Partie du bas de la montagne vers les six heures
du matin, la caravane atteignit le sommet sur les deux heures de l’après-midi.
Alors tout le monde oublie sa fatigue, et pousse un cri d’admiration à la vue du magnifique panorama qui se déroule devant les yeux.
Aussi loin que l’on peut voir, de quelque côté que l’on regarde, sont de hautes montagnes au pied desquelles s’étendent de belles vallées luxuriantes et resplendissantes de verdure. Au milieu de ces vallées, coulent des ruisseaux limpides ou de jolies petites rivières, tous bordés d’herbes aux couleurs riches et variées. Plus loin, une foule de petits lacs ressemblent à autant de nappes d’argent, tant leurs eaux sont claires et tranquilles.
L’œil ne se lasse point de regarder ; l’air plus pénétrant et plus pur dilate les sens, dispose aux émotions de l’intelligence, et l’âme, s’élevant avec la pensée, grandit et plane librement ; elle voit tout, embrasse tout en admirant les grandes œuvres du Créateur qui a si bien orné la nature dans cette contrée.
Chacun voudrait fixer sa demeure sur ce sommet, mais il faut continuer la route, et nous le quittons à regret.
— Voici qu’il va falloir descendre encore, dit Gustave. Ainsi va le monde, aujourd’hui en haut, demain en bas ; pourvu que l’on finisse par monter, ça ira bien.
Les wagons arrivent à la descente ; il faut enchaîner les roues de nouveau et prendre les mêmes précautions que la veille ; le soir, on forme le camp à l’entrée d’un ravin qu’il faut suivre dans toute sa longueur le lendemain.
Ce ravin, long de quatorze milles, est bordé de chaque côté par de hautes montagnes qui s’élèvent, à plusieurs endroits, à plus de mille pieds de hauteur ; au milieu coule un gros torrent dont l’eau se précipite de chute en chute, en faisant un si grand bruit que l’écho frappe les parois des montagnes et ne se perd qu’à l’une ou l’autre des extrémités.
En entrant dans ce ravin, ce bruit résonne si fort que nous ressentons comme un sourd bourdonnement ; l’on est saisi d’un sentiment qu’on ne peut définir ; il nous semble que le pouls bat plus vite et que le sang bouillonne dans nos veines.
Le chemin longe ce torrent à une assez grande hauteur ; à quelques endroits, il est à peine assez large pour laisser passer les voitures ; alors les animaux, effrayés, n’osent avancer. Le moindre cri se répète pendant plusieurs minutes. Un coup de pistolet, tiré par un des hommes de l’arrière-garde, pour en connaître l’effet, parut comme un coup de canon aux gens de notre caravane, qui crurent que la montagne s’écroulait.
Gustave et ses amis, en avant comme d’habitude, chevauchaient depuis près de trois heures, lorsqu’ils aperçurent une écluse qui leur barrait le passage.
Cette écluse était faite avec de gros arbres couchés et superposés à une dixaine de pieds de hauteur ; de grosses pierres entouraient ces arbres, et le tout était rempli de branches et de terre. Une porte, laissant passer l’eau du torrent, avait été placée au milieu, de manière à pouvoir être baissée ou levée au besoin.
— Que veut-on faire d’une écluse dans ce ravin ? dit Gustave.
— Voudrait-on nous noyer, par hasard ? dit George.
— Il ne suffirait en effet que de baisser cette porte, pour couvrir ce chemin d’une épaisseur de dix pieds d’eau en cinq. . . Mais il est interrompu par une voix forte qui leur dit :
— Halte ! ou donnez le mot d’ordre.
Gustave et ses compagnons, surpris, arrêtent leurs chevaux et tirent leurs pistolets. Ils regardent dans la direction d’oii venait cette voix, et voient une sentinelle, la carabine en joue, qui répète :
— Halte ! ou donnez le mot d’ordre.
