I . COURBET ET SES PROJETS DE RÉORGANISATION DE L'ART
— DÉCRET DE LA COMMUNE, PRESCRIVANT LA DÉMOLITION DE LA COLONNE, LE 12 AVRIL. — ÉLECTION DE COURBET A LA COMMUNE, LE iO AVRIL. — INTERVENTION UN FAVEUR DE CHAU- DEY. — SÉANCE DE LA COMMUNE DU 27 AVRIL. — LE I* MAI, COURBET VOTE CONTRE LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC, AVEC LA MINORITÉ. — LA DÉMOLITION DE LA MAISON DE M. THIERS. - 16 MAI : CHUTE DE LA COLONNE VENDÔME.
La guerre à l'Allemagne avait été déclarée le 19 juillet 1870. Désastreuse pour tous les Français, elle devait, par ses conséquences, accabler Courbet de façon particulièrement terrible, et le précipiter très vite du faîte où son labeur L'avait fait monter. Avec elle, il entre dans une période de déclin rapide où il roulera jusqu'à la mort, épave lamentable des événements, dont il est la victime, souvent innocente, tourné en dérision par ses anciens et toujours nouveaux ennemis, abandonné de ses amis, qui le chargent pour se libérer, transforme
soudain en bouc émissaire, chassé de son pays par le fisc, et mourant dans l'isolement bien avant l'âge, à la suite d'une persécution lente et féroce, qui l'ahurit, le ruina, le vida, l'anéantit.
Il a renoncé à quitter Paris, écrit-il le g août, parce que sa présence y est utile, et parce qu'il y a des intérêts considérables à sauvegarder. « Nous sommes dans un moment indescriptible ; je ne sais comment nous en sortirons. Monsieur Napoléon a fait une guerre de dynastie pour lui ; il s'est mis généralissime des armées, et c'est un crétin, qui marche sans plan de campagne, dans son orgueil ridicule et coupable. Nous sommes battus sur toute la ligne ; nos généraux donnent leur démission et on attend les ennemis à Paris... Nous marchons aujourd'hui... sur la Chambre, pour déclarer la déchéance de l'Empire. Voilà enfin où ces fameux animaux de paysans nous ont mis en votant : oui. Voilà ce que c'est que la France napoléonienne : l'Empire, c'est l'invasion. Si cette invasion nous en débarrasse, nous y gagnerons encore ; car Napoléon, en une année de règne, nous coûte plus cher qu'une invasion. Je crois que nous allons redevenir Français... Quant à vous, vous n'avez rien à craindre des Allemands : servez-vous de ma croix d'honneur de Munich;... c'est ce peuple-là qui va en Franche- Comté, si nous ne les arrêtons pas en déclarant la République... C'est un massacre abominable, et tout cela pour une guerre sans motif. »
C'est le 9 août que le ministère Ollivier fut renversé par le Corps législatif, et remplacé par le ministère Palikao, à la suite des revers de Wissembourg et Reischoffen. Le 4 septembre, après la capitulation de Sedan, le gouvernement de la défense nationale remplaçait l'Empire, avec Trochu, Arago, Crémieux, Jules Favre, Ferry, Gambetta, Garnier-Pagès, Glais-Bizoin , Pelletan, Picard, Rochefort et Jules Simon. C'était l'événement attendu et prévu depuis longtemps par Courbet. Aussitôt on décrocha du guichet du Carrousel le bas-relief de Barye, représentant Napoléon III à cheval; le Napoléon en redingote de Seurre, qui était à Courbevoie, fut précipité dans la Seine, au pont de Neuilly, et Voltaire remplaça sur son socle le prince Eugène. Cependant, comme le constate Castagnary dans sa brochure : Gustave Courbet et la colonne Vendôme, plaidoyer pour un ami mort (Paris, Dentu, 1883), pas une voix ne s'éleva contre l'arc de triomphe de l'Etoile, et le tombeau de Napoléon aux Invalides.
Il n'en allait pas de même de la colonne Vendôme. La construc-
tion de celle-ci avait élé ordonnée par un arrêté de Bonaparte du 8 vendémiaire an XII (icr octobre 1803) ; une statue de Charlemagne devait la surmonter. Le 14 mars 1806, le ministre de l'Intérieur, Champagny, supplie Napoléon, puisque la statue de Charlemagne a été rendue à Aix-la-Chapelle, d'autoriser que la propre effigie de l'empereur couronne la colonne, « formée avec le bronze des canons enlevés à l'ennemi » sur les proportions
de la colonne ïrajane. En marge du rapport. Napoléon accepte ce changement, et prescrit que le ministre de la Guerre mette à la disposition du ministre de l'Intérieur 150.000 livres pesant de bronze en pièces de canons, les moins propres au service, et prises tant sur les Russes que sur les Autrichiens. « Ainsi la pensée du monument, c'est l'apothéose de Napoléon I". La statue colossale du héros, détachée sur le vide, est ce qui apparaît d'abord , s'impose à l'imagination. Nos petits soldats, emportés dans le déroulement de la spirale immense, sont indiscernables aux spectateurs.
Leur unique destination semble être de servir de support à leur chef. 0 C'est ce caractère d'apothéose personnelle, et non plus collective comme celle de l'arc de triomphe, qui désigna la colonne à la haine tles ennemis du gouvernement impérial.
On le vit bien au moment de l'invasion, qui ramena Louis XVIII en France. La statue de Napoléon par Chaudet fut enlevée de la colonne, et fondue pour la statue d'Henri IV, du pont Neuf. Seule subsista la petite victoire ailée en bronze que l'empereur tenait dans sa main gauche, et qui, après bien des péripéties, revint orner la statue de Napoléon Ier, commandée par Napoléon III, à Dumont, en 1863 et détruite elle-même en 187 1.
Henri Rochcfort.
Les royalistes, en 1814, sous la direction de MM. de la Rochefoucauld et de Maubreuil, dont les chevaux portaient à la queue la croix de la Légion d'honneur, après avoir vainement demandé au grand-duc Constantin l'aide de ses cosaques, avaient essayé de jeter à bas la statue en s'attelant, et en attelant leurs chevaux aux cordes qu'on y avait attachées. Un officier russe, le lieutenant Constantin Nicolaewitch Batiouchkov, poète à ses heures, a décrit dans une lettre à un de ses amis, datée du 27 mars 18 14, la scène de destruction. « A bas le tyran ! » criait la foule autour de la colonne. Un hardi compagnon grimpa jusqu'au haut, et passa une corde au cou de Napoléon... Mais, le premier jour, on ne put briser le Napoléon de bronze. Nous mîmes une sentinelle au pied de la colonne. Sur le piédestal, je lus : Napoleo, Impcrator Auqustus. Vanité des vanités ! Vanité, mon ami. De ses mains sont tombés l'épée et la victoire. Et cette même populace, qui saluait le vainqueur en ce lieu même, cette populace ondoyante et ingrate, jette une corde au cou de Napoleo, Impcrator Augustus. Les mômes forcenés, qui criaient quelques années auparavant : « Il faut étrangler les rois avec les entrailles des prêtres ! ». Ces forcenés crient aujourd'hui : « Russes, nos sauveurs, donnez-nous les Bourbons ! A bas le tyran ! Qu'avons-nous besoin de victoires ? Du commerce !... Du commerce!...» Mais les efforts furent vains, et il fallut s'adresser au fondeur lui-même, qui fit descendre la statue au moyen d'échafaudages, de chèvres et de cabestans. Un drapeau blanc remplaça l'Imperator.
Si elle avait des adversaires irréconciliables, la colonne provoqua, par compensation, de chaudes admirations. Telle fut celle de Victor- Hugo, qui lui dédia son ode fameuse :
O monument vengeur! trophée indélébile ! Bronze qui, tournoyant sur sa base immobile, Semble porter au ciel ta gloire et ton néant, Et, de tout ce qu'a fait une main colossale, Seul es resté debout ; — ruine triomphale De l'édifice du géant !
Débris du grand Empire et de la grande armée, Colonne, d'où si haut parle la renommée ! Je t'aime...
Plus tard, une poésie des Chants du Crépuscule exalta
Ce pilier souverain, Ce bronze devant qui tout n'est que poudre et sable, Sublime monument, deux fois impérissable, Fait de gloire et d'airain.
La colonne resta découronnée jusqu'à Louis-Philippe, qui ordonna de rétablir la statue par un arrêté du 8 avril 1831. L'auteur choisi fut Seurre, qui représenta Bonaparte en redingote grise et en petit chapeau, d'après des costumes mis à sa disposition par le général Bertrand. Cette restitution contribua, comme le retour des cendres, à la vogue de la légende napoléonienne. Des protestations s'élevèrent cependant, celles d'Auguste Barbier, de Lamartine, et du chef du positivisme, Auguste Comte. Celle de ce dernier eût une particulière virulence ; il la fit entendre dans son cours du Palais-Royal, en [fl (.8, et l'imprima, en 1854, dans son quatrième volume de la Politique positive : « Il faut, disait-il, que la métropole humaine se purifie d'un monument, oppressif, incompatible avec un voisinage [la rue de la Paix) qui rappelle l'avènement d'une paix inaltérable. Cette parodie du trophée romain doit être remplacée par la digne effigie de l'incomparable fondateur de la République occidentale [Charlemagne). Le meilleur type du moyen âge étant toujours resté dépourvu d'une représentation matérielle, son culte inaugurera la transition destinée à préparer l'avenir en glorifiant le passé. Si les débris de l'injurieuse colonne ne suffisent point au monument d'union, le complément émané de sources analogues résultera bientôt du libre concours de toute l'occidentalité. »
Protestations vaines : on enleva la statue, mais pour la remplacer aussitôt, le 4 novembre 1863, par une autre, plus triomphale encore, celle de Dumont, qui figurait à nouveau Napoléon en empereur romain, tenant de la main droite la petite victoire de Chaudet. L'exaspération des adversaires de l'empire s'en accrut d'autant, et ils en vinrent à ne plus voir dans ce monument que l'apothéose de Napoléon III. Il ne personnifia bientôt plus le premier empire, mais le second, et on le chargea de tous les anathèmes que celui-ci suscitait par son mépris de la liberté et les vexations de son absolutisme. On peut dire que, la débâcle de 187 1 entraînant la ruine du gouvernement qui l'avait pro-
voquée, le gouvernement de Napoléon III, en sombrant, entraîna ce symbole dynastique.
La question de la colonne fut à l'ordre du jour de la commission nommée par les artistes, le 6 septembre, pour veiller à la conservation des richesses des musées, que Ton prétendait dilapidées par l'administration ; il ne s'agissait en réalité que de mesures de précaution et d'un envoi de tableaux à l'arsenal de Brest, sous la garde du vicomte de Tauzia, attaché à la conservation, ainsi que le raconte Alfred Darcel, dans la série de ses articles de la Galette des Beaux-Arts : Les Musées sous la Commune (IIe série, iv, p. 288 et suiv.).
Cette commission élut comme président Courbet; elle comptait comme membres : Daumier, Veyrassat, Feyen-Perrin, Lansyer, peintres; Ottin, Moulin, LeVéel, Geoffroy Dechaume, statuaires; Bracquemond, graveur; Reiber, dessinateur ornemaniste. Le cabinet du surintendant était le lieu de ses séances, et elle surveillait la galerie du Louvre, avec l'autorisation du ministre. Elle s'inquiéta de trouver des caisses dans l'appartement de M. de Nieuwerkerque ; mais, vérification faite, ces caisses ne renfermaient, au lieu des tableaux supposés, que les armes de Pierrefonds, ramenées en toute hâte à Paris par Viollet-le-Duc. Certains ont pu s'étonner que Courbet ait accepté cette présidence, laquelle n'avait, d'ailleurs, rien d'officiel, comme il fut déclaré plus tard, lors du procès de la Commune, par Jules Simon, ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts au 4 septembre. Cet acte, au contraire, paraît naturel à ceux qui savent l'inimitié existant depuis si longtemps, et avec une telle âpreté, entre Courbet et l'ancien surintendant : inimitié personnelle, exaspérée par les maladresses de M. de Nieuwerkerque, notamment à propos de la Femme au Perroquet ', inimitié de principes entre un républicain et un impérialiste. Aux yeux de Courbet, la présidence des artistes remplaçait la surintendance ; c'était une revanche.
Le 14 septembre, Courbet adresse une pétition aux membres du gouvernement de la Défense Nationale, en sa qualité de président de la commission des artistes. « Attendu, y était-il dit, que la colonne est un monument dénué de toute valeur artistique, tendant à perpétuer par son expression les idées de guerre et de conquête qui étaient dans la dynastie impériale, mais que réprouve le sentiment d'une nation républicaine...; qu'il est par cela même antipathique au génie de la civilisation moderne et à l'idée de fraternité universelle,
qui, désormais, doit prévaloir parmi les peuples ; attendu aussi qu'il blesse leurs susceptibilités légitimes, et rend la France ridicule et odieuse aux yeux de la démocratie europérenne », Courbet émet le vœu que le gouvernement l'autorise « à déboulonner cette colonne, ou qu'il veuille bien lui-même en prendre l'initiative, en chargeant de ce soin l'administration du musée d'artillerie, et en faisant transporter les matériaux à l'Hôtel de la Monnaie ». Il désire aussi que cette mesure soit appliquée « à la statue qui a été déplacée, et qui, actuellement, est exposée à Courbevoie, avenue de la Grande-Armée » ; et enfin « que ces dénominations de rues, qui rappellent pour les uns des victoires, des défaites pour les autres, soient rayées de notre capitale, pour être remplacées par les noms des bienfaiteurs de l'humanité ou bien par ceux qu'elles pourraient tirer de leur situation topographique ». L'expression « déboulonner» laisse à penser, comme le constate Castagnary, que Courbet, ainsi que beaucoup de Parisiens, s'imaginait la colonne vide sans armature de pierres intérieure, et semblable à un gigantesque tube de bronze. Le même critique fait remarquer que M.. Htienne Arago, maire de Paris, en substituant le nom de Voltaire à celui du prince Eugène dans l'appellation du boulevard de ce nom, et M. de Kératry, préfet de police, en donnant l'ordre d'immerger la statue du prince Eugène dans la Seine sous le pont de Xeuilly, pour la soustraire à l'ennemi, ont donné une partielle satisfaction à deux de ces vœux. Le troisième prêtait à une équivoque : transporter Les matériaux à l'Hôtel delà Monnaie signifiait-il qu'il convenait de monnayer la colonne ? Courbet a pris soin plus tard de la dissiper.
Le 24 septembre, une commission, dite des Archives, fut nommée officiellement « pour faire une enquête sur les divers services de l'administration des musées du Louvre pendant la durée du régime impérial ». Elle fut composée de Vacherot, de l'Institut, comme président ; et, comme membres, de : Ballot, Bœswilhvald, baron de (iuilhermy, auquels on ajouta Courbet et Philippe Burty ; Perrière en était secrétaire. Des bruits avaient couru au sujet de prêts de tableaux aux résidences impériales par le maréchal Vaillant et le comte de Nieuwerkerque, le premier en sa qualité de ministre de la maison de l'Empereur, et le second comme surintendant des Beaux-Arts ; la commission fut chargée d'en étudier le bien ou le mal fondé.
Quatre jours après, Ratisbonne, dans les Débuts, demande la fonte
de la colonne, tandis, que Y Électeur libre des frères Picard, dont l'un était ministre des Finances, publiait un article intitulé : A Veau, Napoléon Ie' .'Le 2 octobre, la commission d'armement du VIe arrondissement, composée de Hérisson, maire, André Rousselle et Dr Robinet, adjoints, Vinot, Daubisguiès, Privé, Midy, Jozon, Castelnau, Leroux, Camille Adam, Delaby, Niquet, Collin, Marchais, Goupil, Vernet, adopte à l'unanimité les conclusions d'un rapport où figuraient deux articles concernant la fabrication des canons. Elle y émettait le vœu « que la matière en soit d'abord prise dans la colonne élevée sur la place Vendôme à Napoléon Ier. Outre l'utilité matérielle de cette mesure, il y aurait un avantage immense à débarrasser la France républicaine d'une image odieuse, qui rappelle outrageusement la race exécrable et maudite qui a mis la patrie à deux doigts de sa perte ». Ces résolutions devaient être communiquées aux maires des 19 arrondissements, à leurs commissions d'armement, puis au gouvernement de la Défense, et au commandant en chef de l'armée de Paris. Ainsi en fut-il : « Le lendemain, le citoyen Jules Ferry fit adopter cette délibération par toutes les mairies de Paris ; il fit dresser des tréteaux sous la porte cochère de la mairie et là il appuya de ses discours la provocation et l'adhésion à la démolition de la colonne. (Voir le Bulletin officiel de la municipalité de Paris du 2 octobre, et jours suivants) » ; ainsi, du moins, s'exprime un « abonné », communiquant le Dossier Courbet au Figaro du 23 juillet 1873. Castagnary « ignore » cependant si ces résolutions ont été communiquées aux mairies. De son côté, le Dr Robinet, visité le 15 mai 1896 à Carnavalet par un rédacteur de l'Eclair, trouve « invraisemblable » la conduite prétendue de Ferry en cette affaire. Courbet l'en accuse formellement dans une lettre à M. d'Ideville, de 1876, dont il sera reparlé ; et le Dr Robinet de conclure que Courbet « se trompe certainement », mais ne ment pas : « Il porte bien injustement, ajoute ce témoin authentique, le poids de cette destruction. Il n'avait pas l'ombre d'idée politique, et s'il parla de déboulonner la colonne, c'était parce que l'on en parlait. Jamais, tout seul, l'initiative ne lui en fût venue... »
A la suite de la délibération de la commission d'armement du VIe, Jules Simon décida que le Napoléon de la colonne serait fondu, et que ce bronze servirait à couler la statue de Strasbourg, ornant la
place de la Concorde avec celles des autres villes de France. Dans une lettre du 5 octobre, adressée au gouvernement de la Défense Nationale, et publiée le même jour dans le Réveil, Courbet s'insurge contre ce projet : « Voilà ce que je redoutais : une statue de bronze ! Elle rappellera, dites-vous, immuablement la gloire de Strasbourg. L'histoire est-elle donc si oublieuse, et avons-nous perdu à jamais la mémoire du cœur ?... La statue de pierre existe, respectée, vénérée de tous. Laissez-la où elle est, avec ses drapeaux, ses couronnes, son crêpe lugubre. Strasbourg n'a fait que son devoir, après tout ; elle se souvenait qu'elle était partie intégrante de la France : elle est morte en vrai Français. Elevez-lui une statue, soit ! mais alors, soyez justes et logiques : coulez aussi des effigies pour Metz, pour Toul, pour Laon, pour Bitche, pour Phalsbourg, pour chaque ville qui succombera, au fur et à mesure que la Prusse l'écrasera... Ainsi, vous voulez transformer la place de la Concorde en succursale de Barbedienne ? Car je l'espère bien, toutes les villes de France feront leur devoir aussi vaillamment que Strasbourg. » Il lui paraît préférable de placer une plaque de marbre avec une brève inscription dans le piédestal de la statue actuelle, et de conserver le bronze du Napoléon pour faire de nouveaux canons, dont on a grandement besoin.
