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CHAPITRE

LA DOCTRINE ET l’œUVRE POLITIQUE DE GUIZOT.

Guizot s’est toujours défendu d’avoir cherché dans le gouvernement l’application et le triomphe d’une théorie (1); il s’est plu à livrer lui-même ce qu’il croyait être le secret de sa genèse politique.

« Avant d’entrer dans la vie publique, j’ai assisté à la Révolution et à l’Empire ;j’ai vu, aussi clair que le jour, leurs fautes et leurs désastres dériver de leurs entraînements, tantôt des entraînement de l’esprit, tantôt des entraînements de la force.

« La Révolution s’est livrée au torrent des innovations, l’Empire au torrent des conquêtes. Ni à l’un ni â l’autre de ces régimes les avertissements n’ont manqué ; ni pour l’un ni pour l’autre, la bonne politique n’a été un secret tardivement découvert; elle leur a été bien des fois indiquée et conseillée, tantôt par les événements, tantôt par les sages du temps; ils n’ont voulu accepter ni l’un

(1) iUémoires, vu, 3.

ni l’autre ; la Révolution a vécu sous le joug des passions populaires -, l’empereur Napoléon sous le joug de ses propres passions . Il en a coûté à la Révolution les libertés qu’elle avait proclamées, à l’Empire les conquêtes qu’il avait laites ; et à la France des douleurs et des sacrifices immenses.

« J’ai porté dans la vie publique le constant souvenir de ces deux grands exemples, et la résolution, instinctive encore plus que préméditée, de rechercher en toute occasion la bonne politique, la politique conforme aux intérêts comme aux droits du pays, et de m’y tenir en repoussant tout autre joug... C’est là le sentiment qui m’a constamment animé dans le cours de ma vie publique. » (M. VII, 4.)

La bonne foi de l’auteur est évidente. Guizot eut certainement, au plus haut degré, cette probité politique qui fait des intérêts supérieurs du pays la règle d'un homme d'Etat. 11 éclaira sa conscience à la lumière de sa propre expérience et de cette expérience des siècles déposée dans l’histoire ; il se fit un idéal de gouvernement.

Il était de ceux dont l’esprit ne se repose que dans la certitude des principes ; et à son insu peutêtre, il se trouva donner à ses règles de gouvernement quelque chose de rigide et d’inflexible, où il parut que la liberté de son esprit fut souvent emprisonnée. C’est le propre des théoriciens de s'en tenir à la seule spéculation, de dédaigner ou de craindre l’épreuve des faits. Guizot revendique le mérite d’avoir fait à l’expérience la plus large part. De son temps on se refusa à le croire, et de

nos jours encore, on le voit esclave volontaire de sa propre doctrine. Où est le vrai ?

Guizot et ses adversaires ont raison chacun à leur tour, et à des heures diverses de sa vie publique. S'il fallait trouver la date précise où il nous paraît que l’esprit poliliquede Guizot prend son pli définitif, nous choisirions volontiers le lendemain de la Révolution de Juillet. C’est évidemment alors que sa doctrine se cristallise. Le long travail préliminaire qui s’est continué depuis la première rencontre avec Royer-Collard s’achève. Jusqu’à cette heure décisive, la passion de la liberté politique avait poussé Guizot dans une voie où il semblait qu’il devait être toujours possible d’avancer d’un pas régulier, lent et sûr. A la lueur de la Révolution de 1830, des périls inattendus se découvrent ; et la liberté politique, but unique de sa vie, est menacée par les ennemis les plus divers et les plus redoutables.

« Outre la situation générale, quelques faits particuliers, peu importants en apparence ou peu remarqués, me frappèrent, au moment même, comme une lumière d'en haut... (M. II, 27.)

« J’en entrevis assez pour me livrer, corps et âme, à la résistance., comme à un devoir d’homme sensé, d’homme civilisé, d*honnête homme et de citoyen. » (M. II, 34.)

Dans la résistance, les traits d’un système politique s’accusent toujours avec plus de raideur; ils perdent la souplesse qu’ils auraient peut-être

gardée dans le jeu d'une action normale et libre. Ils apparaissent plus gros, plus tendus, plus violents ; ils frappent et blessent le regard. On refuse à l’homme qui applique ce système la souplesse nécessaire pour en pratiquer un autre, plus modéré, adouci ; l’homme de la résistance est à jamais classé parmi les violents et les autoritaires ; ses ennemis diront plus : parmi les maniaques d’une certaine doctrine.

D’instinct, et par une sorte de religion de famille, Guizot a eu, tout jeune encore, la passion de la liberté politique. Cette passion fut de bonne heure dominante en lui, et garda jusqu’à la fin son empire. Il aimait la Révolution de 1 789, parce que son élan a « élevé » les cœurs en même temps que les conditions ; il eût regardé comme une déchéance morale de renier son esprit. Mais il faisait de ses principes et de ses actes une critique sévère ; pour maintenir ce qu’il y trouvait d’essentiel et de vital, il sacrifiait sans pitié ce qu’il jugeait contingent et morbide.

a L’équité dans Tordre social et la liberté dans Tordre politique, le respect des droits personnels de tout homme et Taction efficace de la nation dans ses affaires, une société juste et un gouvernement libre, c’est là le vœu qui se trouve au fond de tous les vœux. » [Trou générations^ p. VII.)

Mais si le pouvoir absolu ne suffît point à la solidité des gouvernements, et en ruine peu à peu

les assises, la démocratie ne suffit point davantage à la fondation de la liberté. A vingt ans déjà, la courte expérience de Guizot était édifiée sur ce point ; il avait vu tomber la Monarchie et la République. L’Empire avait les dehors et donnait l’illusion de la force ; mais les esprits élevés et soucieux des droits de la dignité humaine pouvaient craindre qu’il ne fût impuissant à fonder la grandeur durable de la France.

Guizot était déjà de ceux-là ; il ne pouvait pardonner à l’Empire d’opprimer ces deux principes essentiels de la société : la liberté et le droit ; au dedans, la liberté politique, seule garantie efficace des intérêts privés et de la bonne gestion des affaires publiques ; au dehors, le droit des gens, unique garantie des bons rapports des gouvernements et de leur civilisation mutuelle.

C’étaient là les sentiments, les opinions d’un caractère indépendant et d’un esprit réfléchi, plutôt qu’un système politique.

a Sincèrement attaché à la liberté dt à l’honneur de l’intelligence humaine », (M* I, 8.)

Guizot était naturellement du parti de cette opposition, toute intellectuelle, qui réservait alors les droits de l’avenir. Il était des admirateurs littéraires et politiques de Chateaubriand. Certaines phrases de ses articles vengeurs du Mercure trouvaient dans son âme un long écho ; elles se gra-

valent dans sa mémoire en traits de feu. Il étonna un jour de Staël par l’énergie de son accent, en lui citant textuellement, de souvenir, le passage suivant d’un article de Chateaubriand :

« Lorsque, dans le silence de l’abjection, Ton n’entend plus retentir que la chaîne de l’esclave et la voix du délateur, lorsque tout tremble devant le tyran et qu’il est aussi dangereux d’encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l’historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C’est en vain que Néron prospère ; Tacite est déjà né dans l’Empire ; il croît, inconnu, auprès des cendres de Germanicus ; et déjà l’intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. »

Telle était la fermentation généreuse de Tâme de Guizot, à Theure décisive où ses fonctions de professeur en Sorbonne le mirent en rapport avec Royer-Collard.

« C’était un homme, non pas de l’ancien régime, mais de l'ancien temps, que la Révolution avait développé sans le dominer, et qui la jugeait avec une sévère indépendance, principes, actes et personnes, sans discuter sa cause primitive et nationale.

« Esprit admirablement libre et élevé, avec un ferme bon sens, plus original qu’inventif, plus profond qu’étendu, plus capable de mener loin une idée que d’en combiner plusieurs, trop préoccupé de lui-même, mais singulièrement puissant sur les autres par la gravité impérieuse de sa raison et par son habileté à répandre, sur des formes un peu solennelles, l’éclat imprévu d’une imagination forte, excitée par des passions très vives,

w Après la Terreur, sous le régime du Directoire, il

était entré dans le petit comité royaliste qui correspondait avec Louis XVIII, non pour conspirer, mais pour éclairer ce prince sur le véritable état du pays, et lui donner des conseils, aussi bons pour la France que pour la maison de Bourbon, si la maison de Bourbon et la France devaient se retrouver un jour. Il était donc décidément spiritualiste en philosophie et royaliste en politique ; restaurer l’âme dans l’homme et le droit dans le gouvernement, telle était, dans sa modeste vie, sa grande pensée. « (M. 1, 18.)

Entre le génie de Royer-Collard et celui de Guizot, il y avait de naturelles aftinités : ces deux esprits ne pouvaient être mis en rapport sans se reconnaître, se plaire, et agir l’un sur Tautre. Royer-Collard développa peut-être chez Guizot ridée et le sentiment monarchiques ; il fut pour lui le trait d’union entre l’ancien régime purifié et les temps modernes ; il lui révéla tout ce qu’il y avait.de grandeur et de force dans l’idée royale.

Guizot eut peut-être l’honneur d’éclairer, par l’étude du passé, l’alliance séculaire de la royauté et de la nation, et de consacrer ainsi, par une antiquité vénérable, ce principe bientôt appelé à revivre.

Quand la Restauration fut un fait accompli et que Royer-Collard et son groupe furent appelés à l’action, une église politique nouvelle parut fondée, élite dans un parti, minorité des monarchistes constitutionnels. Ce furent les Doclrinaires ,

(1) de Witt, dans l’ouvrage intitulé M. Gulwt dans sa famille et avec ses amis (p. 571, explique ce mot en disant que Royer- Col-

Le parti était peu nombreux. Dans la chanson où Uémusat se plut alors à railler son propre groupe, avec une parfaite bonne grâce, on disait :

Le parti s’était attroupé ;

Toute la faction pensante

Se tenait sur un canapé.

Ce canapé suffisait aux deux fractions du petit groupe : les vieux : Royer-Collard, de Serre, Camille Jourdan, Beugnot ; les jeunes : Charles de Rémusat, \e prince de la jeunesse de son temps; le duc de Broglie, Germain. Par son âge, Guizot aurait dû être compté parmi les jeunes ; Pautorité de son caractère le faisait ranger dans la société des vieux Doctrinaires.

Ce fut l’ambition des Doctrinaires de présenter une doctrine de gouvernement qui résolût un double problème : satisfaire à la fois la raison et les intérêts, concilier le passé de la France et son avenir, et braver ainsi l’assaut des partis extrêmes dans les deux sens.

La Révolution française était alors l’arène des partis : pour les uns, il n’y avait eu dans la Révolution qu’erreur et crime ; — pour les autres, tantôt la Révolution était digne de respect jusque dans ses pires excès ; tantôt son échec était

lard, le clief de ce groupe, avait été élevé dans iin collège de prêtres doctrinaires. Ce n’est assurément pas là l’origine de ce ternie. Guizot lui-même le laisse entendre clairement {Mémoires, I, 157). c( Les doctrinaires ont dû à une autre cause et leur nom, et leur influence. » C'est bien leur prétention à fournir une doctrine de gouvernement que les contemporains ont ainsi raillée et fixée.

expliqué par rexagération de ses principes; on les proclamait excellents dans toutes leurs parties, mais on les déclarait compromis par Foutrance de leur développement.

Les Doctrinaires s’établirent résolument entre ces deux partis, dans une situation dominante ; ' ils se défendirent à la fois de toute complaisance pour un passé condamné, de toute velléité de retour à l’ancien régime, et de toute adhésion, même spéculative, aux principes de la Révolution.

Appelés tour à tour à combattre et à défendre la Révolution, ils lui envièrent tout d’abord le précieux avantage de paraître avoir été une œuvre faite au nom de la raison. Il semblait que la philosophie eût tenu alors la gageure de régler la politique et de créer, par une application de ses principes, les institutions, les lois, les pouvoirs. L’échec avait été manifeste ; la tentative n’en restait pas moins pleine de grandeur et de fascination. La Révolution s’offrait comme une œuvre de l’esprit humain, et son insuccès pouvait être mis sur le compte de sa perfection même.

La Révolution avait été une brillante application de l’esprit à la politique. Il fallait la dépouiller du prestige de cet avantage. C’était la marque propre des Doctrinaires d’estimer très haut le rôle des idées générales dans le gouvernement des hommes et de renouer étroitement cette alliance de la philosophie et de la politique, chère à plus

d’un grand esprit. Il leur semblait indigne de l’homme de livrer c^s hauts intérêts des sociétés humaines aux vulgaires hasards de l’empirisme. Il fallait donc trouver un corps de doctrines bien lié qui pût être, dans les assises du monde politique nouveau, ce qu’avaient été, un quart de siècle auparavant, les principes de la Révolution.

Ce corps de doctrines fut ce que Rémusat a très heureusement appelé « la philosophie de la Charte », et dont il fait honneur à Royer-Collard.

Ecartant résolument le problème métaphysique de l’origine de la souveraineté, il repousse, comme autant de dangereuses chimères, et la souveraineté du roi, et la souveraineté du peuple, et la souveraineté du Parlement.

Mais comme le concours de ces trois principes, Royauté, Nation, Parlement, est indispensable au gouvernement, et qu’on ne voit pas de source plus pure d’où pourrait dériver sa force, Royer- Collard place volontiers au point de rencontre de ce triple courant le lieu de la souveraineté.

Ce n’est donc ni le Roi, ni la Nation, ni le Parlement qui peuvent se dire souverains. Mais l’accord de leurs volontés, la confusion de leur action tendant à un même objet, crée le principe même de la souveraineté. Ni l’air, ni le bois, ni le silex, pris séparément, ne sont l’unique principe du feu; mais quand ils sont habilement rapprochés et appliqués à un effet commun, la flamme jaillit et s’élève.

L’accord du Roi, de la Nation et du Parlement s'exprimant dans Tordre des choses de la politique, c’est la Loi ; et la Loi est la véritable souveraine. Ces mots Loi^ Charte, prenaient dans la pensée et dans la parole de Royer-Collard des proportions de grandeur et de force infinie ; rien n’égalait la majesté avec laquelle, de ce seul mot, il assénait un adversaire.

