à quel prix ; et en même temps, modeste dans ses pensées, fidèle avec tendresse à ses habitudes, pleine de respect pour ses vieilles institutions, elle voulait croire que, loin d’y rien changer, elle ne faisait que leur rendre hommage et les remettre en vigueur. De là un singulier mélange de hardiesse et de timidité, de sincérité et d’hypocrisie, dans les publications de toute sorte,, officielles ou libres, dont l’Angleterre fut alors inondée. » (1,269.)
« Les partis ne se résignent point de la sorte à ne
posséder qu’une légitimité éphémère ; les peuples ne se dévouent point avec enthousiasme pour des doctrines et des intérêts d'un jour ; au moment même où le présent seul les domine et décide de leurs opinions et de leurs actes, ils veulent croire à la perpétuité de leurs idées, de leurs œuvres, et prétendent régler l’avenir au au nom de l’éternelle vérité. » (I, 270.)
oc Quand les révolutions penchent vers leur déclin, c’est un triste, mais grand enseignement que le spectacle des mécomptes et des angoisses de leurs chefs longtemps puissants et triomphants, mais enfin arrivés au jour où, par un juste retour de leurs fautes, leur empire s’évanouit, sans que leur obstination soit éclairée ou vaincue ; divisés entre eux comme des complices devenus des rivaux, détestés comme des oppresseurs, décriés comme des rêveurs, frappés à la fois d’impuissance et d’une amère surprise, s’indignant contre leur pays qu’ils accusent de lâcheté et d’ingratitude, et se débattant sous la main de Dieu sans comprendre ses coups. » (3* partie, I, p. 1.)
Ces pensées d’une expression si forte ne sont pas distribuées çà et là par un artifice de rhéteur, elles sont fondues du même jet que le texte et s’en distinguent à peine par le ramassé plus vigoureux du style ; leur vrai caractère est de n’être point des pensées détachées, mais un commentaire, un éclaircissement, une preuve.
Le mérite éminent de Guizot est dans la vigueur de la composition, l’agencement des parties ; il laisse à chaque fait sa valeur en le mettant à son rang et avec la mesure de développement proportionné à son importance. On est porté par le
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courant régulier de la narration, toujours rapide, dont la simplicité s’élève souvent jusqu’à l’éloquence, où rien d’étranger, d’inutile, de factice, ne coupe l’émotion, ne suspend le mouvement, n’interpose la vanité de l’écrivain entre le drame historique et le lecteur.
On pourrait citer des modèles de narration historique : le procès de Hampden, la mort de Slraiïord, les deux armées à la veille de la guerre, le procès et la mort de Charles I ; et combien d’autres encore dans la seconde et la troisième partie de l’œuvre ! Mais le plus bel éloge à faire de YHistoire de la Révolution Angleterre^ c’est précisément qu’elle se prête mal à l’industrie des Morceaux choisis. La vigoureuse pensée de l’historien a si bien créé l’unité dans ce tumulte de faits, qu’on ne voit plus lequel on en détacherait de préférence ; les plus importants voient leur valeur propre diminuer, parce qu’on a mieux compris leur subordination à une foule de faits d’ordre secondaire. A l’école de ce maître de la pensée, on s’est habitué à tenir pour les vrais héros de ce drame les grandes idées de liberté politique et religieuse qui se développent à travers les crimes, les ruines et le sang ; on a le sentiment qu’audessus des faits il y a la loi des faits, et par delà les acteurs, de quelque nom qu’on le nomme, un maître souverain de l’histoire.
Guizot se donna, dans les dernières années de sa vie, le plaisir de raconter à ses petits-enfants riiistoire de la France. Cet enseignement familier a fourni la matière du grand ouvrage qui a rendu le nom deGuizot populaire, dans la mesure où la popularité pouvait s'attacher à un tel caractère et à un si haut esprit. U Histoire de France racontée à mes petits-enfants suffirait à honorer un auteur d'ordre moyen ; cette œuvre a peu ajouté à la gloire de Guizot. Elle offre pourtant un double intérêt : on y voit se manifester sous la forme la plus élevée, dans le long développement de nos annales, le patriotisme de Fauteur, qui garda jusqu’à la fin sa foi en la grandeur de la France ; on y découvre quelques traits de ce que fut pour Guizot la philosophie de l’iiistoire.
