TRAVERSÉE ÉMOUVANTE. ARRIVÉE AU LAC SALÉ. LA DIME
Le lendemain, Gustave et ses amis se mettent à l’eau les premiers pour traverser le torrent. Le courant est si fort qu’il menace d’entraîner leurs chevaux.
Arrivé vers le milieu, le cheval d’Arthur trébuche, et ce dernier est lancé dans le courant, qui s’en empare et l’entraîne avec rapidité.
Tout le monde pousse un cri d’effroi en le voyant tomber.
Prompt comme l’éclair, Gustave lance son cheval dans la direction de son ami qu’il voit disparaître ; il pique plus fort et le voit reparaître un peu plus loin ; son cheval redouble de vitesse sous la force de ses coups, mais son ami disparaît pour la deuxième fois.
Les gens de notre caravane tremblent d’émotion et craignent que Gustave ne soit la victime de son dévouement : plusieurs courent le long du rivage pour porter secours.
M. Dumont, à son tour, s’élance sur les pas de son fils et le suit de près.
Gustave semble ignorer le péril qui le menace, ses lèvres murmurent une prière ; il voit son ami reparaître tout près de lui. Saisissant alors les rênes d’une main nerveuse, il s’élance à bas de son cheval ; de sa main restée libre, il saisit Arthur ; mais au même instant, le cheval de Gustave fait un bond de côté et échappe à notre héros, et le torrent les entraîne tous deux.
Un cri d’angoisse s’échappe de toutes les poitrines. Mon fils, mon fils, s’écrie M. Dumont qui, en un ins-
tant se trouve près de lui, le saisit et tous trois atteignent la terre ferme sur la rive opposée.
— Cher père, dit Gustave, c’en était fait de nous, si vous n’étiez venu à notre secours.
M. Dumont, dont les larmes inondent la figure, ne répond que par ces mots :
— J’en remercie Dieu, et, entourant Gustave de ses bras, il l’embrasse à plusieurs reprises.
George, comme stupéfait, était resté au milieu du torrent. En voyant M. Dumont se jeter au secours de Gustave et de son frère, il pique son cheval et est bientôt auprès de ces derniers.
— Ah ! cher ami, dit-il à Gustave ; vous avez failli être victime de votre amitié pour nous. Merci, mille fois merci. Et vous, monsieur, ajouta-t-il en s’adressant à M. Dumont, je. . .
— N’en parlez pas, jeune homme, dit ce dernier eii l’interrompant.
Les hommes de l’avant-garde s’occupent à ramener Arthur à la connaissance ; après beaucoup d’efforts, ils parviennent à lui faire rejeter l’eau qu’il a avalée ; on lui apporte des vêtements secs, on lui frictionne les membres, et quelques minutes plus tard, Arthur se relève.
Sa première pensée est pour Gustave, et il lui témoigne toute la reconnaissance dont il est capable.
Assez, cher ami, dit Gustave ne voulant pas lui
faire connaître le péril qu’il avait couru lui même. Mais, comment êtes-vous ? êtes-vous assez fort pour remonter à cheval ?
— Oui, je suis assez bien.
On se remet en route et on s’éloigne sans regret de ce torrent dangereux.
Le soir la caravane forme son camp au pied de la dernière montagne qui la sépare de la ville sainte.
Dès cinq heures, le lendemain matin, les wagons commencent à monter.
Nos trois amis arrivent au sommet les premiers Au bas de la montagne, ils aperçoivent une belle et
large vallée au milieu de laquelle coule une petite rivière, baptisée du nom de “Jourdain” par les mormons. Au nord-ouest, le lac Salé s’étend au delà des montagnes ; au sud sont d’autres montagnes aux cimes couvertes de neiges éternelles ; sur le versant nord-est de cette vallée, s’élève comme en amphithéâtre la ville sainte qui, vue de loin avec ses jolies maisons grises et jaunes, toutes entourées de beaux jardins, ses rues droites et assez larges, offre un coup d’œil charmant.
— Enfin, voilà la nouvelle Jérusalem, dit Gustave en souriant ; et vous voyez bien que ses habitants sont tous des saints : on ne voit pas un seul clocher.
— C’est vrai, dit George ; cependant ce bâtiment rond que l’on voit près de cette montagne doit être un temple.
— Pour envoyer au ciel plus rondement, dit Arthur.
— Voici les wagons qui arrivent, dit Gustave; le capitaine m’a donné ordre de les faire arrêter sur ce sommet.
Sa tâche terminée, le capitaine qui, cette fois, était en arrière avec M. Dumont, arrive et se dressant sur ses étriers, s’écrie d’une voix forte :
— Chers frères et sœurs, vous voyez devant vous la cité sainte, la nouvelle Jérusalem, pour laquelle nous avons bravé tant de dangers ; faisons éclater notre joie par des cris d’allégresse, et ôtant son chapeau il pousse un “hourra” qui est répété par tous les gens de notre caravane.
— A présent, continue le capitaine, saluons-Ia d’une manière digne d’elle en déchargeant nos carabines.
Trois cents coups de feu partent ensemble.
— Bien, reprend le capitaine, cette fusillade a averti le saint prophète de notre arrivée ; il va daigner nous recevoir, et je n’ai pas besoin de vous dire de lui témoigner tout le respect possible. Avant de partir d’ici, je vous prierai de refaire vos toilettes.
Tout le monde se met à l’œuvre, et les beaux habits.
les chapeaux coquets, les faux chignons, les robes éclatantes, les rubans, les plumes, etc., emballés depuis le départ, font leur apparition, et chacun se pare de son mieux.
Les wagons s’ébranlent de nouveau, le capitaine et M. Dumont en tête, et une heure plus tard la caravane fait son entrée dans la ville par une belle rue large (t très propre, qui la conduit devant le château de Brigham Young, grand et élégant édifice, bâti directement au pied d’une montagne très escarpée.
Gustave et ses deux amis regardent de tous côtés ; ils sont frappés de l’ordre et de la tranquillité qui régnent partout ; ils admirent les beaux jardins, luxuriants de végétation, qui entourent de bonnes maisons faites de briques grises et blanches (ces briques sont cuites par le soleil) ; des régiments d’enfants, jouant dans les cours, attirent leur attention et les font sourire ; ils répondent avec grâce aux saluts qui leur sont faits par ceux qu’ils rencontrent ; de chaque côté des rues qu’ils traversent, coulent des ruisseaux à l’eau claire et froide ; ils en font la remarque et se demandent pourquoi ils sont la.
Ils arrivent devant le château, et voient un homme entouré de plusieurs femmes, toutes plus jeunes et plus jolies les unes que les autres ; cet homme paraît approcher la cinquantaine et possède une belle figure.
— Brigham Young est vraiment un beau prophète, dit Gustave en souriant.
— Sa beauté ne le rend pas plus saint, dit George.
Sinon plus saint, au moins plus agréable à sa
femme. . . . au pluriel, dit Arthur.
— N’avancons pas plus loin, dit Gustave, laissons
passer les voitures.
Ils arrêtent leurs chevaux, le capitaine leur fait signe de les suivre ; mais ils détournent la tete comme si leur attention était attirée ailleurs.
Les voitures passent tour à tour et, sur un signe du capitaine, s’arrêtent devant le prophète.
Alors ce dernier s’approche et tend les bras vers le capitaine, qui s’empresse de se rendre à lui.
Nos trois amis avancent pour mieux voir et écouter.