Mais, les philosophes eux-mêmes ont parfois la sagesse de le reconnaître, la perfection théorique d’un système ne suffît pas à son succès, s’il est appliqué aux affaires humaines. C’est au contraire une marque de sa solidité d’avoir supporté Tépreuve des faits. La confirmation de l’histoire est pour un système politique un baptême sacré.

Il y a plus encore. Si haut que Ton plaçât la Charte, la Loi dans la région des souverains principes, il est un vice que les hommes reprochent volontiers à un système politique : c’est sa jeunesse et sa nouveauté. Une antiquité mystérieuse incline plus aisément au respect. S’il était possible de sanctifier ces origines, en les reléguant dans Tombre des temps disparus, la Charte se trouvait sanctifiée par une sorte de fatalité.

L’histoire de France, depuis le xii® siècle, conspira avec Royer-Collard pour montrer Tintime alliance déjà nouée, depuis des siècles, entre ces diverses forces dont Taccord fait la Loi. La Charte se dégageant, par un lent effort, de l’histoire tout entière de la France, telle est la conception

essentiellement saine par laquelle les Doctrinaires prétendaient légitimer sa souveraine autorité. Produit de la raison humaine et du temps ^ cette Doctrine disputait à la Révolution le mérite d'être, elle seule, un œuvre rationnelle, une grandiose conception de l’esprit ; à la Monarchie absolue, le droit, mal justifié, de représenter seule le passé de la France.

S’il appartint à Royer-Collard de fixer les éléments philosophiques du système, il faut laisser à Guizot l’honneur d’avoir tiré de l’histoire tout ce qui pouvait le fortifier et l’ennoblir.

« Je voulais rappeler sur le passé de la France l’intérêt etle respect. » (M. I, 313.)

a J’avais à cœur de faire rentrer la vieille France dans la mémoire et l’intelligence des générations nouvelles ; car il y avait aussi peu de sens que de justice à renier ou à dédaigner nos pères, au moment où nous faisions, en nous égarant beaucoup à notre tour, un pas immense dans les mêmes voies où, depuis tant de siècles, ils avaient eux-mêmes marché. » (M. I, 314.)

Cet apostolat politique par l’enseignement, Guizot le commença en 1820, et ne le perdit jamais de vue. Ses cours furent un commentaire éloquent et sincère de la Doctrine. 11 y avait dans un tel système assez de métaphysique pour contenter les esprits amoureux de raison pure, et un tissu assez serré de rapports avec la réalité pour satisfaire les moins rêveurs.

Il était même assez sage dans ses tendances,

assez heureusement combiné dans toutes ses parties pour donner aux hommes qui l’avaient conçu l’illusion qu’il était parfait et leur inspirer l’orgueil de cette création. Il s’offrit insensiblement à eux comme quelque chose d’achevé et d’immuable ; et peut-être n’y a-t-il à reprendre dans ce système que l’inflexible autorité avec laquelle les Doctrinaires le présentèrent aux hommes de leur temps et voulurent l’appliquer.

Sans doute celte tendance à l’autorité et cette complaisance pour l’absolu étaient déjà dans leur esprit; mais la conviction qu’ils avaient trouvé le vrai dans l’ordre des choses de la politique fortifia encore ces sentiments et les porta à l’extrême. Le bon sens public, quia oublié depuis longtemps le détail de la Doctrine, n’a retenu que le mot de Doctrinaire, pour en faire le synonyme de l’outrance dans la raison, de l’obstination aveugle à tenir une même voie étroite, de l’incapacité de voir et de comprendre à côté et autour, du mépris de toute contradiction et du dédain mal déguisé du contradicteur; le contraire, en un mot, des qualités d’esprit et de conduite que réclame le gouvernement.

En 1815, le régime représentatif était en France chose nouvelle. Chaque âge a son idéal ou sa chimère politique ; le régime représentatif était

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alors la dernière expression du vœu public.

Ce régime consiste essentiellement dans l’équilibre du pouvoir exécutif et des assemblées politiques électives de la nation. Mais cet équilibre n’est possible que si le gouvernement exécutif a complètement dépouillé, et sans regret, les formes et jusqu'aux tendances de Tabsolutisme ; il doit se borner à suivre avec loyauté ou à diriger avec discrétion le mouvement de l’opinion publique.

Il faut en outre aux corps élus assez de sagesse pour limiter leur action, pour éloigner toute prétention au gouvernement direct, et pour se contenter d’être tantôt la lumière, tantôt l’aiguillon ou le frein, toujours le contrôle.

Le groupe des Constituants, formés à l’école de l’Angleterre, s’était flatté de fonder la liberté politique en France sur la solide base du gouver nement parlementaire. Mais le courant des événements emporta leur sagesse, et la Constituante fut victime d’une dangereuse illusion, quand elle crut avoir mis la liberté dans la constitution politique de 1791.

Un double vice altérait la sincérité de l’épreuve : le pouvoir exécutif était systématiquement énervé, et une Chambre unique, sans le contrepoids d’une assemblée rivale, devait malaisément résister à la tentation de se croire omnipotente. Le régime de la Convention fît assez voir qu’en remettant à une seule assemblée la représentation na-

' tionale et en confondant le gouvernement et la délibération, on n’avait fait que changer de despotisme.

Les hommes de la Révolution eux-mêmes furent arrachés à leur illusion par la violence des faits, et le gouvernement du Directoire fut un retour à des principes plus sages. Le gouvernement était séparé du conseil, et la délibération était partagée entre deux assemblées. Mais c’était encore une faute que d’avoir affaibli la force exécutive en la disséminant sur cinq têtes, et d’avoir rendu difficile la suite des desseins dans le gouvernement, par le renouvellement rapide de ses membres.

La période du Consulat et celle de l’Empire n’offrirent que la parodie du régime parlementaire. La présence d’un Sénat et d’un Corps législatif ne servait qu’à déguiser, aux yeux de la nation, un despotisme d’autant plus périlleux que la servilité des assemblées lui donnait la consécration de l’opinion.

Les malheurs de l’Empire, en éveillant chez la nation la conscience du péril qu’il y a toujours à s’abandonner aux mains d’un seul, et la perspective du retour des Bourdons, en évoquant le souvenir d’un pouvoir monarchique sans contrôle, mirent en vive lumière le prix des garanties constitutionnelles.

Ces garanties, la France libérale les exigea même de Napoléon restauré. Le despote, pliant

aux circonstances, cachant sous une forme familière Tennui de céder et trouvant sa vengeance dans l’ironie amère de quelques phrases, disait : « Le goût des constitutions, des débats, des harangues paraît revenu... ; des discussions publiques, des élections libres, des ministres responsables, la liberté de la presse, je veux tout cela. La liberté de la presse, surtout ; l’étouffer est absurde ; je suis convaincu sur cet article. Je vieillis ; on n’est plus à quarante-cinq ans ce qu’on était à trente. Le repos d’un roi constitutionnel peut me convenir ; il conviendra plus sûrement encore à mon fils. »

Napoléon se trompait. Ce n’était point, comme il le donnait à entendre, le goût des harangues et de la parade oratoire qui était revenu ; mais le désir de prévenir par le contrôle d’irréparables malheurs; devoir clair dans ses propres affaires et de fonder, par un exercice quotidien, la liberté politique.

Ce fut le rêve ardent de la jeune génération dont Guizot faisait partie et qu’il devait diriger. Elle mit son orgueil à fonder la liberté et elle dépensa toutes les ressources de sa dialectique à prouver que la liberté, dans le régime représentatif, était établie sur la raison même.

« Comme la société est imc, de même le gouvernement doit être un. L’unité dans le gouvernement est une nécessité si impérieuse que toutes les constitutions tendent à y arriver... Il y a unité dans le gouvernement,

lorsque le pouvoir chargé de diriger les affaires générales de la société peut remplir cette tâche dans toute son étendue sans être arrêté ou troublé dans son action par des obstacles qui compromettent son existence. Partout où des pouvoirs égaux, séparés et indépendants, sont appelés à concourir au gouvernement, ce concours est un combat, tant que ces pouvoirs demeurent dans leur séparation et leur indépendance réciproque.

« Dans la monarchie constitutionnelle, à ne considérer que les apparences, la Royauté est le gouvernement, la Chambre des députés, l’opposition, et la Chambre des pairs, le médiateur. Dans la réalité bien comprise, au contraire, le Roi, la Chambre des pairs, et la Chambre des députés, forment un seul et même pouvoir suprême qui gouverne avec les forces de ces trois éléments réunis; l’opposition qui existe dans les deux Chambres est un surveillant et un rival intérieur, placé au sein du gouvernement lui-même ; elle n’est point un pouvoir distinct ; son droit est d’observer et de critiquer; sa mission est de marquer la limite que, dans la politique qu’il a adoptée, le gouvernement ne doit pas dépasser, et d’avertir le pays dès qu’en effet cette limite est dépassée.

« L’opposition est là, comme une puissance comminatoire et expectante dont la présence oblige le gouvernement à être prudent et habile, dans son propre système, sous peine de voir les forces qui le suivent se séparer de lui et passer sous un autre drapeau. » (Du gouvernement représentatif et de V état actuel de la France^ p. 25-31.)

Jusqu'au jour où l'ironie du sort impliqua dans une révolution cet homme de gouvernement, Guizot ne séparait point en France le principe de la royauté et la branche aînée des Bourbons. Ce n'est point de sa part dévotion supers-

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litieuse, car il a ne croit ni au droit divin ni à la souveraineté du peuple » ; il ne peut y voir que (( les usurpations de la force. »

Raison, vérité justice,

« voilà le souverain légitime que cherche le monde et qu’il cherchera toujours ; caria raison, la vérité, la justice ne résident nulle part complètes et infaillibles. Nul homme, nulle réunion d’hommes ne les possède et ne peut les posséder sans lacune et sans limites. Les meilleures formes de gouvernement sont celles qui nous placent plus sûrement et nous font plus rapidement avancer sous l’empire de leur loi sainte. C’est la vertu du gouvernement représentatif. » {Du gouvernement delà France^ p. 201.)

Guizot n’hésite pas à déclarer que, « comme superstition », la légitimité royale a pu et a dû périr ; mais il la retient « comme institution » ; et il la trouve à ce titre très forte et très précieuse.

« Les institutions ne s’improvisent pas, on ne fait pas plus un roi légitime qu’un peuple libre L’idée et le sentiment du droit, qui, dans l’un et Lautre cas, sont le vrai principe de l’institution, n’y pénètrent pas en un jour. Toutes choses, à leur origine, sont plus ou moins l’œuvre de la force, et la force les dénature alors même qu’elle les crée. Le germe du droit se souille et s’altère sous la main des passions et des dérèglements de la force. Il faut que le temps s’en saisisse, le dégage, le féconde et fasse enfin sortir le droit, brillant et pur, de cet alliage grossier où l’avaient enveloppé l’erreur et la violence. Partout, cela est certain, la légitimité a commencé par l’usurpation, comme la liberté par l’anarchie. Mais aussi, à leur commencement, elles n’étaient ni la légitimité ni la liberté.

« Lors donc qu’on a sous la main une légitimité véritable que le temps a faite, qui, pour avoir été suspendue, n’est cependant pas détruite, il y aurait certes un étrange aveuglement à ne pas raccueillir, à ne pas tenter les plus grands efforts pour profiter de tous ces avantages, à s’imposer enfin la tâche de recommencer ce qui existe, de recréer soi-même, et avec mille périls, et seulement pour l’avenir, ce qu’on peut conserver et accommoder au présent. » {Du gouvernement de la France^ p. 205.)

Dans cette métaphysique de la légitimité, on chercherait en vain des principes métaphysiques. Guizot n’hésite pas à mettre à Forigine de toute légitimité historique une œuvre de la force, purifiée par le souvenir de grands services rendus et peu à peu transformée en droit. Toutefois, comme il tient pour vain tout effort de constituer une société, si on ne jette dans ses assises quelques blocs inébranlables, il s’interdit de renoncer à cette hérédité royale qui « met le droit sur le trône, pour que le droit soit partout. »

Mais, à la différence des fanatiques royaux, Guizot ne voit dans cette légitimité royale qu’un moyen et non un but. Il saluait dans le gouvernement des Bourbons un gouvernement « antirévolutionnaire par nature et libéral par nécessité. » 11 croyait que la France avait encore besoin, pour faire son apprentissage de liberté, « d’être un peu inquiète sur ses intérêts, pour apprendre à garder ses droits. » Elle se formait ainsi à l’exercice de deux sentiments, sans lesquels il ne

saurait y avoir de vraie liberté : le respect du pouvoir légitime et la vigilance à défendre ses droits.

Lorsqu’au terme d’une période d’attente douloureuse, la politique de Charles X ne recula point devant un coup d’Etat, Guizot fut au premier rang de ceux qui organisèrent la défense des libertés publiques. Quand la Chambre des députés prépara l’adresse dite des 221, il s’opposa à tout adoucissement des termes de la rédaction. Député depuis quelques semaines à peine, il donnait à la liberté politique les prémices de son talent.

« Nos paroles, la franchise de nos paroles, voilà le seul avertissement que le pouvoir ait à recevoir parmi nous, la seule voix qui se puisse élever jusqu’à lui et dissiper ses illusions. Gardons-nous d'en atténuer la force; gardons-nous d’énerver nos expressions; qu’elles soient respectueuses, qu’elles soient tendres, c’est notre devoir, et personne n’accuse votre commission d’y avoir manqué ; mais qu’elles ne soient point timides et douteuses. La vérité a déjà assez de peine à pénétrer jusqu’au cabinet des rois ; ne l’y envoyons point faible et pâle ; qu’il ne soit pas plus possible de la méconnaître que de se méprendre sur la loyauté de nos sentiments. Je vote contre tout amendement. » [Discours du Ib mars 1830.)