Dès la première heure de son enseignement public, Guizot avait affirmé la grandeur du rôle de la France dans l’histoire de la civilisation. Il l’avait représentée en Europe « comme le centre, le foyer de cette civilisation ». Il reconnaissait à son génie clair, sociable, sympathique, le don spécial de travailler d’une certaine sorte jusqu’aux idées élaborées par les autres peuples et de les rendre accessibles à l’intelligence du monde. Les idées
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fécondes auxquelles la civilisation doit ses progrès, nées sur d’autres sols, n’ont réussi à développer au dehors leur secrète énergie qu’après avoir subi en France une nouvelle élaboration.
« C’est de la France, comme d’une nouvelle patrie, qu’elles se sont élevées à la conquête de l’Europe. » (G. E. leçon.)
Ce patriotisme est, en quelque sorte, d’essence philosophique ; il adopte la France, parce que la raison reconnaît et salue dans son génie certains dons bienfaisants dont le monde civilisé tout entier a tiré profit. Mais il est une autre forme de patriotisme plus chaude, plus vibrante ; celle-ci procède du cœur, non de l’esprit; elle n’est plus une idée, mais une passion. C’est au foyer des idées que sa flamme s’allume ; mais on veut la voir s’élever et briller ; on aime à sentir sa chaleur.
Ce patriotisme est fait de reconnaissance et d’amour : il aime dans la patrie cette France fière de son passé, glorieuse de ses traditions, consciente d’avoir toujours été la mère des idées généreuses, des dévouements sans récompense, et des sacrifices souvent payés d’ingratitude. 11 Faime pour l’avoir vue grandir lentement dans les souflrances du passé, parce qu’il confie à son génie et à sa force les espérances de l’avenir.
Il manquerait quelque chose à un grand historien français, si son âme ne s’était jamais échauffée à ce foyer de l’histoire nationale, s’il
n^avait montré par son exemple comment on doit aimer la patrie et de quelles raisons la science fortifie cet amour. Un large courant de patriotisme traverse l’œuvre dernière de Guizot ; il s’y montre Gaulois contre Rome ; il n’est pas sûr qu’il ne tienne pas pour le dieu gaulois Camul contre Mars^ pour Belen contre Apollon, pour Arduinna contre Diane ; il pardonne beaucoup à Clovis, ce grand barbare qui, à travers tant de vices et de crimes, a fait, ou plutôt commencé deux choses, la monarchie française et la France chrétienne. Ce même sentiment anime d’un souffle égal toutes les pages : la France d’aujourd’hui y apparaît rattachée à la France d’autrefois par les tout-puissants liens de la science qui explique, de l’amour qui mène à comprendre, de la reconnaissance qui engage à continuer.
Guizot est convaincu qu’il y a « une destinée générale de l’humanité », dont la vie particulière de chaque peuple est un élément. Il y a donc à ses yeux une « destinée » propre à chacun de ces acteurs de Fhistoire qui sont les grandes nations. La vie d’un peuple emprunte ainsi tout d’un coup àee drame individuel, dont notre personne est le sujet, sa variété et son unité ; elle ne perd rien de son ampleur ; mais elle devient la source d’une émotion nouvelle, toute intime, d’ordre humain, qui associe l’atome de notre personnalité à la personnalité immortelle de la patrie. La patrie, élevée à la dignité de personne morale, a ses
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devoirs, qui sont Tagrandissement des nôtres ; elle commet des fautes, qui sont nos propres fautes amplifiées ; dans la voie de ses destinées, elle marche d’un pas sûr ou chancelant, suivant que notre activité se fortifie ou s’énerve ; nous sommes les vivantes molécules morales dont est faite sa vie, sa gloire, sa destinée.