Le prophète embrasse le capitaine et lui dit :
— Je vous salue, frère bien-aimé, et je vous souhaite la bienvenue.
Chacun s’avance ensuite à son tour et donne la main au prophète qui, le sourire sur les lèvres, les félicite sur leur conversion et le résultat de leur voyage.
— Notre sœur Emily n’aurait certainement pas touché tes mains, dit George en lançant un regard de mépris sur le prophète.
Et une larme vient mouiller ses paupières.
— Passons tout de suite de l’autre côté, dit Arthur ; je ne veux pas être présenté à cet homme.
— Oui, allons, dit Gustave ; et tous trois, se glissant dans la foule des cavaliers, passent inaperçus.
La caravane se remet en marche et, quelques minutes plus tard, elle forme son camp dans une grande enceinte, faite pour l’usage des arrivants.
Les habitants de la ville vennent aussitôt, les uns pour louer leurs maisons, les autres pour vendre leurs marchandises, ou annoncer leur commerce.
—Il paraît, dit Gustave, qu’ici comme partout ailleurs, il nous faudra payer pour tout, même le lait et le miel.
— Taisez-vous, dit George, nous sommes ici dans leur ville, et ils ne permettront pas que nous nous amusions à leurs dépens.
— Quoi ! faudra-t-il payer pour s’amuser aussi \ dit Gustave.
— Certainement, répond Arthur, on ne saurait trop payer ; le prophète a tant de femmes à faire vivre.
— Et d’enfants à habiller, ajoute George.
Trois jours après, les gens de notre caravane commencèrent à se disperser. Les uns restaient à la ville ; d’autres se rendaient à “Provost City,” à cinquante milles au sud, ou à Ogden, au nord.
M. Williams, pere de George et Arthur, acheta une grande maison avec plusieurs acres de terre tout près des limites de la ville, et pria M. Dumont et son fils de venir rester avec lui.
M. Dumont consentit ; trois chambres furent placées à sa disposition, et bientôt tout alla on ne peut mieux.
Les mormons étaient les gens les plus tranquilles du monde ; l’ordre le plus parfait régnait le jour et la nuit dans la ville et au dehors. Point de vols, point de chicanes, point de jalousies ; chacun se mêlait de ses affaires, sans s’occuper de celles des autres. Gare à celui qui aurait voulu s’initier dans les secrets de famille, ou se serait permis des familiarités avec la femme d’un autre.
En un mot, pour rendre justice aux mormons, il serait a désirer que toutes les affaires commerciales et temporelles, en ce qui regarde la famille, le droit de propriété et les échanges, fussent conduites aussi bien partout ailleurs.
On dirait qu’ils sont tous frères : politesse et urbanité entre eux, telle semble être leur devise.
Quelques jours plus tard, nos trois amis, étant bien reposés, décidèrent d’aller visiter le pays pour voir les curiosités de tout genre qui y abondent.
Montant à cheval un beau matin, ils parcourent les différentes rues de la ville ; au côté de chacune d’elles, comme nous lavons déjà dit, il y avait un ruisseau dans lequel coulait une eau claire et froide ; vis-à-vis chaque maison, ils remarquent une trappe arrangée de manière à être baissée ou levée au besoin.
— Veuillez donc nous dire d’où vient cette eau, demande George à un homme en train de lever une de ces trappes.
— Elle vient directement de la montagne, messieurs; elle descend d’abord dans un grand canal que nous avons construit jusqu’aux limites de la ville, et se répand ensuite dans les ruisseaux au côté de chaque
rue. Cette eau est très bonne à boire, et sert à arroser nos jardins pendant la saison d’été, qui ne nous donne pas de pluie. Attendez un instant, je vais baisser cette trappe, vous allez voir comment j’arrose mon jardin.
La trappe se baisse, et l’eau, arrêtée dans son cours, entre dans un petit canal conduisant au jardin, et se répand ensuite dans de petites rigoles se ramifiant sur tous les carrés couverts de végétation et de fleurs: cinq minutes plus tard, tout le jardin est enseveli sous une épaisseur de plus d’un pouce d’eau.
Alors, cet homme relève la trappe, l’eau reprend son cours, et son voisin, qui attendait le signal, en fait autant.
— Vous voyez, dit-il, c’est à chacun son tour.
Après l’avoir remercié, nos trois amis sortent de la ville et se dirigent vers les sources d’eau bouillante (Hot Springs) situées à six milles au nord.
Un bassin long d’une trentaihe de pieds et large de vingt, d’où s’échappe une vapeur qui s’élève à une assez grande hauteur, et dans lequel bout une eau claire, se présente à leur vue.
— D’où peut venir cette eau ? dit Arthur.
— J e ne le sais pas, répond Gustave, mais ce soufre, ce mercure et ces autres substances vertes et rouges que l’on voit au fond de ce bassin, dénotent l’existence de quelque volcan souterrain assez près d’ici, et qui, tôt ou tard, se fera connaître en se débarrassant des montagnes qui le couvrent. Je vous assure que je n’aimerais pas être trop près pour le simple plaisir de les voir sauter.
— Et tomber sur les saints de la nouvelle Jérusalem, dit George ; mais, changement de propos, je vais voir si cette eau est bien chaude.
En parlant ainsi, il se met le doigt dans le bassin, mais le retire aussitôt. “Peste ! ajoute-t-il, elle m’a brûlé le doigt.”
G est bien votre faute, dit Gustave, vous devez
savoir que l’eau qui bout n’est pas froide comme celle dans laquelle nous avons pris un bain l’autre jour.
—En ce cas, vive l’eau tiède, dit Arthur, comme celle de ce petit lac qui est à côté de nous.
Gustave et George se tournent de ce côté, et voient des milliers de canards prenant leurs ébats sur ce lac à quelque distance d’eux.
Après avoir tout examiné, ils reprennent la direction de la ville. Chemin faisant,' ils rencontrent des dizaines de femmes entourant un seul homme qui s’efforce de plaire à chacune d’elles, autant que possible, en souriant a celle-ci ou à celle-là et en répondant à leurs questions.
—C’est vraiment surprenant, dit George ; c’est à qui, parmi elles, lui donnera le bras ; elles sont toutes gaies, et 1 accord le plus parfait semble régner entre elles.
Il faut croire, dit Gustave en souriant, que quand un homme a plusieurs femmes, il s’accorde et s’arrange mieux avec elles que lorsqu’il n’en a qu’une. Chez nous, en Canada ou ailleurs, où l’homme ne peut avoir qu une femme à la fois, l’on entend parler souvent de chicanes et de batailles après un an ou deux de ménage, et quelquefois même avant.
C est vrai, dit George, et malheureusement ces cas sont trop fréquents ; cependant, je ne puis comprendre comment il se fait que les femmes ici ne montrent point de méfiance et de jalousie entre elles.
Cet accord et cette amitié ne doivent exister qu’en apparence, dit Arthur ; leur religion ne me parait pas sainte, et Dieu ne peut les approuver.
— Vous avez raison, dit Gustave d’un ton sérieux; ces femmes sont aveugles dans leur croyance ; Dieu n’a pas voulu la pluralité des femmes dans le saintétat du mariage. Elles ne peuvent connaître le lien sacré qui lie l’époux et l’épouse qui se sont unis parce que Dieu le voulait, et qui ont vu dans leur mariage
un sacrement que ce Dieu a sanctifié des le commencement du monde, lorsquil a créé Eve pour être V unique coinpagne d’Adam. Il ne faut pas cependant les juger trop sévèrement, la plupart d entre elles agissent d’après leuis convictions religieuses et ne font qu’obéir aux doctrines de leur Eglise.