Quatre mois après, une royauté nouvelle était fondée en France, et Guizot était parmi les ouvriers de cette œuvre. Mais il n’était pas de ces libéraux dont les approches d’une révolution exaltaient jusqu’au délire les espérances. Déjà il

avait repoussé, en 1 822, les ouvertures de Manuel au sujet d'un changement de dynastie au profit de Napoléon II. Il disait alors :

a Je regarderais un changement de dynastie comme un grand mal et un grand péril. Je tiens la Révolution de 1789 pour satisfaite aussi bien que pour faite ; elle a dans la Charte toutes les garanties que réclament ses intérêts et ses vœux légitimes. Ce qui importe aujourd’hui à la France, c’est d’expulser l’esprit révolutionnaire qui la tourmente encore. »

C'est à cette œuvre que, dès le premier jour de la Révolution de Juillet, s'appliqua la sagesse de Guizot. Il restait fidèle à lui-même. Il n'avait rien omis de ce qui pouvait prévenir la catastrophe ; il fît tout pour la circonscrire. Le mouvement était descendu presque soudainement des classes supérieures au peuple 'tout entier. Le premier jour, on avait crié : « Vive la Charte! A bas

les ministres ! Le second jour : Vive la liberté ! A bas les Bourbons ! Vive la République ! Il fallait arrêter ce déchaînement de forces armées pour détruire. La royauté de la branche cadette parut l’expédient inévitable.

Pour Guizot, le premier besoin social, dès que la Révolution avait été ouverte, devait être de la fermer, de la manière la plus prompte et la plus sûre. 11 y voyait un de ces défilés redoutables, où parfois la folie des chefs ou la sévérité du destin engage une armée, au péril de son salut

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et de son honneur; mais qu'il faut traverser à la hâte, pour ne pas laisser se troubler les courages et s’affoler les imaginations. Il fut un de ceux qui fondèrent la royauté nouvelle.

Royauté d’accident ? Non ; de nécessité. Dans les débats de tribune qui marquèrent les premiers mois du gouvernement nouveau, Guizot parut un jour faire à l’opinion démocratique cette concession que la royauté de Louis-Philippe était issue du choix populaire; mais avec combien de réserves ! 11 donne et retient tout ensemble.

« Au principe de la légitimité a été substitué momentanément^ du moins je l’espère, le principe du choix du peuple. Mais ce principe ne préside pas à notre gouver- .nement; car nous sommes revenus principe de l'hérédité^ qui sera maintenu, je n’en doute pas, au profit de la dynastie actuellement régnante.

a A mon avis, cette légitimité toute rationnelle., qui n'a rien de semblable à l’ancienne légitimité, peut seule sauver l’Etat. En même temps que je proclame le droit éternel d’un peuple de se séparer de son gouvernement, dès que le gouvernement lui devient hostile, je maintiens aussi que ce principe ne peut présider au gouvernement nouveau que Ton substitue à l’ancien ; car c’est le principe des révolutions.

« Il faut qu’il reste dans le cœur des peuples, qu’il y vive à jamais ; mais ils ne doivent pas croire que ce droit repose sur leur seule volonté ; il ne repose que sur la nécessité, l’inévitable nécessité ; et c’est parla que notre Révolution est légitime ; car elle était nécessaire. Non ; ce principe qui a présidé à notre Révolution ne doit pas présider à notre gouvernement ; celui qui y préside

aujourd’hui, qui doit y présider longtemps, c'est le principe de légitimité héréditaire. » (Discours du 9 novembre 1830, à la Chambre des députés,)

Trente ans plus tard, retiré de la lutte, Guizot faisait la part plus mince encore au choix du peuple. 11 semble que la pratique du gouvernement et l’expérience l’aient éclairé sur les dan- » gers d’une pareille concession.

a La monarchie que nous avions à fonder n’était pas plus une monarchie élective qu’une République. Amenés par la violence à rompre violemment avec la branche aînée de notre maisonroyale, nous en appelions à la branche cadette pour maintenir la monarchie en défendant nos libertés. Nous ne choisissions point un roi ; nous traitions avec un prince que nous trouvions à côté du trône et qui pouvait seul, en y montant, garantir notre droit public et nous garantir des révolutions. L’appel au suffrage populaire eût donné à la monarchie réformée précisément le caractère que nous avions à cœur d’en écarter ; il eût mis l'élection à la place de la nécessité et du contrat. C’eût été le principe républicain profitant de l’échec que le principe monarchique venait de subir, pour l’expulser complètement et prendre, encore, sous un nom royal, possession du pays. » (M. II, 26.)

Il y avait sans doute, à l’origine de ce gouvernement nouveau, un malentendu, dont les conséquences devaient peser sur tout le règne de Louis- Philippe. Un nouveau « Qui Ca [ait roi? » se posait à toute heure ; et si les uns répondaient : la nécessité et le besoin de la patrie, les autres ne

manquaient pas de s’écrier: le peuple et la révolution.

Entre ces deux théories, Guizot n’hésita jamais ; mais, pour défendre la première, qu’il croyait intimement associée aux conditions de la vraie liberté, il était condamné à répudier avec hauteur la seconde, plus conforme à l’envie populaire. Les arguments ne manquaient pas à Guizot, et la raison ne manquait point à ses arguments ; mais le défenseur, dont la voix éloquente légitimait l’ordre royal nouveau, se trouvait placé au confluent des partis. 11 allait supporter, pendant une génération d’hommes, l’assaut des forces les plus contraires, qui grossissaient aux deux extrémités de l’horizon : le passé qui ne voulait pas disparaître, l’avenir qui montait à la vie.

Après la Révolution de 1830, l’œuvre politique de Guizot trouva son unité et sa forme définitive. La courte épreuve que venait de traverser la France l’avait agitée dans ses profondeurs. Les passions de toute sorte que la grande époque révolutionnaire et l’Empire avaient exaltées, éclataient soudainement, avec une violence qu’une contrainte de quinze années rendait plus redoutable : institutions, doctrines, tout était remis en question. L’esprit révolutionnaire ne déguisait pas son am-

bition de tout refaire sur un plan nouveau. C’est à ce mal que Guizot s’attaque tout d’abord. Il a la rapide intuition du péril :

« Ce n’est pas la République qui se serait établie ; pas plus en 1830 qu’en 1848, elle n’était en harmonie avec la situation, les intérêts, les instincts naturels, les idées générales, les sentiments libres du pays. Nous n’aurions eu sous ce nom que le chaos révolutionnaire, un mélange d’anarchie et de tyrannie, un cauchemar continuel de mouvements turbulents et vains, projets sur projets, mensonges sur mensonges, mécomptes sur mécomptes, et toutes les angoisses, tous les périls éclatant coup sur coup, après l’explosion de toutes les chimères et l’étalage de toutes les prétentions. » (M. II, 33.)

Ce n’était pas illusion de sa part. Sans doute Guizot donnait à sa pensée un tour trop calviniste, quand il disait à la Chambre des députés (1) :

« Je vous demande de ne pas oublier que le mal est au milieu de vous ; le mal ne s’arrête pas. »

Mais ce mal avait, pour lui, un nom et une forme précise : c’était le mal révolutionnaire. Il le définit à plusieurs reprises, à la tribune, dans ses écrits ; les termes changent à peine, la pensée ne varie pas :

« Le goût et le péché révolutionnaire par excellence, c’est le goût et le péché de la destruction, pour se donner l’orgueilleux plaisir de la création. Dans les temps atteints de cette maladie, l’homme considère tout ce qui

(I) 3 mai 1837.

existe sous ses yeux, les personnes et les choses, les droits et les faits, le passé et le présent, comme une matière inerte dont il dispose librement, et qu’il peut manier et remanier pour la façonner à son gré. Il se figure qu’il a dans l’esprit des idées complètes et parfaites, qui lui donnent sur toutes choses le pouvoir absolu et au nom desquels il peut, à tout risque et à tout prix, briser tout ce qui est, pour le refaire à leur image. » (M. II, 21.)

« Quels sont les caractères de l’état révolutionnaire? Voici les plus saillants : c’est que toutes choses soient mises en question; c’est que toutes les prétentions soient indéfinies ; c’est que des appels continuels soient faits à la force, à la violence...

« En même temps que toutes choses sont remises en question, des prétentions indéfinies, indéfinissables éclatent. Et dans ces prétentions, il ne s’agit pas de telle ou telle réforme, de tel ou tel but particulier à atteindre, il s’agit de projets, d’espérances qui seraient hors d’état de se limiter eux-mêmes. Il y a là une ambition qui ne connaît pas son propre objet, qui se déploie sans but, qui n’est pas un état de véritable travail, de véritable réforme politique, mais une maladie de l’esprit (1). »

Aussi bien que Guizot, Louis-Philippe voyait le mal ; mais comme il avait eu jadis quelque complaisance intellectuelle pour la Révolution, et qu’il était plus près du scepticisme que de la Doctrine, il eût aisément découragé un lutteur moins résolu : « Vous avez mille fois raison, disait-il à Guizot ; c’est au fond des esprits qu’il faut combattre l’esprit révolutionnaire ; car c’est là qu’il

(1) Discours du 25 septembre 1839.

règne ; mais pour chasser les dénaons, il faudrait un prophète. » , ^ H 'f f

Ce rôle périlleux et grandiose convenait au caractère de Guizot ; il le lit sien. Prophète, il le fut par l’ardeur de la foi, Pampleur du geste d’autorité, l’inflexible croyance à la vérité de sa doctrine. Dès le premier jour du nouveau règne, il fut épouvanté des périls que faisait courir à la société tout entière la politique du laisser-faire ; et il se donna tout entier à la politique de résistance. On abusa contre lui de ce mot même, qui ne prêtait guère à l’équivoque ; on le représenta comme hostile au mouvement social, au progrès des idées libérales. Le reproche blessait vivement ce partisan déclaré de la liberté.

C’était là le côté négatif de la politique de Guizot, et non le moins important. Mais ce n’est pas tout de nier ; il faut affirmer et agir. Il y avait dans son programme un côté positif et il en a donné la formule à la tribune.

« Nous avons trois grandes choses à fonder : une société nouvelle, la grande démocî'atie moderne, jusqu’ici inconnue dans l’histoire du monde ; des institutions nouvelles, le gouvernement représentatif, jusqu’ici étranger h notre pays ; enfin une dynastie nouvelle. »

Les parties de cette triple tâche sont énumérées par l’orateur dans Tordre inverse de leur importance.

Tl était sans doute d’un grand intérêt pour le

pays que (dynastie nouvelle s’établît solidement, pour mettre au sommet des pouvoirs publics une fixité salutaire, rafïermir les esprits et décourager les ambitions ; mais on conçoit que la double épreuve du régime représentatif et de la démocratie eût pu se faire sous d’autres noms et avec d’autres princes. Guizot ne se fût pas refusé sans doute à tenter loyalement cette expérience, même avec Charles X, si la catastrophe de 1830 n’eût tout remis en question.

Il y avait un intérêt supérieur à façonner les mœurs publiques de la France à la pratique du gouvernement représentatif. Ce système, loyalement pratiqué, est peut-être l’instrument de liberté politique le moins imparfait qui soit sorti des mains de l’homme. Il ne faut point être surpris qu’un penseur dont la liberté politique fut le seul fanatisme, ait attribué au régime qui pouvait l’établir et la consacrer une sorte devertu miraculeuse. Arrivé presque au terme de cette expérience, Guizot célébrait dans un discours à la Chambre des députés les avantages du gouvernement représentatif :

« Ce qui faille mérite, la sagesse, et je dirai aussi la beauté de notre gouvernement, c’est que le pouvoir absolu n’y réside nulle part ; il n’y a nulle part, dans nos institutions, un pouvoir qui ait le droit de dire, sans discussion, sans examen : « Ceci est ma volonté et ceci sera la loi. » C’est là le pouvoir absolu ; il n’existe nulle part chez nous

« Toutes les fois qu’il y a une question à résoudre, une grande mesure à prendre, la question ne peut être résolue, la mesure ne peut être prise que sauf discussion et libre examen : libre examen au sein du pays, par la liberté de la presse ; au sein du gouvernement lui-même, par la délibération des grands pouvoirs publics. Partout chez nous, le libre examen, la libre discussion s'attachent à tous les problèmes, à tous les actes du gouvernement ; et rien n"est possible, rien ne devient définitivement loi du pays qu’après avoir été discuté partout, et par tout le monde.

« Voilà le fond de notre gouvernement ; voilà le sens de trois grands articles de la Charte : Part. 7, qui fonde la liberté de la presse ; l’art. 16, qui fonde la discussion et le libre vote dans les Chambres ; l’art. 12, qui fonde la responsabilité des ministres.

« Là résident nos garanties contre les deux grands pouvoirs ; je me sers du mot contre à tort, je ferais mieux de dire envers les deux grands pouvoirs qui, sous des formes diverses et à des titres différents, sont cependant tous les deux irresponsables : la couronne et les électeurs.

« La couronne et les électeurs choisissent les hommes dont le concours fait le gouvernement ; les électeurs nomment les députés ; la couronne nomme les pairs et les ministres ; puis les pairs, les députés, les ministres' discutent librement ; leur action commune fait le gouvernement ; mais ils ne peuvent rien faire, rien décider sans libre et complet examen, sans libre et complète discussion. Voilà notre gouvernement. » [Disc, du 31 août 1846 à la Chambre des députés.)

Mais, si parfaite que soit la machine de la représentation nationale^ elle n^a par elle-même que la valeur d'un instrument. 11 faut chercher et discipliner la force qui lui communiquera le

mouvement et lui fera rendre d'utiles ou nuisibles elïets.

Le but, la loi suprême de la société est d’assurer à ses membres des lois justes, un régime juste, et par conséquent des institutions qui leur garantissent ces avantages. Si Ton pouvait admettre que, chez tous les hommes, l'intelligence et les lumières fussent égales à leur désir de trouver le bonheur, et s'il était aussi aisé de mettre ses actes d'accord avec la justice que d'en avoir l’instinct, on pourrait reconnaître à tout homme un droit égal d'être consulté et de préparer par son vote l'œuvre du gouvernement. Alors la sagesse et la justice seraient l'expression des volontés de la majorité numérique et le pouvoir légitime serait une émanation normale du nombre. Des masses profondes de la nation s'élèverait, sous la forme de volonté publique, un concert de raison.

Mais les suggestions de l'intérêt seul sont de mauvaises conseillères ; ce n'est point assez, pour dégager le juste de la confusion d'une consultation populaire, de compter les voix par lesquelles seront exprimés les seuls intérêts. Pour trouver la raison et la sagesse au terme de l'élection, il faut les supposer chez l’électeur. Peut-on attendre raison et sagesse de la multitude ignorante dont l’intelligence suffit à peine 'aux grossiers besoins du jour et dont l'horizon est limité par les appétits à satisfaire ?