A ce propos il s'élève contre les « sots » qui n'ont pas compris sa pétition relative à la colonne ; certes, il n'a jamais voulu qu'on la « cassât » ; il voulait seulement « qu'on enlevât d'une rue, dite : rue de la Paix, ce bloc de canons fondus, qui perpétue la tradition de conquête, de pillage et de meurtre, et qui contraste, aussi ridiculement qu'un obusier dans un salon de femme, avec les boutiques bourrées de robes de soie, de dentelles, de rubans, de franfreluches, de diamants, à côté de Worth, le tailleur breveté des grues de l'Empire. Est-ce que vous garderiez chez vous, dans votre chambre à coucher, les traces de sang d'un assassinat? Ou'on transporte les bas-reliefs, dans un musée historique, qu'on les dépose en panneaux sur les murs de la cour des Invalides, je n'y vois point de mal. Ces braves gens ont gagné ces canons au prix de leurs membres ; cette vue leur rappellera leur victoire, — puisqu'on appelle cela des victoires, — et surtout leurs souffrances ». La démocratie, le socialisme universel exigent qu'on n'élève plus de monuments qui éternisent la haine. Dans Le mémoire justificatif qu'il écrivit pour Lachaud, il dit qu'il avait pro-
posé de remplacer la colonne transférée aux Invalides, où on aurait pu la voir mieux qu'à la place Vendôme, par un canon acculé sur trois boulets, surmonté du bonnet phrygien, signe de l'alliance des peuples, et enguirlandé par la déesse de la Liberté, ou par une corbeille de fleurs dans un bassin, et près de laquelle, une grue dormant sur une patte, représenterait « la placidité de la Nature ». L'opinion de Courbet sur la colonne est donc très nette; il ne faut pas la détruire, parce que c'est une œuvre d'art, quoique d'un art inférieur; mais, comme c'est un monument de haine, il convient de l'enlever de la rue de la Paix ; ses panneaux pourront être conservés aux Invalides. Les partisans de la destruction radicale étaient fort nombreux, à cette époque ; Courbet n'entre pas dans leurs rangs, mais se range dans la minorité conservatrice des hommes nouveaux, comme il le fera plus tard à la Commune.
Bientôt après cette déclaration, il eut l'occasion, sur l'initiative de Victor Considérant, d'exposer en public ses idées à la salle de l'Athénée, le 29 octobre. Il y lut Deux lettres à l'année allemande et aux artistes allemands, qui furent réunies en une brochure in-8°, de 15 pages, vendue aux prix de vingt centimes. La première est assez insignifiante; il conseille aux Allemands de repasser la frontière, maintenant qu'il n'y a plus devant eux d'empereur, mais une République, destinée à se battre « sur le terrain de la propagande de l'idée et pour la civilisation ». Dans la seconde il rappelle aux artistes allemands les amicales et sympathiques relations qu'il a eues avec eux, depuis vingt-deux ans, à Francfort et à Munich, et leurs vœux, faits en commun, pour la liberté de l'art et des peuples. Il déplore de voir les Wurtembergeois, les Badois, et surtout les Bavarois inféodés à la Prusse, leur vieille ennemie, qui les enrégimente, et, leur compte réglé avec Bonaparte, il ne comprend pas qu'ils guerroient contre la République, laquelle « ne sera pas vaincue », il leur en donne sa parole. Qu'ils s'en aillent donc : puisqu'ils sont pauvres, on leur donnera une indemnité, l'Alsace et la Lorraine seront constituées « en contrées neutres et libres, comme gages de notre alliance; tous ceux qui ont l'horreur du chauvinisme national, et qui souhaitent la vie sans entraves politiques, s'y réfugieront, et dans ces provinces mutilées, crucifiées, oublieux des plaies qui saignent à notre flanc, nous vous serrerons la main, et nous boirons : aux Etats-Unis d'Europe ! »
Ils laisseront leurs canons Krupp; on les fondra pour en faire un monument colossal sur la place Vendôme c'est le fameux canon, gueule en l'air, coiffé du bonnet phrygien, planté sur un piédestal acculé à trois boulets, qui sera la « colonne des peuples, la colonne de l'Allemagne et de la France à jamais fédérées ». On a fait à Courbet grand grief de ces lettres : elles témoignent à tout le moins d'un patriotisme tel qu'on le comprenait à la Convention ; et si l'on y trouve des idées mal digérées, par un esprit évidemment peu propre au maniement des idées, il y faut noter le projet de neutralisation de l'Alsace et de la Lorraine, qui, depuis, a pris de la consistance.
Le icr décembre, Courbet et Burty donnèrent leur démission de membres de la Commission des Archives. Les travaux de cette dernière avaient duré près de six semaines ; ils aboutirent à constater que l'honorabilité des fonctionnaires des Musées était complète. Les deux dissidents ne la contestèrent pas, mais ils se séparèrent de leurs collègues pour ne pas avoir à approuver le ministre qui maintenait à leurs postes respectifs ces hommes, qui s'étaient montrés serviteurs si fidèles « d'un odieux régime ». Leur personne privée est hors d'atteinte, écrit Burty dans le Rappel du Ier décembre ; « leur personne morale est, à mes yeux, gravement compromise, comme celle de tous les fonctionnaires de la Liste civile. » Distinction bien subtile, en vérité; l'avenir montrera combien les conservateurs des musées nationaux étaient à la hauteur de leurs fonctions, et quels services le pays pouvait en attendre.
Courbet faisait de meilleure besogne à la Commission des Artistes. Paris, comme on sait, avait été investi à dater du 19 septembre. De concert avec les conservateurs, la Commission des Artistes n'eût de cesse que les fenêtres du Louvre ne fussent blindées, les chevaux de Marly, l'Arc de Triomphe, et la Fontaine; des Innocents protégés. On agit de même avec le Luxembourg, les Musées de Cluny et des Gobelins; et des commissions particulières furent envoyées à Versailles, Fontainebleau, Saint-Germain, et Sèvres. Malheureusement Saint -Cloud, Meudon, la Malmaison ne purent être protégés de la même façon, les progrès de l'investissement s'y opposant. Les témoignages, recueillis au procès de Versailles, prouvent que le peintre avait pris tout à fait au sérieux sa fonction de conservateur des Arts, qu'il remplit avec zèle, tandis que la capitulation de Metz (27 octobre), les batailles de Coul-
miers, de Champigny et du Mans, permettaient aux Allemands de concentrer peu à peu toutes leurs forces autour de Paris, et d'obliger bientôt celui-ci à capituler, faute de vivres et de secours. Il fallut s'y résoudre après les combats sans résultats de Clamart, de Châtillon, du Bourget (12-16 janvier 187 1), et la sortie meurtrière de Buzenval. Le 23, Jules Favre, ministre des Affaires Etrangères, se rendit à Versailles pour négocierun armistice, qui fut conclu le 28, et qui remettait les forts à l'ennemi.
Ce même jour, le Dr Robinet et Courbet, au nom du cercle républicain des VIe et VIIe arrondissements, sis 24 rue du Vieux-Colombier, publièrent une protestation contre cet armistice, que signèrent 140 membres. Il y était déclaré que, le gouvernement de la Défense Nationale ayant eu pour unique mandat « le maintien de l'intégrité et de l'indépendance de la France, le prétendu armistice n'était qu'une reddition déguisée, décidée à l'insu de la population, que le général Trochu, président du gouvernement de la défense et commandant en chef de l'armée de Paris, méritait, par son inaction et son ineptie criminelles, la malédiction nationale, que ses collègues étaient devenus ses complices, et que tous devraient être jugés incapables ou indignes de reparaître jamais à la direction des affaires publiques.
Une lettre de Courbet à ses parents, datée du 23 février 187 1, renseigne sur sa vie pendant le siège, et sur le siège lui-même ; elle indique exactement l'état d'âme, qui devait provoquer la Commune. Pour lui, et pour la majorité des républicains, le siège n'a été qu'une « blague », le gouvernement réactionnaire ne voulant à aucun prix que la République sauvât la France; Trochu n'est qu'un « crétin », qui n'a pas voulu faire de sortie sérieuse ; si les gouvernants avaient été de fermes républicains, il n'y aurait pas un seul Prussien à l'heure qu'il est sur le sol de la France : « Les vrais ennemis n'étaient pas les Prussiens ; c'étaient nos amis les réactionnaires français aidés du clergé. M. Trochu faisait dire des neuvaines, et voulait un miracle de sainte-Geneviève,... une procession générale ; on a ri, vous pouvez le croire;... nous sommes tous dupés et trahis... Bref, c'est trop long à raconter ; je ne sais pas encore comment nous pourrons avoir la République de ce coup-ci. »
Quant à lui, il s'est passé bien des choses dans sa vie. Il a été nommé président par les artistes, pour sauver les objets d'art et les musées ; membre de la Commission des Archives ; il a donné un canon
à la République, pour les compagnies de marche de la garde nationale de Grenelle, « le gouvernement n'a jamais voulu dire que j'avais donné ce canon ». Il était « par le fait », adjudant du commandant Jonte.
« J'ai voulu démolir la colonne Vendôme; je n'ai pu l'obtenir du gouvernement; le peuple était d'avis. J'ai écrit une lettre aux Prussiens, que j'ai lue dans un théâtre, etc. Nous avons reçu des bombes contre notre maison et en face. J'ai dû quitter mon atelier, et aller loger au passage du Saumon [chez sa cousine M.'" Gérard]. Dernièrement, le peuple de Paris m'a porté à la députation, et j'ai eu 50.666 voix, sans avoir fait aucune démarche. Si je m'étais porté dans une liste, et qu'on ait su que j'acceptais, j'aurais eu 100.000 voix au moins. C'est très honorable pour moi, comme c'est aujourd'hui ; mais si l'on renomme encore des députés, il peut se faire que je sois nommé au second tour, quoique ça soit une démarche à faire à Bordeaux inutile, et des plus pénibles et ennuyeuses; mais justement, à cause de cela, on ne peut refuser. » Il a beaucoup maigri, s'en trouvant mieux, d'ailleurs; la nouvelle que son atelier avait été dévalisé l'a beaucoup affecté, mais « on réparera cela comme on pourra » ; il n'est point étonné que sa croix d'honneur de Bavière ait évité de plus grands dégâts
L Autographe a publié une lettre de Courbet posant sa candidature à l'assemblée de Bordeaux. « J'y manifesterai, dit-il, la logique et l'indépendance complètes, qui caractérisent ma nature, en défendant la liberté et la démocratie, que je n'ai cessé de pratiquer depuis trente-deux ans devant vous... Toute autre profession de foi, en ce moment, serait humiliante pour moi. » L'élection à l'assemblée « redoutable » de Bordeaux eût été le salut pour Courbet.
On sait que cette assemblée se reunit le 12 février, vms la présidence de M. Grévy, et nomma Thiers, chef du pouvoir exécutif de la République française, avec mission de conclure la paix, dont les préliminaires furent signés le 26 à Versailles, et ratifiés le 1" mars, et que, bientôt après, la crainte d'une restauration monarchique fit éclater, à Paris, la Commune. Les déceptions et les privations du siège, l'oisiveté et l'humiliation en favorisèrent les progrès. Un comité central révolutionnaire, après avoir organisé les bataillons de fédérés dans la garde nationale, s'empara de l'Hôtel de Ville, et fixa au 26 mars les élections des conseillers communaux
A celles du VIe arrondissement furent élus : Leroy, Goupil, Robinet, Beslay et Varlin, le premier par 5.800 voix, le dernier par 3.602, sur 24.807 inscrits et 9.499 votants. Courbet, qui ne fut pas élu, vint après Varlin avec 3. 242 voix. Une élection complémentaire pour deux conseillers fut fixée au 16 avril. Le peintre maintint sa candidature. Dans sa profession de foi, il manifeste une certaine humeur de n'avoir point été compris tout d'abord, et il se soumet à « l'exigence » de présenter un programme, « le langage de la peinture n'étant pas familier à tout le monde ». « Je me suis toujours occupé, dit-il, de la question sociale et des philosophies qui s'y rattachent, marchant dans cette voie parallèlement à mon camarade Proudhon. Reniant l'idéal faux et conventionnel, en 1848, j'arborai le drapeau du réalisme, qui seul met l'art au service de l'homme ». Il est partisan absolu du système des fédérations, qu'il fera prévaloir, et qui allégera la tâche de la commune, celle-ci n'ayant plus à s'occuper que de ses intérêts généraux et de ses relations avec le reste de la France ; elle deviendra le conseil fédéral des associations.
Le 5 avril, Courbet lance un appel aux artistes de Paris, en sa qualité de président, et les convoque pour le vendredi suivant dans le grand amphithéâtre de l'École de médecine ; il est, en effet de toute urgence de rouvrir les musées, et d'organiser une exposition prochaine, afin de faire honneur à Paris, qui donne l'exemple à la France, celleci restant encore en servage, soumise à la féodalité, en attendant qu'elle se rallie à la Fédération. Grâce à la Commune, Paris deviendra « la ville internationale européenne ». offrant ses multiples ressources à l'art, à l'industrie, au commerce de tous pays.
Le peintre compléta cet appel dans deux articles parus au Soir, le 6 avril, et au Rappel, le lendemain. Chacun des vingt-deux arrondissements nommerait deux délégués ; les quarante-quatre, assemblés au Louvre, formeraient une commission nommant les conservateurs et le personnel, et fixant l'époque des expositions, dont le jury serait élu par les exposants. On supprimerait la section des Beaux-Arts de l'Institut, l'École de Rome et l'École des Beaux-Arts ; mais le local de celle-ci serait laissé aux élèves qui éliraient leurs professeurs. Les délégués voteraient des prix de Paris permettant d'aller étudier l'art des autres nations, et rédigeraient le Moniteur des Arts. L'assemblée générale des artistes et le jury décerneraient
les récompenses ; la croix d'honneur et les médailles seraient abolies. Les dissidents exposeraient dans une salle voisine. L'industrie privée approprierait un local pour l'exposition ; une tombola et l'excédent des recettes permettraient de rembourser le prix d'entrée ; chaque lot donnerait droit à un tableau. Après le Salon, le local servirait à une exposition permanente de tableaux anciens et modernes. Tel fut le sujet que développa Courbet à l'assemblée du 10 avril, qui décida que le Salon serait organisé en dehors de toute influence du gouvernement
Le 12 avril, la Commune rendit le décret suivant : « La Commune de Paris, considérant que la colonne impériale de la place Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l'un des trois grands principes de la République française, la Fraternité.
Décrète :
Article unique. — La colonne de la place Vendôme sera démolie.
Ce décret ne porte aucune signature. La crédulité publique, qui transforma plus tard Courbet en bouc émissaire, car la foule aime la simplicité des solutions, en attribua la paternité à Courbet. Or, à la date du 12 avril, le peintre n'était point encore membre de la Commune, et, depuis, par une lettre adressée au Times, le 24 juin 1874, Félix Pyat en a revendiqué la responsabilité.
Le 12 avril aussi, la Commission exécutive de la Commune, composée de Avrial, Cournet, Delescluze, Félix Pyat, Tridon, Vermorel et E Vaillant autorisa Courbet, et les quarante-six délégués qui seraient nommés le lendemain, 13 avril, à deux heures, dans le grand amphithéâtre de l'École de médecine, à rétablir sans délai les musées de Paris, et l'Exposition annuelle des Champs-Elysées.
A la réunion assistèrent environ 400 personnes, formant la Fédération des Artistes de Paris, dont le manifeste parut au Journal officiel de la Commune du 15 avril. Les principes étaient : la libre expansion de l'art, dégagé de toute tutelle gouvernementale et de tous privilèges ; l'égalité des droits entre tous les membres de la Fédération ; l'indépendance et la dignité de chaque artiste mise sous la sauvegarde d'un comité élu au suffrage universel des artistes.
Ce comité était formé de 47 membres : 16 peintres, 10 sculpteurs.
5 architectes, 6 graveurs et lithographes, 10 artistes de la section décorative, nommés au scrutin de liste pour un an, au vote secret.
Son mandat était étendu : — conservation des trésors du passé : surveillance des monuments, musées, édifices, et nomination des administrateurs ; — mise en œuvre et en lumière de tous les éléments du présent dans des expositions communales, nationales et internationales, et par des commandes officielles, les extraordinaires, mises au concours, les ordinaires votées ; — enfin régénération de l'avenir par l'enseignement, les professeurs nommés au concours, devant user de méthodes attrayantes et logiques, et professer dans de vastes salles, où des conférences se feraient également sur l'art, la philosophie et l'histoire.
Le comité publiera des comptes rendus de ses travaux dans V Officiel des Arts, qui contiendra aussi une partie didactique. Il favorisera l'arbitrage dans les conflits, et l'initiative individuelle, tous les citoyens pouvant adresser des communications relatives à l'art, aux progrès de l'art, à l'émancipation morale et intellectuelle des artistes, et à l'amélioration matérielle de leur sort.
