C. F. — Histoire de la civilisation en France
H. F. — Histoire de France racontée a mes petits- enfants.
Les autres ouvrages seront désignés par leur titre exact. Nous prévenons nos lecteurs que toutes les citations d’extraits de l’œuvre de Guizot sont empruntées aux éditions suivantes : Mémoires de Gunot, édition Michel Lévy, 1872 ; Lettres de Guhot édition Hachette ; Histoire de France racontée à mes petits enfants édition Hachette ; Histoire de la Givilisation en France et en Europe, édition Didier, 1857 et 1874; Histoire de la Révolution d’ Angleterre, édition Pichon-Bichet, 1827 ; édition Didier, 1864.
semble qu’il l’ail été de plus en plus, par une sorte de développement régulier de son tempérament intellectuel, du premier au dernier jour de sa vie publique ; et protestant, . de moins en moins, pui^squ’ü èst allé de l’isolement de croyances'intransigeantes au projet d’une fusion chimérique de son parti avec la cour Romaine. Mais avec des variations et des nuances, des retouches pour adoucir ou renforcer les traits, c’est bien là le fond du caractère de l’homme, tel que son origine et son éducation l’avaient fait.
François Guizot naquit à Nîmes, le 4 octobre 1787. Sa famille tenait un bon rang dans le parti protestant du midi. Son père, avocat de mérite du barreau de Nîmes, avait acclamé la Révolution à ses débuts. 11 salua en elle le triomphe des principes du Tiers-Etat et l’avènement définitif de son parti religieux au régime du droit commun. Mais c’était un de ces hommes passionnément raisonnables, qui ne s’abandonnent jamais tout entiers au mouvement qui emporte les foules : on eût pu lui dire, sans ébranler sa foi, comme madame de Montmorin à madame de Staël devant le défilé des représentants de la nation, le 5 mai 1789 : « Vous avez tort de vous réjouir ; il arrivera de ceci de grands désastres à la France et à nous. » Sa fidélité aux principes n’en eût point été ébranlée ; et plus tard, en présence des excès révolutionnaires, les menaces n’eurent pas raison de sa fermeté. Il fut condamné à mortel exécuté
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le 8 avril 1794. Il laissait une veuve et deux fils, François et Jean-Jacques.
La mort de cet honnête homme, vrai citoyen, fut un grand exemple. Il pouvait sauver sa vie ; Fagent subalterne qui avait découvert sa retraite, lui proposa de le laisser échapper. Tout favorisait sa fuite, et le salut était assuré. Mais l’agent pouvait être compromis par cette complaisance; André Guizot refusa l’olïre de la vie et s’immola héroïquement à ce scrupule. Le souvenir de ce grand acte ne s’est pas encore effacé de la mémoire de ses compatriotes.
« Rien ne m’est plus antipathique que d’étaler mon propre cœur. » (M. I, 89.)
Nous devons accuser chez le fils de l’avocat libéral ce sentiment de fière réserve; il a tari la source de confidences précieuses. Guizot avait sept ans quand son père fut exécuté. A sept ans, on comprend déjà ; et déjà, on souffre. Sous l’action des grandes douleurs, l’âme peut prendre à cet âge un pli que rien ne défera. Quel tragique serment d’Annibal enchaîna peut-être alors pour jamais cette jeune âme à la cause de la vraie liberté pour laquelle son père était mort : la liberté à mi-chemin entre la double tyrannie des rois et des foules? Nul ne peut le dire. Mais sortons-nous de notre droit en voyant dans l’obstinée modération du fils, dans son impétuosité à défendre tou-
jours et en tout les idées moyennes, quelque chose comme un vœu à une chère mémoire et la fatale empreinte d’une tragédie domestique ?
Madame Guizot voua sa vie à l’éducation de ses fils. Le malheur des temps rendait malaisée en France une œuvre de cette sorte, conduite avec sérieux et méthode. Elle tourna les yeux vers la ville que sa foi lui avait si souvent montrée comme une seconde patrie, et se détournant du théâtre de ses souvenirs, elle alla s’établir à Genève. C’est au gymnase de cette ville que Guizot fît ses études, avec une application soutenue dont ses maîtres furent frappés.
Cet adolescent traitait la vie comme une chose sérieuse et une œuvre difficile qu’il faut laborieusement préparer; son esprit se formait par un patient effort sans défaillance, et sous l’influence maternelle son caractère se trempait ; l’homme se dégageait, fier, libre, un peu farouche, d’un enthousiasme contenu, armé de mépris contre les vulgarités, piqué déjà d’un appétit de lutte. Son premier regard sur le monde dut y chercher, non pas où s’offrent les jouissances, mais où sont les devoirs. Aucune rêverie, aucune incertitude ; ce jeune homme voit sa tâche prête ; il ne sent en lui de bouillonnement que celui d’énergies accumulées pour une action sérieuse, utile et noble.
Fondus et travaillés dans le creuset de Genève, les éléments de ce caractère avaient besoin de s’affiner dans un milieu français ; Guizot vint
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à Paris en 1805 ; il avait dix-huit ans. L’amitié de M. Stapfer, ancien ministre de Suisse à Paris, lui créa des relations. Guidé par ce protecteur éclairé, il dirigea ses études vers les langues et les littératures étrangères ; il acheva de se rendre maître des langues anglaise et allemande, étudia passionnément Kant et Klopstock, Herder et Schiller.