Le pouvoir légitime ne réside pas dans le nom-

bre ; car on ne saurait mieux comprendre le pouvoir que comme Tinstrument d^une raison éclairée. La seule qualité d’homme ne donne point, par une vertu magique, raison et lumières ; il faut, pour y parvenir, un exercice de l’esprit et de la volonté, une culture que les loisirs seuls rendent possible, une intelligence des hautes questions et des grands intérêts qui ne va pas avec le terre à terre des petites existences, des traditions d’indépendance intellectuelle que le bon vouloir seul ne donne pas.

Faut-il donc remonter jusqu’aux étages supérieurs de la société où, le souci de la vie matérielle écarté, la chose publiquepeut devenir l’objet d’une préoccupation éclairée, continue, désintéressée ? C’est le gouvernement aristocratique. ïl a ses avantages et ses périls ; il peut assurer la grandeur d’un pays ; on l’a vu par l’Angleterre, mais à deux conditions :

« L^une, de gouverner dans rintérêt général et sous l’influence prépondérante du pays lui-même ; l’autre, de tenir ses rangs constamment ouverts et de se recruter, de se rajeunir incessamment en comptant les nouveaux venus d’élite qu’enfante et élève le mouvement ascendant de la démocratie. Ce n’est point là le gouvernement aristocratique de l’antiquité ou du moyen âge ; c’est le gouvernement libre et combiné des diverses forces sociales et des influences naturelles qui coexistent au sein d’une grande nation. » (M. V, 8.)

Les préférences de Guizot vont à un semblable

régime comme par une pente naturelle ; il admire la société anglaise :

« Elle ii’a pas été bouleversée de fond en comble ; le pouvoir n’est pas descendu des régions où il doit naturellement résider, et il n’y est pas resté isolé et sans communication avec le sol où sont ses racines. » (M. V, 7.)

Mais, en France, Tesprit démocratique avait transformé la société ; et, de tout temps, le souci de l’égalité avait allumé plus de passions que la conquête de la liberté. C’est dans ce milieu excitable qu’il fallait chercher et circonscrire

(( la région où dominent naturellement, avec Indépendance et lumières, les intérêts conservateurs de l’ordre social. »

Déjà, en j 81 7, Guizot avait pris part à la rédaction de la célèbre loi électorale du 5 février. Il en résume ainsi l’esprit et les tendances ;

a A cette époque, le suffrage universel n’avait jamais été en France qu’un instrument de destruction ou de déception : de destruction, quand il avait réellement placé le pouvoir politique aux mains de la multitude ; de déception quand il avait servi à annuler les droits politiques au profit du pouvoir absolu, en maintenant, par une intervention vaine de la multitude, une fausse apparence de droit électoral.

« Sortir enfin de cette routine, tantôt de violence, tantôt de mensonge, assurer aux intérêts conservateurs de l’ordre social, par l’élection directe des députés du pays, une action franche et forte sur son gouvernement, c’était

là ce que cherchaient les auteurs du système électoral de 1817 ; rien de moins, rien de plus.

« Dans un pays, voué depuis vingt-cinq ans, en matière d’élections politiques, soit réellement, soit en apparence, au principe de la souveraineté du nombre, si absurdement appelée la souveraineté du peuple, la tentative était nouvelle et pouvait paraître hardie. » (M. 1, 166.)

Elle le parut en effet à ceux qui voyaient dans Tégalitéle principe des droits politiques. C’estcontre ce périlleux sophisme que protesta toujours rinflexible modération de Guizot. Il se refusait à confondre les droits universels inhérents à la seule qualité d’homme, et les droits individuels, proportionnés au mérite de chaque homme ; rien ne révoltait sa raison comme l’équivoque établie entre l’égalité dans les droits civils et l’égalité dans les droits politiques.

« Sans doute, disait-il à la tribune de la Chambre des députés, il y a des droits universels, des droits égaux pour tous, des droits qui sont inhérents à l’humanité et dont aucune créature humaine ne peut être dépouillée sans iniquité et sans désordre. C’est riionneur de la civilisation moderne d’avoir dégagé ces droits de cet amas de violences et de résultats de la force sous lequel ils avaient été longtemps enfouis, et de les avoir rendus à la lumière. C’est l’honneur de la Révolution française d’avoir proclamé et mis en pratique ce résultat de la civilisation moderne.

a Je n’entreprendrai pas ici l’énumération de ces droits universels, égaux pour tous ; je veux dire seulement qu’à mon avis, ils se résument dans ceux-ci : le droit de ne subir, de la part de personne, une injustice

quelconque, sans être protégé contre elle par la puissance publique; et ensuite le droit de disposer de son existence individuelle selon sa volonté et son intérêt, en tant que cela ne nuit pas à l’existence individuelle d’un autre.

« Voilà les droits personnels, universels, égaux pour tous. De là, l’égalité dans l’ordre civil et dans l’ordre moral.

€ Mais les droits politiques seraient-ils de cette nature? Messieurs, les droits politiques, ce sont des pouvoirs sociaux ; un droit politiqüe, c’est une portion du gouvernement ; quiconque l'exerce, décide non seulement de ce qui le- regarde personnellement, mais de ce qui regarde la société ou une portion de la société. Il ne s’agit donc pas là d’existence personnelle, de liberté individuelle ; il ne s’agit pas de l’humanité en général, mais de la société, de son organisation, des moyens de son existence.

« De là suit que les droits politiques ne sont pas universels, égaux pour tous ; ils sont spéciaux, limités, et je n’ai pas besoin de grandes preuves pour le démontrer. Consultez l’expérience du monde ; de nombreuses classes d’individus, des femmes, des mineurs, des domestiques, la grande majorité des hommes sont partout privés des droits politiques ; et non seulement ceux-là en sont privés ; mais des conditions, des garanties ont été partout et de tout temps attachées aux droits politiques, comme preuve ou présomption de la capacité nécessaire pour les exercer dans l’intérêt de la société, qui est la sphère que ces droits concernent et sur laquelle ils agissent.

a Bien loin donc que l’égalité soit le principe des droits politiques, c’est l'inégalité qui en est le principe ; les droits politiques sont nécessairement inégaux^ inégalement distribués.

« C’est là un fait qu’attestent et consacrent toutes

les constitutions du monde. La limite de cette inégalité peut varier à l’infini ; les droits politiques s’étendent ou se resserrent selon une multitude de circonstances différentes. Mais Vinégalité demeure toujours leur principe, et quiconque parle d’égalité en matière de droits politiques confond deux choses essentiellement distinctes et différentes : V existence individuelle et V existence sociale ; V ordre civil et V ordre politique.

c( En matière de liberté, il y a des droits universels, des droits égaux ; en matière de gouvernement, il n’y a que des droits spéciaux, limités, inégaux. » {Discours du 5 octobre 1831.)

Cette inégalité politique, affirmée avec hardiesse, ce n’est pas une loi qui la crée ; elle est le fait de la nature, fatale comme elle. Il appartient à la loi de la régler, non de la constituer, ou de la supprimer en la niant. Ainsi se dégage cette classe nouvelle, qui, en théorie, n’est pas fermée, qui s’alimente et se renouvelle par un incessant mouvement de la fortune, de la capacité et des lumières, et dans laquelle le gouvernement puise les sucs vitaux de la politique. La classe moyenne n’a pas de limites fixes :

a M’avez-vous entendu dire où elle commençait, où elle finissait ? Je m’en suis soigneusement abstenu ; je ne l’ai distinguée ni d’aucune classe supérieure, ni des classes inférieures ; j’ai simplement exprimé ce fait général qu’il existe, au sein d’un grand pays comme la France, une classe qui n’est pas vouée au travail manuel, qui ne vit pas de salaires, qui a, dans sa pensée et dans sa vie, de la liberté et du loisir, qui peut consacrer une partie considérable de son temps et de ses facultés aux affaires

publiques, qui possède non seulement la fortune nécessaire pour une pareille œuvre, mais aussi les lumières et l’indépendance sans lesquelles cette œuvre ne saurait être accomplie.

« Lorsque, par le cours du temps, cette limite naturelle de la capacité politique se sera déplacée, lorsque les lumières, le progrès de la richesse, toutes les causes qui changent l’état de la société auront rendu un plus grand nombre d'hommes capables d’exercer avec bon sens et indépendance le pouvoir politique, alors la limite légale changera. C’est la perfection de notre gouvernement, que les droits politiques, limités à ceux qui sont capables de les exercer, peuvent s’étendre à mesure que la capacité s’étend ; et telle est en même temps l'admirable vertu de ce gouvernement, qu’il provoque sans cesse l’extension de cette capacité, qu’il va semant de tous côtés les lumières, l’intelligence, l’indépendance ; en sorte qu’au moment où il assigne aux droits politiques une limite, à ce moment même il travaille à déplacer cette limite, à la reculer et à élever ainsi la nation entière.

a Comment pouvez-vous croire, comment quelqu’un at-il pu croire qu’il me fût entré dans l’esprit de constituer la classe moyenne d’une façon étroite, privilégiée, d’en refaire quelque chose qui ressemblât aux anciennes aristocraties? Permettez-moi de le dire : j’aurais abdiqué par là les opinions que j’ai soutenues toute ma vie ; j’aurais abandonné la cause que j’ai constamment défendue, l’œuvre à laquelle j’ai eu l’honneur de travailler sous vos yeux et par vos mains.

« Quand je me suis appliqué à répandre l’instruction dans le pays, quand j’ai cherché à élever, dans l’ordre intellectuel, les classes qui vivent de salaire, à leur faire acquérir toutes les connaissances dont elles ont besoin, c’était, de ma part, une provocation continue à acquérir des lumières plus grandes, à monter plus haut ; c’élait

le commencement de cette œuvre de civilisation, de ce mouvement ascendant et général qu’il est dans la nature humaine de souhaiter et dans le devoir des gouvernements de seconder. Je repousse donc ces accusations de système étroit, étranger aux intérêts et aux sentiments généraux de la nation, uniquement voué aux intérêts spéciaux de telle ou telle classe de citoyens ; je les repousse absolument. » [Discours du 5 mai 1837.)

A. consulter la raison seule, on cherche vainement le vice du système. Que ce rôle de conseiller du pouvoir soit attribué à ceux-là seuls qui ont la sagesse, les lumières, la dignité dans la conduite, on n’y saurait contredire ; surtout si cette classe d’hommes, toujours ouverte et en mouvement, se renouvelle, se rajeunit, se tempère ou s’avive par d’incessantes recrues. ^

Est-il vrai qu’en parlant d’une classe moyenne, dans un pays autrefois divisé en classes, Guizot ait fait la faute de paraître substituer une domination à une autre et qu’il ait remplacé par le privilège bourgeois le privilège aristocratique ?

On l’a dit ; on a reproché à cet homme d’Etat de n’avoir pas vu que, dans la complexité infinie des sociétés modernes, ce n’était pas assez que de parler d\me classe moyenne. Il y aurait eu plus de sagesse pratique et d’intelligence historique à parler de ces classes nombreuses et diverses, étagées, se touchant, se pénétrant, entre lesquelles une circulation constante permet aujourd’hui à tout homme l’ascension du très bas vers le som-

met. Ainsi ce spectre de l’aristocratie bourgeoise, repue, satisfaite, égoïste et bornée, se fût évanoui; au lieu d’une classe moyenne, on eût parlé des classes moyennes. « L’erreur a peut-être été de mettre un singulier collectif où il fallait un pluriel (1). »

La critique est pénétrante, et ce pluriel peutêtre eût désarmé Tenvie d’en bas. N’y comptons pourtant qu’à demi. Les passages sont nombreux dans les œuvres de Guizot, discours, ouvrages d’histoire, écrits de toute sorte, où il n’est question que des classes^ et non de la classe moyenne ; et ce pluriel n’a conquis aucun adversaire (2).

Le vrai, c’est que Guizot voit très nettement la variété des éléments dont se compose ce milieu politique, et de quelles couches diverses, à des profondeurs inégales, il pompe les sucs nourriciers. Mais il lui pjaîtde penser qu’élevés, par des titres que la loi consacre, à la dignité politique, leur confusion devient harmonie, leur diversité . se resserre en unité, pour former ce corps homogène, souple, vivant et sain qui est Ibl classe légale par laquelle s’exprime Pâme du pays.

Non ; le vice véritable du système est d’avoir été proposé trop tard. Ce n’est pas lorsque un pays a cru pratiquer le suffrage universel et y avoir

(1) Emile Faguet, Politiques et moralistes du XIX^ siècle, V* série, p. 328.

(2) Voir notamment dans les Métnoires, I, 61, 62, 168, 169, 170, 320. II, 220. III, 101, 102, etc.

droit, qu’on peut espérer contenir son ambition politique dans les limites de la raison. Du jour où la capacité politique a été attachée, comme une conséquence naturelle, à la dignité d’homme, les philosophes sont mal venus à vouloir soumettre ces droits contestables à la critique de la raison. Un siècle plus tôt, le régime du suffrage restreint eût comblé les vœux du pays ; on eût vu dans cette conception un monument de la sagesse humaine ; ce système politique eût sans doute assuré alors à la France le repos et la dignité de plusieurs générations. Après 1830, ce n’était plus assez.

D’ailleurs, Guizot semblait se plaire à exagérer le caractère restrictif du système, en se refusant à toute réforme. Il voulait, en théorie, l’élargissement graduel de la classe moyenne; et on eût dit qu’il ne craignait rien tant que son extension. Cette répugnance avait d’autres causes ; Guizot avait le pressentiment de la rapidité avec laquelle, dès que les rênes seraient rendues, on brûlerait les étapes, du suffrage restreint au suffrage universel ; et cette conséquence extrême l’épouvantait.

* Sans nul doute, ce doit être le but, et c'est le résultat naturel des bonnes institutions sociales d’élever progressivement un plus grand nombre d’hommes à ce degré d’intelligence et d’indépendance qui les rend capables et dignes de participer à l’exercice du pouvoir politique ; mais entre ce principe de gouvernement libre et le suf-

frage universel donné pour loi première et fondamentale aux sociétés humaines, quel abîme ! quel oubli d'un nombre infini de faits, de droits, de vérités ! » (M. VI, 346.)