« Enfin, concluait ce manifeste, par la parole, la plume, le crayon, par la reproduction populaire des chefs-d'œuvre, par l'image intelligente et moralisatrice qu'on peut répandre à profusion et afficher aux mairies des plus humbles communes de France, le comité concourra à notre régénération, à l'inauguration du luxe communal, aux splendeurs de l'avenir, et à la République universelle. »
Le document était signé de : Courbet, Moulin, Stéphen Martin, A. Jousse, Roszezench, Trichon, Dalou, Héreau, A. Chabert, H. Dubois, A. Falguière, Eugène Pottier, Perrin, Mouillard. Il contient d'excellentes choses : le principe du concours, la part faite aux arts décoratifs, la reproduction populaire des chefs-d'œuvre, et montre, en outre, une grande sollicitude pour les monuments du passé.
Le 16 avril, aux élections communales complémentaires du VIe arrondissement, Courbet fut élu conseiller communal (membre de la Commune) par 2.418 voix sur 3.469 votants, la moitié plus une étant 1735. Le comité, ne voulant pas remplacer Nieuwerkerque, décide que le titre de membre de la Commune ne donnera aucun privilège à Courbet. Mais la Commune le nomme Délégué aux Beaux-Arts.
Le lendemain 17, fut élu le comité des artistes dans la salle
grecque du Louvre. Courbet obtint 274 voix sur 290 votants. Faisaient partie de la commission : les peintres Bonvin, Corot, Courbet, Daumier, Arnaud Durbec, Hipp. Dubois, Feyen-Perrin, Amand Gautier, Gluck, J. Héreau, Lançon, Kug. Le Roux, Ed. Manet, Fr. Millet, Ouleway, Picchio ; les sculpteurs Becquet. Chapuy, Dalou.
La Grotte Je la Loue.
Lagrange, Ed. Lindenheer, Moreau-Vauthier, Hipp. Moulin. Ottin, Poittevin, de Blézer ; les architectes Boileau fils. Delbrouck, Nicolle. Oudinot, Paulin ; les graveurs-lithographes G. Bellenger, Bracquemond, Flameng, André Gill, lluot, Pothey ; les artistes industriels E. Aubin, Moudier, Chaber, Chesneau, Fuzier, Meyer, Ottin fils, Eug. Pottier, Reiber, Riester. Presque aussitôt refusèrent de faire partie du comité : Le Roux, Bracquemond, Reiber, Pothey. Huot et Millet.
Outre ces occupations officielles , Courbet avait dû , autour du 15 avril, procéder au déménagement de beaucoup de ses tableaux qu'il entreposa, à cette date, rue Laffitte, chez M. Durand-Ruel. Une note personnelle en donne la liste avec leur estimation ; c'étaient : la Sieste (8.000 francs); les Petits chevreuils dans la neige (2.500); Panier de fleurs (2.000); Paysage avec rivière, soleil couchant (1.000) ; Chevreuils dans un paysage (3.000); Cheval et chien (4.000) ; le grand Combat de Cerfs (30.000) ; V Enterrement à Ornans (40.000): Le Retour de la Foire ; les Demoiselles de village (12.000) ; Portrait de Pr ou d ho 11 (8. 000) ; Baigneuse dans une vague ; Moulin, petit paysage (2.000) ; Rochers d'Étretat (1.000); Panier de fleurs (2.000).
La Grande chasse dans la neige, ou Hallali, le Portrait de Courbet, la Somnambule, les Demoiselles de village, marqués sans prix, et les deux premiers avec la mention : Envoyé à Londres, laissent à penser que Courbet les destinait à l'Exposition de Londres. M. du Sommerard avait reçu l'ordre, le 15 mars 1871, d'y représenter les intérêts français en qualité de commissaire général : et les tableaux des artistes de Paris, emballés dans des caisses, avaient été centralisés au musée de Cluny, où les recevait M. Fass, secrétaire de M. du Sommerard, délégué à cet effet par le gouvernement de Versailles. M. Darcel, prétend que Courbet usa de duplicité, rétractant en dessous le laisser-passer qu'il avait donné aux gardes nationaux qui gardaient Cluny, et ne se décida à lever l'interdiction qu'après de longs pourparlers, trouvant, paraît-il, trop réactionnaire cette exposition de Londres. Ce mot de « duplicité » n'est-il pas trop fort ? Il convient de remarquer, en effet, que le peintre concourait pour sa part à cette exposition : peutêtre n'y eut-il dans son cas que méfiance excessive, motivée par le fait que M. Fass était en relations avec Versailles.
On a fait aussi grief au peintre de n'être point intervenu en faveur de son ami Gustave Chaudey, qui était son compatriote, l'ami de Proudhon, et dont il avait fait un beau portrait. Républicain girondin, adjoint à la mairie de Paris, celui-ci avait fait repousser le 22 janvier 1871 par Serizier et le 101e bataillon, deux députations d'émeutiers conduites par Delescluze, Flourens et Blanqui. Tombé en suspicion le 31 mars, il fut enquêté par Bergeret, commandant de la place de Paris, dénoncé par le Père Duché ne du 12 avril, arrêté le 13 par ordre de
Raoul Rigault, procureur général de la Commune, et écroué au Pavillon des Princes de Sainte-Pélagie. Or, le témoignage de Jean Gustave Charton, au procès de Versailles, prouve que Courbet se dévoua pour le sauver, qu'il fit mettre en disponibilité Pilotell, qui s'était arrogé les fonctions de directeur des Beaux-Arts, et qui était l'ennemi implacable de Chaudey, et traita de fait « scandaleux » et « blâmable » l'arrestation de ce dernier, dans la séance de la Commune du 2.$ avril 1871. On sait que Raoul Rigault fit fusiller lui-même le malheureux Chaudey sur un chemin de ronde, le 23 mai au soir, et expia, le lendemain, ce forfait et les autres, arrêté par un caporal dans un hôtel, et tué, quelques instants après, rue Gay-Lussac.
Le surlendemain des élections de la Fédération des Artistes, Courbet et le Comité entrèrent en fonctions. Ils demandèrent à occuper le cabinet de la Surintendance. Mais MM. Barbet de Jouy, Daudet, Jleuzey, d'Eschavannes le refusèrent, le Louvre étant musée national, non communal. Cependant un ordre de la Commune ayant enjoint de leur attribuer
un local, ordre signé de Delescluze et de Félix Pyat, on leur accorda une salle voisine de la salle des Souverains. Courbet réclama alors que le Conservatoire reconnût la Commune; mais la proposition fut ajournée, et certains artistes même, comme Moulin, menacèrent de donner leur démission si on la renouvelait. Trois sous-commissions des Musées, des Expositions annuelles et de l'Enseignement du dessin furent nommées dans ces premières séances ; puis, pour éviter de s'immiscer dans l'administration du Louvre, le comité se transporta au Haras (Ex-ministère des Beaux- Arts).
Gustave ChauJcv.
Le 21 avril, Courbet fut nommé par la Commune, membre de la Commission d'Enseignement avec Verdure, Miot, Vallès et Clément. Il protesta bientôt contre des élections où il n'y avait eu que des minorités, par suite des départs ; et, comme on l'accusait de peur, il écrivit à Rogeard, directeur du Vengeur ; « Dans la situation actuelle, j'aurais été nommé par trois voix que j'aurais accepté cette situation, parce qu'elle est dangereuse. Je l'aurais acceptée, si l'on m'avait autorisé à me nommer moi-même. Voyez combien nous différons. »
La séance du 27 avril a une importance exceptionnelle. Au commencement Courbet proteste contre la conduite de Thiers, qui considère Paris comme insurgé, alors qu'il est belligérant, et que, d'après le droit des peuples, la qualité d'insurgé cesse après les premiers jours de bataille. Puis, à la fin « il demande que l'on exécute le décret de la Commune sur la démolition de la Colonne. On pourrait peut-être laisser subsister le soubassement de la colonne, dont les basreliefs ont trait à l'histoire de la République ; on remplacerait la colonne impériale par un génie représentant la Révolution du 18 mars ». Clément insiste pour la démolition complète ; Andrieu dit que la Commune s'occupe d'exécuter le décret; Gambon réclame qu'on adjoigne Courbet aux démolisseurs ; et Grousset interrompt pour affirmer que les deux ingénieurs chargés du travail sont du plus grand mérite, et qu'ils prennent toute la responsabilité de leur entreprise.
Courbet a toujours soutenu que le procès-verbal avait inexactement rapporté ses paroles, comme il arriva si souvent. On peut l'admettre, étant donné qu'il avait toujours proposé de placer les panneaux de la Colonne aux Invalides. En outre, une chose doit frapper chacun, comme elle a frappé Castagnary, « c'est que sur les préparatifs qui se font, tout le monde est renseigné, excepté Courbet. Andrieu dit qu'on s'occupe de l'exécution du décret; Paschal Grousset, qu'on a confié le travail à deux ingénieurs. Courbet seul ne sait rien, ne dit rien : il semble aussi étranger aux décisions prises qu'il l'a été à la présentation du décret lui-même. » Telle est l'impression qui se dégage aussi de la séance du 3 mai : Grousset dit que la démolition aura lieu le 5 mai ; Léo Meillet prétend que ce délai est trop court ; Demay s'en prend aux ingénieurs ; Grousset réplique qu'on a traité à forfait. « Où est Courbet dans tout cela? Je ne le vois pas ». Paschal Grousset, d'abord au procès, puis dans une lettre à Castagnary, du 7 avril 1878, s'est
ingénié lui aussi, après Félix Pyat, à démontrer que Courbet n'avait été pour rien dans ces préparatifs de démolition : c'est lui-même, au contraire, qui s'en était chargé, ayant traité l'affaire avec un jeune ingénieur, qui « était présenté spontanément à l'Hôtel de Ville, et qui se faisait fort, contrairement à l'opinion de la presse réactionnaire, d'abattre la Colonne sans danger pour les constructions de la place Vendôme. Pour preuve, il en attestait le projet de contrat, présenté par l'ingénieur, et conservé dans le dossier du procès de Versailles. L'argumentation est limpide : Courbet, non seulement n'était pas de la Commune quand le décret fut publié mais encore il n'était pas présent le 20 avril, quand la Commune mit en adjudication en 4 lots les matériaux et métaux à provenir de la destruction de la Colonne ; quand il y fut, il ne se mêla pas de son exécution. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne souhaita pas la démolition partielle de ce symbole napoléonien ; mais on n'est point responsable civilement d'un souhait. L'argumentation de Castagnary pèche seulement par excès pour n'avoir pas admis que Courbet pût avoir formé ce souhait.
Le 30 avril, Courbet écrivit de Charenton une longue lettre à ses parents; elle est timbrée de Melun. Il y constate qu'il n'a pas eu de chance, ayant perdu ses deux ateliers : celui d'Ornans, saccagi par li s Prussiens, celui du pont de l'Aima, employé aux barricades, après qu'il l'eut fait transporter à la Villette. Mais, qu'importe, puisque la Commune triomphe ? Quant à lui, il est dans les affaires publiques jusqu'au cou, occupant, de par le peuple de Paris, quatre fonctions des plus importantes : président de la Fédération des artistes, membre de la Commune, délégué à la mairie, délégué à l'Instruction publique : « Je me lève, je déjeune et je siège et préside douze heures par jour. Je commence à avoir la tête comme une pomme cuite. Malgré tout.... Paris est un vrai Paradis : point de police, point de sottises, point d'exaction d'aucune façon, point de disputes. Paris va tout seul, comme sur des roulettes. Il faudrait pouvoir toujours rester comme cela ; en un mot, c'est un vrai ravissement. »
Tout cela est le produit de la Fédération, dont il adonné l'exemple en fédérant les artistes; les ouvriers, les notaires, les huissiers, chacun s'est fédéralisé; « les curés aussi sont à leurs pièces, comme les autres...; s'ils veulent exercer à Paris (quoiqu'on n'y tienne pas), on leur louera des églises. » Dans les moments de loisir, on combat les
Versaillais, rebuts de tous les partis réactionnaires ; s'ils entrent à Paris, « ce sera leur tombeau ». Paris renonce de son plein gré à être la capitale de la France ; « il coopérera dans sa mesure aux besoins de la France, et en restant uni à la patrie commune » ; mais il désire que toutes les provinces se fédéralisent, et que la France entière devienne une Fédération puissante, « qui paralyse à tout jamais les gouverneurs de toutes sortes, ainsi que les vieux systèmes monarchiques, impérialistes et autres ». C'est ce que lui-même a fait; il souffrait de son individualisation forcée ; aussi n'a-t-il eu aucune peine à se mêler dans le mouvement général, pour lequel il a eu tant de « propension » pendant toute sa vie.
La Commune, à laquelle Courbet se félicitait tant d'appartenir, comprenait 79 membres; la majorité comptait 57 jacobins (Delescluze), Blanquistes (Vaillant, Eudes, Ranvier), Hébertistes (Rigault, Ferré); et la minorité 22 socialistes, économistes ou internationalistes, communistes, communalistes, ou mutuellistes, comme Allix, Beslay, Vallès, Vermorel, Andrieu, Jourde, Varlin, et Courbet.
A la séance de la Commune du ier mai, Courbet propose de ne plus employer les expressions de : Salut Public, Montagnards, Girondins, qui ne correspondent plus à l'état actuel, et ne conviennent qu'à la Révolution de 1793. Il fut des 28, avec Beslay, Jourde, Vallès, Vermorel, qui votèrent pour l'appellation de : Coin/té cxccut/f, contre les 34 qui adoptèrent celle de : Comité de Salut public. L'institution elle même leur paraissait constituer un « oubli des principes de réforme sérieuse et sociale, d'où est sortie la Révolution communale du 18 mars », et un « retour dangereux ou inutile, violent ou inoffensif à un passé qui doit nous instruire, sans que nous ayons à le plagier ». Aussi, la minorité ne présenta-t-elle pas de candidat à cette nouvelle institution.
Le 2 mai, la Fédération des Artistes supprime l'École des Beaux- Arts, la classe des Beaux-Arts à l'Institut, l'École de Rome et l'École d'Athènes. Elle propose la création d'écoles communales d'art professionnel dans les casernes, désormais inutiles. La subvention de l'État au Salon doit être supprimée, ainsi que les commandes officielles ; il convient de réorganiser le service d'architecture en y admettant le principe du concours, de la liberté et de la responsabilité. Courbet propose, en outre, d'exposer les tableaux relégués dans les greniers du
Louvre ; mais on y renonça à cause des frais d'appropriation, qui eussent été trop grands.
Le Journal officiel de la République Française du 4 mai contient l'indication suivante : « La Commune se transportera aussitôt que possible dans un local convenable, et admettra le public à ses séances. Les citoyens Billioray et Courbet sont chargés de trouver ledit local et de le proposer à la Commune. » Le même jour, à la Fédération des artistes, M. Gluck fait entendre une protestation énergique contre la démolition de la Colonne, primitivement fixée au 5 mai, jour anniversaire de la mort de Napoléon, puis retardée au 8. Il demande qu'on y sursoie encore. L'ordre du jour Dalou et Ottin, repoussant le sursis, est voté par 17 voix contre 3. On sait que la démolition fut encore remise au 16 mai, mais pour des raisons purement matérielles.
Dans sa séance du 10 mai, la Fédération des Artistes s'occupe d'organiser l'exposition annuelle, fixée d'abord au 15 juin, puis retardée au 15 août. On adopte le projet d'affiche blanche, officielle, mais bordée de rouge, pour marquer ainsi l'indépendance de la Fédération. Le droit à la cimaise est proclamé, et on décide que certains jours seront gratuits. Puis, comme le secrétaire du département du Travail et de l'Fchange (ancien ministère des Travaux Publics) annonce que les œuvres d'art, déposées aux Champs-Flysées, sont exposées aux obus des Versaillais, on les fait transporter au Luxembourg, et Jourde accorde 1.000 francs de subvention pour cette opération. Ce fut le lendemain que Courbet, d'après le plaidoyer de Lachaud au procès de 1874 donna sa démission de membre de la Commune; il n'y reparut qu'une fois, le 17 ou le 19, pour sauver un de ses anciens collègues; il semble cependant qu'il signa encore une résolution communale, le 22 mai; enfin, c'est le 17 qu'il démissionna de ses fonctions d'administrateur de la mairie du VP arrondissement. Ces démissions successives et ses votes, avant et après le 16 mai, montrent à l'évidence qu'il n'était plus d'accord avec la majorité révolutionnaire, et qu'il en désapprouvait les violences, comme en témoignera, par surcroit, sa conduite dans l'affaire de la maison de Thiers, et pendant les derniers jours de l'insurrection.
C'est le 12 mai que la Commune décida, par vengeance, de démolir la maison de Thiers, rue Saint-Georges. Fn sa qualité de Président
des Arts, Courbet demande qu'on sauvegarde les œuvres qu'elle contient. Une discussion confuse s'engage, dans laquelle Protot propose qu'on envoie à la monnaie les bustes représentant les d'Orléans. Enfin, une commission de cinq membres, composée de Courbet, Demay, Paschal Grousset, Clément et Félix Pyat est nommée pour aviser. La discussion recommence à la séance du 16 mai, Jourde, Varlin, Tridon, proposant de vendre au plus vite toutes ces œuvres d'art aux Anglais, qui les payeront bien un million. Courbet s'insurge contre ce projet : il avait reçu par un de ses amis une lettre de M. Barthélémy Saint-Hilaire le priant de sauver ce qu'il pourrait ; il la lit à la Commune, et évalue la valeur de ces objets à la somme de 1.500.000 francs, chiffre fabuleux, qui impressionna ses collègues. Vallès, Fontaine et Andrieux firent chorus avec lui, et, finalement, l'assemblée le chargea, ainsi que Vallès, de faire transporter le petit musée au Louvre. Le jour même, il en fut ainsi fait, et c'est de cette façon que M. Thiers retrouva tous ses bibelots auxquels il tenait tant, sauf un encrier qui disparut dans la bagarre.