Il était temps toutefois qu’il élargît le cercle de sa vision intellectuelle ; peut-être était-il alors encore quelque peu suisse. Il paraît avoir plus d’acquis que de lettres et plus d’érudition que de culture. Il parle lui-même de ses traditions chrétiennes et de son enthousiasme germanique qui faisaient sourire ses amis parisiens et leur causaient parfois de l’impatience. 11 lui manquait le baptême philosophique, au sens où l’entendait le siècle qui venait de finir; ce siècle
a Qui avait librement pensé à tout, parlé de tout, mis tout en question, tout espéré et tout promis, par mouvement et par plaisir d’esprit, plutôt que par aucun dessein d'intérêt et d’ambition. > (M. I, 5.)
Ce baptême de la liberté d’esprit et des vraies lettres, curieuses de tout, sans arrière-pensée d’utilité, Guizot allait le recevoir dans les salons de j^jme d’Houdetot, de Suard et de Morellet.
La société de Paris- en 1805 n’avait presque plus rien de commun avec la société des années qui avaient précédé la Révolution. Le sol avait
tremblé sous les institutions et les gens, et les traces de cet ébranlement étaient partout. Même après que la sécurité eut été rendue aux esprits et Tordre aux choses, on ne voyait plus ni le même tour aux pensées, ni les mêmes allures aux personnes. Desévéucments surprenants, terribles, avaient donné à Tactivité de chacun à la fois un but précis et un air tendu ; les simples'plaisirs de société semblaient fades à quiconque avait traversé, comme acteur ou témoin, les périodes si riches d’événements et d’émotions de la Terreur, du Directoire, du Consulat. La génération nouvelle née pendant la crise se trouvait séparée par un abîme, de cexviiT siècle, si voisin, à ne compter que les années, si éloigné, à mesurer les changements. De Tancien régime, il ne restait que des débris. La politesse intellectuelle du xviii® siècle, effarouchée par le bruit des armes et les éclats d’un despotisme brutal, s’était réfugiée dans un coin de quelques mètres carrés, au foyer de trois vieillards, dont le plus jeune avait soixante-seize ans.
Il y avait sans doute à Paris, en 1805, d’autres centres de réunion ; mais au lieu d’offrir, comme jadis, dans un charmant pêle-mêle, des hommes de toutes les classes de la société, noblesse, église, robe, hommes d’affaires, gens de lettres, artistes, hommes d’Etat, ils ressemblaient plutôt à des conciliabules de coteries ; Tesprit de parti y régnait en maître, dans Tordre des idées, des
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sentiments, des intérêts. Les anciens Constituants ne voyaient que leurs principes méconnus et outragés ; les membres de la haute noblesse, expiant avec une passion aveugle la générosité de leurs imprudences, leur ouverture d’esprit et leur libéralité de cœur, faisaient pénitence publique, et affichaient plus que jamais toutes les prétentions et les pédanteries de leur classe. Dans cette société nouvelle, le souci de l’intérêt avait tout flétri. C’était au contraire la marque propre du xviii® siècle d’avoir été, en toutes choses, désintéressé jusqu’à la folie. Ces deux mondes se tournaient le dos.
Aucun siècle .en effet n’a pris un plus vif plaisir au maniement des idées pures que le siècle dont la société impériale répudiait l’héritage. Peu soucieux de la portée pratique de ses théories, il s’estenchanté lui-même deces jeux d’unepensée toujours en éveil, réformant l’homme, la société, le ciel même, ouvrant à la vie sociale et aux destinées générales de l’humanité d’infinies perspectives toutes nouvelles; amoureux de chimères, jamais vulgaire ni bas, n’ayant d’autre dieu que l’esprit et ne pouvant admettre que cette divinité nouvelle se révélât au monde autrement que par des bienfaits.
« C’était un siècle ardent et sincère, un siècle de foi et de désintéressement. Il avait foi dans la vérité, car il a réclamé pour elle le droit de régner en ce monde. Il avait
foi dans l’humanité, car il lui a reconnu le pouvoir de se perfectionner et a voulu qu’elle l'exerçât sans entrave. Il s’est abusé, égaré dans cette double confiance ; il a tenfé bien au delà de son droit et de sa force. Sapensée originale, dominante, la croyance que l’homme, la vérité, la société sont faits l’un pour l’autre, dignes l’un de l’autre et appelés à s’unir, cette juste et salutaire croyance s’élève et surmonte toute son histoire. » {Notice sur de Rumfort^ M. II, 421.)
d’Houdetot, M. Suard, l’abbé Morellet avaient mis leur honneur à perpétuer, sous le despotisme impérial, les traditions de liberté intellectuelle du siècle qui les avait formés. Ils groupaient autour d’eux quelques amis, des académiciens, des politiques désabusés revenus à la philosophie et aux lettres, un petit nombre de jeunes gens triés, comme pour préparer des successeurs et faire école. On se réunissait le jeudi chez l’abbé Morellet, le mardi et le samedi chez M. Suard ; le mercredi M™® d’Houdetot tenait table ouverte ; petite chère, petit cercle ; tout le charme était dans les entretiens ; le dîner n’était qu’un prétexte.
« Après le dîner, assise au coin du feu, dans son grand fauteuil, le dos voûté, la tête inclinée sur la poitrine, parlant peu, bas, remuant à peine, M*"® d’Houdetot assistait en quelque sorte à la conversation, sans la diriger, sans l’exciter, point gênante, point maîtresse de maison, bonne, facile, mais prenant à tout ce qui se disait, aux discussions littéraires, aux nouvelles de société ou de spectacle, au moindre incident, au moindre mot spi-