. — Je l’admets, dit Arthur, mais cela n’empêche pas que leurs familles sont divisées en autant de branches que l’on en compte dans un arbre, c’est-à-dire, en autant de femmes que possède le père.
— Oui, dit George, rien qu’à y penser.... mais Dieu les jugera.
— Nous voici rendus à la maison, dit Gustave, allons prendre le dîner.
— Entrons, dit Arthur ; après le dîner, nous irons voir les sources d’eau chaude, à quelques milles au sud de la ville.
— D’eau tiède, vous voulez dire, dit Gustave ; dans celle-là, George ne risquera pas de se brûler les doigts.
Une heure après, nos trois amis se dirigent vers les sources d’eau chaude, où ils arrivent bientôt.
Ces sources ressemblent à des puits ; une eau tiede les remplit jusqu’au bord et s’écoule dans un petit lac, un peu plus bas.
' — Rien d’extraordinaire ici, dit Gustave ; avançons
plus loin.
— Allons, dirent George et Arthur, il faut voir le
pays.
Us lancent leurs chevaux au galop, et ils entrent dans un petit village possédant deux moulins et quelques jolies maisons.
— Seriez -vous assez bon de nous dire à qui appartiennent ces moulins ? demande Gustave à un homme qui passait près d’eux.
— Au prophète, répond cet homme, et ces jolies maisons que vous voyez en avant servent de demeures à quelques-unes de ses femmes.
— C’est très commode pour lui, n’est-ce pas ? dit George.
— Oui, messieurs ; il vient ici de temps à autre pour se reposer des fatigues de la ville.
—En a-t-il plusieurs de ces lieux de repos ? demande Gustave.
— Je lui en connais cinq ; il en a d’autres peut-être, mais je puis vous l’assurer.
— Merci pour vos informations, monsieur, dit Gustave en s’éloignant.
—C’est très commode que d’être prophète, dit George en riant.
— Ce qu’il y a de plus beau, dit Gustave, c’est qu’il peut voyager, s’éloigner, et n’importe où il se trouve, il est chez lui, sa femme y est toujours. Qu’il la quitte dans une place, il la retrouve dans une autre.
— Voici une voiture qui approche, dit George : qui sait ? c’est peut-être le prophète qui vient se reposer.
Gustave regarde du coté indiqué par ses amis, et aperçoit un coupé traîné rapidement par deux superbes coursiers.
Au même instant, six ou sept femmes bien mises, dont l’une entourée de jeunes enfants propres et soignés, sortent des maisons et s’élancent à la rencontre de la voiture ; c’est à qui arrivera la première.
Le prophète sort de la voiture et est assailli par ces femmes, qui s’empressent de lui témoigner leur amitié.
Les enfants, joyeux, crient de toutes leurs forces : papa, papa.
—Tous ses enfants le connaissent, dit George en souriant.
Vous ne pourriez en dire autant du prophète,
dit Gustave ; il serait difficile pour lui, en effet, de les appeler tous par leurs noms. ) ;
11 y en a peut-être parmi ceux-ci qu’il n a pas
encore vus, dit Arthur.
— En ce cas, la foi seule suffit, dit Gustave ; cependant je ne comprends pas qu’un homme puisse se décider à épouser plusieurs femmes, tandis qu’il faudrait plusieurs hommes pour faire vivre une femme de la manière quelle l’entend, c’est-à-dire pour lui fournir toute la toilette qu’elle désire. Mais pour un prophète, il faut croire que cela peut se faire.
— Arrêtez-vous donc, dirent George et Arthur en riant ; vous n’êtes jamais en peine de prendre les choses par le côté le plus gai.
— Et de dire la vérité lorsque je la connais, dit Gustave.
Nos trois amis tournent leurs chevaux dans la direction de la ville, et arrivent bientôt à leur demeure, après avoir passé une journée agréable et instructive.
Gustave, en entrant chez son père, aperçoit un homme occupé à fouiller les coffres et les valises : chemises, pantalons, pardessus, collets, etc., gisaient pêle-mêle sur le parquet.
Surpris, il le regarde faire, et voit que cet homme fait un inventaire de tout ce que possède son père.
— C’est un évêque qui vient collecter la dîme, se dit-il.
L’inventaire terminé, l’évêque demande à M. Dumont :
— Est-ce bien tout ce que vous avez ?
— C’est tout ce que je possède, répond ce dernier, de mauvaise humeur.
— N’avez-vous pas d’argent ? reprend l’évêque d’un ton sévère.
— Pourquoi cette question ? dit M. Dumont en rougissant. Eaut-il payer dîme sur l’argent aussi ?
— Certainement ; les autorités de notre sainte Eglise tiennent à avoir un dixième de tout.
— Je crois avoir un milier de piastres, dit M. Dumont indigné, et, tirant son portefeuille, il compte son argent devant l’évêque, qui jette un regard avide sur les billets de banque.
— C’est un évêque qui aime les piastres, dit Gustave.
M. Dumont compte quinze cents dollars.
— Alors le dixième fait cent cinquante piastres, dit l’évêque ; quant à vos vêtements, lits et meubles, j’en ai mis la valeur à mille piastres, donc cent piastres à ajouter.
— Mais, je ne fais qu’arriver, réplique M. Dumont.
— Cela n’y fait rien, vous devez payer la dîme d’avance ; les ordres sont très sévères sur ce point. Les autorités de notre Église ont tout à payer pour le soutien des missionnaires, la construction des temples, etc.
— Et tant de femmes et d’enfants à nourrir et habiller, dit Gustave plus fort.
— Vous avez deux cent cinquante piastres à me donner, dit l’évêque, voyant que M. Dumont ne s’exécutait pas.
— Je vais vous les donner puisqu’il le faut, dit M. Dumont d’un ton vexé, et, comptant l’argent voulu, il le présente à l’évêque, qui s’empresse de le mettre en poche.
L’évêque se retourne, se dirige vers la porte en jetant un regard sévère sur notre héros :
— Regardez-moi comme vous voudrez, dit Gustave: si vous eussiez eu affaire à moi, vos poches seraient encore vides.
— Tu es jeune encore, dit l’évêque avec un sourire moqueur ; mais tu vieilliras et tu paieras la dîme a ton tour.
—Jamais, dit Gustave en lui jetant un regard de dédain.
— Il le faudra bien ; ainsi je ne te dis pas adieu, mais au revoir.
— Eh bien ! qu’en pensez-vous, mon père ? dit Gustave. Il paraît qu’il vaut mieux être pauvre en arrivant dans la nouvelle Jérusalem.
— Pourquoi donc ?
— Parce que celui qui a quelque chose est obligé
de payer pour garder ce qu’il possédé ; bien plus, il ne pourra le garder longtemps, car avant peu, la dime lui aura tout ôté.
— Je vois où tu veux en venir ; tu veux condamner cctto dîme.
— Quel est l’homme juste qui ne la condamnerait pas ? Ne venez -vous pas de la payer vous-même avec répugnance ?
— Il est vrai que j’ai éprouvé de la répugnance en la payant; cependant, à bien y penser, cette répugnance disparaît. On payait la dîme au temps des apôtres : et vous, catholiques, ne la payez-vous pas a vos curés ?