« Il n'est pas, en ce siècle, de signe des temps qui ait une signification plus imposante que le renversement de la Colonne impériale sur sa couche de fumier, » a écrit un jour Elisée Reclus. Telle dut être l'opinion des membres de la Commune et des Fédérés, le 16 mai. Il n'a pas fallu de longues années pour montrer combien elle était excessive : bien d'autres dates sont autrement importantes dans l'histoire de l'humanité, et ont changé le cours des événements de façon plus efficace et féconde. D'autre part, le successeur d'Auguste Comte lui-même, Pierre Laffitte, n'a-t-il pas dit qu'il convenait de respecter les monuments du passé, tout en s'efforçant d'élever non loin ceux du présent et de l'avenir? C'est la paraphrase du souhait de Proudhon dans le Principe de l'Art : Victor Hugo ayant dit dans Y Evénement que les socialistes, s'ils étaient les maîtres, détruiraient Notre-Dame, et de la Colonne Vendôme feraient des gros sous : « ils eussent fait pis que cela, s'écrie le grand philosophe ; ils auraient jeté au feu toute la littérature romantique. Ainsi les chrétiens du IIIe siècle brisaient les statues des Dieux, qui étaient devenues des insignes d'exploitation et de misère. Tout cela est très regrettable... Cherchons donc la vérité et la justice dans l'art aussi bien que dans la politique ; acceptons la loi de l'idéal et du capital, mais en la
subordonnant au droit du travail, et nous ne verrons plus ni iconoclastes ni vandales ».
Le 16 mai fut une journée d'orage et de bataille. Dès le matin, les habitants des environs de la place Vendôme, jusqu'à la rue Royale et la place des Victoires, avaient collé des bandes de papier sur leurs vitres, pour amortir l'effet du choc; et des équipes d'ouvriers finissaient de faire une brèche du côté de la rue de la Paix, étendant un lit de plâtras, de fascines, de pailles, destiné à recevoir le corps du colosse, et pour éviter de crever les égoûts et d'ébranler les maisons. L'architecte Hector Horeau, l'ingénieur Iribe. et l'entrepreneur Abadie, qui avaient soumissionné le travail pour 35.000 francs, avec un dédit de 500 francs par jour depuis le 4 mai, viennent jeter un dernier coup d'œil sur les préparatifs : ils avaient imaginé de scier la colonne horizontalement du côté de la rue de Castiglione, et de la couper en sifflet de l'autre côté ; des câbles, avaient été attachés au-dessous de la statue, et reliés à des cabestans, fixés au sol. à l'entrée de la rue de la Paix.
Il avait été décidé que la chute se produirait à deux heures. On établit des barrages aux endroits dangereux, et dans les espaces libres et sûrs vinrent se ranger des musiques militaires et les bataillons des fédérés, sous les yeux des membres de la Commune : Bergeret, Félix Pyat, armés de deux revolvers, Ferré délégué à la sûreté générale, (ïlais-Bizoin, Dombrouwski, généralissime, chargé de réprimer toute manifestation, qui se placent au balcon du ministère de la Justice Courbet assista-t-il à l'événement? Certains l'ont vu avec les autres membres de la Commune, coiffé d'un chapeau de paille, et jouant avec une canne de quarante sous. D'autres le nient, comme Castagnarv. Il a pu y être, ainsi que les vingt mille autres spectateurs, sans qu'il soit permis de rien induire de sa présence.
Soudain, le cabestan, qu'on avait mis en œuvre, se brise, et les câbles, un moment tendus, se relâchent. Vite, on court en chercher un autre au Musée de la .Marine ; mais il est reconnu trop faible. Alors, on réquisitionne un treuil sur les bords de la Seine, on revient en hâte, on l'installe, et l'opération recommence, parmi l'impatience d'une foule nerveuse, qu'excitent le soleil ardent et la curiosité. A ce moment, Simon Mayer monte au faîte du monument, et lance un drapeau tricolore pour symboliser la chute imminente.
Tout à coup, vers cinq heures, un craquement se fait entendre; le géant vacille, s'infléchit, se brise en trois morceaux, et s'effondre dans un ouragan de poussière blanche, tandis que la statue de lTmperator s'allonge sur les décombres de la barricade, et que sa tête roule, jusqu'au ruisseau. Aussitôt, les musiques retentissent : des drapeaux rouges flottent sur le piédestal, et les citoyens Miot et Ranvier, membres du Comité de Salut public, célèbrent la victoire de la Commune sur la « réaction infâme ».
Dans ses Convulsions de Paris, où il faut lire le beau récit de cette journée historique, moins partial qu'on eût pu le craindre, Maxime du Camp tient que Courbet était présent à l'événement, se référant au témoignage d'un ancien membre de la Commune, publié dans le Réveil de janvier 1878 :
— Elle m'écrasera en tombant, vous verrez, aurait dit Courbet un peu avant la chute.
Puis, avisant des traîtres, aussitôt après :
— Ils m'assassineraient comme un monarque, s'ils osaient. Enfin, le soir, à table :
— Nous avons fait une bonne action. Il n'y aura peut-être plus tant de soldats ; les bonnes amies des conscrits ne mouilleront plus tant de mouchoirs. Buvons un coup, et chantons une chanson.
Pas plus que sa présence, ces paroles, si elles ont été vraiment prononcées, n'accuseraient le peintre. Chacun est libre de sa pensée, et n'est responsable que de ses actes. Il désira, sans aucun doute, la chute de la Colonne; tout prouve que ce furent d'autres qui l'accomplirent.
187 1 : FIN DE LA COMMUNE (28 MAI). — ARRESTATION DE COURBET (7 JUIN). — LE PROCÈS DE VERSAILLES (AOUT). — COURBET A SAINTE-PÉLAGIE : NATURES MORTES. — 1872 : COURBET A LA MAISON DE SANTÉ DU D' DUVAL, A NEUILLY. — SALON : LE JURY REFUSE L'ENVOI DE COURBET. — RETOUR AU PAYS (FIN MAI). — 1873 : L'EXPOSITION DE VIENNE. — L'ATELIER DE COURBET, A ORNANS. — PRÉSIDENCE DE MAC-MAHON, ET MINISTÈRE DE BRO- GLIE : ACTION DE L'ÉTAT CONTRE COURBET 30 MAI . — SAISIES ET PROCÈS. — COURBET PART POUR L'EXIL, EN SUISSE (22 JUILLET).
Le lendemain de la chute de la colonne, la Fédération des Artistes avisa au remplacement des conservateurs du Louvre et du Luxembourg, que la Commune voulait révoquer. Les soupçonnant de correspondre avec Versailles. Klle proposa pour le premier musée : Achille Oudinot, architecte-peintre, Jules Iléreau, peintre, et Dalou, statuaire; pour le second, André Grill, le sculpteur Jean Chapuy, et le peintre (ilùck. Les conservateurs : MM. Villot, de Rougi', Ravaisson, de Reiset, Barbet de Jouy, Mariette, d'iïschavannes, Daudet, Ileuzey, Clément de Ris, de Tauzia, Darcel, de Moussion, furent révoqués par arrêté d'Kdouard Vaillant, délégué à l'Enseignement, sur une liste incomplète fournie par un gardien à Dalou. En effet, Mariette n'appartenait plus au Musée, et on avait oublié MM Héron de Villefosse, Pierret, et l'agent comptable Morand. 11 ne parait pas que l'influence de Courbet dans ce changemement ait été aussi prépondérante que le dit Darcel.
Le 20 mai, il remit à M. Robert Reid une lettre pour le Times, où il disait que bien loin d'avoir détruit des œuvres d'art, comme la presse
anglaise en faisait courir le bruit, il a réuni et remis à leur place dans les Musées toutes les œuvres d'art, qui leur appartenaient, classé et conservé les objets d'art de M. Thiers, proposé de conserver dans la cour des Invalides les bas-reliefs de la colonne Vendôme, le décret de démolition étant du 12, quatre jours avant son entrée à la Commune. « Les motifs qui m'ont animés sont purs ; mais mon lot a été de recueillir toutes les difficultés qui surgissent d'un régime pareil à celui que nous a légué l'Empire ».
On sait que la nouvelle conservation des Musées fut éphémère : Oudinot, qui était un excellent homme, s'opposa à ce que Iléreau, dont le rôle fut malfaisant, mit une pancarte : Disparu, partout où manquaient les tableaux expédiés à Brest par mesure de prudence, ce qui eût pu être interprété d'une façon fâcheuse pour l'ancienne administration ; le 19, il prévint les conservateurs qu'un mandat d'amener avait été signé contre eux. Pour ces raisons, il fut remplacé, le 20 mai, par M. Brives, qui s'enfuit le 21, à onze heures du soir, après l'entrée des Versaillais dans Paris. Le 24, M. Barbet de Jouy donnait asile dans son cabinet à Dalou, sa femme et sa fille, ainsi qu'à Héreau, et les faisait évader le 25.
Tandis que les Tuileries flambaient, et que la fureur incendiaire des Communards faisait courir les plus grands dangers aux monuments de Paris, Courbet, au contraire de Brives, ne cessa de rester en permanence au Louvre, cherchant jusqu'à la fin, avec un zèle auquel M. Barbet de Jouy s'est honoré de rendre hommage, à préserver les collections nationales. Darcel rapporte un fragment de conversation, qu'il a entendu Courbet tenir à ce fonctionnaire le 24 mai, en lui montrant les bâtiments ajoutés par Louis XIV aux Tuileries :
— Je ferai abattre cela, et ce sera beaucoup mieux. On verra la verdure de chaque côté, et, dans ce qui restera, on pourra mettre un musée d'outils, où les ouvriers étudieront les instruments de leur travail. On plantera en jardin la cour du Carrousel ; mais on laissera la grille, afin que les enfants puissent y jouer en sécurité.
Ces propos, au milieu des terribles événements, qui se déroulaient alors, montrent Courbet tel qu'il a toujours été, puéril, chimérique et bon, animé des meilleures intentions, ne concevant point le mal de propos délibéré, plein d'idées aussi nuageuses en politique qu'il en avait de claires en matière de peinture, toujours obstiné à s'attacher
aux premières, malgré son inaptitude notoire, au lieu de se borner à cultiver toute sa vie, le merveilleux tempérament de peintre dont la nature l'avait doué.
Ce fut, comme on sait, le 28, vers trois heures de l'après-midi, que cessa toute résistance. Le même jour, le conseil municipal d'Ornans décida que le Pécheur de Chabots serait enlevé de la fontaine des Iles-Basses, et rendu à la famille du peintre. L"opération s'effectua le mardi, 30 mai, à deux heures du soir, sous la surveillance de l'autorité. On ne peut qu'en déplorer la précipitation, puisque les Ornanais ne pouvaient avoir eu le temps moralement nécessaire pour juger leur illustre compatriote en connaissance de cause.
Depuis le 28 mai, les bruits les plus contradictoires ne cessèrent de circuler au sujet de Courbet : les uns le représentaient comme s'étant empoisonné à Satory, les autres comme fusillé à Versailles, ou sur les barricades, « Son agonie, a été longue et atroce, annonce même un journal. Le hasard nous a mis en relations avec un des gendarmes de garde au moment de l'arrivée de Courbet. Ce gendarme a assisté à sa mort, et nous a montré le tumulus où il dort de son dernier sommeil. » La police, elle, n'en croyait rien. Le 30 mai, elle fait saisir une malle contenant les papiers de Courbet, chez M'" Gérard. 1 \, passage du Saumon. Nouvelle saisie, le lendemain, 1" juin, au môme endroit, par le même commissaire, F. -A. Gonet, du quartier des Invalides ; on enlève 206 toiles, un panneau ancien, et deux caisses pleines de tableaux, déposées à la cave et pleines de moisissures. La perquisition avait été faite pour s'assurer si Courbet n'avait point détourné des tableaux et objets d'art des collections publiques et de celles de M.. Thiers : « Notre incompétence sous le rapport artistique, dit le commissaire, ne nous a pas permis de savoir si lesdites toiles sont venues de Courbet ou proviennent de collections ». Le 2 juin, M. Gonet perquisitionna dans l'atelier de Courbet, 32, rue Hautefeuille, et chez M"'0 Romenance, logeuse, même adresse. Il trouva chez M."* Gérard « une figurine antique et une tète de statuette ». provenant du déménagement de l'hôtel de Thiers.
Le maître fut arrêté le 7 juin. 12, rue Saint-Gilles, dans une maison de « sinistre apparence » dit un journal désireux de dramatiser les choses, chez M. A. Lecomte, fabricant d'instruments de musique, où il logeait depuis le 23 mai, et non dans son atelier, comme certains l'ont pré-
tendu. On a dit aussi que les agents l'avaient trouvé dans un placard, où il étouffait, et d'où il se précipita, congestionné, criant :
« Je me faisais vieux là-dedans; merci de m'avoir délivré. »
En réalité, il ouvrit lui-même sa porte, en bras de chemise, fumant sa pipe, et contesta d'abord sa personnalité, pour la forme :
— Il est vrai que sans cheveux et sans barbe, répondit l'officier de police, vous êtes à peu près méconnaissable ; mais vous avez compté sans votre accent, qui vous trahit.
Le rôle politique de Courbet était achevé. On ne peut s'empêcher de le comparer à celui de David pendant la Révolution. La haine de celuici contre l'Académie le pousse à la Montagne. Il suscite contre elle la Commune des Arts (5 juillet 1793), et force sa vieille ennemie à se dissoudre. Il est nommé député à la Convention, le 17 septembre 1792, et fait supprimer la place de 1' « ignare Suvée », comme directeur de l'Académie de France à Rome; la commission du Muséum est destituée; David devient le décorateur et l'ordonnateur des fêtes révolutionnaires. Le 20 juin 1790, il s'était associé à ceux qui projetaient de détruire le le monument élevé à la gloire de Louis XIV, sur la place des Victoires, mais en proposant de conserver les quatre statues qui en formaient les angles. Le 15 thermidor, il est emprisonné pour cinq mois; on l'emprisonne de nouveau jusqu'à l'amnistie de Brumaire, an IV (1796). L'empire lui réserve toute sa faveur; mais en 1815, il prend la route de l'exil, se fixe à Bruxelles, et y meurt en 1825.
On fit monter Courbet en voiture, et on le conduisit à la Permanence, pour faire constater son identité, puis au dépôt de la Préfecture, où il futécroué sous le n° 24, et interrogé par M. Bérillon, commissaire de police du Palais de justice.
— Pourquoi vous êtes-vous associé à ces bandits ? dit ce dernier.
— C'était pour les maîtriser. Vous savez bien que je suis incapable de mal faire.
L'interrogatoire dura près d'une heure. Quand il eut fini, le greffier, lui présentant un crayon et une feuille, lui demanda de faire un dessin à son intention :
— Je n'ai pas le cœur à ça ! répondit-il.
Courbet réitéra ses déclarations, le lendemain, 8 juin, affirmant qu'il n'avait fait partie de la Commune que depuis le 20 avril, afin de pouvoir s'opposer « aux excès, qui pourraient survenir », et qu'il
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n'acceptait pas « la solidarité des excès, qui ont été commis ». Une nouvelle perquisition fut faite, le même jour, dans la maison de la rue Saint-Gilles, gardée par deux agents. M. Lecomte déclara à M. Henry Dorville, commissaire de police, que, ne s'occupant pas de politique, il n'avait pas cru devoir refuser l'hospitalité à Courbet, qu'il connaissait depuis une vingtaine d'années, et qui passa les derniers jours à faire son portrait au charbon et à lire.
Le 14 juin, enfin, M. Gonet saisit deux tableaux, « l'un représentant des fleurs, l'autre une marine, et un album du département des Vosges », chez M. Chappuis, 1 1, rue du Jardinet, qui les gardait en nantissement de 330 francs de dépenses faites par Courbet à son restaurant
Une lettre, écrite de Mazas à son beau-frère, montre Courbet découragé : « Je redoute la violence, l'emportement, les récriminations, les disputes et le mal qui s'ensuit ordinairement. J'aime mieux tout accorder et avoir la paix .. J'espère que le public, ainsi que les journalistes, reviendront de leur idée. » Mais il a repris vaillance, à moins que ce ne soit pure bravade, dans une autre correspondance adressée, le 10 juin, de la Conciergerie, à Ornans : « Je dois rendre des comptes très sévères à la France de ma gestion sous le gouvernement du 4 septembre, ainsi que sous celui du 18 mars... J'espère lui faire voir ce que c'est qu'un homme, qui a eu à honneur de faire son devoir en toutes circonstances. » Hnfin, il s'emporte contre le conseil municipal d'Ornans, qui ne craint pas de l'insulter ainsi que sa famille, et qui n'est « en droit de rien juger... avant de connaître. » Ce même jour, Alfred liruyas écrivait au père de Courbet une belle lettre, toute de Cœur, pour prendre sa part du « douloureux événement », et souhaiter que la bonne étoile du « cher grand peintre » ne l'abandonne pas en ces « moments de troubles et d'agitations ... Il ajoutait : <• Pour ceux qui connaissent les convictions de Gustave Courbet, soit en art comme en politique, il ne saurait exister deux manières de voir quant à ses sentiments honnêtes et humains .>
Le ton de cette lettre contraste avec celui de Champfleury, écrivant peu après aux parents de Courbet, que celui-ci « a commis une grande faute en s'associant à ce terrible mouvement insurrectionnel, dont il n'a pas pressenti les conséquences », et que lui et ses amis, tout en le plaignant, ne peuvent « l'excuser encore ». Il ajoute cependant que l'art le tirera de là, mieux qu'un avocat.
L'ordre d'informer contre Courbet fut signé par M. Appert, le i 7 juin. Dans une lettre, adressée plus tard à un magistrat chargé d'instruire son procès, Courbet se plaint des « tabatières » où il est obligé de vivre avec sa nature pléthorique, sujette aux coups de sang et avec son inflammation d'intestins, de la « vermine » qui l'entoure et du voyage en voiture cellulaire, qu'on lui a fait faire de Paris à Versailles, pour revenir à Paris le 30 juin, menottes en main, et être exhibé dans les rues de la capitale. 11 paraît même qu'à Versailles il fut insulté par des enfants, et qu'une jeune femme le frappa de son ombrelle.
Comme on pense bien, les caricaturistes ne se privèrent pas de plaisanter sur Courbet : Dans les Figures du Zodiac, Nérac consacre au peintre le Taureau, et l'engage à se méfier des Courbetures (26 juin) ; Cham (les Folies de la Commune, ier juillet), propose, comme châtiment, de le nommer gardien de la colonne relevée ; on le défigure dans les Portraits des membres de la Commune , n° 3, les Communards, n° 3, les Fantoches de V Internationale (5 et 19 juillet, 3 août), la Commune de Paris (25 août), les Communeux peints par eux-mêmes (28 octobre) ; enfin, Sdheier, dans ses Souvenirs de la Commune (4 août) dit que l'homme qui était, un jour, appelé à démolir la Colonne, devait commencer par être casseur de pierres.