Cet ennemi, la funeste prépotence du nombre, Guizot l’attaqua avec son courage et sa sincérité ordinaires, habile à découvrir les formes diverses sous lesquelles ses partisans le dissimulaient. Il se défendait pourtant de toute prévention systématique et absolue contre le suffrage universel :

« Je reconnais que, dans certains états et certaines limites de la société, il peut être praticable et utile ; j’admets que, dans certaines circonstances extraordinaires et passagères, il peut servir tantôt à accomplir de grands, changements sociaux, tantôt à retirer l’Etat de l’anarchie, et à enfanter un gouvernement. Mais dans une grande société, pour le cours régulier de la vie sociale, et pour un long espace de temps, je le regarde comme un mauvais instrument de gouvernement, comme un instrument dangereux tour à tour pour le prince et pour le peuple, pour l’ordre et pour la liberté. » (M. VI, '373.) •

Guizot, en parlant de Talleyrand, s’est plu à énumérer les qualités maîtresses de l’homme d’Etat. Il signale, entre autres, l’autorité du caractère, la fécondité de l’esprit, la promptitude de résolution, la puissance de la parole, l’intelligence sympathique des idées générales et des passions publiques.

Guizot réunit la plupart de ces mérites ; personne n’eut à un degré plus haut l’autorité du

caractère et la puissance de la parole ; mais il manqua presque entièrement de cette sympathie pour les idées générales et les passions publiques, sans laquelle un homme d’Etat paraît isolé de son temps et sans action sur lui. Il connaissait ces idées et les avait étudiées, analysées, discutées ; mais il ne leur avait fait aucun emprunt pour modifier le fond originel de son propre esprit. Intellectuellement, il n’a été étranger à aucun des problèmes politiques ou sociaux de son temps.

« Nous avons vécu et agi, de 1840 à 1848, en présence et sous le feu de plusieurs idées que je voudrais résumer et caractériser aujourd’hui :

« Le droit universel des hommes au pouvoir politique ; — le droit universel des hommes au bien-être social ; — l’unité et la souveraineté démocratiques substituées à l’unité et à la souveraineté monarchiques ; — la rivalité entre le peuple et la bourgeoisie succédant à la rivalité entre la bourgeoisie et la noblesse ; — la science de la nature et le culte de l’humanité mis à la place de la foi religieuse et du culte de Dieu : telles étaient les idées que, sous des noms divers, républicains, démocrates, socialistes, communistes, positivistes, des partis politiques, des groupes philosophiques, des associations secrètes, des écrivains isolés, tous adversaires du gouvernement établi, prenaient pour maximes fondamentales et travaillaient ardemment à propager. » (M. VI, 346.)

Il y a dans cette énumération une parfaite exactitude ; il y manque, au plus haut degré, ce que nous pourrions appeler la sympathie

des questions. Etait-ce un accident ou le développement d’une loi fatale qui multipliait ainsi les problèmes et les compliquait ? Cette grande force démocratique dont Guizot parle souvent, qu’était-ce donc ?Un désordre social ou une transformation ?

La grande erreur de Guizot fut de n’y voir qu’un accident ; sa profonde intelligence historique fut ici en défaut; et au lieu de chercher à organiser et discipliner ce mouvement, Guizot s’usa en efforts stériles pour l’entraver. 11 eut le tort de confondre la démocratie avec le régime dangereux et immoral de l’égalité à outrance, qui réclamerait pour les hommes une conformité de condition, sans tenir compte des mérites et sans distinguer les qualités.

La démocratie ne prétend qu’à supprimer les avantages illégitimes de la naissance ; elle prend Thomme au seuil de la vie et le débarrasse de toutes les entraves sociales qui ont, pendant des siècles, paralysé les efforts des générations antérieures. Ainsi libre, il peut développer ses facultés, espérer de leur exercice les plus hautes récompenses, et, parti de rien, arriver à tout.

La démocratie a ses courtisans comme tous les pouvoirs. Ceux-ci vantent ses bienfaits et voilent ses faiblesses ; il en est pourtant de très réelles.

La démocratie, ayant pour elle la force du nombre, est exposée à une grande mobilité dans les desseins politiques ; car c’est le propre de la

multitude de se laisser mener par la passion, qui est mobile et variable.

Comme elle est le gouvernement des petits et des faibles, elle céderait volontiers, si elle n’y prenait garde, à un coupable sentiment d’envie contre tout ce qui est supérieur. Sa tendance serait de faire l’égalité en abaissant les sommets, plutôt qu’en comblant les bas-fonds. Une société faite d’après ce plan verrait le règne de la médiocrité et serait destituée de toute grandeur. L’éducation de la démocratie en est à peine à ses débuts. Il y avait peut-être, même sous Louis-Philippe, un autre rôle à tenter, plein de périls et d’honneur : celui d’initiateur de la démocratie par une marche prudente à la vie publique, au lieu de lui donner l’occasion, par une résistance entêtée, de grossir ses masses profondes en arrière de fragiles digues, pour les emporter avec fracas et d’un seul coup.

11 y eut pourtant, dans cette carrière d’homme d’Etat, une heureuse inconséquence. Tandis qu’il répondait aux prétentions de la démocratie par un jamais inflexible, Guizot faisait l’acte le plus décisif pour en ménager sans secousse l’avènement. La pensée de répandre l’instruction populaire et d’appeler le peuple entier aux bienfaits

des connaissances^ ne se concilie pas avec ce prétendu système de classes à jamais fermées, superposées, mais impénétrables.

La diffusion du savoir est un levain qui, tôt ou tard, doit agiter la masse inerte de la nation dans ses profondeurs ; de bas en haut, ses éléments divers entreront en mouvement. C’est chimère de prétendre réserver l’immobilité dans les couches supérieure^ et de vouloir mettre à l’abri de cette ascension une classe privilégiée. Guizot ne se faisait aucune illusion sur les conséquences ; il discernait parmi les mobiles des partisans de l’instruction populaire un grand orgueil, une confiance présomptueuse dans le mérite et la puissance de l’intelligence, une ambition sans mesure, la passion d’une prétendue égalité. Mais, en dépit de ce mélange dans les sentiments, l’instruction populaire lui paraissait fondée en droit comme en fait; il la regardait comme une justice envers le peuple et une nécessité pour la société.

« Parce que j’ai combattu les théories démocratiques et résisté aux passions populaires, on a dit souvent que je n’aimais pas le peuple, que je n’avais point de sympathie pour ses misères, ses instincts, ses besoins, ses désirs.

« Si ce qu’on appelle aimer le peuple, c’est partager toutes ses impressions, se préoccuper de ses goûts plus que de ses intérêts, être en toute occasion enclin et prêt à penser, à sentir et à agir comme lui, j’en conviens, ce n’est pas là ma disposition. J’aime le peuple avec un dévouement profond, mais libre et un peu inquiet ; je veux

le servir, mais pas plus m’asservir à lui, que me servir de lui pour d’autres intérêts que les siens ; je le respecte en l’aimant ; et parce que je le respecte, je ne me permets ni de le tromper ni de l’aider à se tromper lui-même.

« On lui donne la souveraineté ; on lui promet le complet bonheur ; on lui dit qu’il a droit à tous les pouvoirs de la société et à toutes les jouissances de la vie. Je n’ai jamais répété ces vulgaires flatteries ; j’ai cru que le peuple avait droit et besoin de devenir capable et digne d’être libre, c’est-à-dire d’exercer, sur ses destinées publiques et privées, la part d’influence que les lois de Dieu accordent à l’homme dans la vie et la société humaines. C’est pourquoi, tout en ressentant pour les détresses matérielles du peuple une profonde sympathie, j’ai été surtout touché et préoccupé de ses détresses morales, tenant pour certain que, plus il se guérirait de celles-ci, plus il lutterait efficacement contre celles-là, et que pour améliorer la condition des hommes, c’est d’abord leur âme qu’il faut épurer, affermir et éclairer. » (M. III, 54.)

C'est ici en vérité un spectacle rare de tout temps : un serviteur du peuple qui se voue à la défense de ses vrais intérêts sans le flatter, et qui prend plaisir à se dérobera lui-même le mérite de ses services, par la hauteur désintéressée avec laquelle il distribue ses bienfaits. Guizot voyait nettement que, de toutes les ambitions, la plus ardente dans les classes populaires est, de nos jours, Tambition de Tesprit ; le peuple en attend à la fois des plaisirs d’amour-propre et des moyens de fortune. Mais cette ambition elle-même a ses périls ; le « mauvais petit savoir populaire » est plus dangereux et plus asservissant peut-être

que rignorance : il traîne avec lui un cortège d'idées vagues, malsaines, incohérentes et fausses, dont les ravages sont redoutables sur des esprits sans défense. La célèbre loi du 28 juin 1833 devait satisfaire cette ambition de Tesprit ; mais elle songeait aussi à la surveiller et à la diriger.

De tels actes législatifs suffiraient à sauver de Toubli le nom d’un ministre. Fondée par cette loi, l’instruction primaire est aujourd’hui, en France, une institution publique et un fait acquis. Mais, ne l’oublions pas ; c’est au prétendu patron de la bourgeoisie que le peuple doit sa charte d’affranchissement intellectuel.

L’œuvre de Guizot au ministère de l’Instruction publique est le terrain neutre où s’accordent les éloges des partis. Mais il faut toujours que la louange ait son venin. On a parfois exalté les mérites de l’éducateur national, avec le regret qu’il n’ait pas borné là son ambition et limité avec sagesse le champ d’exercice de ses facultés.

La sagesse n’est pas l’unique arbitre de la vie, même pour les sages. Si contenue que soit l’ambition d’un homme politique, il s’interdit malaisément de toucher aux grands objets et de manier les grandes affaires. L’Intérieur et l’Extérieur, voilà le champ sans limites où peuvent se déployer la volonté et le génie d’un homme d’Etat. La politique étrangère fut une des préoccupations favorites de Guizot.

Il n’y fut point attiré par une de ces fantaisies

dangereuses qui voient dans les combinaisons de la diplomatie ou le jeu de la guerre un aliment pour Torgueil, l’ambition, les désordres d’une imagination désœuvrée. Il y voyait au contraire un impérieux devoir de patriote et le corollaire de sa politique intérieure de résistance. Deux puissances, pensait-il, se disputent le monde contemporain, l’esprit de civilisation et l’esprit de révolution. Voilà le bon et le mauvais génie de notre époque. L’esprit de civilisation veut l’empire du droit au sein de la paix ; l’esprit de révolution évoque incessamment la force, et poursuit, tantôt par l’anarchie, tantôt par la tyrannie, le règne de la démocratie pure.

« C’est entre ces deux puissants esprits qu’est engagée la lutte qui travaille aujourd’hui l'Europe et qui décidera de son avenir. Dans cet état de la société européenne,* le respect du droit public européen est, pour tout gouvernement régulier, un devoir impérieux et une prévoyance nécessaire ; de nos jours, l’ambition qui remue le monde au mépris de ce droit et pour la seule satisfaction de ses désirs, est aussi étourdie que criminelle. » (M. IV, 13.)

Y a-t-il donc un droit public européen ? — Oui, répond Guizot. Il y a une Europe, c’est-à-dire :

« Une société de peuples et d’Etats à la fois divers et semblables, séparés et point étrangers, non seulement voisins, mais parents, unis entre eux par des liens moraux et matériels qu’ils ne sauraient rompre, par le mélange des races, la communauté des religions, l’analogie

des idées et des mœurs, par de nombreux et continuels rapports industriels, commerciaux, politiques, littéraires, par des progrès de civilisation variés et inégaux, mais qui tendent aux mêmes fins.

« Ce grand fait a eu pour conséquence naturelle la formation progressive d’un droit public européen et chrétien, c’est-à-dire l’établissement de certains principes compris et acceptés comme la règle des relations des Etats. Ce droit devient de plus en plus clair et impérieux à mesure que la civilisation générale se développe et que les rapports mutuels des peuples deviennent plus fréquents et plus intimes.

a Les maximes essentielles et incontestées du droit public européen sont en petit nombre. Parmi les principales se rangent celles-ci : -»

10 La paix est l’état normal des nations et des gouvernements. La guerre est un fait exceptionnel et qui doit avoir un motif légitime.

2° Les Etats divers sont entièrement indépendants les uns des autres, quant à leurs affaires intérieures. Chacun d’eux se constitue et se gouverne selon les principes et dans les formes qui lui conviennent.

3® Tant que les Etats vivent en paix, leurs gouvernements sont tenus de ne rien faire qui puisse troubler mutuellement leur ordre intérieur.

4“ Nul Etat n’a le droit d’intervenir dans la situation et le gouvernement intérieur d’un autre Etat qu’autant que l’intérêt de sa propre sûreté lui rend cette intervention indispensable. » (M. IV, 4.)

Ces principes du droit public européen moderne, que Guizot dégageait de Thistoire des derniers siècles, s’offraient comme une protestation contre la politique de l’Empire et de la Révo-

lution. La propagande et l’intervention systématique au nom d^une idée, le déchaînement de la passion belliqueuse dont les derniers bouillonnements agitaient encore le pays, tels étaient, en 1830, les deux dangers dont la politique libérale menaçait la France. Sur ce point, la tradition révolutionnaire et la tradition militaire se confondaient ; le général Lamarque donnait la main à M. Mauguin. On se rappelle les termes du programme remisa Guizot, le 6 août 1830, au pied de l’escalier du Palais-Royal, par M. Boinvilliers :

a Qu’on marche hardiment vers le Rhin ; qu’on y porte la frontière, et qu'on y continùe par la guerre le mouvement national ; qu’on l’entretienne par ce qui Ta provoqué. Ce ne sera d’ailleurs rien faire que prendre l’initiative ; ce sera rallier l’armée, l’associer à la Révolution. Ce sera parler à l’Europe, l’avertir, l’entraîner. »

Il paraissait à Guizot que la France avait assez parlé à l’Europe, pendant les quinze premières années du siècle, et qu’en fait de propagande, elle lui devait seulement celle de l’exemple : un gouvernement fort et sage, appuyé sur des institutions libres. Toute velléité belliqueuse s’ofirait alors sous la forme diverse ou combinée d’un appétit de conquête ou d’une explosion de turbulence révolutionnaire. Alors encore un grand nombre d’esprits étaient en proie à cette fièvre d’ambition que les grands spectacles de l’Empire avaient al-

lumée ; une sorte de diplomatie aventureuse et gigantesque faisait fermenter les imaginations ; les grands revers n’avaient pas désabusé des projets chimériques ; on était encore dans cette période où les souvenirs enfantent les rêves.