— Les catholiques paient une dîme, il est vrai, mais est-elle aussi onéreuse que celle-ci ? Au Canada, le fermier donne son vingt-sixième minot de grains et de légumes, mais après l’avoir récolté seulement : s il récolte peu, il donne peu ; s’il récolte beaucoup, il peut donner plus, et cette dîme ne l’appauvrit pas. Il paie sa dîme avec plaisir, parce que le prêtre a besoin de vivre comme tout autre, et que cette dîme est raisonnable.
— Cela dépend des circonstances. Au Canada, l’Église est riche ; ici, tout est à créer pour le maintien de l’Église des Saints, qui ne fait que commencer.
— Et elle commence bien, d’après moi.
— Les catholiques ont été obligés de payer des dîmes plus élevées dans les siècles passés ; et même, en certain pays du vieux continent, la dîme est de beaucoup plus élevée qu’au Canada.
— Qu’est-ce à dire, cher père % Si la dîme est plus élevée, c’est qu’elle est en rapport avec les besoins du culte et les revenus de ceux qui la paient. Mais vous n’avez jamais entendu dire que les évêques de notre Église entraient dans les maisons pour fouiller les coffres et les valises de leurs paroissiens, et leur faire payer la dîme sur chaque chemise, pantalon, etc., qu’ils possèdent, voire même le contenu de leur portera jnnaie.
— Tu ne nieras pas, j’espère, qu’il y a des curés très riches, qui ont amassé leurs biens à même cette dîme payée par leurs paroissiens.
— J’en conviens ; cependant il y en a beaucoup, je dirai même la grande majorité, qui emploient le surplus que leur procure cette dîme, non pas parce qu’elle est exorbitante, ou qu’elle obère ceux qui la paient, mais provenant de la fertilité des terres et l’aisance qui en résulte pour ceux qui les possèdent, qui emploient ce surplus, dis-je, a secourir les pauvres de leur paroisse, ou bien 'à orner 1 église et le presbvtère, propriétés de ceux qui paient cette dîme ; ou bien encore à doter leur village ou quartier d’écoles et de couvents destinés à l’éducation des enfants de leurs paroissiens. Ici, fait-on la même chose % A quoi applique-t-on cette dîme si élevée %
— On l’applique dans un bon but, c’est celui d entretenir et d’envoyer des apôtres et des missionnaires dans toutes les parties du monde pour prêcher le saint
Evangile. , ...
— Prêcher le saint Evangile, répété Gustave ; mais, cher père, le capitaine qui a conduit notre caravane vous a dit lui-même qu’il avait fait son voyage, grâce aux contributions des nouveaux convertis. J’ai vu aujourd’hui même comment on employait une partie de cette dîme. Écoutez bien : c’est pour bâtir des moulins au prophète, et lui faire des lieux de repos où il installe ses nombreuses femmes qu’il va voir de temps à autre ; et vous venez de contribuer a cette œuvre par l’argent que vous avez donné. Pensez-y bien, et vous verrez plus tard que je dis la vérité. ^
M. Dumont, pensif, ne répondit pas, et se mit a ramasser et mettre en place les vêtements et le linge éparpillés sur le parquet.
CHAPITEE XXII
Gustave fait sortir une femme de la maison de son père. Discussion.
Quelques jours après, nos trois amis se rendent au lac Salé pour faire une promenade en chaloupe ; ils montent dans un petit chaland, seule embarcation qu’ils trouvent, et se dirigent vers une île située à une distance de deux ou trois milles.
Ils peuvent à peine manier leurs environs tant l’eau est épaisse, encore moins faire avancer ce bateau à fond plat.
• — J e suis fatigué de travailler aussi fort, dit Gustave ; cette eau est tellement imprégnée de sel, que nos avirons en sont déjà tout couverts.
— Nous ferions mieux de retourner, dit George; le vent est trop fort, et il vaut mieux ne pas s’aventurer plus loin.
— Vous craignez de prendre un bain de sel, dit Gustave en souriant ; pourtant il ne vous brûlera pas celui-là. ’
Qu importe, je ne voudrais pas tourner en statue de sel.
, — Ne regarde pas en arrière de toi, dit Arthur, il n y aura pas de danger.
Ce lac Salé, long de soixante-dix milles et large de trente, est une des curiosités les plus remarquables de cette contrée ; son eau est tellement imprégnée de sel, que pas un poisson ou autre être vivant quelconque ne s’y trouve ; ses grèves sont couvertes d une épaisseur de quatre à cinq pieds de ce sel, que
la chaleur du soleil a cristallisé. Comment se fait-il que l’eau de ce lac, situé à quatre cent cinquante pieds au-dessus de la mer, et dont les tributaires sont tous d’eau douce, soit aussi salée ? C’est ce que les savants n’ont jamais pu bien expliquer, et plusieurs le comparent à la mer Morte de la Palestine.
Nos trois amis, revenus à la grève, reprennent la direction de la ville. Comme ils y entraient, Gustave aperçut son père qui se dirigeait vers le temple, accompagné d’une femme.
Il croit la reconnaître et pousse un soupir.
— Où va donc votre père avec cette femme ? demande George.
— Je ne sais réellement, répond Gustave, il va peut-être faire sa passée au temple aujourd’hui ; et, tout en parlant, Gustave essuyait une larme.
— Que veut dire “ passée au temple ” ? demande Arthur.
— Les mormons l’appellent confirmation, je crois ; papa me disait hier qu’il devait passer par toutes les phases de la création, afin d’être né de nouveau pour devenir réellement un des saints du dernier jour. Je recevrai ensuite, ajouta-t-il, la confirmation, l’huile sainte et les habits que je devrai porter sur mon corps toute ma vie.
— J’aimerais à savoir comment on s’y prend pour sanctifier et renouveler le monde dans ce temple, dit George.
— Tu n’as qu’à te mettre mormon, répond Arthur ; ensuite ils feront un saint de toi en te faisant tourner autour de ce bâtiment rond . . .
— Et où le tout se fait rondement, je suppose, ajoute George.
Ils arrivent à la maison, et Gustave entre dans sa chambre, où il s’enferme pour donner libre cours à ses pensées.
Il se jette sur une chaise et se met à pleurer ; la
vue de son père se dirigeant vers le temple avec une femme l’avait effrayé.
Cette pensée lui déchire le cœur, et, pour ajouter à sa douleur, il voit sa mère et sa sœur qui lui apparaissent tristes et abattues ; il lui semble que l’une lui dit : “ Mon fils, ramène mon époux ”, et que l’autre ajoute : “ Cher frère, ramène notre père.”
De nouvelles larmes inondent sa figure, et une sueur froide couvre tout son corps.
— Mon Dieu, dit-il, éloignez donc de moi ces pensées amères. — Mais une autre pensée plus cruelle encore vient assiéger son esprit déjà trop surchargé. Il lui semble voir son père faisant sa passée au temple avec cette femme qui l’attire par ses sourires et les mille attentions qu’elle lui prodigue. Cette vue le fait frémir. “Malheureuse !” dit-il. Son cœur bat avec force et les larmes l’étouffent.
N’en pouvant plus, il se jette à genoux et, levant ses bras vers le ciel, il y fait monter une prière fervente.
Après avoir épanché son cœur vers Dieu, il se lève et sort de la maison pour respirer plus à l’aise.
M. Dumont arrive au même instant. Gustave voit qu’il est pâle et agité.
Il s’empresse d’aller au-devant de lui, et luidemande:
— Qu’avez-vous donc, père, êtes-vous malade ?