Courbet employa ses loisirs à se disculper. Il écrivit à un magistrat, comme on vient de le voir, et se défendit d'avoir voulu prendre les deux statuettes de M. Thiers ; arrivé trop tard dans la maison de ce dernier, alors que la démolition était presque finie, il avisa ces deux terres cuites dans le plâtras, et les emporta, « en cas que M. Thiers attache quelques souvenirs à cela. » Pour la Colonne, il n'a cessé de demander qu'on en transportât les bas-reliefs aux Invalides. Si on peut prouver qu'il est l'auteur de sa chute, il /ïhésile pas à proposer au gouvernement de la relever à ses frais. Ce sera une perte d'argent de plus, ajoutée à celles qu'il a déjà faites : son bâtiment de l'Exposition ayant été employé aux barricades, et l'atelier d'Ornans ayant été pillé et saccagé par les Prussiens. Le 19 juin, il s'adresse à M. Jules Grévy, président de l'Assemblée nationale, pour se plaindre de la méprise, où on l'implique, et des mépris injustifiés dont on l'accable; et il adresse une supplique à M. Jules Simon, ministre de l'Instruction publique, faisant appel à son témoignage. Le ministre a été
au courant de tout ce qu'il a fait dans l'intérêt des arts; il sait les démarches que le Président des Artistes a faites auprès de lui pour blinder l'Arc de Triomphe et les chevaux de Marly, « casemater » les objets du Louvre, mettre en caisses les statues et les tableaux ; il sait la modération de ses actes, pendant son passage à la Commune, où il a toujours fait partie de la minorité, sacrifiant son repos et son avenir pour la conservation de l'art, alors que, comme tant d'autres, il eût pu s'enfuir à l'étranger ou en province, et revenir honoré. Mais Courbet entend se laver de toute accusation : et, comme il l'a déjà offert à MM. Dorian et Victor Lefranc, il offre encore à M. Jules Simon de vendre les deux cents toiles, qui forment maintenant toute sa fortune, et dont le prix servira à relever la colonne, quoiqu'on n'ait à lui reprocher que la pétition au gouvernement du 4 septembre : proposition imprudente que ses ennemis n'auront garde d'oublier!
Le 21 juillet, fut envoyé un mandat d'amener définitivement Courbet à Versailles. A ses souffrances physiques et morales s'ajouta la douleur très vive, que lui causa la mort de sa mère. Depuis l'accusation de son fils, la malheureuse dépérissait, affalée dans un fauteuil, pleurant et ne disant que ces mots :
— Mon fils est malheureux !
I bientôt elle mourut de langueur. « C'est mon pauvre père, écrit Courbet à ses sœurs, le juillet, qui m'a appris Le malheur irréparable, qui vient de vous frapper. Cette affreuse nouvelle, se joignant à la situation d'esprit dans laquelle je me trouvais déjà, m'a plongé dans le désespoir le plus profond. J'ai songé de suite à vous et à votre solitude, sans que je puisse aller vous rejoindre... mes chères so>urs, je me trouve moins à plaindre que vous. » Il leur annonce qu'il a choisi Lachaud comme avocat, et que tout Le monde s'emploie à lui être utile, sauf le conseil municipal d'Ornans, contre lequel il manifeste une irritation extrême, et qu'il va « corriger sous peu... ("esi égal, quand on s'est escrimé à faire le bien et qu'on est récompensé comme cela, c'est dur. . » A sa sœur Zélie, il écrit, un autre jour qu'il réfléchit « très mûrement » à la direction qu'il doit donner à son affaire, « ce qui est de la plus haute importance tant pour mes intérêts moraux que pour l'histoire », qu'il écrit chaque jour à son avocat, et que, s'il perd son procès, il veut « au moins avoir le bénéfice d'une défense honorable et sans profession de foi napoléonienne de La part de ce dernier. »
Peu après, le 25 juillet, M. de Planet, agissant par ordre du général commandant la ire division militaire, donna son rapport sur l'affaire de Courbet. Il se terminait ainsi : « En conséquence, notre avis est que le nommé Courbet, Gustave, soit traduit devant le conseil de guerre pour avoir : i° participé à un attentat ayant pour but de changer la forme du gouvernement, et d'exciter les citoyens à s'armer les uns contre les autres ; 2° d'avoir usurpé des fonctions publiques ; 30 pour s'être rendu complice de la destruction d'un monument, la Colonne Vendôme, élevée par l'autorité publique, en aidant ou assistant avec connaissance les auteurs de ce délit dans les faits qui l'ont préparé, facilité et consommé. Crimes prévus et punis par les articles 87, 88. 91, 96, 237 et 258 du Code pénal ordinaire, et la loi du 27 février 1858. » Ce rapport est, d'ailleurs, d'une modération relative ; il reconnaît que Courbet vota avec la minorité contre la dénomination de Comité de .Salut public; qu'ensuite, il s'occupa surtout de sa mairie et de ses fonctions de directeur des Beaux-Arts; que le décret de démolition de la Colonne avait été rendu avant son élection ; qu'il voulait transférer les bas-reliefs aux Invalides après déboulonnement, et non démolition; et qu'il a proposé de la rétablir à ses frais, si on pouvait établir qu'il a été cause de cette démolition ; enfin, il ne fait point état du prétendu vol chez M. Thiers, et il note à son actif le fait de n'avoir point voulu laisser sortir du musée de Cluny, « sans avoir dûment constaté leur provenance », les caisses emballées pour être envoyées à M. du Sommerard, à Londres, comme celui d'avoir employé dans sa proposition le mot : déboulonner, et non de : démolir.
La maladie de Courbet empirant, on dut le transporter à l'hôpital militaire de Versailles. Une lettre du 27 août à sa sœur Juliette marque son contentement : « J'ai été très heureux d'être transféré dans cet hôpital ; je suis entièrement remis des souffrances des prisons cellulaires. La solitude affaiblit le cerveau. C'est trois semaines de gagnées sur le malheur. Je suis mince comme le jour de ma première communion ; tu seras étonnée. C'est la sœur Clotilde qui me soigne ; elle est extrêmement aimable pour moi, et me donne le plus de nourriture qu'elle peut , malgré la règle. Nous sommes au mieux.
Il se félicite d'avoir pour avocat Lachaud, que lui a « donné » M. Grévy, et qui a le « privilège d'avoir l'oreille de tous les partis », et il se berce d'illusions : « Tout va bien ; les choses et les griefs s'apla-
nissent, et, pour moi surtout, tout cela finira par me servir, je le prévois... La question de la colonne est entièrement disparue de dessus mon compte. Il ne me reste plus que d'avoir été de la Commune afin de pouvoir remplir ma mission. Avec cette autorité, j'avais cinq bataillons à ma disposition, et je leur dis : Manque-t-il quelque chose à tous les monuments de Paris? Non. Alors, le moyen que j'ai employé pour arriver à mes fins, me regarde, et ne vous regarde pas. Du reste, je me fais honneur d'avoir appartenu à la Commune, malgré les inculpations, qui portent sur elle; car ce gouvernement, en principe, ressemblant à la Suisse, est l'idéal des gouvernements ; il noie l'ignorance, et rend les guerres et les privilèges impossibles ».
Puis, il examine les solutions vraisemblables de son procès. S'il est condamné à la prison, il demandera de la convertir en exil. S'il est condamné à l'exil, il n'en rappellera pas, et ne sollicitera pas de grâce, pour éviter « que ceux qui ont eu l'aplomb de me poursuivre, après avoir rendu un service aussi éminent que celui que j'ai rendu, puissent se libérer vis-à-vis de moi à si bon marché ». Il veut se réserver la liberté de les accuser en tout temps. S'il est acquitté, il ira une quinzaine aux bains de mer, pour deux raisons : d'abord, parce qu'il a besoin de se baigner, n'ayant « pas pris un bain, cette année », et pour pouvoir de loin, avant de rentrer à Ornans, dire leur fait aux conseillers municipaux, dont la décision l'aurait fait fusiller, s'il n'avait pas été caché. Enfin, il recommande à sa famille, surtout à son père, de ne pas lui écrire avant huit jours, pour ne pas le compromettre. Le Siècle, auquel il les a abonnés, malgré qu' « il tremble comme une feuille ». les renseignera. Castagnary, qui a eu connaissance de cette lettre, a ajouté en post-scriptum que, bien loin de trembler, le Siècle a été le premier journal à demander l'amnistie.
Courbet n'avait pas perdu son temps en prison, nia l'hôpital. Aussitôt qu'il le put, il écrivit un volumineux mémoire destiné à renseigner Lachaud sur ses actions depuis le 4 septembre. On peut v glaner encore quelques détails, et les ajouter à tout ce qui précède. Le peintre fit rentrer au Louvre les tableaux dispersés par l'Empire « entre ses associés et partisans » ; inspecta les tableaux des Eglises, propriétés nationales; ordonna de blinder les fenêtres du Louvre, la fontaine des Innocents, etc. ; plaça des sentinelles à toutes les issues du Louvre, du Garde-Meuble, des Tuileries, du musée d'Artillerie, des Gobelins,
etc. Surchargé de travail comme il était, il ne touchait que 15 francs par jour, alors qu'il en dépensait 20 ou 25, surtout en voitures, ne pouvant « pas toujours aller à pied » ; il a reçu 315 francs, et on lui redoit encore 150 francs, dont il fait cadeau au gouvernement, et il se réserve de donner aux pauvres les 3 1 5 autres. Avec l'aide de M. Barbet de Jouy, il a aussi fait transporter au Louvre les tableaux de la chapelle des Tuileries, qui, sans cette précaution, seraient perdus à l'heure qu'il est. Pour la maison de M. Thiers, il s'y transporta avec Vallès, et trouva tous les objets d'art dispersés dans les allées et sur le gazon. Ils en firent des reproches à l'entrepreneur, M. Fontaine, qui avoua n'avoir pas dressé l'inventaire de tous ces objets, pressé qu'il avait été « par l'impatience du public ». Dans les appartements, des ouvriers étaient en train de démolir une petite chapelle en bois sculpté ancien, les bibliothèques, et les marbres des cheminées. Courbet fit remarquer qu'on aurait dû attendre son arrivée, et qu'il en référerait au Comité de Salut public. Puis, ayant avisé dans le plâtras deux petites terres cuites, une Livie. et une tête de Mercure casquée, il les mit dans un morceau de papier, et les emporta chez lui. Enfin, ils coururent au Garde-Meuble, et dirent au gardien qu'ils avaient le catalogue de la collection de M. Thiers, « quoique ne l'ayant pas », et qu'ils l'en rendaient responsable. « Nous nous en revînmes à notre pension [chez Laveur, rue des Poitevins!, et, chemin faisant, nous fîmes de singulières réflexions sur les hommes et les choses. » Une fois de plus, il dit qu'il est resté à Paris, parce que là, et non à Versailles, était la place d'un homme de cœur.
Or, au moment où Courbet se donnait tant de mal pour éclairer l'esprit de ses juges sur ses véritables intentions, deux hommes détalent, qu'on ne s'attendait point à trouver en cette aventure, s'acharnaient après lui, en compagnie d'une tourbe de journalistes de bas étage. L'un, Alexandre Dumas fils, dans le Nouvelliste de Rouen, publia un article sur la vie à Versailles, après la Commune, que Henri Rochefort releva plus tard dans le Réveil du 19 février 1882 avec une verve particulière et vengeresse. La République, s'écrie-t-il, « a des générations spontanées, des éclosions subites de phénomènes imprévus, inanalysables, éphémères, gigantesques, ombres chinoises colossales, qui viennent gesticuler, pousser un cri et mourir en une minute sur un fond rougi par le feu et le sang. De quel accouplement fabuleux d'une
limace et d'un paon, de quelles antithèses génésiques. de quel suintement sébacé peut avoir été générée, par exemple, cette chose qu'on appelle M. Gustave Courbet? » et qu'il appelle plus loin une « courge sonore et pointue ».
Emile Bergerat a fait rechercher depuis et détruire la fameuse brochure : Sauvons Courbet! parue chez Lemerre. en 187 1, et vendue au prix de 50 centimes; 1' « achevé d'imprimer » est du 5 juillet. 11 veut sauver le peintre, parce qu'
11 appartient à la pathologie interne.
Et ce fait est depuis longtemps accrédité Que, pour la profondeur de la stupidité, Si le puits est Hugo. Courbet est la citerne!
parce qu'il est l'ineptie immense, un mouton bicéphale, un cucurbitacé, etc. Donc
Qu'il vive! extasié devant son ombilic ! Les pouces sur le ventre à la façon des Carmes ! Qu'on l'engraisse ! et qu'ouvert nuit et jour au public. Il crève de vieillesse entre quatre gendarmes !
Malheureusement, deux brochures, bien intentionnées, mais d'une forme pitoyable : L'Abolition de la peine de mort, par Louis Braud (Toulouse, Sirven, 8", 30 pagesï, et Sauvons le Peintre' par Frédéric Damé (187 1. 8°, 7 p.). n'étaient pas de taille à pallier l'effet de ces deux libelles, non plus que celui d'autres mémoires anonymes.
Courbet faisait partie des dix-neuf membres de la Commune : A.SSÎ, Billivray. Ferré. Grousset, Urbain, Trinquet, Jourde, Verdure, Régère, Parent. Champy, Descamps. V. Clément. Rastoul. Ferrât, huilier, Lisbonne et Arnold, dont l'affaire fut appelée la première, devant le 3" conseil de guerre de la lw division militaire, séant à Versailles, sous la présidence de M. Merlin, colonel au i"r régiment du génie, qui témoigna des égards à Courbet en raison de son talent, et souffrit de le voir fourvoyé en cette bagarre.
La première fois que l'artiste comparut, tous les spectateurs furent frappés de sa métamorphose. « Il a complètement blanchi, écrit un reporter au Journal de Lyon. Sa barbe très courte, ses cheveux gris, un air maladif le rendent à peine reconnaissais. Il est abattu, il est
souffrant, il a bien perdu de sa robuste sérénité d'autrefois. » Certains eurent le cœur de rire, le voyant apporter chaque fois un petit coussin de cuir, qu'il plaçait sous lui ; ils ignoraient sans doute que, tous les matins, on le soignait pour lui permettre de supporter les fatigues de l'audience, en attendant l'opération inévitable.
L'interrogatoire de Courbet eût lieu le 14 août. Une pluie torrentielle vint rafraîchir un peu la salle d'audience, surchauffée par le soleil, et par une foule de témoins, de gardes et de spectateurs, entassés dans son exiguïté. Le maître entra le dernier, et s'assit à l'extrémité du quatrième banc, près de l'estrade du conseil. Me Lachaud obtint qu'il s'assit au premier banc, pour pouvoir communiquer plus facilement avec lui. La cour fit son entrée à midi et demi.
Aux questions de M. Merlin, Courbet répond qu'il est entré à la Commune pour la pacifier ; qu'il a proposé de transporter la Colonne aux Invalides, non de la démolir, qu'il eût été le sauveur de la maison de M. Thiers, s'il n'était pas arrivé trop tard ; qu'il n'a fait partie de la Commune que du 26 avril au 12 mai; et que s'il en a signé une délibération le 22, c'est qu'il y était venu pour défendre un ami, comme il avait été décidé entre les membres de la minorité. Il n'a pas attaqué la Colonne comme un « monument de notre gloire nationale, mais comme un emblème de l'Empire et du despotisme », qui ne présentait, d'ailleurs, aucun intérêt artistique.
Alors commence l'audition des témoins. Joseph Duchou, concierge de la place Vendôme, crut voir Courbet avec une jaquette de drap noir ou bleu escalader la Colonne, le jour de la démolition, et lui donner le premier coup. Courbet fait remarquer qu'il ne porte que des redingotes noires, et que son ventre l'empêchait alors de monter aux échelles. M"e Gérard déclare que le peintre a logé chez elle du 6 janvier au 21 mai, date où elle l'a prié de la quitter, pour qu'il ne fût pas arrêté chez elle, et que c'est un très bon garçon. Ce sont les deux seuls témoins à charge.
Les nombreux témoins à décharge sont presque tous présents, sauf M. Charton, directeur du Tour du monde, et député, qui témoigne par lettre de la modération de Courbet, de ses protestations contre les actes sectaires de la Commune, et de ses efforts pour défendre Chaudey.
M. Vialet, président de la Société d'assistance publique du VIe arrondissement, dont les gardes nationaux avaient, en son absence,
saisi les papiers, obtint, aussitôt son retour, leur restitution par l'intermédiaire de Courbet, qui blâma les gardes, et les chassa de sa mairie. M. Cazala, directeur du Magasin pittoresque, rend hommage à la bonté naturelle de Courbet comme homme privé, et à la modération de ses idées politiques libérales.
M. Abel Pavet de Courteille, professeur au Collège de France, dépose que Courbet est un homme très bon, inofFensif, incapable de violences et d'opinions plutôt fantaisistes que radicales. La femme de charge de M. de Choiseul constate que celui-ci est l'ami du peintre, qui lui a souvent procuré des passeports, et l'a empêché d'être arrêté. M. Barbet de Jouy, conservateur au Louvre, a eu d'excellents rapports avec Courbet, lequel a empêché qu'on prît les gardiens des Musées pour la garde nationale : le peintre désirait qu'aucun malheur n'arrivât aux collections, et son attitude a été très pacifique. M. Dorian, ancien ministre du gouvernement de la Défense nationale, affirme que Courbet est un artiste très intelligent, mais un politicien paradoxal et incompréhensible.
La pluie, qui fait toujours rage, empêche d'entendre les témoins, qui d'ailleurs parlent presque tous à voix basse. L'auditoire criant à chaque instant : « Plus haut! plus haut! et s'énervant, le président suspend la séance à deux heures et demie pour un quart d'heure.
