COMMENT IL S EST FORMÉ
rituel, un intérêt vif et anxieux ; mélange piquant et original de vieillesse et de jeunesse, de tranquillité et de mouvement.
« On trouvait chez M. Suard moins de facilité, moins de laisser-aller; là, peu à.' a parte entre les voisins, peu d’interruptions au gré de telle ou telle fantaisie, une conversation presque toujours générale et suivie. G’étaitl’usage de la maison et on y tenait ; il en résultait quelquefois, surtout au commencement de la soirée, un peu de gêne et de froideur. Mais en revanche, là régnaient une liberté plus sérieuse et bien plus de variété réelle. M. Suard ne craignait d’aborder ni de voir aborder chez lui aucun sujet. Nulle part la franchise de la pensée et du langage n’était aussi grande, aussi ouvertement autorisée, provoquée par le maître de la maison.
« Leshommes qui ne l’ont pas vu ne sauraientse figurer quelle était alors la timidité des esprits, la retenue des entretiens, à quel point, dès que le moindre contact avec la politique se laissait entrevoir, les figures devenaient froides et les paroles officielles. M. Suard n’avait jamais souffert que cette mort pénétrât chez lui ; nul homme n’était plus étranger à toute menée, à toute intention politique ; mais la liberté de la pensée et de la parole était sa vie, son honneur ; il se fût senti avili à ses propres yeux d’y renoncer, et il la maintenait au profit de tous.
v< La conversation ne manquait pas d’ailleurs chez lui d’étendue et de variété ; aucune habitude, aucune préoccupation spéciale n’en rétrécissait le champ : philosophie, littérature, histoire, arts, antiquité, temps modernes, pays étrangers, tous les sujets y étaient accueillis avec faveur. Les idées jeunes et nouvelles, fussent-elles même peu en accord avec les traditions du xviii® siècle, n’y rencontraient point une hostilité repoussante ; on leur pardonnait de déplaire, en faveur du mouvement d’es-
prit qu’excitait leur nouveauté. On se réunissait, on causait sans nécessité, sans but, parle seul attrait des communications intellectuelles. Ce n’était pas sans doute le sérieux d’amis passionnés de la vérité et de la science ; mais c’était encore moins l’étroit égoïsme ou le mesquin travail des gens qui ne font cas que de l’utile. On ne recherchait pas, il est vrai, on ne reproduisait pas les idées pour elles-mêmes et pour elles seules ; on leur demandait quelque chose au delà, un plaisir social, mais rien de plus. »
{Notice de Rumfort ; M. II, 407, 409.)
Plus de trente ans après, Guizot parlait encore avec complaisance de ce milieu intime où il avait eu la vision du xviii® siècle. Sans doute les couleurs du tableau étaient pâles et presque effacées; le dessin seul en était resté net et pur. C^en était assez pour que le pupille intellectuel de Suard eût la révélation et goûtât le charme de cette société évanouie. Du philtre des idées et des théories qui avaient enivré tant d'esprits, trente ans auparavant, il ne prit que quelques gouttes légères ; assez pour donner à ses jeunes facultés l’agitation, sans le trouble. Il dut beaucoup à cette initiation ; et il y a de la reconnaissance dans l’accent qui anime ses souvenirs.
Sans doute Guizot prit peu de chose au xviii® siècle ; il ne fut jamais un amoureux désintéressé des lettres et de la philosophie ; il demandait aux idées autre chose que les éléments d’un plaisir social ou d’une ingénieuse combinaison de l’esprit.