— Non, mon fils, j’éprouve au contraire une grande joie ; mais laisse-moi seul ; demain, je te ferai connaître mes projets.
; En entendant parler de projets, Gustave pâlit et s’éloigna rapidement, sans trop savoir ou il allait. Mais à peine a-t-il fait quelques pas, qu’il voit cette femme se diriger vers la maison de son père.
Son premier mouvement est un mouvement de colère, et il avance vers elle pour lui dire de retourner sur ses pas ; une autre pensée l’arrête.
— Il ne faut rien brusquer, se dit-il ; avant d’agir, voyons ce quelle veut.
Il la voit entrer dans la maison. “Attendons quelques minutes, se dit-il, laissons-la entamer la conversation, puis nous verrons”. Quelques minutes plus tard il entre sans s’annoncer, ce qui était contraire à ses habitudes, et il entend son père dire à cette femme :
— Je voudrais bien répondre à votre désir, madame ; retardons notre mariage de quelques jours, j’ai mon fils qui. . . .
— Pourquoi retarder ? demande cette femme en l’interrompant.
Mais elle ne peut continuer, Gustave s’écrie d’une voix forte :
— Sortez d’ici, malheureuse ; Satan vous a-t-il envoyée ici pour entraîner mon père dans un abîme ? Combien d’hommes avez-vous ainsi arrachés à leurs épouses légitimes 1 Mon père n’est pas le premier que vous avez attiré par votre beauté. Hors d’ici, sinon ... et il s’élance sur elle.
— Arrête, arrête, lui crie son père pâle et défait.
— Ah ! cher père, dit Gustave en se tournant de son côté, où en êtes-vous rendu avec votre interprétation de l’Evangile ? Comment avez-vous pu y trouver que vous pouviez abandonner votre épouse légitime et vos enfants pour vous jeter dans les bras d’une autre femme ? J’ai entendu parler de celle-ci avant aujourd’hui, et les autorités de votre église n’ont point voulu l’admettre comme membre de leur secte. ISe voyez-vous pas la faute grave que vous voulez commettre et le piège qu’elle vous tend ? Ah ! je vous en prie, un peu de respect pour vous-même et votre famille.
Cette femme, effrayée, restait comme clouée sur sa chaise. M. Dumont, la vue basse, n’osait répondre à son fils, qui tenait les yeux fixés sur lui.
Voyant que son père garde le silence, Gustave reprend d’une voix pleine de douceur :
— Répondez-moi donc, cher père ; dites-moi, je vous en prie, que vous ne voulez pas nous abandonner ;
dites-moi que la figure si douce et si aimable â'fi ma mère, votre épouse, est encore devant vos yeux, et que ma sœur, votre fille, cet ange de beauté et de douceur, vous est encore chère ; et moi, ne suis-je pas venu ici, ne vous ai-je pas suivi parce que je vous aimais? Ah! dites-le, je vous prie ; j’attends votre réponse ; ma mère et ma sœur pleurent votre absence et soupirent après l’heureux moment de votre retour.
—Assez. . . .assez, cher enfant, dit M. Dumont en embrassant son fils ; non, je ne vous abandonnerai pas ; non, jamais, que Dieu m’en garde.
Et il entre précipitamment dans la chambre de Gustave et en ferme la porte.
— Merci, mon Dieu, dit ce dernier ; puis, se tournant du côté de la femme qui n’avait pas encore bougé, il ajoute avec force :
— N’avez-vous entendu ? Allez-vous-en, vous disje, et faites en sorte que mon père ne vous voie plus.
Mais elle ne bougeait pas.
— A liez-vous sortir ? reprend Gustave en avançant vers elle ; voulez-vous que j’use de violence ?
Craignant que Gustave ne mette sa menace à exécution, elle se lève en lançant un regard de haine sur lui, et se dirige vers la porte, en disant avec colère :
— Tu te souviendras de moi, jeune homme ; je vais en avertir le prophète, qui saura bien te punir.
— Le prophète se respecte trop pour se mêler de toi, dit Gustave avec moquerie ; quant à toi, fais ce que tu voudras, je ne te crains pas. Dieu saura me protéger et te confondre ; et il ferme la porte en lui donnant à peine le temps de sortir.
Un dimanche soir, M. Williams et plusieurs autres mormons étaient venus passer la soirée avec M. Dumont.
La conversation roula pendant quelque temps sur la politique, et finalement sur la religion. Comme il arrive toujours en pareil cas, surtout avec les protestants, chacun voulait faire prévaloir son opinion ; le
catholique seul s’en tient aux doctrines de son Église.
On discutait sur le bonheur du juste après la mort.
— Oui, dit M. Dumont, Dieu a promis un bonheur parfait aux saints du dernier jour ; ainsi le père de famille jouira du bonheur céleste avec toute sa famille.
— C’est ce qu’il y a de beau dans le “Mormonisme,” dit M. Williams, le père de famille est certain que ses femmes et ses enfants le suivront en paradis.
— A condition qu’il y soit admis lui-même, n’estce pas ? dit George, occupé à prendre une partie d’échecs avec Gustave.
■ — Et pour celui dont la femme et les enfants ne sont pas mormons, dit Arthur, qu’arrivera-t-il ?
— Notre sainte religion nous donne un moyen d’y remédier, dit M. Dumont : c’est le baptême pour les morts. Ainsi un père de famille peut se faire baptiser pour son épouse ou aucun de ses enfants qui seraient morts avant d’avoir été reçus membres de notre église ; et ce baptême est aussi efficace que si ce sacrement avait été administré à la personne même.
— Mais si le père meurt le premier ? demande un de ceux qui écoutaient.
— Dans ce cas, tout autre pourrait communiquer cette faveur. Non seulement le père de famille, mais un époux pour son épouse, et ce vice versa, Un frère pour un frère ou une sœur, un ami pour un ami ; il n’y a pas de distinction ou de parenté.
— Nous pouvons donc nous faire baptiser pour nos parents décédés ou autres pour lesquels nous le désirons ? demande un autre.
— Certainement, et c’est ce que je me propose de faire à l’égard de mon père et de ma mère, aussitôt que je saurai qu’ils sont morts, et ainsi je pourrai les sauver.
Très commode cela, dit un monsieur qui venait
d’entrer ; i’espère que vous en ferez autant pour moi.
— Ah ! c’est vous, M. Pépin, dit M. Dumont ; je suis content de vous voir.
— Et moi aussi, dit M. Pépin ; j’espère que vous jouissez tous d’une bonne santé, ajoute-t-il en saluant la compagnie.
Ce^monsieur, âgé d’une trentaine d’années, résidait aux États-Unis depuis sa sortie du colège de Montréal, où il avait presque terminé ses études. Ses parents l’en avaient retiré pour émigrer dans la grande république, où ils espéraient faire fortune. Ils moururent avant d’avoir réussi. Laissé à lui-même, M. Pépin se mit à voyager, plutôt pour s’instruire et voir du pays, que par amour du lucre ; et, malgré les aventures périlleuses dont il avait été témoin et les dangers qu’il avait courus, il devait partir sous peu pour la Californie, où il voulait passer quelque temps avant de retourner au Canada.
— Je ne suis pas venu ici pour interrompre votre discussion, dit-il : veuillez continuer.
— Nous étions à discuter sur le baptême pour les morts, dit M. Williams ; chacun émettait son opinion ; à vous d’en faire autant si vous le désirez.
— Où avez-vous trouvé cette doctrine ? dit Gustave ; ce n’est pas dans l’Evangile, assurément.