A la reprise, Jules Simon est introduit, en jaquette bleue, sans décoration. Il précise le rôle de Courbet, président des artistes et non fonctionnaire, puisque les fonctionnaires impériaux avaient été maintenus à leurs postes. Cette réunion d'artistes s'étant inquiétée du sort des collections, il l'autorisa à visiter les musées pour s'assurer de leur état de conservation, et il nomma une commission des Archives, qui ne trouva rien à blâmer. Courbet ne fut que le président des artistes, sans mandat officiel, ni traitement; et comme tel, il contribua à la préservation des objets d'art contre la guerre. Mais le vrai directeur des Beaux- Arts était, et est encore M. Charles Blanc Le gouvernement avait autorisé Courbet à lui envoyer des rapports privés et directs, sans qu'il eût aucune autorité sur les fonctionnaires ; en outre, sa popularité était appréciée par le ministre comme une garantie possible contre les mouvements populaires.
M. Moreau, avoué, ayant engagé, le 9 mai. Courbet à quitter Paris, l'artiste s'écria :
— Le puis-je ? Ils me fusilleraient! D'ailleurs, j'ai à veiller sur bien des choses en danger.
M. Etienne Arago, ancien maire de Paris, dépose qu'il n'a jamais vu en Courbet un homme politique, et qu'il ne l'a jamais aperçu dans les émeutes ni dans les manifestations. M. Ballot, directeur du Droit, et collègue de Courbet à la commission des Archives, nommée par le ministre, affirme que le peintre n'est pas méchant, qu'on le considérait comme un grand enfant, ayant deux toquades : la réorganisation de l'art, le déboulonnement de la Colonne, qu'il a contribué beaucoup, pour sa part, au salut des richesses artistiques, et qu'il n'a jamais été dangereux. M. de Chennevières, conservateur du Luxembourg, n'a eu que d'excellents rapports avec Courbet. Enfin, M. Camille Pelletan, du Rappel, certifie avoir reçu, pour l'insérer, la démission collective de la minorité communarde des mains d'Arnould, Arnold et Courbet. Celui-ci lui dit au sujet de la majorité :
— Ces gens-là sont des fous, qui jouent odieusement des rôles appris dans le répertoire de 1793.
L'audition des témoins s'acheva sur cette déclaration. Tous avaient été favorables à Courbet.
A l'audience du mardi 22 août, on incrimina Courbet de la disparition d'une statue d'argent, haute de 2 mètres, représentant la Paix, due à Chaudet, donnée à l'Empereur en 1867, et placée aux Tuileries. Mais, le samedi suivant, M. Merlin annonça que cette statue avait été retrouvée dans les caves du Louvre, où on l'avait cachée lors du premier siège. Un autre jour, M. Schneider, ancien officier, régisseur des palais de Saint-Cloud et de Meudon, écrivit que Courbet n'avait été pour rien dans le sauvetage des objets d'art de ces deux résidences, opéré avant l'invasion prussienne par le personnel, qui acheva de déménager ces objets, le 18 septembre, et de les expédier dans des voitures envoyées par M. Williamson, administrateur du mobilier national; il avait vu seulement vers le 10 septembre, M. Rochefort, qui ne trouva digne d'être enlevé que la Sapho, de Pradier, la Nuit de Follet, et un tableau de Nattier; mais le peintre fit observer qu'il n'avait alors dans ses attributions que Versailles et Fontainebleau.
Au cours d'une séance, le 17 août, Paschal Grousset apporta, en faveur de Courbet, son témoignage, qui eût dû lui être d'un très grand secours, et qu'il réitéra le 23 juin 1874, au Times, et le 7 avril
1878, à Castagnary, exonérant chaque fois Courbet de l'accusation d'avoir détruit la Colonne, et en revendiquant pour lui-même la pleine et entière responsabilité. Au secret depuis son arrestation, dans une cellule de la prison de Versailles, il avait été très étonné d'entendre, à l'audience, inculper le peintre de ce crime, et le commissaire Gaveau affirmer que Courbet avait pris à cette démolition la part la plus active. « Je demandai la parole, et je déclarai que Courbet était complètement étranger au renversement de la Colonne. Je racontai comment cette mesure avait été proposée, votée, exécutée. Par un hasard singulier, le projet de contrat, préparé par l'ingénieur, se trouvait dans mes papiers, annexé à mon dossier. Il en résultait, avec le dernier degré d'évidence, que Courbet n'avait été pour rien dans cette transaction décisive, et je ne pouvais supposer un instant que le moindre doute subsistât à ce sujet. » Or, tous les journaux « de la réaction » omirent de mentionner cette protestation. Le; maître le fit observer, et le président lui dit de ne pas s'occuper de ce qu'imprimaient ou n'imprimaient pas les journaux, la chose n'ayant aucune action sur l'esprit des juges. Par cette « omission concertée », la presse de « ces temps misérables » paraît à Grousset avoir dépassé tout ce qu'il pourrait dire en ce genre.
Dans son réquisitoire, le commissaire Gaveau s'écria qu'il ne voyait pas « sans chagrin,... au milieu de ces hommes déclassés, que la paresse et l'envie ont rendus criminels, un artiste de grand talent ». C'est l'orgueil, la jalousie, qui l'ont entraîné dans cette voie. Il a participé à tous les actes de la Commune jusqu'aux dernières séances, et il manifesta toujours une haine « stupide » contre un << monument élevé à la gloire de nos armes,... devenu plus sacré en présence des calamités, qui venaient de frapper le pays ». Certes, le peintre n'est pas un internationaliste, mais il doit cependant supporter la responsabilité des actes de la Commune, et il est d'autant moins excusable que sa fortune, son talent, son rang élevé dans la société devaient le préserver de participer aux attentats criminels des hommes de désordre. Il appartient aux juges d'apprécier si le mérite artistique du peintre, et sa faiblesse de jugement, méritent quelque indulgence.
M0 Lachaud présenta sa défense le 31 août. Il rendit d'abord hommage au talent du peintre, chef d'école, arrivé à la renommée par un immense labeur. On l'a dépeint orgueilleux ; c'est qu'il a conscience
de sa valeur; jaloux; mais de qui serait-il jaloux, puisqu'il est, de l'avis unanime, au premier rang? politicien; mais tous les témoins certifient qu'il n'a jamais fait de politique, grand enfant, capable de peindre de belles toiles, mais inapte à fonder une constitution. Il n'a jamais fait qu'un petit acte politique, quand il a refusé la décoration ; c'est qu'il estimait que la croix d'honneur n'est bonne que pour vous, militaires, qui la gagnez sur les champs de bataille. Depuis, en qualité de président des artistes, agréé par le gouvernement, il a contribué à sauvegarder nos riches collections. Membre de la commission des Archives, il a reconnu que l'administration des Beaux-Arts impériale n'avait en rien démérité. Patriote, il a écrit une lettre aux Allemands pour les dissuader de combattre la France. Le 18 mars, quand la guerre civile s'apprête à sévir, il ne songe qu'à une réorganisation de l'art, et au rétablissement des expositions publiques. Et lui, Lachaud, qui considère le 4 septembre comme un malheur public, cause du 18 mars, et qui ne cache pas ses regrets du régime déchu, il considère cette conduite comme très méritoire.
A la Commune, Courbet a été comme peintre, bien plus que comme citoyen. Qu'y fait-il ? Il proteste, d'abord, contre l'arrestation de Chaudey, et inculpe Pilotell. Il s'insurge contre la proposition de constituer un Comité de Salut public, et contre les titres empruntés à la Révolution de 93. Il n'est resté que quinze ou vingt jours dans cette assemblée ; s'il ne l'a pas quittée plus tôt, c'est qu'on menaçait de le fusiller.
On l'accuse de complot ayant pour but de renverser le gouvernement; mais il n'est entré à la Commune qu'un mois après l'avènement de celle-ci. On l'accuse d'avoir poussé à la guerre civile, en excitant les citoyens les uns contre les autres; mais il n'a jamais fait entendre que des paroles de conciliation. Il a fait partie de la Commune, soit, mais c'était pour faire du bien, un bien incomparable ; car, si l'argent se retrouve, les artistes, qui ont peint les toiles splendides de nos musées, ne sont plus là pour les refaire. Ces deux crimes disparaissent donc devant le résultat.
Il ne reste plus, dans l'accusation, que deux délits : la destruction de la Colonne Vendôme, et l'usurpation de fonctions publiques. Celle-ci disparaît, puisque Courbet était « président des artistes », fonction officieuse, non directeur des Beaux-Arts, fonction officielle.
Quant à la destruction de la Colonne Vendôme, « odieuse et déplo-
rable mesure », l'attribuer à Courbet est un parti pris, qui est passé à l'état de légende, exploitée par les journaux, la caricature, presque tout le monde. Il a simplement voulu la déboulonner, non la détruire, et la déplacer. Il n'était pas membre de la Commune, quand le décret a été voté. Pour le surplus, il a protesté contre la destruction de la maison de M. Thiers ; c'est à juste titre qu'il a voulu savoir le contenu des caisses du musée de Cluny. Aussi un verdict de non-culpabilité s'impose, qui permettra à Courbet de reprendre sa place dans le monde des arts.
Edgar Monteil vit Courbet après cette plaidoierie, à l'hôpital militaire, où lui-même était gardé à vue. Le peintre, d'un air ahuri, se demandait encore pourquoi on le poursuivait. Puis, il se plaignit du bonapartiste Lachaud, qui ne voulait pas lui donner la main : « Quand je la lui tends, il me tourne le dos. Il ne veut pas me parler. Il envoie son fils pour s'entendre avec moi. » Enfin, il confirma qu'il ne comprenait la croix que pour les militaires, qui ont des épaulettes, un uniforme, des sabres et des éperons, mais pas pour les peintres.
Le jugement fut rendu le 2 septembre ; le conseil reconnaissait Courbet coupable « de s'être, dans le courant du mois de mai 1871, à Paris, rendu complice, par abus d'autorité, de la destruction de la Colonne de la place Vendôme, monument public », et le condamnait, à l'unanimité, à la peine de six mois de prison, et 500 francs d'amende, conformément aux articles 59, 60, 257 du Code pénal, et 267 du Code de justice militaire; en outre, par l'article 139 du Code de justice militaire, il devait, sur ses biens présents et à venir, rembourser le montant des frais du procès au profit du Trésor public.
Son signalement portait qu'il avait f,68o, les cheveux et sourcils bruns, le front ordinaire, les yeux roux, le nez et la bouche moyens, le menton rond, le visage plein, et le teint clair.
— Ils m'ont tué, mon pauvre Monteil, s'écria Courbet; ils m'ont tué, ces gens-là, je le sens ; je ne ferai plus rien de bon !
Le lendemain, dimanche, 3 septembre, il annonce sa condamnation à ses parents : « Ces gens-là veulent donner une satisfaction au public. Lorsqu'on a eu prouvé que je n'étais en rien pour la destruction de la colonne, ils ont maintenu quand même que j'y avais participé, malgré les assertions des accusés eux-mêmes, et malgré le décret, qui avait été rendu avant mon entrée à la Commune. » Il pense
qu'il sera gracié, ou que sa prison sera transformée en exil. Les camarades ont été condamnés plus durement que lui, à la déportation, et deux à la mort. On croyait généralement qu'il serait acquitté.
Bientôt après, Courbet fut transféré à l'Orangerie de Versailles avec Monteil, Maroteau, Gromier, etc., où il eut à supporter les avanies du capitaine Serret de Lanoze, qui l'accusait de tenir des conciliabules, et menaçait de faire fusiller les perturbateurs. Il fit un croquis de la cour de l'Orangerie, bornée, à l'arrière-plan, par un vieux mur blanc, fleuri de giroflées, le long duquel des prisonniers se promènent, fumant une pipe, lisant des journaux, ou jouant au bouchon.
De l'Orangerie, le peintre fut ramené à Paris, le 22 septembre, pour accomplir sa peine à Sainte-Pélagie. On lui donna la cellule n° 4, dont l'ameublement se composait d'un lit en fer, de deux tables, et trois chaises, au premier étage, sur la cour de la Dette. Elle était spacieuse ; mais les auvents, placés au-dessus des fenêtres, pour empêcher les prisonniers de correspondre par signes entre eux, lui enlevaient de sa clarté.
— Pourvu, s'écria Courbet, que je me souvienne du soleil !
Par dérogation aux usages courants, les condamnés de la Commune ne furent pas placés dans le quartier des politiciens, au « Pavillon des Princes », mais parmi les condamnés pour délits communs. Grâce à son argent, le maître put vivre seul dans sa cellule, faire venir sa nourriture du dehors, aller se promener dans la cour, et recevoir des visites. Mais on l'obligea à revêtir le pantalon et la veste gris foncé, composant la livrée de la maison.
Tout cela lui est égal, écrit-il le 29 septembre à sa sœur Juliette; ils peuvent faire contre lui tout ce qu'ils voudront, « publier à son de tambour dans les rues, prêcher en chaire » ; ils n'arriveront pas à le faire déconsidérer. De nombreuses lettres de félicitations lui arrivent d'Allemagne, d'Angleterre, de Suisse ; seuls s'abstiennent les réactionnaires, « qui ont voulu absolument » que ce soit lui qui ait fait démolir la Colonne, « il faut passer par là ». Il va tâcher d'obtenir la permission de peindre ; peut-être lui accordera-t-on aussi de se faire soigner dans une maison de santé, chez Dubois. Que ses parents se tranquillisent donc, et s'abstiennent de venir à Paris. « Je ne pourrai encore pas être à la vendange cette année. Je songe à tout ce que vous faites, continuellement. »
A M"" Lydie Joliclerc, de Pontarlier, il exprime cette pensée de façon plus touchante encore : « Dans ces moments de solitude terrible, entre la vie et la mort..., on se reporte volontairement à son jeune âge, à ses parents, à ses amis. J'ai parcouru surtout tous les endroits que je parcourais avec ma pauvre mère, que je ne reverrai plus, chagrin profond et unique... J'ai revu dans le miroir de ma pensée les prés de Flagey, où j'allais avec elle aux noisettes, les bois de sapins de Reugney, où j'allais aux framboises... Je pensais aux gâteaux qu'elle me faisait cuire dans son four. C'est singulier : dans ces moments suprêmes, on pense aux choses les plus naïves. » Le conseil municipal d'Ornans a eu, à son égard, une conduite inqualifiable; sa décision criminelle a hâté la mort de sa mère, et aurait pu le faire fusiller, s'il n'avait été déjà en prison.
Quant à ses ennemis politiques, rien n'a pu les dissuader qu'il était la cause de la chute de la Colonne : « 11 est difficile de faire le bien, constate-t-il avec mélancolie ; et l'on peut avoir de singulières récompenses, quand on oppose l'honnêteté, le dévouement et le désintéressement à la marche égoïste de la société. J'ai été pillé, ruiné, diffamé, traîné dans les rues de Paris, de Versailles, agonisé de sottises et d'injures. J'ai croupi dans les prisons cellulaires, qui font perdre la raison et les forces physiques; j'ai couché sur la terre, empilé avec la canaille dans la vermine, transporté et retransporté de prisons en prisons, dans des hôpitaux avec des mourants autour de vous, dans des voitures cellulaires, dans des cases où le corps ne peut pas entrer, avec le fusil ou le revolver sous la gorge, pendant quatre mois... Par surcroît de misère, nous passons à cette heure des mains des républicains du 4 septembre aux représailles des bonapartistes, qui s'emparent clandestinement du pouvoir. Ln un mot, il est impossible de décrire ce qui se passe. Je ne sais pas si la France va subir encore l'ignominie d'un nouveau régime napoléonien ; ce serait à quitter le pays, et à se faire suisse; tous les gens de talent, et qui se respectent, quittent Paris, en ce moment. »
De nombreux amis venaient le réconforter dans sa tristesse; un jour, il reçut plus de dix-sept visites. Sa sœur, Mmc Zoé Reverdy lui apportait des fleurs et des feuillages, entre autres, certain jour, « un gros bouquet de houx, chargé de ses fruits rouges », et, c'est, en les voyant, qu'il songea à se remettre à la peinture. Il sollicita du
directeur de la prison l'autorisation de faire venir un chevalet, des toiles, des pinceaux et des couleurs; d'abord refusée, cette autorisation ne tarda pas à lui être accordée.
Il exécuta alors toute une série de fleurs et de fruits, avec un vif sentiment de leur beauté particulière, d'un modelé puissant, d'un coloris vigoureux, mais dans une manière sombre, qui rappelle celle de ses débuts; c'est que sa pensée et sa cellule étaient noires. Ce sont des pommes, des poires, des oranges, des chrysanthèmes, des dahlias, une assiette de chasselas, des grenades, des châtaignes, surtout de grosses pommes rouges, bien en chair, juteuses, et qu'il peignit avec amour, se souvenant des pommiers qu'il avait plantés dans son verger, à Ornans. Cette série admirable rappelle celle qu'il fit à Saintes, au parc de Rochemont, en 1863. Ici encore, il s'éleva du premier coup parmi les maîtres, à côté d'Eugène Delacroix, de Fantin-Latour et de Cézanne.
Il traita aussi la figure, malgré qu'il n'ait pu obtenir l'entrée d'un modèle à Sainte-Pélagie. Sur un album, il crayonna quelques scènes de la Commune, comme la fameuse réception des Francs-Maçons, les Fédérés à la Conciergerie. Puis, comme la solitude lui pesait, il peignit sur la muraille, à côté de son lit, une magnifique tète de jeune fille, avec une fleur dans les cheveux, qui semblait reposer sur l'oreiller; le directeur, abusé par ce trompe-l'œil, faillit se trouver mal à la vue d'une femme couchée dans le lit d'un prisonnier, puis il se mit à rire, son erreur reconnue. Il portraitura également le porte-clefs, petit vieillard à front bas, yeux bridés, marqué de la petite vérole, et au nez semblable à celui du chantre dans Y Enterrement. Il se portraitura lui-même en une excellente toile, conservée aujourd'hui à la mairie d'Ornans, où il s'est représenté en buste, avec un habit brun, une cravate rouge et un béret, de profil à droite, appuyé contre la grille de sa fenêtre, regardant la cour de Sainte- Pélagie, où les arbres sont frôlés par les rayons du soleil couchant.