Dans le drame de l’histoire, comme dans le drame de la vie individuelle, il y a une part de fatalité et une part de liberté ; il est gouverné pour une double série de causes
« à la fois essentiellement diverses et intimement unies, les causes naturelles qui président au cours général des événements, et les causes libres qui viennent ÿ prendre place. » (H. F. Préface^ i.)
Les hommes ne font pas toute l’histoire, pas plus que chaque homme ne fait complètement sa propre vie ; Tliistoire a des lois qui lui viennent de plus haut; mais les hommes sont, dans l’histoire, au milieu de la fatalité des forces naturelles, un élément de libre activité qui en modifie le cours et y introduit la moralité.
« Les causes fatales et les causes libres, les lois déterminées des événements et les actes spontanés de la liberté humaine, c’est là l’histoire tout entière. C’est dans la reproduction fidèle de ces deux éléments que consistent la vérité et la moralité de ses récits. » (H. F. Préface^ ii.)
Les grands événements et les grands hommes :
voilà, aux yeux de Guizot, les points fixes et les sommets de Thistoire. Aussi « s'établit-il » en quelque sorte dans les grands faits pour mesurer à leur vraie grandeur les événements secondaires qui n’en sont que la préparation ou la conséquence.
Les grands hommes sont un des facteurs importants de Fhistoire. Il est de mode aujourd’hui d’en nier l’action ; on les représente, pour les annihiler ou les grandir, comme la synthèse des idées ou des besoins de leur époque; on supprime ainsi, avec leur originalité même, l’élément essentiel de leur force.
Sans doute c’est au plus profond de son temps que le grand homme puise les éléments de son action ; mais quel est le vrai principe de son originalité, sinon la lutte victorieuse qu’il engage avec son temps pour le pousser dans des voies nouvelles ? Le grand homme représente, au milieu de la torpeur des faits ordinaires, dans la fatalité des causes naturelles qui enveloppe l’histoire, l’élément de liberté par lequel l’histoire s’affranchit et de l’héritage inutile du passé et des entraves de la matière. Tels, dans une vie individuelle, ces actes, les meilleurs, les plus décisifs de tous, par lesquels s’affirme, par intervalles, une volonté éclairée, ferme et droite, qui rompt la tyrannie des habitudes et secoue la fatalité des forces naturelles qui nous étreignent.
Guizot croit aux grands hommes, à leur action directrice, à leur part d’influence sur le cours des
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événements ; et sa théorie est juste. Elle est dangereuse peut-être à jeter en appât aux foules, toujours prêtes à faire d’un grand homme une idole et à se méprendre sur les vrais caractères de la grandeur. Mais ce serait priver l’histoire d’un de ses caractères essentiellement humains pour en faire une sorte de géométrie des faits, que de lui enlever cet élément de progrès soudain, de spontanéité créatrice, de liberté enfin, avec sa grandeur et ses périls.
Tout ce qu’il y a d’ailleurs de nécessairement limité et d’incomplet dans l’œuvre des grands hommes, combien, dans leurs conceptions, le rêve dangereux confine au génie, et à quel point l’humanité corrompt parfois en eux le germe divin, personne ne l’a mieux vu et mieux exprimé que Guizot :
« Les grands hommes font de grandes choses qui ne se feraient pas sans eux ; ils mettent beaucoup du leur dans l’histoire ; mais ils sont loin de faire tout ce qu’ils méditent ; et ils ne savent pas tout ce qu’ils font. Ils sont à la fois les instruments et les coopérateurs libres d’un dessein général infiniment supérieur à eux, et qui^ même entrevu, reste impénétrable pour eux : le dessein de Dieu sur l’humanité. Quand les grands hommes comprennent que telle est leur situation, et quand ils l’acceptent, ils sont sensés et efficaces. Quand ils ne reconnaissent pas les limites de leur action libre, et le voile qui couvre à leurs yeux l’avenir auquel ils travaillent, ils deviennent les dupes, et souvent les victi-
mes d’un orgueil aveugle que les événements, dans leur vaste et long cours, finissent toujours par détromper et punir. » (11. F. I, 232.)