— Et vous dites que le père de famille qui va en paradis, emmène avec lui toute sa famille, ajoute George. Qui a enseigné cela ?
— Saint Paul d’abord, puis saint Jean dans son Apocalypse, répond M. Dumont ; ces deux Apôtres nous disent clairement que les saints jouissent d’un bonheur parfait.
— Et comment voulez-vous qu’ils puissent jouir d’un bonheur parfait s’ils n’ont pas avec eux leurs familles qu’ils ont aimées sur la terre? dit M. Williams.
— D’ailleurs, dit un autre, Dieu n’a-t il pas dit : Je bénirai les familles de ceux qui me craignent et m obéissent, jusqu'à la quatrième génération.
— Belle interprétation que celle-là, dit M. Pépin,
et avec de tels arguments, il est très difficile de discuter ; cependant veuillez me permettre deux observations qui vous feront voir la fausseté de votre interprétation et l’absurdité des opinions que vous venez d’avancer.
“Vous dites d’abord que le bonheur du juste ne sera parfait qu’en autant qu’il aura sa famille avec lui. Ne savez-vous donc pas que le juste, rendu parfait et en possession du bonheur céleste, jouira de Dieu lui-même, c’est-à-dire de sa beauté, de sa bonté comme de sa justice ; il est vrai que ce juste pourra intercéder en faveur d’un parent, d’un ami ou autres, tant que ceux-ci vivront ; mais dès que Dieu aura prononcé le jugement qui décidera de leur récompense ou de leur châtiment, ce juste, se complaisant dans la justice de Dieu, louera et bénira cette justice qui aura justifié ou condamné ceux pour qui il avait intercédé, et il se joindra aux autres saints pour chanter “ Hosanna ” au Dieu tout-puissant et infiniment juste qui punit les méchants et récompense les bons.
“Venons-en à votre seconde observation. Vous dites que les femmes et les enfants suivront le père de famille, parce que Dieu à dit: “Je bénirai ceux qui m’aiment dans leurs générations ”. Belle théorie, j’en conviens ; cependant êtes- vous logique ? Non. Êtesvous en accord avec la raison % Non. Mettez-vous votre théorie en pratique ? Non encore. Et voici ma preuve. Dieu a certainement promis de bénir les générations de ceux qui l’aiment et lui obéissent, et il se plaît à leur donner un surcroît de grâces, et à leur accorder ce qu’elles lui demandent. Mais, comprenezle bien, gare à ces générations si elles n’en profitent pas, si elles abusent des grâces dont elles sont favorisées, et si elles cessent de l’aimer et de lui obéir ; elles n’en seront que plus coupables et mériteront un châtiment plus sévère. Voilà pour votre théorie, qui est contraire à ce que la saine raison nous révèle.
“ J 'ai dit de plus que vous ne mettiez pas votre théorie en pratique ; en effet, ne faites-vous pas le plus possible, l’impossible même, pour attirer les femmes et les enfants dans votre secte ? Laissez-les donc, ceux-là, leur place est assurée d’après votre théorie ; attaquez-vous donc seulement aux pères de famille, faites-les tous embrasser le mormonisme et il n’y aura plus de damnés.
— Et à quoi sert de vous fatiguer pour me faire embrasser le mormonisme, dit Gustave en s’adressant à M. Dumont ; que je sois anglican ou mahométan, il faudra bien, bon gré mal gré, que je vous suive en paradis.
— Et le baptême pour les morts, dit George, en voilà une curieuse doctrine.
— Une doctrine que nous mettons en pratique, dit M. Dumont ; il ne se passe pas une seule journée sans que l’on administre ce sacrement pour des parents ou des amis défunts.
— Et vous dites que ce baptême est efficace pour les défunts ? dit M. Pépin.
— Oui, certainement ; ce sacrement est très efficace, beaucoup plus que les prières que vous, catholiques, adressez au ciel pour les morts. — Etre baptisé et prier pour les morts est différent ; nous avons vu les apôtres prier pour les défunts, mais non être baptisés pour eux ; un sacrement ne s’administre qu’à la personne même, et ne peut avoir d’efficacité autrement.
— Et pourquoi l’un des dignitaires de votre église ne se fait-il pas baptiser pour Adam tout de suite ? dit George en souriant ; vous savez que notre premier père n’était pas mormon. Si ce baptême a l’efficacité que vous prétendez, d’après votre théorie, Adafil serait sauvé, et avec lui tous ses enfants, puisque ces derniers doivent le suivre en paradis.
— Quelle belle action ce dignitaire ferait, ajoute Arthur ; il remplirait le ciel et viderait l’enfer du coup.
— Voyons, dit M. Pépin, réfléchissez un peu, et vous ne tarderez pas à vous apercevoir de l’absurdité de ces doctrines contraires à l’Evangile et à l’enseignement de notre divin Sauveur, mort sur la croix pour nous racheter.
— Ces choses ne se voient point dans l’Eglise catholique, dit Gustave.
— Laisse-moi donc avec ton Eglise catholique, dit M. Dumont, irrité de ne pouvoir réfuter les arguments de M. Pépin ; cette Eglise est la Babylone de l’Apocalypse, et est remplie d’erreurs.
— Et le chef, dont le nom est le Pape, ajoute M. Williams, n’est autre que la bête de l’Apocalypse ; il n vV a que lui qui se place sur le trône de Dieu, et se fasse rendre un culte divin.
— Oui, les ignorants catholiques, répond M. Dumont, chaque fois que ce pape est assis sur son trône, ils viennent lui baiser les pieds en se prosternant devant lui. Et, comme la bête de l’Apocalypse, il leur dit : “ Qui pourra me combattre ? C’est à moi que vous devez obéir, c’est moi qui possède toute autorité.”
— Vous voyez notre Eglise d’un bon œil, dit M. Pépin ; mais il ne faut pas vous en vouloir pour cela, vous ne la connaissez pas.
— Je la connais bien, moi, dit M. Dumont.
— Avez-vous été catholique, pour la connaître ?
— Oui, répond M. Dumont, et trop longtemps, à ma honte.
— Dites donc plutôt qu’à votre honte vous l’avez quittée. Mais veuillez me dire ce que signifie le mot Babylone.
--Ce mot veut dire confusion ; il vient du mot Babel.
— Alors, comment pouvez-vous appeler l’Eglise catholique Babylone ?
A cause du grand nombre et de la confusion
de ses doctrines.
— Si elles étaient aussi absurdes que celles que vous défendiez tout à l’heure, je vous donnerais gain de cause ; mais des preuves, s’il vous plaît.
— Les preuves sont très faciles à donner ; d’abord vous croyez que Jésus-Christ est le seul médiateur entre Dieu et les hommes, et cependant vous invoquez la Vierge Marie et des milliers de saints, sans savoir même s’ils le sont. Première confusion. Ensuite, vous croyez que ce même Jésus-Christ a satisfait sur la croix pour nos péchés, et vous le sacrifiez tous les jours dans votre messe. Seconde confusion. Puis vous ....
— N’allez pas si vite, dit M. Pépin en l’interrompant ; laissez-moi répondre à ces deux objections avant d’aller plus loin.
Et il s engagea une discussion à laquelle prirent part M. Dumont, Williams et deux ou trois autres d un côté, M. Pépin et Gustave de l’autre, et qui se termina par une défaite complète des premiers.
Nous ne la répétons pas ici, vu que ces deux points ont déjà été discutés dans ce livre.