Courbet avait eu aussi l'idée de représenter Paris, vu des combles de sa prison; mais le général Valentin lui refusa la permission, sous prétexte qu'il n'était pas là pour s'amuser. Le maître fit part de ses regrets à un de ses amis, artiste de Dijon, qui était venu le voir, au moment où la réponse lui fut apportée : « J'aurais peint cela dans le genre de mes marines, avec un ciel d'une profondeur immense, avec
ses monuments, ses maisons, ses dômes simulant les vagues tumultueuses de l'océan... » Idée assurément intéressante et unique, Courbet n'ayant jamais eu, avant, ni après ce moment, la pensée de faire une part à Paris dans son œuvre de paysagiste.
Une lettre, datée du 28 décembre, à Mme Dupin, une amie fidèle, à laquelle il venait d'offrir un tableau d'Oranges et Grenades, ap-
l'ommcs et oiseaux.
prend que sa maladie a empiré, et qu'il va être obligé de se faire opérer par Nélaton. Il espère que l'opération réussira : « Ce serait trop malheureux qu'après avoir esquivé les fusillades acharnées après mon existence, je succombe à la chirurgie. » Des « sommités généreuses », comme dit Carjat, obtinrent sur la demande de Nélaton, lui-même, que le peintre fût transporté, comme prisonnier sur parole, dans la maison de santé du D' Duval, 34, avenue du Roule, ù Xeuillv.
qui le reçut avec une amabilité, à laquelle Flaubert, Bouilhet, Gustave Mathieu avaient déjà rendu d'amicaux hommages.
De chaudes amitiés, comme celles de Boudin, qui lui écrivit le 2 janvier une lettrp pleine de cœur en son nom et en celui de Monet et de Gautier, celles du comte de Choiseul, et même de la famille Laveur, vinrent lui souhaiter la bienvenue en cette demeure.
C'est un « Paradis », écrit-il à ses parents, le 4 janvier. Il n'a jamais été aussi bien de sa vie, dans une belle chambre, avec un grand parc pour se promener; il prend ses repas en famille, il y a souvent des invités ; le temps passe vite en conversations et en peinture ; les sept dernières semaines de sa captivité vont filer comme le vent. Le prix de sa pension est de dix francs par jour. Son idée de demander Nélaton a été excellente, car on ne pouvait rien refuser à ce chirurgien : « J'aurai eu à mon secours les deux plus fameux hommes de Paris : MM. Lachaud et Nélaton; les journalistes delà réaction sont furieux ». Bientôt, il sera guéri pour le restant de ses jours. L'autorisation a été accordée facilement, car les gens au pouvoir souffraient de le savoir en prison, sentant bien, que, à Paris, qu'ils avaient quitté, il avait fait « leur ouvrage », le laissant, ensuite, accuser, pour qu'on ne les accusât point eux-mêmes, se servant de lui comme d'un plastron. Il est quitte « de ces ignobles prisons » ; mais, « en bonne justice, s'écrie-t-il, je méritais une récompense nationale, caries arts, et les choses, qui étaient à ma charge, seuls n'ont pas souffert, et n'ont pas été touchés, grâce à moi ; car je suis aimé du peuple de Paris ».
A propos des « désastres » de son atelier d'Ornans, il trouve les évaluations de son père tout à fait insuffisantes; qu'est-ce qu'une somme de 3.000 francs pour ce qu'il contenait? Et encore pour avoir 3.000, il eût fallu déclarer 12.000. « Ensuite, cela n'est pas exact. Cette collection de serpents dépouillés vaut déjà son estimation, et au delà. Ensuite, s'il me manque des toiles peintes, c'est bien autre chose. J'avais aussi une collection de livres dans un petit buffet sculpté, livres qu'on m'avait donnés à cacher (un ami de Besançon), qui est très importante, qui valait encore plus de 3.000. Les meubles de Mazeron valaient 6.000. — Voici les tableaux que je me rappelle : le Portrait de Zélie, mon Portrait à la pipe, un autre sur bois, une tête de femme espagnole, une tête de femme couchée, une femme
assise dans un paysage et des fleurs, une femme qu'on coiffe, grande toile, des amoureux au bord de l'eau, une soirée de village, deux tableaux, mon médaillon en plâtre, — une pendule Louis XIII, des figurines espagnoles, une collection d'armes indiennes, une pipe en pierre précieuse, un pistolet espagnol, une trompe de chasse, une lampe avec réflecteur, un hamac en aloès, une tente militaire, des cartons de photographies de femmes nues dans mon pupitre, une glace à cadre noir espagnol, des peintures au plafond, des outils de menuisier et de jardin, des chenets en fer, un bain de pieds en cuivre, un grand portefeuille en cuir rouge à fermoir, — mon portrait de profil est chez Chabot [le menuisier], — une psyché à glace, un paravent avec panneau peint, une grande pièce de soie rouge, des porcelaines, vases et assiettes à coq, cages d'oiseaux, un sommier élastique, un poêle en fonte, un en faïence, des bois de cerf et de chevreuil, un plat à barbe en écaille, un mannequin, des harnais, deux bancs de jardin, deux échelles en planches, une baignoire, une rondotte [bassinoire], une garniture de chambre de moire antique Pompadour, une collection d'oiseaux exotiques dans l'armoire à glace, et des soieries, une collection de papillons, deux fusils, une boîte à fusil avec assortiment, deux tableaux, une Diane, un faune, une Académie, des tableaux flamands, des têtes de femmes. Tous ces portraits valent beaucoup d'argent ; rien que le portrait à la pipe, vaut déjà 4.000 francs... ; des pipes en écume, mes lettres dans des armoires des murs... Il y a pour 15 ou 20.000 francs de peinture.au moins... Si chez Folletète, ils voulaient vendre leur petite place, ce serait peut-être Le moment d'acheter. On mettrait la statue du Pêcheur dans un petit jardin, pour consacrer la chose ».
La fin de la lettre montre que la blessure profonde, piquée par le conseil municipal d'Ornans, n'est pas cicatrisée ; elle ne le sera jamais. L'énumération du bric-à-brac de l'atelier montre aussi combien Courbet attribuait d'importance à des choses, qui n'en valaient guère la peine. Or, jusqu'à sa mort, il témoignera à des insignifiances un intérêt semblable. Plutôt que de s'attacher seulement à sa réhabilitation et à la sauvegarde seule de sa peinture, on le verra se tourmenter de minuties, compromettant son repos, s'énervant inutilement, laissant sa barque faire eau de toutes parts par de petites et de grandes fissures, et ne prêtant pas aux unes une attention moindre qu'aux
autres. Il voulait être philosophe, et manqua toujours de philosophie.
Cependant l'opération pour laquelle il était entré chez le Dr Duval eut lieu à la fin de janvier. Elle dura trois quarts d'heure. Nélaton était assisté de son fils, de M. Auger, prosecteur des hôpitaux, et de M. le Dr Duval. Contrairement au dire des journaux réactionnaires, le peintre la supporta avec un grand courage, refusant même de se laisser chloroformer.
— Ah! mon ami, quel artiste que ce Nélaton! cria-t-il à Carjat, qui venait le voir, le lendemain. Quand il a eu fini, c'est pour le coup que j'ai cru voir les anges !
Il se distrayait en peignant. Le ier janvier, Mme Duval lui ayant offert des oranges en branches, il lui offrit, le soir, un petit tableau qu'il en avait fait. Il fit encore une Table de salon couverte de fruits, une Table de jardin dans la même condition ; des Roses trémières dans un vase de cuivre, pour M. Reinach : des Pommes rouges pour le même amateur ; d'autres pour Boudin ; des Pommes rouges et blanches, à côté d'un faisan doré (M"e Juliette Courbet) ; des Fleurs de Pêchers (M. 'Gautier).
Ce furent aussi le Portrait de M. Coquelin; le Cheval anglais, de M. Duval ; un Paysage, pour M. Nélaton, qui avait refusé tous émoluments pour son opération; une Marine de Saint-Aubin (M. Auger) ; une Marine d'Etretat (M. Jacquette) ; la Truite (M. Pasteur) ; une Tête de Gipsy et les Bords de la Loue (M"e Pellini) ; le Portrait de M. Pasteur (M. Pasteur); Marine, gros temps; Marine, printemps (M. Duquesne), etc., au total 41 toiles, compris celles de Sainte-Pélagie.
En février, M. Durand-Ruel reçut la Paysanne avec des fleurs; les Trois anglaises à la fenêtre, ravissante toile où les carnations et les chevelures différentes font une délicate harmonie ; la Tête de femme blonde; la Femme à la chèvre, revenant, dans la neige, sous le faix d'un fagot; une Femme lisant; la Bergère avec ses moutons et ses chiens (réplique de la Bergère Bretonne) ; la Source de la Loue; le Grand Chêne, de Flagey ; Allée, à l'automne; Chasseurs, effet de neige; une Vague; une petite Marine; une Femme avec un chat blanc; Chasseur sous bois; Marine; Environs de Fccamp ; une réplique du Château d 'Orna ns; une Vague; une Vague, mer grosse; Corbeille de fruits, dans un
paysage; Table avec fruits dans un salon; deux panneaux de Sainte-Pélagie, avec des fruits; Fruits sur table; Femme lisant une lettre, devant des dahlias; Paysage, eau et rocher; une Chasse; le Vieillard de Bicctrc; la Sorcière; le Portrait de Rembrandt ; un groupe de Pommiers et de Châtaigniers; le tout pour une somme de 57.000 francs environ d'estimation.
La grotte de la Loue
C'est le 2 mars que Courbet acheva de purger sa condamnation ; dixjours avant, il avait versé 6.S50 francs pour les frais du procès, auxquels il avait été condamné solidairement avec ses coïnculpés, mais que lui et Régère seuls acquittèrent. « Il ne compte point rentrer de longtemps encore dans son atelier, dit une petite note du Rappel. 11 reste à la maison Duval, habitué qu'il est au jour doux et fin d'une petite chambre, que frôlent les jeunes pousses des lilas d'un jardin
à demi abandonné. » Une exposition d'une trentaine de tableaux chez Durand-Ruel fêta la libération de l'artiste.
Un journaliste, M. G. Puissant, le visita, le lendemain, et le trouva très amaigri : la majesté du ventre a disparu, le gilet et la vareuse dansent sur la chair; le teinta pris des teintes safran, blanches, presque bleuâtres; le front est ridé, la cornée de l'œil rayée de fibrilles jaunâtres, la barbe saupoudrée de farine ; mais la pupille est toujours veloutée, la lèvre narquoise, et le rire sonore ; son ironie et son insouciance lui sont restés. Il en faut pour supporter toutes les avanies qui lui sont arrivées : la prison, le vol, le pillage de son atelier d'Ornans, où les Prussiens avaient fait une écurie pour cent chevaux, et une tabagie.
Pour le moment, il travaille à force dans sa chambre-atelier, où les pommes, poires, coings, oranges roulent sur les meubles. Ce jour, là, il brossait Un tas de pommes ronges an pied d'un arbre, toile destinée au Salon. A côté, il y a une Corbeille de fruits, sur un fond de feuillage roux ; une Grappe de Chasselas, « si friande et si vivante que les mouches viendront s'y frotter » ; la Tête de Ronssotte, peinte à Sainte-Pélagie, ébouriffée sous une poignée de dahlias soufre, violets, carminés, liserés de pourpre, d'orangé, un éblouissement de tonalités claires, transparentes, mousselineuses » ; Y Etude de Cheval anglais « avec sa plaquée de lumière soyeuse au flanc », une bête râblée et solide, comme Alfred de Dreux lui-même n'en a jamais peint. Aujourd'hui, l'idée fixe de Courbet « est de marcher, de courir, de respirer à pleine poitrine, de se vautrer dans l'herbe... Il voudrait prendre la terre des champs à poignée, la baiser, la flairer, la mordre, donner des tapes sur le ventre des arbres, jeter des pierres dans les trous d'eau, barboter à même le ruisseau, manger, dévorer la nature ! » Il n'est pas fait mention, en cet article, d'un Portrait du général Cluseret, que Courbet dut exécuter, cependant, à cette époque.
Dans une lettre du 3 mars à sa sœur Juliette, Courbet lui confirme qu'il n'a jamais été mieux qu'à Neuilly ; voici que, dans le parc, « les arbres commencent à feuiller. » Il y restera encore pour laisser s'apaiser le bruit autour de lui, peindre et vendre, afin de réparer ses désastres, et y attendre que la saison soit plus avancée et propice aux voyages. Des visites très nombreuses lui prennent une partie de
son temps; des Suisses de Fribourg et de Neuchàtel sont venus l'inviter à aller se reposer dans leur pays; les félicitations et souhaits continuent à affluer. Son opération a très bien réussi; le voilà débarrassé pour la vie.
Il serait donc heureux, s'il ne lui était arrivé un malheur très décourageant. « Une partie des tableaux, que j'avais cachés, passage du Saumon, dans les caves, m'ont été volés pendant ma captivité; deux caisses énormes des plus beaux sont parties pour l'Amérique. Le voleur est M..., régisseur de ce passage, qui emporte aussi 350. 000 francs à Nubar-Pacha, qui était le propriétaire. Pour moi, c'est une perte de 150.000 francs au moins. » Ainsi donc, il a été volé partout : rue Ilautefeuille, rue du Vieux Colombier, à la Villette, à Ornans ; s'il y ajoute « les souffrances et la mort » de sa mère, les chagrins de sa famille, et son emprisonnement, on conviendra qu'il n'en faut pas plus pour vieillir « C'est cet ignoble Napoléon, qui est cause de tout! » Et le sort est d'autant plus injuste pour lui qu'il a lutté pendant vingt ans pour détruire ce régime.
Parmi les toiles se trouvaient la Mère Grégoire; le Paysagi elbois mort; le Lièvre force, etc 11 réussit bientôt à faire rentrer au bercail la Fileuse bretonne, dont le ciel bouillonnait « de rose, de gris perle, de lilas, de nuances laqueuses et nacrées », d'une délicatesse extrême; le Rembrandt , et le Fran\ liais, la Cueilleuse d, /leurs; le buste du Mendiant ; et la Mer orageuse.
Une grosse déconvenue allait se joindre à tous ces ennuis. Courbet avait envoyé au .Salon la Femme vue de dos, autrement dite la Femme de Munich, et les Pommes rouges sur une table de jardin. Une lettre, écrite le 17 avril par M. Buon, inspecteur des Beaux-A rts. chef du service des Expositions, informe Courbet qu'ils « n'ont point été admis par le jury ». Celui-ci était composé de MM. Baudrv. Bonnat, Pils, Brion, Meissonier, Jules Breton, Delaunay, Robert-Fleury père, Cabat, Rousseau, Fromentin, Jalabert, Dubuffe, Gustave Boulanger et Vollon, peintres, auxquels l'administration avait adjoint MM. Maurice Cottier, Larrieu, député, Robert, directeur de la manufacture de Sèvres, et Louis Viardol. Une discussion très vive s'engagea sur ce sujet. Quand on passa devant les œuvres de Courbet, Meissonier s'écria :
— Messieurs, ce n'est pas la peine de regarder cela ; il n'y a point
ici une question d'art, mais une question de dignité. Courbet doit être exclu des Expositions; il faut que désormais il soit mort pour nous.
Et à l'appui de ses dires, il fit remarquer que la Femme de Munich avait été peinte parmi les ennemis de la France, et que les Fruits étaient faussement datés de Sainte-Pélagie, puisqu'ils avaient été peints dans le parc de Neuilly. Eugène Fromentin s'éleva contre cette théorie avec une vigueur particulière, soutenant que la mission des jurés devait se borner à juger le mérite des tableaux, sans s'occuper de la signature. Dix-huit voix contre la sienne, et celle de Robert Fleury désapprouvèrent sa noblesse et sa grandeur d'âme, et s'associèrent pour cette œuvre d'injustice, de petitesse et de haine. Les artistes ne pardonnaient pas à Courbet son indépendance et ses succès. Lorsque Castagnary avait proposé à Daubigny de provoquer une adresse en sa faveur, avant le procès de Versailles :
— Nous récolterons trois signatures, avait répondu le paysagiste ; la mienne, celle de Daumier et celle de Corot ; pas une de plus.
La décision du jury souleva de bruyantes polémiques. Tous les journaux bien pensants couvrirent Meissonier d'éloges ; entre tous, se signala Francisque Sarcey, qui termina son article, intitulé : La Grosse Courge : « Il faut qu'il soit puni, lui qui est si amoureux de renommée, par le silence public. Pour tout autre qui eût fait ce qu'on lui reproche, l'oubli serait une grâce. Ce sera pour lui le châtiment. » Il convient de faire observer que le même jury refusa des peintures de Gustave Doré et de Puvis de Chavannes.
Jules Noriac, sous le titre : un Jury légendaire, le lui fit remarquer non sans malice, et avec d'autant plus d'effet qu'il n'était pas des amis de Courbet. Ernest d'Hervilly, dans YEclipse, plaisanta spirituellement le Conseil de guerre de V Exposition des Beaux- Arts. Lockroy. au Rappel, traita Meissonier de colorieur de photographies, et rappela qu'il avait été le peintre attitré de Napoléon III. Un dessin du Grelot, ayant pour texte : On 11 entre pas, fut saisi. Charles Blanc lui-même, en sa qualité de directeur des Beaux-Arts, désapprouva cette mesure d'une manière détournée, en écrivant, le 10 avril, à la République française, « que le jury, qui a refusé ces tableaux, est un corps indépendant de l'administration, et que le directeur des Beaux-Arts ne saurait être rendu responsable de délibérations et de décisions, auxquelles il est absolument étranger ».
Mais c'est Castagnary, qui, dans le Siècle lança la plus virulente réplique. « Meissonier a dit ce qu'il pensait. Pour lui, Courbet est une monstruosité. Courbet n'a pas compris que, dans une époque de banquiers et de filles, on ne devenait grand qu'à la condition de rapetisser les tableaux... Courbet n'a pas deviné le rôle que la photographie peut jouer dans la peinture, les services qu'elle rend, et combien elle dispense d'invention. Ce n'est pas lui non plus qui eût imaginé jamais que, pour rendre les personnages plus intéressants, il suffisait de les habiller en costumes Louis XV. Courbet se croit obligé d'être de son temps et de peindre son époque ; il fait de grandeur naturelle ; dans la facilité prodigieuse de son art, il aborde tous les genres, se montre aussi fécond et aussi varié que la nature. Déplus, il est indépendant. Il a refusé la légion d'honneur, où Meissonier est commandeur; il eût refusé de peindre X Empereur à Sol férino. que Meissonier a fait ; il n'a jamais dîné aux Tuileries ou chez la princesse, où a dîné Meissonier... » La riposte était vive, autant que directe.