Si la presse politique ne fut pas toujours tendre pour Guizot, bien lui prit de ne pas chercher de consolations auprès des critiques littéraires. Les purs littérateurs ont souvent été cruels pour lui. Il leur eût souverainement déplu, aux environs de 1840, de Tentendre appeler écrivain, et quand TAcadémie française, en 1837, lui ouvrit ses rangs, Thonnête M. de Ségur se fît un devoir de venger Guizot et de justifier les confrères qui l’avaient choisi.
« La critique, ne pouvant s’attaquer aux bases de ce monument national {V Histoire de la civilisation)^ s’est hasardée à en blâmer quelques formes. On a reproché, au style si mâle et si franc de cette grande méditation, l’inconvénient de ses qualités, c’est-à-dire quelque rudesse. »
M. de Ségur présentait, dans un déplorable langage, la justification suivante :
« Comment renfermer tant de pensées profondes et fécondes dq,ns une juste mesure, sans une concision ferme et forte ? Et d’ailleurs ce style s’adressait à des auditeurs encore plus qu’à des lecteurs ; on l’écoutait avant de le lire ; et l’oreille, quelque fine, quelque dé-
licale qu’elle soit, l'est moins que les yeux d’un lecteur solitaire ; elle est moins attentive ; elle a moins de temps pour comprendre ; la même langue ne convient donc pas entièrement à l’un comme aux autres. Il fallait dès lors que le style, toujours clair, fût toujours et surtout expressif; que, pour pénétrer simultanément des milliers d’intelligences, il répétât les propositions principales sous plusieurs formes différentes, et souvent brusques, heurtées, pittoresques, afin de saisir comme au passage ces nombreux esprits, de s’en emparer comme par surprise, de les frapper vivement, fortement et d’y laisser de longues et profondes impressions. »
M. de Ségur fut^ une fois en sa vie, un maladroit ami. En louant chez Guizot ce pittoresque de l’expression, ces brusqueries du style, ces heurts qui excitent l’attention, il invite à chercher les pages où se cachent ces mérites ; et on ne les trouve pas. Ce n’est pas avec de semblables arguments qu’il pouvait fermer la bouche aux ennemis littéraires de Guizot. Son panégyrique ne fit qu’exaspérer Gustave Planche, qui exhala en termes amers son dépit :
« La réception de M. Guizot à l’Académie française n’a pas été moins singulière que son élection. Lorsqu’il s’est présenté à ses suffrages, tous les hommes littéraires qui s’étaient mis sur les rangs ont renoncé à leur candidature ; lorsqu’il a prononcé son discours de remerciement, les hommes littéraires, bon gré mal gré, ont abandonné les places qui leur appartenaient légitimement dans l’enceinte de l’Institut. Le conseil des ministres, le corps diplomatique, le Conseil d’Etat, les pairs et les députe's ont envahi tous les bancs, et c’est
à peine s'il a été permis à quelques journalistes persévérants de pénétrer au milieu de l’auditoire. L’Académie, dans cette occasion, n’a pas fait preuve de goût ; mais elle a reconnu implicitement que M. Guizot n’a rien à démêler avec la littérature ; et sur ce point nous sommes absolument de son avis...
« ... Il faut une complaisance bien rare pour découvrir dans les travaux de M. Guizot un mérite littéraire.
« Montesquieu, dans V Esprit des loisy a montré qu’il y avait place pour les plus grandes beautés du style dans la philosophie politique aussi bien que dans le tableau des passions. Mais M. Guizot, après avoir mis la logique à la place de l’histoire, a oublié de mettre dans la logique le style qui aurait pu donnera l’exposition de ses idées de l’intérêt et de la vie (1). d
Faut-il accuser de la vivacité de ces critiques Fâpreté de la lutte journalière, et Guizot trouvat-il plus de bienveillance auprès des juges d'un esprit plus calme ?