< — Donc point de confusion dans ces deux doctrines, dit M. Pépin, et il en est ainsi de toutes les autres.
— Gui, dit Gustave, l’Église catholique est partout la même. Un corps parfaitement organisé ; une tête et un gouvernement parfaitement constitué auquel tous obéissent; partout les mêmes cérémonies, partout les mêmes doctrines, partout les mêmes prières et les mêmes chants. Voilà ce qu’est notre Église, et vous 'appelez cela de la confusion !
— Bien de plus clair, de mieux ordonné, reprend M. Pépin ; unité dans la foi, unité dans la doctrine, unité en tout. A présent, voulez vous savoir où est cette grande Babylone, cette gr ande confusion ? je vais vous le dire : elles existent et on les trouve dans le protestantisme.
— Non, non, dirent plusieurs, vous ne prouverez jamais cela.
— Ma preuve ne sera pas aussi difficile à faire que la vôtre. Je dis qu’il y a confusion dans le protestantisme, et elle y est tellement grande que Dieu seul peut la découvrir dans son entier.
— Je suppose que vous voulez parler des sectes nombreuses qui forment le protestantisme, dit M. Dumont ; les petits différends qui existent entre elles ne sont pas assez grands pour appeler cela de la confusion.
— De petits différends, dites-vous ? Vous n’êtes pas sérieux. Et moi, je vous dirai que le protestantisme n’a pas même de doctrine arrêtée, pas de croyance déterminée, comme l’a dit si bien un illustre évêque. Il proteste, voilà tout. En effet, qu’est-ce qu’une secte protestante ? Chacun de ses membres ne peut-il pas, en vertu du libre examen, se regarder comme absolument indépendant, et briser l’unité factice du groupe auquel il est censé appartenir ? Voilà pourquoi nous voyons autant de religions que de sectes, autant de sectes que de têtes, autant de caprices et de croyances que d’interprètes. N’en êtesvous pas la preuve vous-mêmes ? Ne vous permettezvous pas des discussions sur telle ou telle doctrine ? Êtes-vous toujours d’accord ? Non : j’ai vu moi-même de vos frères sortir de votre temple en jurant de n’y plus mettre les pieds.
— J’en conviens, dit M. Williams, mais cela ne prouve pas la grande différence qui, selon vous, existe entre les sectes protestantes.
— Je vais vous satisfaire ; j’aimerais cependant pouvoir vous nommer toutes les sectes qui composent la grande Église protestante; mais je ne le puis, vu que la statistique d’aujourd’hui ne serait pas bonne demain. J’en nommerai cependant quelques-unes, et vous serez forcés de convenir qu’il existe une grande différence entre elles. D’abord, l’Lfnitairien nie la
divinité de Jésus, toutes les autres sectes voient un Dieu en lui. Petite différence, n’est-ce pas ? L’Universaliste affirme que la foi suffit pour être sauvé ; à côté de lui vient le Presbytérien avec la prédestination ; encore une petite différence. Le Méthodiste rejette presque tout article de foi; pendant que l’Épiscopalien en admet trente-cinq: ici encore une petite différence qui se trouve dans le chiffre seulement. Les Baptistes rigoureux n’admettent aucune autre secte à leur communion, se croyant seuls dignes de participer à la table sainte, pendant que les Baptistes libres les admettent toutes : les Puritains, les Quakers, les Trembleurs, les Congrégationalistes, les Anabaptistes, les Chrétiens Bibliques, les Prères de 1 Unité, les Calvinistes, les Swedenborgiens, les Luthériens ; mais je m arrête, je pourrais en énnmérer d’ici a demain. Toutes ces sectes diffèrent dans leurs croyances : les unes rejettent le baptême des enfants, d’autres le croient indispensable ; les unes admettent l’efficacité de quelques sacrements, d’autres les rejettent en se moquant de ceux qui les reçoivent. En un mot, elles diffèrent sur les points les plus essentiels, et ne s’accordent que sur une seule chose, et sur quoi, me demanderez-vous : sur leur haine et leur antipathie pour le catholicisme.
— Il y a une secte que vous avez oubliée, dit Gustave ; elle mérite pourtant considération, je veux parler des saints du dernier jour.
vous en demande bien pardon, dit M. Pépin ; j aurais dû la nommer la première, quoique la dernière apparue. Pous appartenez à cette secte, messieurs : ne trouvez-vous pas une grande différence entre vos doctrines et celles des autres sectes protestantes ? Ces sectes lisent la Bible comme vous, y puisent leur moyen de salut, unique moyen , déclarent-ils, et pourtant, dites-le-moi, croient-ils en la pluralité des femmes comme vous ? Non ; et allez-vous me dire quil ny a pas une différence, et une grande celle-là,
entre avoir plusieurs femmes et n’en avoir qu’une à la fois ?
Personne ne répond.
— Répondez donc, reprend M. Pépin.
Même silence.
— Si vous ne voulez pas répondre à ma dernière question, vous allez me dire au moins où se trouve la confusion. J’affirme qu’elle existe dans le protestantisme, que là est cette Babylone de l’Apocalypse et non dans l’Eglise catholique, dont la doctrine, la croyance et les cérémonies sont partout les mêmes.
— Vous vous trompez, monsieur, dit M. Dumont ; saint Jean dit clairement dans son Apocalypse que le chef de cette Babylone s’assoira sur le trône de Dieu et se proclamera comme tel. Nous ne voyons rien de tel dans le protestantisme, il n’y a que le chef de l’Eglise romaine, c’est-à-dire le Pape, qui agit ainsi.
— C’est bien clair, dit M. Williams, cette Babylone est l’Eglise romaine.
— Quand avez-vous vu le Pape monter sur le trône de Dieu et se proclamer comme tel \ demande Gustave.
— Plusieurs fois dans l’année, répond M. Dumont ; à la fête de saint Pierre, par exemple, tous les catholiques s’agenouillent devant lui et lui baisent les pieds.
— Monte-t-il sur le trône de Dieu pour cela ? dit M. Pépin.
— Non, pas directement, il est vrai; cependant le trône qu’il occupe est placé au niveau de l’autel, à la même hauteur que le tabernacle.
— Et je suppose qu’une fois sur ce trône élevé, le Pape se fait passer pour un Dieu. C’est ce que vous prétendez, n’est-ce pas ?
— Les hommages qu’il se fait rendre ne sont dus qu’à Dieu, dit M. Williams.
— C’est cela, ajoute M. Dumont; on ne doit pas s’agenouiller devant un homme pour lui baiser les pieds ; c’est un acte d’adoration.
GUSTAVK
— Vous condamnerez alors notre divin Sauveur qui a lavé et baisé les pieds de ses apôtres pendant qu’il était à genoux devant eux, dit Gustave.
—Et les Anglais adorent-ils la reine lorsqu’ils s’agenouillent devant elle pour lui piésenter leurs hommages ? ajoute M. Pépin.
— Les Anglais sont pourtant des protestants, dit Gustave en souriant.
— Et le fait de s’asseoir sur un trône pour recevoir les hommages de ses sujets, reprend M. Pépin, rend cette ^ reine coupable d’un grand crime, puisque, d’après vos dires, cet acte seul suffit pour s’arroger le titre de Dieu.
— Non. . . vous ne comprenez pas, dit M. Dumont avec embarras ; je. . . je veux . . . C’est par orgueil que le Pape agit ainsi, et les catholiques sont coupables en s’agenouillant devant lui pour lui rendre ce culte de vénération, je dirai presque d’adoration...