L’amplitude du mouvement dans un sens donne la mesure du mouvement en sens inverse. Guizot pensa que le vrai patriotisme devait avoir une formule nouvelle : rétablir le calme dans les esprits, et les guérir de la folie d’un remaniement continuel du monde politique européen ; placer la France vis-à vis de l’Europe dans des rapports nouveaux d’indépendance et de désintéressement.

Le temps n’est plus où l’ambition et la force pouvaient se déployer librement et compter sur de solides triomphes ; où de grands bouleversements territoriaux pouvaient s’accomplir par les seuls coups de la guerre et se régler selon la seule volonté des vainqueurs. Le respect du droit public européen est, pour tout gouvernement régulier, un devoir impérieux et une prévoyance nécessaire ; de nos jours, l’ambition qui remue le monde au mépris de ce droit, et pour la seule satisfaction de ses désirs, est aussi étourdie que criminelle.

Aux yeux de Guizot, le principe de non-intervention se confond avec le principe même de la liberté des peuples.

« Peu importe le mode de riiitervention, le titre auquel l’intervention se fait ; on peut intervenir de plus d’une manière ; on peut intervenir par des relations diplomatiques ou par des conspirations ; on peut intervenir par des congrès ou des sociétés secrètes ; on peut intervenir au nom du principe de la légitimité, ou au nom du principe de la souveraineté du peuple. Quelle que soit l’origine de l’intervention, quels que soient les moyens par lesquels elle s’exerce, dès qu’elle est armée, violente, elle porte atteinte à la liberté des nations; elle est une violation de ce principe salutaire de non-intervention qui est la base du droit des gens, le principe en vertu duquel les gouvernements et les peuples vivent en paix les uns avec les autres, w {Discours à la Chambre des députés, du 15 janvier 1831.)

Guizot voit dans la paix, non seulement la source de la prospérité publique, mais, quand elle est fortifiée par la conscience du droit et de la force, un principe supérieur de dignité nationale.

« La France n’en est point à recevoir la paix de l’Europe. La paix! C'est la France qui la donne. La France porte la paix ou la guerre dans les pans de sa robe ; c’est à l’Europe à la mériter de la France par sa sincérité, par la loyauté de sa conduite. La France sait ce qu’elle tient dans sa main ; elle sait qu’elle fera la guerre si la guerre lui convient , si l’Europe ne mérite pas la paix. J’ai la ferme confiance que l’Europe comprendra qu’elle a besoin que la France lui donne la paix et qu’elle fera, pour la France, ce qui peut seul décider la France à la lui donner. » (Discours à la Chambre des députés, 30 mars 1831.)

Cet amour obstiné de la paix n’était pas fait

pour plaire à tous les partis, alors surtout que la fièvre impériale n’était pas encore tombée. Il faut convenir aussi que pour une nation nerveuse et susceptible, ce refrain pacifique, mainte fois repris et accentué, n’avait pas la fière allure qui fait, à certaines heures, bondir les cœurs.

Ici du moins l’expérience a servi la mémoire de Guizot. Nous comprenons mieux aujourd’hui tout ce qu’il y eut de folie dans notre intervention systématique, au profit d’une idée, chez les peuples voisins. Ainsi se sont amassées ces rancunes dont l’explosion fut effroyable. Nous savons le prix du recueillement et de l’attente ; nous ne répugnons plus à concentrer, pour l’amélioration de notre régime intérieur, ce trop-plein de forces dépensé autrefois au dehors pour la propagande, avec une générosité chevaleresque.

Il est téméraire de vouloir dire quels profits nous eût valus, de 1830 à 1848, une politique belliqueuse ; mais on peut hautement déclarer ce qu’elle nous eût coûté, d’une seule part ; nous n’aurions peut-être pas l’Algérie, si nous avions trop obstinément songé à la Pologne.

De tous les éléments de la gloire de Guizot, il en est un seul que le temps a tout à fait respecté ; et c’est peut-être celui que, d’ordinaire, le temps épargne le moins : sa réputation d’orateur.

Comme il y a dans le mérite oratoire quelque chose qui tient au plus éphémère de nous-mêmes, l’extérieur, le geste, la voix, les nerfs, une bonne part de ces avantages (et non les moins expressifs) s’évanouit avec l’homme lui-même. Il n’en reste que le souvenir; et il faut à la postérité quelque complaisance pour les ranimer et s’en laisser toucher par contre-coup.

Parfois, c’est un artifice de la malignité des partis de faire, dans le même homme, une distinction entre le politique et l’orateur, et de grandir le second au détriment du premier. C’est dire clairement que sa supériorité momentanée était faite de surprises d’avocat, et ravaler l’éloquence au rang d’un prestigieux bavardage. Cette ruse de l’envie ne prévaudra point contre Guizot. Si le temps n’a pas respecté sa politique, il a laissé intacte sa renommée d’orateur.

Guizot devait aux lettres de nous donner luimême « ce beau chapitre de rhétorique française », que Sainte-Beuve lui demandait et qui eût été d’un prixinfini.il eût fait pour lui-même ce que. Cicéron s’est bien gardé d’omettre: la théorie de ce grand art d’après sa propre expérience, livrant le secret de ses études, de ses tâtonnements, de ses progrès, de ses triomphes. C’est chose précieuse à recueillir, l’opinion que les maîtres de l’art se font de l’éloquence ; dans quelle mesure s’y mêlent et s’y soutiennent la nature et l’étude, l’inspiration et l’effort, l’inconscience et l’appli-

cation. S’il eût touché un tel sujet, Guizot eût certainement conclu avec l’auteur du De Oratore : « L’éloquence ofïre bien plus de difficultés qu’on ne le pense ; elle se compose d’une réunion parfaite de talents et de connaissances : pluribus ex artibus studiisque collectum. »

Le détail de ces talents, les anciens l’avaient analysé, en maîtres ouvriers qui voulaient connaître dans tous ses secrets cet incomparable instrument de domination.

a L’éloquence exige beaucoup de qualités sans lesquelles elle ne serait qu’un bavardage, inutile et ridicule ; son mérite dépend non seulement du choix, mais aussi de l’arrangement des mots, de l’étude approfondie des passions multipliées que la nature a mises dans le cœur humain, de la force que l’orateur emploie pour les apaiser ou les exciter dans l’âme de ses auditeurs ; ajoutez à ces moyens f agrément et les charmes du style, la science du monde, la vivacité et la brièveté dans l’attaque et dans la défense, unis à l’adresse et à Turbanité.

c( Il faut aussi posséder l’histoire pour y puiser des exemples, et être versé dans la jurisprudence.

« Que ne dirai-je pas encore de Faction ? Elle suppose les mouvements du corps, le geste, le jeu de la physionomie, la voix et les inflexions variées, dont l’art théâtral nous fait sentir l’importance. Que dirai-je de la mémoire dépositaire des trésors de l’esprit ? Gardienne de nos pensées, de nos découvertes, de nos expressions, que seraient sans elle les talents les plus distingués de l’orateur ?

.... a Je ne parle pas ici d’un déclamateur insipide,

d’un méchant avocat, mais d’un orateur accompli, le premier dans son art, et tellement élevé au-dessus de lui-même qu’il semble avoir reçu du ciel le don de la parole, et nous porte à penser que l’éloquence, que nous regardons comme notre propre apanage, est l’ouvrage des dieux. Je parle d’un orateur qu’on révère et qu’on craint, comme s’il portait le caducée , d’un orateur tranquille et calme au milieu des traits de ses ennem.is, qui maîtrise une nation entière, la fait sortir de sa léthargie, relève son courage abattu et la rend à l’honneur. » (Cicéron. De oraiore, Liv. 1,5 et 46.)

Guizot avait reçu de la nature les dons essentiels de Torateur: une âme ardente^ prompte à s’allumer au feu des nobles passions, capable d’enthousiasme. Il avait, en outre, ce talent inné d’expression qui fait passer de soi aux autres les sentiments, les passions diverses. Agir sur l’homme par la communication de sa propre vie morale; faire tomber, d’un geste et d’un mot, ces invisibles murailles qui font de tout homme, avant ce miracle, un être clos, impénétré, prêt à la résistance ; faire courir de l’un à l’autre le mystérieux fluide qui fait de cent êtres un seul être, efface et confond les personnalités dans un élan de foi commune : voilà ce que l’art le plus achevé ne fera jamais, si la nature n’a déposé chez l’artiste la divine étincelle où s’allumera la flamme oratoire.

A vingt ans, Guizot, passant à Ouchy, rendit visite à M™* de Staël ; on parla de Paris, de l’Empereur, de Chateaubriand et du Mercure,

Lejeune homme cita une phrase éloquente d’un récent article, danslaquelle Chateaubriand flétrissait la tyrannie.

« Mon accent était sans doute ému et saisissant, comme j’étais ému et saisi moi-même ; de Staël me prit vivement par le bras en me disant: « Je suis sCire que vous joueriez très bien la tragédie ; restez avec nous et prenez place dans AntZromagite. » C’était là chez elle le goût et l’amusement du moment. » (M. I, 12.)

Un autre souvenir met en valeur cette première impression de M™® de Staël. La grande tragédienne Rachel, au sortir d’une séance de la Chambre où Guizot avait parlé, s’écria : « J’aimerais à jouer la tragédie avec cet homme ! »

Même à défaut de tout autre témoignage, et s’il s’agissait d’un orateur de l’antiquité, un point resterait acquis. L’homme qui frappait de surprise deux esprits si divers et leur communiquait la vive sensation de Part, possédait ces dons de communication mystérieuse par lesquels l’âme parle à Pâme, s’impose à elle et la subjugue.

(( C’est le corps qui parle au corps », a dit Buffon des formes inférieures de l’éloquence. Le corps, chez Guizot, réduit au nécessaire, paraissait n’être là que pour servir Pâme, non pour travestir ou amplifier grossièrement son action. Guizot était petit et de frêle stature ; mais la figure était belle, expressive ; le profil avait une beauté sculpturale; le front était haut, largement découvert ; les

tempes creusées; la bouche fine, d'un dessin très pur; les yeux, admirablement beaux, s’illuminaient d’éclairs de passion et faisaient rayonner son visage. La voix sonore, profonde, prenait dans l’indignation ou la colère des accents tragiques; et le geste, soutenant le regard, accentuait l’autorité de la parole, dont il avait la souveraineté et l’ampleur.

Guizot a dit de Casimir Périer :

a A la tribune, il n’élait ni souvent éloquent, ni toujours adroit, mais toujours efficace et puissant. Il inspirait confiance à ses partisans, malgré leurs doutes ; et il en imposait à ses adversaires au milieu de leurs irritations. C’était la puissance de l’homme, bien supérieure à celle de l’orateur. » (M. II, 195.)

Il y eut chez Guizot cette double force de l’homme et de l’orateur ; avant même que. son talent oratoire n’eût pris tout son développement, l’autorité qui rayonnait de lui, inclinait l’auditoire à la docilité et fixait l’attention. On sentait devant soi cette double puissance du caractère et de l’esprit. Par là déjà, on tient les hommes, et qui les tient, se fait écouter.

L’immense réserve de connaissances nécessaire à l’orateur, vingt années de labeur l’avaient assurée à Guizot. L’efiort de son travail s’était porté sur toutes les grandes questions de Tordre historique et politique ; il avait médité sur les systèmes, discuté les idées, recueilli, contrôlé les

faits ; le vaste champ de Thistoire s’étendait tout entier sous son regard, offrant en foule, suivant Toccasion, exemples, matières de comparaison, sujets de critique, éléments de défiance ou d’espoir.

Cet immense labeur secret de la préparation oratoire que l’antiquité imposait à tout candidat aux triomphes de la tribune, Guizot le fit, jour par jour, heure par heure, dès son arrivée à Paris, jusqu’à son entrée à la Chambre des députés. La matière du discours était prête; mais Pinstrument lui-même n’avait été encore ni suffisamment éprouvé, ni exercé.

L’antiquité avait ses écoles où s’apprenait le métier de l’orateur : se servir de la voix, la soutenir, garder le ton ou le varier, composer le geste, régler l’action, se familiariser avec la vue de l’auditoire, ses impatiences, ses distractions, tenir enfin toute prête, au service de la pensée, et disciplinée par un long exercice, cette abondance des mots qui ne doit jamais ni trahir l’orateur, en lui faisant défaut, ni le déborder par un flux tumultueux. C’est du métier sans doute ; mais dans l’art le plus élevé, la part du métier reste toujours grande ; et jamais le métier ne fut inutile, même au génie.

Cette préparation par la palestre oratoire manqua à Guizot, comme elle manque presque toujours aux orateurs modernes; leur apprentissage se fait à la tribune même, et ils ne savent pas

leur métier quand ils mettent au jour leur premier chef-d’œuvre. Mais tel était le caractère de rhomme qu'il souffrit moins qu’un autre de ce défaut d’exercice. Comme dès le premier jour, il attendit son succès du mérite de la pensée et de la conviction communicative de l’orateur, il eût sans doute retiré un médiocre profit des artifices de l’école.

a Quand on entre dans une arène où se débattent les affaires d’un pays libre, ce n’est pas pour y faire parade d’esprit et de beau langage ; il faut s’engager dans la lutte en véritable et sérieux acteur. » (M. 1, 181. j

On ne saurait donner le nom d’apprentissage oratoire aux années d’enseignement de Guizot. Ü y aurait inconvenance autant qu’erreur. Quand, du premier coup, on élève un enseignement à la hauteur où Guizot l’a tenu, on ne fait pas œuvre d’apprenti ; on présente le modèle achevé d’un genre à part.

