‹ GustaveChapitre 21 sur 28 · UE LAC AU SODA. ARRIVEE AU FORT BRIDGER. UN CAMP DE SOLDATS MORMONS · texte numérisé non relu

UE LAC AU SODA. ARRIVEE AU FORT BRIDGER. UN CAMP DE SOLDATS MORMONS

Deux jours plus tard, nos trois amis aperçoivent le lac au Soda.

— Voici le Soda, à bientôt le lait et le miel.

— Oui, dit Arthur, si l’on n’a pas oublié le soda pour faire le gâteau, le lait et le miel ne doivent pas • être loin.

— Qui sait si nous ne trouverons pas les gâteaux tout faits, dit George.

On arrive au Lac, et nos trois amis descendent de cheval et approchent de la rive.

Un étang long de cinq à six acres et large de deux, couvert d’une substance semblable à de la glace sur laquelle il serait tombé une légère couche de neige, se présente à leur vue.

— Cette glace doit être assez forte pour nous porter, dit Gustave, avançons donc jusqu’au milieu de cet étang ; le soda doit y être plus propre.

— Allons, dirent George et Arthur.

Arrivés vers le milieu, Gustave prend son couteau et fait un trou.

— Cette glace me paraît épaisse de cinq à six pouces, dit-il à ses amis.

— Regardez donc comme l’eau est noire au-dessous, dit George ; on dirait de l’encre.

Arthur tire la baguette de sa carabine pour sonder la profondeur.

Il n’y a presque pas d’eau, dit ce dernier, mais une vase sans fond forme le lit de ce lac.

— C’est vraiment remarquable, dit George ; je ne peux comprendre comment une eau et une vase aussi noires puissent former ce qu’on pourrait appeler une crème si blanche et si belle.

Aussitôt que les wagons arrivent, les hommes, les femmes et les enfants s’empressent de se procurer une bonne quantité de ce soda ; ils le coupent en petits morceaux, et le mettent dans des sacs pour le conserver.

Ce soda produit sur les pâtisseries le même effet que la poudre allemande de nos jours.

A quelques milles plus loin, sont les sources à goudron (Tar Springs). On y voit plusieurs trous carrés remplis d’une eau blanche sur laquelle flotte une graisse noire et épaisse, ressemblant en tout point au goudron chaud.

— Voici le miel, s’écrie Gustave, mais comme il est noir ! C’est à n’y rien comprendre ; là-bas, l’eau est noire et la crème blanche, ici c’est tout le contraire, l’eau est blanche et la crème noire.

— Ne savez-vous pas que tout est nouveau dans la nouvelle Jérusalem 1 dit George.

— Et nous verrons bien d’autres choses, ajoute Arthur.

— Pourvu que ce soit pour le mieux, dit Gustave.

Ici encore, comme au lac au Soda, les gens de notre caravane, munis de petites chaudières, vont les remplir pour graisser les essieux de leurs wagons.

Enfin, on arrive au fort Bridger, à cent cinquante milles en deçà de la ville du Lac-Salé, et notre caravane campe au pied de ses murs.

Ce fort était en ce moment occupé par un détachement de la milice mormonne, désignée sous le nom de “Destroying Angels” (anges destructeurs) ; ce détachement était le plus brave de toute leur armée, et avait été organisé par Joseph Smith lui-même pour lui servir de garde personnelle.

Tout le monde de notre caravane était joyeux ; les

sauvages ne seront plus à craindre, se disait-on, et la ville sainte n’est pas éloignée. Les jeunes gens font entendre des chants joyeux, et les enfants se livrent à leurs jeux innocents.

La caravane était à peine arrivée, que ces “Anges” sortent du fort pour lui rendre visite.

Tous portaient de longues barbes, et leurs figures étaient à demi-cachées par de larges feutres surmontés de plumes. Leurs costumes étaient retenus par de larges ceintures d’où pendaient de gros revolvers et de longs poignards. De larges bottes montant jusqu’au genou complétaient ce costume farouche.

— Quels sont ces hommes % se demande-t-on avec anxiété.

— Ne craignez pas, dit le capitaine ; ces hommes sont nos meilleurs amis. Ce sont les anges destructeurs commandés par un des plus hauts dignitaires 5 ie notre Eglise.

—Il paraît, dit Gustave à ses amis, que chez les mormons, il n’y a que des anges et des saints

Ces hommes entrent dans le camp ; le capitaine s’empresse d’aller au-devant d eux en leur tendant la main. Ceux-ci, en l’apercevant, otent leuis laiges feutres, et lui témoignent le plus grand respect

Le capitaine les présente ensuite aux gens de la caravane, qui se prêtent aux compliments d usage.

Gustave ne perd pas de vue son père, et s’aperçoit qu’il hésite à donner la main à ces hommes d’un extérieur aussi farouche; il s’en réjouit et dit a ses

amis en souriant : .

Eloignons-nous, je n’ai nullement envie de donner

la main aux anges, ce soir.

Et tous trois se glissent sous une tente.

Ils venaient à peine d’y entrer, que Gustave entend prononcer son nom par des gens qui le chei client.

Force lui fut donc de sortir, et il avança dun

pas ferme vers le capitaine. , „

Ce dernier le présente au chef des anges en

disant : 1

— Permettez-moi de vous présenter à Gustave Dumont ; c’est ce jeune homme dont je vous parlais il y a un instant ; la caravane lui a dû son salut en plusieurs circonstances.