Gustave répond avec les plus grand sang-froid et en souriant •
— Veuillez, mon ami, être assez bon de nous faire connaître ce mot d’ordre, et je vous assure que pas un d’entre nous n’aura la moindre objection de vous le donner.
La parfaite tranquillité et le sourire avec lesquels il avait prononcé ces paroles, eurent pour effet que ses amis et la sentinelle éclatèrent de rire.
Gustave profite de ce moment pour ajouter :
— Me serait-il permis, monsieur, de vous demander pourquoi l’on a fait cette écluse dans ce ravin ? Ce n’est pas pour nous noyer, j’espère ?
— Cette écluse a été faite pour inonder ce ravin, dans le cas où l’armée américaine voudrait s’y engager pour le traverser, répond la sentinelle. Mais qui êtes-vous ? je ne puis vous laisser passer sans vous connaître.
— Nous sommes l’avant-garde d’une caravane de saints du dernier jour, répond Gustave.
— Alors, vous pouvez passer, dit la sentinelle en ôtant son chapeau.
Gustave et ses compagnons reprennent leur route, montent sur un pont jeté au-dessus de l’écluse, et aperçoivent un camp fait à la mode des sauvages.
Des huttes construites avec des branches d’arbres entrelacées de rameaux, et le tout recouvert de paille ou de glaise, servaient d’abri aux soldats mormons, occupés en ce moment, les uns à faire des retranchements, des batteries et des fossés, les autres à placer sur le sommet des montagnes de grosses pierres destinées à être j etées sur ceux des ennemis qui voudraient passer dans le ravin.
— En voilà une curieuse besogne pour des saints, dit Gustave toujours souriant ; en ont-ils des projets pour. . . .
Un nouvel ordre : Halte ! ou donnez le mot d’ordre, l’arrête court dans sa remarque.
— Vous pouvez passer, se hâte de dire Gustave en ôtant son chapeau, imitant en cela ce qu'avait dit et
fait la première sentinelle, et il n’arrête pas son cheval.
— Vous ne passerez pas, crie la sentinelle. Halte ! ou je Vous tue.
— Comment cela ? reprend Gustave sans se déconcerter. Par quel droit nous arrêtez-vous ? Je vous donne le mot d’ordre que la première sentinelle nous a donné ; je répète les mêmes paroles, et je fais comme elle en ôtant mon chapeau.
Les amis de Gustave sont fous de rire ; la sentinelle, surprise de la gaieté et de la naïveté de notre héros, ne peut empêcher le sourire d’effleurer ses lèvres.
— Monsieur, continue Gustave, je connais votre devoir et le mien, je n’insisterai pas à passer avant de vous dire qui nous sommes, et il répète ce qu’il avait dit à la première sentinelle, et ajoute : allonsnous rencontrer d’autres sentinelles sur notre chemin avant d’arriver à ce camp que je vois plus bas ? Si oui, vous voudrez bien nous donner le mot d’oi dre.
— Ce n’est pas nécessaire, répond l’homme d’armes en souriant.
— Merci, monsieur, dit Gustave en le saluant, et il s’éloigne avec ses compagnons.
— Qu’avez-vous donc, cher ami ? dit George.
— Rien que je sache, répond Gustave. Voyez-vous, il faut bien être gai et joyeux.
Puis, prenant le galop, nos amis se rendent au camp sans ralentir leur course.
Le commandant et les quelques soldats restés au camp s’approchent ; le premier leur demande :
— Qui êtes-vous ?
— Nous sommes l’avant-garde d’une caravane de saints du dernier jour, répond Gustave ; elle doit arriver tout à l’heure.
—Soyez les bienvenus, chers frères en Jésus- Christ, dit le commandant en leur tendant la main.
Quelques minutes plus tard, le capitaine et M. Dumont, qui avaient bien ri en apprenant comment Gustave s’y était pris pour donner le fameux mot
d’ordre, arrivent au camp et aperçoivent ce dernier causant avec le commandant.
Ils se hâtent de le rejoindre, et le capitaine, le frappant amicalement sur l’épaule, lui dit :
—Jeune homme, vous avez trouvé un moyen bieu ingénieux pour passer et pénétrer dans un camp.