La publication de ses Mémoires ramena vers lui l’attention. Au terme de ce dernier effort de l’écrivain, le moment semblait venu de fixer son rang. Edmond Schérer tenta de le faire, mais avec un manque manifeste de sympathie et une excessive rigueur. On en vient à se demander dans quelle mesure les préventions des partis politiques n’ont pas troublé ce jugement d’ordinaire si net et fait pencher vers un excès cette volonté si équitable.
a M. Guizot n’a jamais été un écrivain, ou si l’on aime
(1) Portraits lit léi aires, II, p. 186 et suiv.
mieux, il n"a jamais été que le premier des écrivains qui ne savent pasle français. Sur ce point .comme sur tant d’autres, il a fait illusion. Il a l’apparence du style, mais il n’en a que l’apparence. Il semble si sûr de saplume qu’ici encore on l’a cru sur parole. Il a je ne sais quel grand air qui impose et qui en impose. Je ne nie pas qu’il ne rencontre souvent une expression heureuse, qu’il ne trace çà et là, d’une main ferme et d’un large pinceau, quelque portrait ressemblant ; mais, grand Dieu ! quel manque de mouvement, de coloris, de lumière, et cela dans ses plus belles pages ! Que tout y devient terne et y paraît monotone ! En particulier, quelle profonde inintelligence de la langue (ij ! »
Schérer se donne alors la satisfaction de faire subir à une page de Guizot une correction de détail ; c’est le régent de collège en face d’un écolier. Cette façon d'agir, il en a conscience luimême, sent la férule et le maître d’école ; tort plus grave encore ; il y a peu d’équité dans une semblable méthode. Quel est l’écrivain qui résisterait à cette dissection phrase par phrase, à cette démolition par l’ironie ? Schérer s’animait contre Guizot à la pensée que Sainte-Beuve lui avait été bienveillant. En effet, lejuge illustre de tant de renommées a remarqué chez Guizot les progrès constants du style et le salue écrivain et peintre. Taine, citant une page de Guizot sur l’état du parti presbytérien, conclut :
« Chaque mot est tout un chapitre. Lisez dix fois cette
(1) E. Schérer, Etudes sur la littérature contemporaine, I, 90.
phrase, vous la trouverez chaque fois plus belle,, et à la dixième vous n’aurez pas épuisé ce qu’elle contient. » -
Et ailleurs :
« D’autres phrases sont si grandes qu’elles suppriment les objections et ravissent du premier coup ; la critique n’a pas le temps de naître. Si, après le premier enthousiasme, elle essaye de s’y attaquer, elle se brise contre leur solidité majestueuse. Ce sont des statues de dieux taillées dans le pur granit Il n’y a plus aujour-
d’hui de style ni d’esprit de cette trempe. Pour lui trouver des pareils, il faudrait remonter jusqu’à Thucydide ou Machiavel (1). »
La vérité, Sainte-Beuve et Taine Tont dite et la postérité jugera comme eux. Sans doute, l’œuvre de Guizot, à ne juger que le style, est fort mêlée ; dans ses premiers écrits, la phrase est toujours tendue, souvent lourde, l’expression uniformément abstraite et sans éclat. On souscrit au reproche des romantiques qui lui trouvaient le style pâteux.
Mais, à mesure que la pensée se dégage des premières hésitations, le style assouplit sa roideur première ; il suit exactement la pensée ; comme elle, ferme, large, claire, un peu tendue, pleine d’élévation et d’autorité. La couleur et la variété, qui manquèrent longtemps, lui vinrent plus tard.
On ferait un bien joli livre, en réunissant les
(1) Taine, Estaiâ de critique et d'histoire^ p. 82 à 86.