Le chef ôte son chapeau en tendant la main à Gustave.

— Je suis heureux de faire votre connaissance, ditil, et je vous félicite, jeune homme, de votre noble conduite et de la bravoure dont vous avez fait preuve pendant le long voyage que vous venez de faire ; j’espère que bientôt vous emploierez vos talents pour défendre l’Eglise des saints.

Gustave, frappé de la mâle beauté de cet homme et de ses manières distinguées, ne put s’empêcher de lui rendre son salut avec beaucoup de grâce.

— Je dois vous dire que ce jeune homme n’est pas encore un des nôtres, dit le capitaine.

— Il le sera bientôt, j’espère, dit le chef, en frappant légèrement sur l’épaule de Gustave. Vous suivrez l’Eglise de Jésus-Christ, n’est-ce pas ?

— De tout mon cœur, répond Gustave ; et pour suivre l’Eglise de Jésus-Christ, je ferai tout ce que je pourrai.

— Bien, bien, dit le chef, je ne vous dis pas adieu, mais au revoir.

Et il s’éloigne pour rejoindre ses hommes.

En le voyant partir, Gustave dit assez haut pour être entendu du capitaine et de son père :

— Oui, je suivrai toujours l’Eglise de Jésus-Christ, mais non celle de Joseph Smith.

Ces derniers ne font pas voir qu’ils ont entendu, et reconduisent le chef au “fort Bridger.”

Le lendemain, les montagnes Rocheuses apparaissent dans toute leur splendeur. Gustave et ses deux amis, frappés du magnifique spectacle qui s’offre à leurs regards, arrêtent leurs chevaux pour mieux voir.

Du nord au sud, aussi loin que leur vue peut s’é-

tendre, ces montagnes, toutes plus hautes les unes que les autres, se succèdent sans interruption ; ces sommets couverts d’une neige perpétuelle ; ces pics élancés, tous de formes différentes et se perdant dans les nues, ces ravins profonds qui les séparent ; ces précipices dont la vue seule effraie ; ces rochers immenses comme suspendus sur le bord des abîmes, et menaçant à chaque instant de s’y précipiter ; ces plateaux couverts d’une verdure qui réjouit; ces arbres gigantesques qui semblent se cramponner aux parois presque perpendiculaires de ces montagnes ; tout forme un ensemble qui enchaîne les regards, excite l’admiration et porte à élever l’âme vers le créateur de tant de merveilles.

Le soir, on forme le camp au pied de la passe du sud, et le lendemain, après avoir monté près de cinq heures, la caravane arrête sur le sommet pour prendre le dîner.

Au départ, Gustave et ses deux amis sont effrayés à la vue de l’abîme qui se présente devant eux, et dans lequel il faut que la caravane descende, en suivant un chemin pavé de cailloux ronds et longeant le bord d’un précipice sans fond.

Les wagons arrivent, et tous se demandent comment on va s’y prendre pour descendre dans cet abîme.

— Il n’y a rien à craindre, dit le capitaine. Que chacun enchaîne les dernières roues de son wagon pour l’empêcher de rouler sur les cailloux ; vous ne laisserez qu’une paire de boeufs en avant, et attacherez les autres en arrière, afin de leur faire retenir le wagon pendant la descente. Et qu’un seul wagon descende à la fois.

Gustave et ses hommes prennent le devant et se sentent comme frappés de vertige; leurs chevaux, effrayés, ne cherchent qu’à se coller contre la paroi de la montagne, et refusent d avancer.

D’un côté du chemin, qui a à peine huit pieds de largeur en certains endroits, sont des abîmes sans

fond ; de l’autre, une montagne s’élevant perpendiculairement à plusieurs centaines de pieds de hauteur, sur laquelle on voit de grosses pierres qui, par leur position, menacent à chaque instant de se détacher et de rouler sur le chemin.

Tous éprouvent un sentiment de satisfaction et de reconnaissance lorsque la descente est opérée.

Après la prière, le capitaine donne avis que, le lendemain, la caravane devra traverser la grande montagne.

— Vous ferez bien, dit-il, de voir que les roues de vos wagons soient en bon ordre, car la montée est longue et pénible. J’aime à vous faire remarquer que nous avons passé aujourd’hui le point le plus élevé entre l’Atlantique et le Pacifique ; la petite rivière près du camp coule vers l’ouest, tandis que celles que nous avons vues et traversées depuis notre départ coulent vers l’est. Depuis que nous avons quitté Omaha, nous n’avons cessé de monter ; à présent nous allons descendre.

— Il faut espérer que nous ne descendrons pas toujours aussi rapidement que cette après-midi, dit Gustave.

— Non, pas aussi rapidement que nous venons de le faire, dit le capitaine prenant de bonne grâce l’humeur de Gustave. D’ici à la ville sainte, nous aurons à gravir plusieurs montagnes qui se trouvent sur notre route. Préparez-vous, chers frères et sœurs, à partir dès l’aurore.

Le lendemain, dès la pointe du jour, la caravane se met en route et, une heure plus tard, elle arrive au pied de la haute montagne qu’il lui faut gravir.

On monte pendant une heure, pendant deux heures ; l’air, de chaud qu’il était en bas, est plus frais et se refroidit à mesure qu’on avance. Tous les quarts d’heure ou vingt minutes, il faut arrêter les bœufs pour les laisser reprendre haleine.

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