— J e nie ce fait, dit M. Pépin ; si le catholique s’agenouille devant le Pape et lui baise les pieds quelquefois, c’est pour lui rendre les honneurs et le respect dus au vicaire de Jésus-Christ, au successeur de saint Pierre, et non à l’homme, comme vous le prétendez, encore moins pour l’adorer. De plus, si le Pape reçoit ces honneurs, c’est qu’il est obligé de se conformer a la discipline et aux cérémonies prescrites par 1 Eglise dont il est le chef, tout comme la reine d’Angleterre lorsqu’elle agit officiellement.
— Et j’ajouterai, dit Gustave, que le Pape est presque toujours le plus humble des sujets de l’Eglise. Il aime a s appeler le “serviteur des serviteurj de Dieu ; ce n est pas s arroger le titre de Dieu que d’agir ainsi. Allez dans la chambre de Pie IX, vous n’y trouverez pas le moindre tapis sur le parquet, à peine y verrez, vous un lit ou une chaise commode ; le plus pauvre l’approche aussi bien que le riche. Il se fait un devoir de remplir les mêmes obligations que tout autre catholique, il se confesse à un prêtre comme
nous, se lève de grand matin tous les jours pour dire la sainte Messe, et là, au pit d des autels il se reconnaît comme le plus grand des pécheurs, il implore la miséricorde de Dieu ainsi que le pardon de ses péchés. Or, dites-moi, est-ce ainsi qu’un homme agit lorsqu’il veut se faire passer pour un Dieu ou pour son égal ?
—Ce que ce jeune homme vient de dire est toutevérité, dit M. Pépin, et si vous êtes logiques, vous ne pouvez qu’admettre que le Pape ne s’arroge pas de titre aussi glorieux. Mais voulez-vous savoir qui s'assied sur le trône de Dieu, en disant : Qui est semblable à moi ? Qui pourra me combattre'1. Je vais vous le dire : cet homme, c’est le protestant.
Vous allez trop loin, dirent plusieurs d’un ton indigné.
— Un homme qui va trop loin, ne peut prouver ce qu’il dit, répond M. Pépin.
— C’est ce que ces messieurs ont fait, dit Gustave, car ils n’ont pu prouver leurs avancés.
— Ne soyez pas si sévère, jeune homme, dit M. Williams ; nous avons émis notre opinion, voilà tout, J’ai dit que vous alliez trop loin, parce que le protestant, loin de se faire passer pour un Dieu ou de s’asseoir sur son trône, prend toufe sa doctrine dans la Bible, laissée par ce Dieu pour 1 instruire et le guider, et il base sa foi sur les enseignements qu’il y trouve.
— Dites donc qu’il base sa foi, non sur les enseignements renfermés dans la Bible, mais sur l'interprétation qu'il en donne , c’est-à-dire sur sa propre volonté, à laquelle il obéit en tout, dit M. Pépin.
— C’est trop fort, dit M. Williams.
— Vous ne prouverez jamais cela, dirent plusieurs.
— Certes oui, et ma preuve se trouve dans les milliers de sectes protestantes qui existent. Ecoutez bien et vous verrez que j’ai raison. L’un dit : Il est vrai que la Bible prouve que Jésus-Christ a établi uno
Eglise, à laquelle il a donné un chef et des pasteurs pour la maintenir et la guider ; mais moi, je ne reconnais pas cette Eglise, ou ce chef ou ces pasteurs, et pourquoi ? parce que ma volonté me dit que cela n’est pas nécessaire. Un autre dit : Il est vrai que presque tous ceux qui lisent la Bible reconnaissent la divinité de Jésus-Christ; mais ma raison refuse de reconnaître un Dieu dans le Messie, et c’est à ma raison que j’obéis. Un troisième dit : Il est vrai que Jésus-Christ et ses apôtres ont pratiqué et enseigné la nécessité des bonnes œuvres pour obtenir le salut, mais ma volonté se révolte à cette pensée, et c'est à ma volonté, qui me dit que le divin Sauveur a tout expié pour moi, que j’obéirai. Un autre dit: Il est vrai que Jésus -Christ ajeûné, pratiqué la mortification, que les apôtres l’ont imité ; mais ma volonté repousse de pareilles pénitences, et c’est à elle que j’obéis. En un mot, il ne reconnaît d’autre autorité que la sienne pour le diriger. Au lieu de soumettre ma volonté à celle de Dieu, qu’il m’impose comme une loi écrite dans la Bible, dit-il, je soumettrai la volonté de Dieu et la Bible qui la renferme à ma raison et à ma libre interprétation, c’est-à-dire à ma volonté. C’est donc le protestant, messieurs, qui place sa volonté sur le trône de Dieu, puisqu’il n’accepte qu’elle seule.
— S’il fallait croire ce que vous venez de dire, dit M. Dumont le protestant ne ferait aucune bonne action, soit dans sa manière de vivre, soit dans son commerce, dans sa famille ou ailleurs. Pourtant sa conduite en général peut être comparée favorablement à celle du catholique.
— N’essayez pas de détourner le sens de mes paroles ; au contraire je reconnais dans le protestant de très grandes qualités sous tout rapport ; mais d’où, viennent-elles ? oit les a-t il puisées ? Ecoutez bien. Elles viennent des enseignements de l’Église catholique qui, la première, a enseigné à aimer Dieu et le prochain ; a enseigné à pratiquer la charité, a exigé la
justice et l’honnêteté dans les transactions, la protection de la vie et de la propriété, la foi conjugale, etc. ; c est la seule Eglise qui existait et enseignait ces choses au temps de Luther, le père de la réforme. Le protestant, en suivant ces règles, appartient à l’âme de cette Eglise, à laquelle il doit toutes les bonnes qualités qui le distinguent.
— Et qui a instruit les nations du temps des Pépin et des Charlemagne? dit Gustave. JN’est-ce pas 1 Eglise catholique ? En effet, que serait-il arrivé lors des invasious de ces barbares conduits par Attila et autres, au cinquième siècle et plus tard, si les précieux documents de l’histoire, des sciences et de la religion n’eussent été conservés dans les monastères par les moines et les prêtres de cette même Eglise que vous détestez et rejetez ? C’est pourtant à elle que vous et moi devons tout, la foi, l’histoire, les sciences.
— Il ne faut pas s’étonner, dit M. Pépin ; ce sont des protestants qui ont crucifié et mis à mort Jésus- Christ, à qui ils devaient tout, même la vie.
— Ce ne sont pas des protestants qui ont mis Jésus-Christ sur la croix, dit M. Williams ; vous n’ignorez pas que ce sont les Juifs qui l’ont crucifié.
— Je le sais, mais ce sont des Juifs protestants ; ils protestaient contre sa divinité, contre sa doctrine, et c’est pour cela qu’ils l’ont crucifié et mis à mort. \ ous ne nierez pas cela. Mais il se fait tard, et, tout en vous remerciant de votre hospitalité, vous voudrez bien me permettre de me retirer.
— (Jui, allons nous reposer, dirent M. Williams et M. Dumont ; nous serons heureux de reprendre ces discussions avec vous, ajoutèrent-ils ; faites-nous le plaisir de revenir souvent.
— Ce sera un bonheur pour moi, dit M. Pépin ; merci et bonsoir.
— Que pensez-vous du catholique ? demande George à son père, comme ils entraient chez eux.
— Je ne le pensais pas aussi instruit sur la Bible et l’histoire, répond M. Williams.