GüIZQT ÉCRIVAIN.
portraits dont ses Mémoires son*t émaillés ; et ce serait un tour de bonne guerre à jouer à ces critiques amers de le leur présenter sans nom d’auteur. On y gagnerait sans doute une grosse méprise ; on pourrait l’offrir en expiation à la mémoire de Guizot, et cette innocente mystification aurait sa moralité.
Le goût et le talent de peindre ne vinrent à Guizot que sur le tard, comme si la pensée pure l’avait jusqu’alors absorbé, et qu’il ne fût descendu à ces amusements que par lassitude et distraction. Les traits délicats, les fines esquisses sont venues cent fois sous sa plume :
« Lamartine m’apparaît comme un bel arbre couvert de üeurs, sans fruits qui mûrissent et sans racines qui tiennent ; c’est un grand esprit qui passe et repasse incessamment des régions de la lumière dans celles des nuages, et qui entrevoit à chaque pas la vérité sans jamais s’y fixer. » (M. IV, 290.)
On multiplierait aisément ces traits rapides et vifs, qui ne paraissent pas être dans la manière ordinaire de Guizot. Nous aimons mieux arrêter l’esprit du lecteur sur une de ces fortes pages où toute la beauté vient de l’extrême condensation de la pensée et de la sobriété de l’expression. Car c’est là, le vrai Guizot.
« Esprit aussi superficiel qu’élevé, logicien aussi aveugle que puissant, très ignorant de l’histoire, capable d’aperçus et d’élans sublimes, mais incapable d’ob-
server les faits réels et divers, de les mettre à leur vraie place et de leur assigner leur juste valeur, Lamennais pensait et écrivait toujours sous l’empire d’une idée exclusive qui devenait pour lui la loi, toute la loi divine ; il érigeait en droit les plus extrêmes conséquences d’un principe incomplet, et s’enflammait d’une violente haine contre les adversaires de son absolue domination.
« Il était de plus sujet à cette séduction que le talenb supérieur exerce souvent sur l’homme qui le possède, encore plus que sur ceux qui l’écoutent. L’idée qui avait sa foi, le sentiment dont il était pénétré se présentaient à lui sous de si beaux aspects, il était si vivement frappé de leurs mérites et de leurs charmes, qu’en se livrant au plaisir de les contempler ou de les peindre, il perdait toute faculté d’en apercevoir les erreurs ou les lacunes même les plus graves, et que, dans son enthousiasme idolâtre, il méprisait et détractait, comme des barbares et des impies, quiconque ne partageait pas ses adorations et ses sympathies.
« Les effets naturels de cette passion du logicien et de l’artiste ne tardèrent pas â se manifester dans l’abbé de Lamennais; quand une fois il se fut plongé dans le spectacle des misères de la société humaine, des imperfections et des torts des gouvernements, des souffrances matérielles et morales du peuple, quand il eut appliqué à les peindre toute la puissance de son imagination et de son âme, il ne vit plus rien hors de là, nul autre fait, nulle autre question ; le monde fut tout entier, pour lui, dans les sombres tableaux où se déployait son talent. Cet ardent défenseur de l’autorité ecclésiastique absolue devint peu à peu lapôtre de la liberté absolue et universelle ; avec une sincérité tantôt arrogante, tantôt mélancolique, le théoricien théocratique se transforma en libéral, républicain, démocrate, révolutionnaire, et les esprits clairvoyants purent de
bonne heure pressentir le jour où les doctrines et les passions les plus anarchiques trouveraient en lui leur plus éloquent et pliis amer interprète. » (M. III, 96, 97.
Si Ton songe que l’homme qui a écrit cette page était déjà un vieillard, et qu’à l’àge de quarante ans, le même homme publiait les deux premiers volumes de V Histoire de la Révolution d' Angleterre, on conviendra peut-être qu’il y aurait mauvaise grâce à lui contester les mérites de l’écrivain et à lui refuser ce titre.