En outre, il n’y a rien de commun entre la parole du professeur et l’éloquence de l’orateur politique, si ce n’est qu’ils expriment l’un et l’autre leurs pensées par des mots et qu’ils ont devant eux un auditoire. Mais tout diffère, et l’auditoire, et la matière des idées, et les conditions des rapports, et la nature des passions. Ils le savent, ceux qui ont tenté cette double épreuve ; et Guizot a marqué en traits précis ces profondes différences.

« L’habitude de la parole publique ne me manquait

pas ; je l’avais acquise à la Sorbonne ; mais au Palais- Bourbon, un prompt instinct m’avertit que j’avais afïaire à un théâtre et à un public tout différents. Comme le prédicateur dans l’église, le professeur parle, du haut de sa chaire, à des auditeurs modestes et dociles, réunis autour de lui par devoir ou par curiosité, qui ne songent pas à le contredire, admettent d’avance son autorité morale et sont disposés , pour peu que sa parole leur plaise, à lui porter confiance et respect. C’est un monologue en présence d'un auditoire favorable.

« L’orateur politique, au contraire, a devant lui des adversaires qui s’apprêtent à le combattre, et des alliés qui ne lui donneront leur appui que s’il leur assure la victoire. Il est. en dialogue continu, d'une part avec des ennemis passionnés, de l’autre avec des amis exigeants, qui siègent là comme des juges.

« Et ce n’est pas seulement à ses contradicteurs déclarés, à ses rivaux d’éloquence qu’il a affaire ; il traite, en parlant, avec toute l’assemblée qui l'écoute et dont il faut qu’il entende et comprenne le silence. S’il ne démêle pas les mouvements rapides et confus qui s’y produisent, s’il ne lit pas les impressions sur les visages, s’il ne saisit pas, pour y répondre d'avance, les objections et les doutes qui traversent les esprits, il aura beau bien parler; sa parole sera tantôt froide et vaine, tantôt mal comprise, mal interprétée et retournée contre lui. Un obscur mais réel échange de sentiments et d’idées, une conversation sympathique, soudaine et incessante, entre l’orateur et l’assemblée, c’est la condition, comme la difficulté suprême de l’éloquence politique ; sa puissance est à ce prix. » (M. II, 105.)

C’est le 3 mai 1819 que Guizot monta la première fois à la tribune comme commissaire du

roi, pour défendre un projet de loi « sur les journaux et écrits périodiques. » Il le dit lui-même : (( Il s’acquitta convenablement, mais froidement de sa mission. La Chambre parut goûter ses raisons et lui donna raison. » Mais ce discours souffre d’une double gêne, celle de l’avocat d’office, qui n’a point de vraie responsabilité dans le débat, et du débutant qui ne connaît encore ni ses ressources, ni la portée de son action, et qui se resserre, comme à dessein, par prudence ou timidité.

L’allure est déjà toute autre, quand, pour la seconde fois, à onze ans d’intervalle, Guizot paraît à la tribune de la Chambre, le 16 mars 1830. L’autorité de l’homme politique a singulièrement grandi ; il peut porter le poids de toutes les responsabilités. Il a le droit et le devoir de parler en son nom pour défendre le bien public. La circonstance était solennelle ; il s’agissait de la rédaction de la fameuse Adresse, dite plus tard des 221, et de l’avertissement que la nation voulait donner à une royauté égarée. Un amendement, proposé par M. de Lorgeril, énervait le texte primitif et lui enlevait son caractère. Guizot parla contre l’amendement :

« La surface de la société est tranquille ; si tranquille que le gouvernement peut fort bien être tenté d’en croire le fond parfaitement assuré et de se croire lui-même à l’abri de tout péril. Nos paroles, Messieurs, la franchise de nos paroles, voilà le seul avertissement que le pou-

voir ait à recevoir parmi nous, la seule voix qui se puisse élever jusqu’à lui et dissiper ses illusions. Gardons-nous d’en atténuer la force ; gardons-nous d’énerver nos expressions ; qu’elles soient respectueuses, qu’elles soient tendres, c’est notre devoir, et personne n’accuse votre Commission d’y avoir manqué ; mais quelles ne soient point timides et douteuses. La vérité a déjà assez de peine à pénétrer jusqu’au cabinet des rois ; ne l’y envoyons pas faible et pâle ; qu'il ne soit pas plus possible de la méconnaître que de se méprendre sur la loyauté de nos sentiments. » (Discours du 16 mars 1830, à la Chambre des députés.)

Dès le lendemain de la Révolution, Guizot était au pouvoir. Nouveau principe d’autorité pour l’orateur. Cependant il reconnaît lui-même que, dans tous les débats de cette première période, sa disposition était contenue et réservée ; il n’avait rien de cette ardeur provocante qu’on devait tant lui reprocher plus tard. C’est l’époque de l’active et secrète élaboration de son génie oratoire.

Dès les premiers mois de 1831, on peut constater dans l’éloquence de Guizot quelque chose de plus libre, de plus large ; on sent qu’il s’émancipe de jour en jour des entraves de la harangue longuement méditée avant la séance, le ton et le caractère de la dissertation se modifient et s’atténuent ; on n’entend plus un savant et perpétuel monologue; et quand l’interruption éclate, ce n’est pas un embarras pour l'orateur. Elle est pour lui une occasion de rebondir et de donner à

la riposte, avec le piquant de la personnalité, le mouvement, l’imprévu, le jaillissement de la vie.

C’est dans la discussion sur la politique extérieure du 15 janvier 1831 que, pour la première fois peut-être, le vrai discours de tribune succéda à la conférence politique et le dialogue oratoire au monologue professoral.

« Nous qui l’avions écouté et suivi comme professeur, nous assistions non sans intérêt à cette transformation. J’en ai les principaux moments très présents, et, en le voulant bien, je crois que je retrouverais, notées par moi avec curiosité et sur le temps même, ces diverses phases de sa parole publique (1). »

Ces notes de Sainte-Beuve auraient eu un prix infini ; il ne les a point publiées ; et ce coin de l’histoire littéraire de notre siècle manquera toujours delà lumière qu’il eût pu y verser. C’est vers 1833 ou 1834 que Sainte-Beuve marque pour Guizot le moment du développement définitif de l’orateur ; alors le professeur disparut tout à fait pour faire place au lutteur, au combattant, à l’homme d’Etat.

L’éloquence de Guizot était faite d’abord de clarté. Il avait gardé de ses études historiques le don supérieur de l’analyse ; et c’était son premier soin, sa première force, de diviser les idées, de les décomposer pour en montrer les éléments cachés et porter la lumière dans leurs replis.

(1) Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis^ i, 117.

Veut-il imprimer dans les esprits, au lendemain de la lutte, les vrais caractères de la Révolution de 1830 ?

« Il y a, Messieurs, dans notre révolution, un caractère qu’il importe de ne jamais oublier : c’est qu’elle a été imprévue, imprévue pour tout le monde, du moins dans le mode de son exécution, pour ceux qui l’ont faite, comme pour ceux qui l’ont subie.

« Et de même qu’elle a été imprévue, elle a été universelle ; elle s’est accomplie presque au même moment, non seulement dans Paris où la bataille s’est livrée, mais dans la France entière. Nous sommes absorbés par les événements de Paris, et nous oublions trop qu’au même instant, spontanément^ sans attendre les nouvelles de Paris, sans les savoir, dans une foule de villes de province, à Rethel, comme à Nantes, sur la simple arrivée des fatales ordonnances, le drapeau tricolore fut arboré et la Révolution commencée.

« Et pendant que le mouvement en faveur de la Révolution était ainsi spontané, nulle part un bras, une voix ne se sont élevés pour la combattre. Ce que prouve ce fait. Messieurs, c’est qu’il n’y eut, dans la Révolution de Juillet, aucune prérnéditation, aucun complot, aucune conspiration. C’est un mouvement national, national dans sa spontanéité, dans son universalité.

« Ce mouvement national n’a-t-il été qu’un mouvement d’emportement, un accès qui s’est tout à coup emparé du peuple entier ? Non, Messieurs ; cette Révolution si soudaine, si spontanée, elle se préparait depuis longtemps ; elle a mûri lentement. Depuis quinze ans, depuis dix ans surtout, nous y marchions, de l’aveu de tout le monde ; c’est le singulier caractère de cet événement qu’en même temps que, dans son mode d’exécution, il a été imprévu pour tous, il était au fond, depuis quel-

que temps, prévu de tous comme inévitable^ et accepté presque de tous comme nécessaire. Même avant d’être accompli au dehors, il l’était dans les esprits ; il a été inattendu et prévu en même temps. » (Discours du "lü novembre 1830 à la Chambre des députés.)

Comment ne pas voir, quand la lumière est si également distribuée ? Les passions ne sont pas remuées ; on dirait un débat entre purs esprits. Mais les idées sont divisées, classées, étiquetées. On les voit ; rien ne reste dans Tombre. L’adhésion de Tesprit de l’auditeur est comme forcée par l’évidence.

Veut-on savoir pourquoi le gouvernement de la Restauration est tombé, après avoir eu de justes raisons de durer 1

a Dès son origine, la Restauration a été en proie à deux principes, à deux influences contraires : l’une bonne, l’autre mauvaise ; l’une favorable aux intérêts du pays, conforme à ses sentiments ; l’autre, hostile aux mêmes sentiments, aux mêmes intérêts.

tt Ce qui a fait la force de la Restauration (car elle a eu de la force, elle a duré quinze ans au milieu des attaques de ses adversaires et des conspirations) , ce qui a fait sa force, dis-je, c’est d’abord qu’elle s’est présentée à l’Europe comme une garantie de paix, de stabilité, dont la France avait un si grand besoin, après tant de triomphes et de fatigues.

« De plus, la Restauration, en établissant un gouvernement qui n’était pas l’œuvre de sa propre force ni le résultat récent de la volonté de quelques hommes, un gouvernement qui se fondait sur un droit antérieur et

ancien, la Restauration a ramené en France, sous un certain rapport, le respect du droit, l’empire de cette idée salutaire sur laquelle la société repose, Fidée qu’il y a des droits acquis, des droits anciens qui ne doivent pas sans cesse être remis en question, qui subsistent par eux-mêmes et sont la base de l’édifice social. Ce principe, la Restauration le portait en elle-même ; il était son meilleur titre, celui qui faisait sa force non seulement en France, mais en Europe.

« En même temps, Messieurs, et par-dessus tout, ce qui faisait la force de la Restauration, c’était la Charte, c’est-à-dire l’adoption des principes les plus essentiels et des principaux résultats de notre Révolution.

« Gage de paix, respect du droit, adoption parla Charte des grands résultats et des grands principes de notre Révolution, voilà le bon côté, la bonne influence et ce que j’appellerai volontiers le bon génie de la Restauration.

a Mais en même temps, elle était évidemment en proie à d’autres forces, à d’autres influences. Avant tout, elle portait dans son sein la prétention à une souveraineté illimitée, supérieure à toutes les lois, invariable, éternelle, c’est-à-dire la prétention au pouvoir absolu.

a A côté de la prétention au pouvoir absolu, la Restauration portait une disposition constante à favoriser tous les abus de l’ancien ordre de choses qui avait péri avec l’ancienne royauté ; c’est-à-dire tout le régime aristocratique et tout le régime ecclésiastique qui tenaient dans l’ancienne société une si large place.

« La prétention au pouvoir absolu et la tendance à rétablir l’ancien état social, sans s’inquiéter de savoir s’il convenait aux généralions nouvelles, c’était là le mauvais côté, la mauvaise influence, le mauvais génie de la Restauration. » [Discours du 25 novembre 1830 à la Chambre des députés.)

L’orateur cède au penchant naturel de son esprit porté vers l’analyse. Les exemples en sont nombreux dans les discours de la première manière ; on peut y voir sans doute les suites de la tendance professorale à tout expliquer, à tout classer, pour faire tout voir en son lieu et à son heure ; mais il y a mieux encore. C’est une marque de probité intellectuelle chez un homme d’Etat de prendre surtout ses éléments de force dans la clarté, la méthode et l’analyse. Il faut autre chose sans doute pour s’emparer puissamment d’une assemblée et la dominer ; mais on la forme du moins ainsi peu à peu à ce premier acte de soumission intellectuelle, qui est d’écouter avec satisfaction parce que l’on comprend, et de voir clair dans les idées, parce que chacune est offerte à son heure, en plein jour, et comme artistement découpée.

Voici un exemple qu’on pourrait croire préparé pour la démonstration du système, tant les éléments de l’analyse y apparaissent distincts. Guizot veut mettre à néant les folles prétentions de ce parti qui croit avoir fait seul la Révolution de 1830 et qui voudrait s’arroger une sorte de pouvoir extra-constitutionnel.

« Ce parti... qu’il me soit permis de le décomposer. J’y rencontre d’abord des esprits spéculatifs, amis sincères de la vérité, pleins du sentiment de la dignité humaine, dévoués à ses progrès, qui lui ont rendu et qui lui rendront encore de grands services, mais habituellement dominés par certaines idées générales, par

certaines théories fausses, radicalement fausses, aussi bien aux yeux de la raison du philosophe que de l’expérience du praticien...

« A côté de ces personnes, derrière elles, viennent des fanatiques^ qui croient aussi aux théories, et qui, de plus, y ajoutent des passions personnelles dont ils ne se rendent pas un compte bien rigoureux, mais qui, par l’effet de la passion et d’une conviction sincère, constituent ce qu’on appelle le fanatisme. Les fanatiques^ il y en a de vieux, il y en a de jeunes ; il y en a qui se désabuseront au cours de la vie, qui deviendront plus raisonnables, plus éclairés, et d’autres qui persisteront dans leur fanatisme. Le monde a toujours offert ce spectacle. Dans mon opinion, voilà le bon grain du parti.

a L’ivraie, ce sont d’abord les ambitieux, les mécon tents. Les révolutions en font, elles suscitent des espérances immodérées. Les ambitieux, il y en a de grands, de petits ; il y en a de capables et d’incapables ; il y en a qu'un gouvernement raisonnable fera très bien de satisfaire, auxquels il faut penser, qui ont des droits, par cela seul qu’ils ont de la capacité et de l’action sur le pays. Il y en a d’autres qu'il faut laisser aller, parce qu’il n’y a rien de bon à en tirer, pas même leur appui.