— Entre saints, monsieur, dit Gustave, il y a toujours moyen de s’arranger.
Les voitures de notre caravane commencent à. entrer dans le camp.
Notre capitaine les fait arrêter, pour permettre' au commandant de prendre les noms de ceux qui faisaient partie de la caravane, son devoir étant de ne laisser passer qui que ce soit sans connaître les noms et le but de ceux qui voulaient pénétrer plus avant dans le territoire.
Alors les soldats mormons se mêlent aux gens de notre caravane ; ces derniers, touchés de leur misère, leur donnent de la farine et quelques jambons tirés de l’incendie dont nous avons déjà parlé. Gustave s’approche de son père et lui dit :
— Regardez ces hommes qui croyaient que tout leur viendrait en abondance en se rendant à cette ville qu’on a qualifiée du titre pompeux de “Nouvelle- Jérusalem ”. Ils manquaient même de nourriture ; et que dire des moyens qu’ils prennent pour repousser l’autorité légitime ?
— N’ont-ils pas le droit de se défendre ? réplique M. Dumont, et surtout celui de repousser ceux qui veulent les attaquer injustement ?
— Injustement, dites-vous ? vous prétendez donc qu’ils ne doivent pas obéir aux lois et reconnaître l’autorité du gouvernement des Etats-Unis, qui les a tolérés et protégés jusqu’à ce jour ? Peuvent-ils, avec raison, refuser de recevoir un gouverneur envoyé par ce gouvernement pour faire respecter ses lois, et cela dans un de ses territoires ? Non, ils se rebellent, parce que Brigham Young, tout en se proclamant.
prophète de Dieu, veut aussi jouir des honneurs civils. Il ne veut pas céder son poste de gouverneur <Tun territoire qui ne lui appartient pas, et sur lequel il n’a aucun droit.
— Pourquoi Brigham Young ne jouirait-il pas des honneurs civils, comme prophète de Dieu, autant que le Pape, comme chef de l’Eglise romaine ? Il est bien roi, lui.
— Vous ne pouvez mettre le Pape et Brigham Young, tout gentilhomme qu’il peut être, sur un pied d’égalité. L’un est le vicaire de Jésus-Christ, l’autre n’est que le chef des mormons.
— L’un et l’autre sont chefs d’église ; si l’un a droit à des honneurs, l’autre doit le posséder également.
— Vous me surprenez, cher père, pardonnez-moi cette expression. Cependant vous savez bien que si le Pape jouit d’un pouvoir temporel, c’est parce que les rois et les empereurs des siècles passés l’ont voulu ainsi. Ils lui ont donné un territoire sur lequel il aurait juridiction complète, afin qu’il fût libre dans ses décisions, libre dans ses décrets, libre dans ses actions, et indépendant de tout autre pouvoir. En agissant ainsi, ces rois et ces empereurs, régnant alors sur des nafions en grande majorité catholiques, c’està-dire membres d’une Eglise dont le Pape était le chef suprême, ont voulu le mettre à l’abri de toute influence que l’un ou l’autre d’entre eux aurait pu exercer sur lui. La sagesse de cette démarche a été et est encore reconnue par tout homme bien pensant. De plus, le Pape n’est que le dépositaire de son royaume, il doit le remettre intact à son successeur. Ce royaume est la propriété du chef suprême de tous les catholiques de l’univers, et co mme tel, il doit le conserver. Dites-moi, cher père, en est-il ainsi de Brigham Young, bien que j’admette qu’il soit chef d’une secte religieuse ? Le territoire de l’Utah lui appartient-il \ Lui a-t-il été donné en dépôt pour le
conserver ? A-t-il aucun droit à le réclamer plus que tout autre citoyen américain ?
— Assez, dit M. Dumont, voici le signal du départ.
La caravane se remet en marche, et vient camper sur les bords d’un torrent large et impétueux, quelle doit traverser le lendemain.