« Après les ambitieux et derrière eux, une petite portion de La multitude, qui veut trouver dans le désordre, non seulement son profit, mais son plaisir ; car les hommes ont encore plus besoin d’émotions, de mouvement, que de toute autre chose ; et c’est le besoin d’émotions, de plaisirs, de spectacles qui met en mouvement la multitude, bien plus que son intérêt. » {Discours du 29 décembre 1830 à la Chambre des députés.)

L'exercice du pouvoir et la pratique de la tribune devaient développer chez Guizot d’autres parties de l’orateur. C’est l’eflet du pouvoir, chez

ceux qui en sont dignes, d’élever la pensée à une hauteur où ne saurait atteindre la moyenne des hommes, retenus dans les régions inférieures par Tétroitesse et la médiocrité de leurs pensées. Devant l’immense horizon de la politique étrangère, souvent chargé de nuages ou sillonné d’éclairs, l’esprit, frappé de la solennité du spectacle ou surélevé par la majesté des intérêts, voit grand et va naturellement à une expression grande de l’idée. Quand ces mots : guerre, paix, patrie, frontière, drapeau, répondent à des intérêts dont on a la garde, il est impossible que l’émotion née de cette familiarité de grands objets ne communique pas à la parole un accent de sincérité et une chaleur singulières. Que sera- ce chez ceux dont l’âme, naturellement grande et hère, a toujours vécu dans le commerce des nobles pensées, et que la nature a préparés à ce rôle d’interprète des émotions publiques, qui est celui de l’orateur?

La pratique de la tribune mit rapidement Guizot en possession de tous les avantages que donnent, devant les hommes assemblés, la faculté de se maîtriser, le sens des mouvements divers de l’auditoire, l’indifférence au tumulte, la promptitude à prévenir ou à transformer un incident, ce mélange de souplesse et d’audace qui ménage cet adversaire aux cent têtes ou qui en triomphe.

L’instrument de la parole s’assouplit rapidement, la langue s’enrichit, et devint plus maniable : les images éclairèrent le fond primitivement

un peu terne du style, et un large courant de passion entraîna tout, d'un bout à l’autre de ces belles harangues, où rien ne sentait plus l’artifice de la démonstration, où la vie s’échappait de partout, pleine, vibrante.

Ce fut une heureuse fortune pour le développement de l’éloquence de Guizot que son duel oratoire de huit années avec un adversaire tel que Thiers. Il connut d’autres antagonistes de premier ordre, Berryer, par exemple. Mais avec Thiers la lutte était de tous les jours, pour un enjeu défini, la possession du pouvoir. Aussi, la parole de Guizot, autrefois dogmatique et impersonnelle, s’anime-t-elle parfois de toute la chaleur d’une lutte d’homme à homme. Mais elle ne perd jamais, même alors, le grand air qui convient à un ministre défendant ses idées et son parti, non son portefeuille.

Voici un exemple de cette nouvelle manière de Guizot. Le cabinet du 1®" mars 1840 est tombé; le ministère du 29 octobre l’a remplacé ; la politique de l’un et de l’autre pivote sur la question de la paix ou de la guerre, à propos des affaires d’Orient.

« Vous êtes tombé, s’écrie Guizot, en s’adressant à Thiers, parce que vous poussiez à la guerre ; nous sommes arrivés au pouvoir parce que nous espérions maintenir en France la paix. Il y a entre vous et nous, à part toute discussion sur le passé, sur les négociations, sur la crise ministérelle, il y a entre vous et nous une

différence fondamentale. Vous êtes resté fidèle à votre pensée, nous resterons fidèle à la nôtre.

tt Maintenant, croyez-moi : ne nous jetons pas à la tête ces mots : a La paix à tout prix ! La guerre à tout prix ! » Vous le voyez, vous m'y avez forcé ; vous m’avez fait monter à la tribune en me disant que la question était résolue, que nous étions le ministère de la paix à tout prix; il faut bien que je vous rende votre épithète, il faut bien que je vous appelle le ministère de la guerre à tout prix.

« Mais sortons de cette triste ornière ; permettez-moi de discuter sérieusement avec vous la question de savoir si nos intérêts en Orient, si notre dignité sont gravement compromis, et si le traité du 15 juillet contient réellement ou ne contient pas un cas de guerre. C’est une question qui peut se débattre sans qu’on se dise les uns aux autres qu’on veut la paix ou la guerre à tout prix. La question de la paix ou de la guerre n’est pas une question nouvelle dans le gouvernement représentatif ; ce n’est pas la première fois que des assemblées et des peuples ont été appelés à la débattre. Quand Pitt et Fox discutaient la question de savoir s'il fallait faire ou non la guerre à, la République française, ils ne disaient pas : « Vous voulez la paix à tout prix ! vous voulez la guerre à tout prix! » Non ! non! ils examinaient sérieusement, sincèrement, s’il y avait des motifs suffisants, des motifs légitimes de guerre, si la guerre entreprise pour de telles raisons serait juste ou injuste, utile ou nuisible au pays, si elle était commandée ou interdite par la raison et l’intérêt national. Voilà la question, la question parlementaire, la question honnête ; débattons celle-là et ne venons pas y substituer une question injurieuse et révolutionnaire.

« Je veux vous le dire. Non, vous n’étiez pas le cabinet de la guerre à tout prix ; pas plus que nous ne

sommes le cabinet de la paix à tout prix. Vous étiez un cabinoL de gens d’esprit et de cœur qui ont cru que la dignité» l’intérét, l’influence de la France voulaient que la guerre sortît de cette situation, et qu’il fallait qu’elle s’y préparât aujourd’hui pour être prête au printemps. Eh bien, je crois que vous vous trompiez ; je crois que l’intérêt et l’honneur de la France ne lui commandent pas la guerre dans la situation actuelle, que la guerre ne doit pas en sortir, que c’est la paix au contraire qui doit en sortir ; et que si la guerre en sort, ce sera notre faute, la vôtre d’abord, et la faute de ceux qui ont marché avec vous.

« Voilàceque je pense, voilà ce que j’entreprendrai de démontrer demain, en suivant l’histoire des négociations. Mais, dès aujourd’hui, j’ai voulu protester contre les paroles, je dois le dire, honteuses et pour vous et pour nous, que vous avez prononcées à cette tribune ; j’ai voulu rétablir votre propre dignité, comme la mienne ; j’ai voulu vous rendre la justice que vous ne m’aviez pas rendue. Gardons Injustice tous deux; gardons-la et pour vous et pour moi. Vous croyez la guerre probable et juste ; je ne le crois pas. Vous avez dit vos raisons ; je dirai les miennes ; mais, pour Dieu, écartons la guerre à tout prix, la paix à tout prix. Gela ne convient ni à vous, ni à moi, ni à la France. » {Discours du 25 novembre 1840 à la Chambre des députés.)

Dans le souvenir qu’elle garde des hommes supérieurs, la postérité élimine sans cesse et simplifie pour ramener leur caractère à deux ou trois traits principaux. Ces sacrifices sont rendus nécessaires par l’impossibilité de tout retenir et la crainte de tout perdre. Ce qui restera de la puissance oratoire de Guizot, ce n’est ni le don supé-

rieur de l’analyse et de la clarté ; ni la tendance à tout agrandir et à généraliser ; ni le talent d’élever sans cesse les questions pour les rattacher à quelque principe supérieur ; ni la sincérité de l’accent ; mais l’incomparable maîtrise avec laquelle il mania l’arme terrible du dédain.

Guizot ne fut jamais plus complètement luimême à la tribune, sa personnalité ne fut jamais marquée de traits plus accusés que les jours où des calomnies faisaient sourdre sa colère et que son indignation s’échappait en saillies impétueuses. Alors apparaissait, dans toute sa beauté guerrière, le courage de cette âme faite pour la lutte, capable de soutenir mille assauts sans en être ébranlée, et la lucidité de cet esprit que la poussière de la mêlée ne troublait jamais.

On en connaît un immortel exemple : la séance du 26 janvier 1844 à la Chambre des députés, lorsqu’une double opposition coalisée delà droite et de la gauche lui jeta comme une injure le souvenir de son voyage de Gand(l). Déjà, le 25 novembre 1840, au seuil même de son grand ministère, il avait trouvé et repoussé cette intention outrageuse

« On m’a depuis longtemps prodigué à ce sujet la calomnie et l’injure. J’y répondrai enfin. Oui, j’ai été à Oand ; j’y ai été, non le lendemain du 20 mars, non à la suite de Louis XVIII. non comme émigré ; non pour

(1) Voir plus haut, chapitre I'’’, p. 63,

quitter, mais pour servir mon pays... J’ai été à Gand, non pas dans un intérêt personnel, mais pour porter à Louis XVIII quelques vérités utiles.

« ... Messieurs, ce n’est pas moi qui ai élevé cet incident, mais je l’ai saisi avec empressement pour dire enfin la vérité sur un acte important de ma vie. Croyezvous qu’en accomplissant cet acte, je n’aie pas prévu ses conséquences possibles?... Toutes les fois que j’ai cru et que je croirai qu’un acte en soi légitime peut être utile à mon pays, je n’hésiterai jamais à l’accomplir, quels que soient les nuages qu’il puisse répandre sur mon avenir. »

La question de fait était donc jugée, le vrai rôle de Guizot établi, lorsqu’on 1844, à propos des événements de Belgrave-Square, ces calomnieuses insinuations se firent jour de nouveau à la tribune. Berryer avait ouvert l’attaque. Quand il eut fini de parler, un silence profond s’étendit sur l’assemblée, ce recueillement plein demenaces, qui, dans la nature comme chez les hommes, précède l’orage. Guizot monte lentement à la tribune, et, dépouillant son caractère ministériel, pour laisser à l’attaque toute sa liberté et à la défense toute sa vertu, il dit avec une lenteur calculée :

« Messieurs, je commencerai par vider un incident tout personnel, qui ne regarde ni le gouvernement du roi, ni le cabinet actuel, ni le ministre des affaires étrangères, mais M. Guizot personnellement. ... Je l’ai déjà dit à la Chambre, la Chambre sait quel motif m’a fait aller à Gand. »

Ce nom, par une vertu magique, déchaîne la

SA DOCTRINE, éON ŒUVRE POLITIQUE. 167

tempête. Ce sont alors, des deux côtés extrêmes de l’assemblée, des vociférations, des croisements d’injures, des clameurs sans nom. Sous ce feu, l’orateur, impassible, par une sorte de bravade, jette par intervalle ces mêmes paroles :

« Vous le savez, je suis allé à Gand. ...

« Je suis allé à Gand

Sa voix est couverte par le bruit.

« Les honorables membres ne savent pas qu’il y a quelque chose de plus fort, de plus obstiné que toutes les interruptions et tous les murmures, c’est la conscience et la volonté de l’homme de bien. »

Impuissante contre ce roc, la colère de l’assemblée revient sur elle-même en puissant remous, pour rebondir encore contre la tribune.

« Je suis allé à Gand, porter à Louis XVIII... »

Et comme il rappelle, au milieu du tumulte, que, quatre ans auparavant , il a déjà fait entendre sa justification, il cingle, par deux fois, la gauche extrême de ces paroles :

« Je m’étonne, messieurs, des progrès qu’a faits la liberté depuis ce jour-là. ..

« En vérité, je le répète, j’admire les progrès que vous faites faire ici à la liberté. »

La gauche a senti le trait et rugit. La droite légitimiste obéit au mot d’ordre, qui est de réduire l’orateur par l’épuisement. « Si nous ne

pouvons vaincre M. Guizot, disait Tun des plus acharnés, il faut l’éreinter. »

a Messieurs, on peut épuiser mes forces ; mais j’ai l’honneur de vous assurer qu’on n’épuisera pas mon courage ! »

A un député qui lui disait avec sympathie : « Reposez-vous, reprenez haleine », il répondait :

« Quand je défends mon honneur et mon droit, je ne suis pas fatigable. »

Depuis une heure et demie, ce duel de l’énergie d’un homme contre la folie furieuse d une coalition se poursuit, sans que Guizot ait cédé d’un pas. Il est debout, accoudé sur le marbre de la tribune, pâle, l’œil ardent, la tête haute. « Ceux qui ont assisté à ce beau spectacle, écrivait Doudan troisjoursaprès(l), disentque rien ne ressemblait à une meute de chiens de bouchers comme l’élite de l’opposition hurlant contre M. Guizot. Le lion a fait taire les chiens. )>

Quand la meute s’apaise enfin, par épuisement, Guizot prend la parole, et distille lentement sa justification. 11 fait avaler goutte à goutte cette histoire à ses adversaires ; il prend l’offensive à son tour, leur reproche leur impuissance à rien fonder.

« Vous n'avez jamais su fonder ni un pouvoir, ni une liberté... Vous avez toujours perdu et les libertés et les pouvoirs. »

(1) Doudan, Mélanges, et lettres, II, 3.

et il termine par ce défi :

« Quant aux injures, aux calomnies, aux colères extérieures, on peut les entasser tant qu’on voudra ; on ne les élèvera jamais au-dessus de mon dédain. »

Sainte-Beuve écrivait sur le moment même : (( M. Guizot a montré la plus véritable, la plus énergique éloquence, la force, la sobriété, quelque chose de démosthénique et d'accompli. »

Ce talent, qui touchait à la perfection, s'accrut peut-être encore par une pratique quotidienne. Après avoir été un principe de force, il est étrange de constater qu'il fut à la longue un élément de faiblesse pour le ministre. Comme chaque apparition à la tribune était marquée par un succès, les triomphes oratoires étendirent un voile sur les vices de la politique, qu'ils masquèrent sans les faire disparaître. A ne juger que du dehors, le ministre était resté jusqu'au dernier jour le maître des assemblées ; Guizot songeait peut-être à cet étrange désaccord quand il écrivait :

« En présence des grandes questions de gouvernement, la parole esta la fois puissante et insuffisante; elle prépare et n’achève pas ; il faut s’en servir sans s’y confier. » (M. II, 148.)

et ailleurs :

« L’éloquence n’est point, au sein de la liberté politique, la condition première de fart de gouverner ; les mérites de la pensée et de faction y sont bien supérieurs à ceux de la parole. » (M. VI, 360.)

Guizot. b'

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