Pour faire le public juge du différend, Courbet exposa les Fruits, chez M. Durand Ruel, rue Laffitte, et la Femme de Munich, à la galerie Ottoz, rue Notre-Dame-de-Lorette. Les deux tableaux y attirèrent une foule de curieux et d'amateurs. On trouva les pommes admirables, et des critiques comparèrent la Femme nue à l'Antiope du Corrège.
La vente de la collection C, qui eut lieu peu après, dut consoler Courbet de son écliec. La Vague atteignit 17.000 francs; la Falaise cTEtretat, 13.000; et 1.650 une petite Marine « où la mer se confond, à l'horizon, avec les nuages par d'insaisissables passages de tons ». Plus tard, M",c Jacobi acheta 3.205 francs, Y Intérieur de Forêt, du Salon de 1859 ; et MM. Christie et Marson, à Londres, vendirent une Forêt 200 guinées.
Cette année, parurent aussi les Misères des Gueux, par Jean Bruno, à Paris, à la Librairie Internationale, et à Bruxelles, chez A. Lacroix, Verboeckhoven et C*. C'est une histoire rustique, dont les événements se passent dans la vallée de la Loue, et qui fut illustrée de soixante dessins, inspirés des œuvres de Courbet. Ce sont les Casseurs de pierres ; la Source de la Loue, avec le moulin à droite ; les Chasseurs dans la neige, celui de droite battant son chien de son bâton ; Marche à gauche, paysan botté, coiffé d'une casquette, incer-
tain sur la route à suivre ; le Mendiant ; les Lévriers (de M. de Choiseul) ; le Père Lamadou et la mère Bèrêsina, ou Jeannot, marchand de mort aux rats, de la brochure sur la Mort de Jeannot ; le Pré-Bas ou la Sieste, avec une jeune fille assise au premier plan ; Proudhon et ses enfants, sans Mme Proudhon ; la Remise des chevreuils; Y Assaut aux Capucins, déjà paru dans la Mort de Jeannot ; le Petit cerf à la Fontaine ; Louise che\ sa Tante, jeune fille coiffée d'un bonnet de dentelles, jouant avec un chat ; la Falaise de Brouville ou de Saint-Aubin, avec les enfants de M. Fourquet ; la Petite Kilbi ou la Jeune fille au hamac ; Lazare et miss Anne, ou les Amants à la campagne ; la Mort de Musoni (L'Homme blessé du Louvre) ; Clotilde, jeune femme à la poitrine nue, sur laquelle elle ramène une draperie ; Lazare dans un cachot à Santa-Fè (ou le Prisonnier du dey d'Alger) ; Lady Roberston (ou la Femme aux Bijoux) ; 77 était fou de terreur (ou le Désespoir) ; la Tempête commençait, Marine d'Étretat, avec trois barques à voiles ; la Directrice de la Banque noire ou la Dame de Francfort dans un parc ; la Plage était sombre, Marine, avec deux barques, dite : les Roches noires, de Trouville ; YEspion contrebandier, à cheval, le long de la mer, près de la falaise ; la Fontaine des Nymphes, un des Puits noirs ; le Garde-chasse de Louis de Prauville ou le Père Maréchal, maréchal ferrant à Amancey ; la Cascade de Varlans ou Pont de la Baraude; Y Agonie de V Aveugle (la Mort de Jeannot, déjà en tableau, et dans la brochure) ; le Torrent de la Roche, ou Vue delà Loue, environs d'Ornans; Eloi la pipe aux lèvres, ou Portrait de Courbet, dit le Courbet à la pipe de la collection Bruyas ; les Chiensvoulant s emparer du gibier , semblables àceux de la Curée; Isaure et son amie (les Demoiselles des bords de la Seine); Alice à la serre ou jeune fille arrangeant des fleurs, peinte en Saintonge, à Rochemont ; Isaure en bacchante, en buste, cheveux embroussaillés, portant une chevrette dans ses bras; le Village de Villeneuve (ou Pont de Scey) ; Mme Gervais, plus connue sous le nom de Mme Grégoire, offrant une fleur ; Judith dans la campagne ou les Demoiselles de village ; Judith attachant ses cheveux, qui est la Jô ou la Belle Irlandaise ; Yvonne gardant ses moutons, ou la Fileuse Bretonne, de la collection de M"" Courbet ; la Veuve au fagot (coll. Castagnary), entre une petite fille et une chèvre, sur la
neige; le Carrefour des Sorciers ; Isaure caressant son perroquet. (c'est la Femme au Perroquet) ; Marcel revenant de Villeneuve, cheval monté par un chasseur, et cherchant son chemin dans la neige; le Vicaire sonnant la messe, dessin des Curés en goguette ; le Cheval arrêté par le chien, ou l'épisode de chasse à courre, que Courbet a intitulé : Cheval de chasse sellé et bouledogue en forêt; Elle feignit de dormir, ou la Fileuse endormie, de la collection Bruyas ; la Veuve Pourchef s'affaissa au coin d'une borne, ou Jeannette mise à la porte du couvent, dessin de la Mort de Jeannot ; Une vidait son verre que pour le remplir, vieillard tenant un verre d'une main et une bouteille de l'autre (le vieux Vigneron) ; le Bief de Duranvaux, qui est le Cerf aux écoutes, donné par M0" Boucicaut au Louvre ; les Gens de Villeneuve revenant de la foire, ou le Retour de la foire ; le Charlatan Ratapouf, sous la forme du Portrait de Courbet à la ceinture de cuir (bévue qui ne manqua pas d'être exploitée contre le peintre) ; le Conscrit dans les bois, ou le Départ du conscrit, dont M"c Courbet possède un dessin ; Madame Ratapouf dans sa jeunesse, ou la Jeune fille aux mouettes. sur le bord de la mer; la Fiancée de la mort, collection de M"* Courbet, avec sa tête inclinée, d'une pâleur mate, comme si le sang n'y circulait déjà presque plus ; les Lutteurs 7'ob et James, ou les /.///leurs des Champs-Elysées ; la Bête venait d'être abattue, ou le Hallali du Cerf, du musée de Besançon ; la Diligence dans la neige ; Bonjour, Monsieur Courbet.
Il serait trop long de raconter l'histoire des Misères des Gueux. dont le récit, d'ailleurs, n'intéresse ce livre que par son illustration ; cependant, il convient de remarquer que Courbet en personne, paraît a la fin pour annoncer le prochain mariage d'un poète « démissionnaire ». d'un noble caractère, qui a lutté jusqu'au bout contre sa passion, avec M"c Judith Pourchef, et qui a subi toutes les avanies possibles et imaginables dans son village. Il faut admirer toute l'ingéniosité, dont a fait preuve l'auteur, pour écrire un roman où soixante sujets de l'œuvre de Courbet, si variés, aient pu entrer. La gravure, anonyme, en estd'ailleurs, assez mauvaise. C'est la même librairie, qui publia La Mort de Jeannot, les Curés en goguette, illustrés par Courbet. l'Histoire contemporaine, de Vermorel. et le Procès de la Commune, en volumes illustres.
A des sollicitations pressantes de sa famille, Courbet, répond le ier mai qu'il ne peut point encore aller les voir, ayant retrouvé la piste de son voleur. Il annonce les meilleures nouvelles; depuis quatre mois qu'il est chez « le Père Duval », il a fait cinquante tableaux, tous vendus ; il y a à son égard, « une réaction formidable », et il aura « raison sur toute la ligne ».
Il se reprenait à flâner dans Paris, mais avec circonspection, bien des personnes affectant de ne pas le reconnaître, ou de trop le reconnaître. Il retrouvait ses anciens amis, aussi chauds que par le passé, chez Frontin, à la Cave, où se réunissaient Carjat, Castagnary, Ranc, Spuller, et Adrien Hébrard. Puis, soudain, une fringale le prit de retourner au pays. Mais ce ne fut pas sans émotion qu'il quitta sa calme retraite de Neuilly, où il avait vécu choyé et gâté :
— Vous êtes un rude brave homme, dit-il au Dr Duval, en prenant congé et en le remerciant, les larmes aux yeux. Ah ! si vous pouviez redresser le moral des hommes, comme vous faites de leurs membres, vous seriez un autre socialiste que mon ami Proudhon !
A Besançon, les amis du peintre fêtèrent son retour. Deux incidents, cependant, marquèrent son séjour dans cette ville. Le Gaulois et le Moniteur accusèrent le procureur général près la Cour d'appel de s'être promené dans les rues au bras de Courbet : « La magistrature, écrit le Moniteur universel, a d'autres devoirs, dans le temps où nous vivons, que de couvrir les Révolutionnaires en affichant avec eux des relations qui justifient bien des inquiétudes sur l'état moral de notre société. » Le procureur plaida que, s'il avait été vu devant l'hôtel du Nord près de Courbet, c'est qu'il ne le connaissait pas.
Enfin, à une réception au Cercle des Canotiers, où le peintre comptait une majorité d'amis, un épicier brisa son verre, pour ne pas boire avec un communard. Aussitôt, un fabricant d'horlogerie, M. Paul Chopard, s'occupa de rechercher des signatures pour provoquer une assemblée générale de la Société, et arriver à faire expulser l'insulteur, lequel s'est naguère suicidé.
De Besançon, Courbet s'en fut à Maizières, chez le Dr Ordinaire, dont le fils, Marcel, était son élève. Il se reposa quelques jours dans leur riante villa, sur les bords de la Loue, non loin de la tour Saint- Denis, du miroir de Scey-en-Varais, et de la Roche Oraguay. En
souvenir de cette hospitalité, il offrit à M. Ordinaire un tableau de Champignons, qu'il lui dédia.
C'est le dimanche, 26 mai, que le peintre revint à Ornans, accompagné de son père, de la famille Ordinaire et d'amis, qui avaient pris place sur quatre voitures. Celles-ci restèrent à l'entrée de la ville, et la compagnie se rendit au Café de VAnncttc, brasserie habituelle de Courbet, où vinrent le retrouver de nombreux camarades, heureux de lui montrer qu'ils ne se solidarisaient pas avec le conseil municipal.
Une période de tranquillité relative commença pour le maître. Ce furent des journées de clarté printanière, de fraîcheur et de liberté, qui suivirent l'obscurité de l'hiver et la lourdeur de la captivité. Le bien-être de la vieille maison familiale, le courant émeraude de la Loue, la solitude verte du Puits noir, et l'air vif, frôlant la combe des Demoiselles de village, loin du bruit, du postiche, du fardé, de l'intrigue, des amitiés dangereuses, des cafés énervants, des polémiques irritantes et inutiles, dans la paix profonde de la montagne comtoise, une fois de plus apaisèrent et guérirent, au moins pour un temps, leur enfant et leur poète.
A peine une invitation de M. Charles Beauquier, directeur du Républicain de l'Est, le fit-elle, le 5 juin, sortir de sa réserve, et encore se défend-il de plaider sa cause : « Dans la position particulière où les circonstances m'ont placé, sacrifié aux gens qui ont l'habitude de sauver la société, tout ce que je pourrais vous dire en cette occasion serait interprété dans un sens opposé à mon idée. » Il achète une voiture et un cheval, et, dans les intervalles que lui laisse la peinture, il se promène aux environs.
Au mois d'août, il visite la glacière de la Grâce-Dieu, près de Chaux-les-Passavant, au-dessus d'un vallon pittoresque, où se tapit une abbaye de trappistes, près d'un ruisseau, qui bruit sous les nénuphars. Il s'extasie dans la grotte sombre, devant les blocs de glace, lentement formés par l'eau gelée à mesure de son égouttement, et qui. à contre-jour, le long de leur matité bleutée, s'irisent et se nacrent de toutes les nuances du prisme. De là il pousse jusqu'aux sources de Dessoubre, à Consolation, en un Bout-du-ntOtlde, d'une agreste sauvagerie, où un circuit de roches à pic, enchevêtrées de sapins, de hêtres et de ronces, regarde la rivière sourdre à leur base, sous une arcade semblable à celle de la Loue et du Lison. puis dévaler en casca-
des rapides par-dessus les bancs de tuf, et disparaître en torrent dans une vallée étroite et encaissée, merveille « que je n'avais jamais vues, s'excuse Courbet, ce qui me faisait honte, et me fait plus honte encore depuis que je les ai vues ».
Le 16 septembre, il est à Morteau, gros bourg industriel, non loin du Saut du Doubs, sur la frontière suisse. On lui offre un banquet de trente couverts, magnifiquement servi, et M. Alexis Chopard « brasseur à Morteau, et directeur des sociétés musicales de la ville », lui souhaite une chaleureuse bienvenue. C'est en reconnaissance de cet accueil que le peintre offre à son ami Chopard, et à la ville de Morteau, le Pêcheur de Chabots, refusé par Ornans ; la statue arriva le 24 octobre, fut installée, et admirée dans le salon du brasseur, en attendant qu'elle ornât une des fontaines de la ville, non sans récriminations du Nouveau Courrier de la montagne. Il se rend aussi à Pontarlier, chez Mme Lydie Joliclerc, qui lui envoyait du fromage du pays à Sainte-Pélagie, qui avait, autrefois, négocié son mariage, et qui lui témoigna toujours grande amitié. On l'y console de la mort de son fils, qui lui causa, à ce moment, une profonde douleur.
Il chercha un dérivatif en peignant des portraits de M. et M"'e Joliclerc, et la Source bleue, près du charmant petit lac de Saint-Point. Entre temps, M. Fourquet le priait instamment de venir auprès de lui à Saint-Aubin-sur-Mer, et lui commandait un tableau de fruits, pommes, poires ou pêches, un paysage avec rocher, ou une marine « avec la mer retirée, et un ciel léger, effet de jour. Je vous prierai, mon ami, d'être assez bon pour me répondre, afin de pouvoir faire disposer votre chambre pour votre commodité. » Un autre amateur lui demandait encore des chasses au loup, mais Courbet le prie d'attendre, celles-ci ne pouvant se faire qu'au cœur de l'hiver, sur la neige.
En une lettre du 16 janvier 1873, écrite à sa sœur, M'ne Zoé Reverdy, il la renseigne sur son état : « J'ai été malade plus ou moins pendant tout l'hiver, de rhumatisme dans les côtés et d'un grossissement du foie. J'ai pris une servante pour me soigner, et je suis resté à Ornans tout le temps, allant, quand je pouvais, à Flagey, voir mes parents. J'avais beaucoup de peinture commandée que je n'ai pu faire ; du reste, j'étais tellement écœuré de tout ce qui se passe, que je restais au lit jusqu'à midi. »
Cette période de tranquillité relative ne devait pas être de longue
durée, et, dès le commencement de 1873, les revers recommencèrent. Courbet avait résolu d'envoyer des tableaux à l'Exposition de Vienne. Castagnary, le 23 janvier, l'y engageait vivement : « Il faut, à tout prix, exposer à Vienne. Ne pas se montrer à Paris, même en France, mais se faire voir à l'étranger, partout, telle doit être, quant à présent, votre ligne de conduite. » Les tableaux doivent arriver au commissaire général, M Du Sommerard, avant le 30 janvier ; il n'y a donc pas de temps à perdre. Enfin, avec son flair politique, Castagnary, n'augurant rien de bon de la Chambre, qui s'appliquait par tous les moyens à faire échec à Thiers et à sa politique impartiale et libérale, conseillait au peintre de faire filer toutes ses toiles en Suisse, pour échapper aux revendications qu'il pressentait.
Mais, par lettre du 31 janvier, il lui annonce que Du Sommerard et Meissonier, tous deux persévérant dans leurs rancunes, lui ont refusé l'accès de l'Exposition ; on les traitera, comme ils le méritent, quand l'occasion se présentera. Pour leur répondre. Courbet doit exposer au Cercle de Vienne, qui lui ouvre ses portes ; mais il convient de ne pas envoyer Y Enterrement fait « pour un certain milieu : il a sa date et son histoire en France ; il faut qu'il reste ici..., pour ne pas renouveler d'anciennes querelles ». L 'Atelier non plus ne serait guère de situation. Enfin, ayant appris que le peintre souffrait d'une maladie de foie, il l'engage à se soigner, « car il faut vivre pour enterrer vos adversaires. »
Courbet se décida à envoyer onze tableaux : les Lutteurs; Y Aumône du mendiant ; la Bergère à la tune; Cheval courant en liberté (Le cheval dérobé); la Diligence dans la neige; les Demoiselles de la Seine ; Portrait de M" Cuoq; Y Enter renient ; la Grande chasse sur la neige; Y Atelier ; le Combat de cerfs. Il voulait y joindre le Départ du conscrit, au milieu de sa famille, composée de sa mère, de sa sœur, et du grand-père aveugle, qui s'accoude à une table, et le Retour ; le premier est une étude dédiée à Marcel Ordinaire ; M"" Courbet a un crayon du second.
Incidemment Castagnary demande à son ami s'il doit rechercher et remettre à un émailleur de Genève. Marc Baud, de passage à Paris, et qui en a reçu commission de l'intéressé, le Portrait du général Cluseret. Courbet l'avertit qu'il vient de vendre le portrait de M. Aubé de la Ilouble, pour 1.060 francs à M. Pasteur. 34, rue de Provence.
Sa sœur, Mme Reverdy l'informant qu'elle négocie la vente du Portrait (V Alphonse Promayet, à l'oncle de M. Demitri, le maître répond que cette œuvre « est peut-être la meilleure peinture qu'il ait faite », mais qu'il ne sait pas s'il faut la vendre 6, 10, ou 30.000 francs. Cela dépend de la fortune de l'acheteur.
Les avertissements politiques de Castagnary frappèrent Courbet, que les journaux renseignaient, d'ailleurs, sur le mouvement de réaction, que commençaient alors les légitimistes, orléanistes et bonapartistes, effrayés des concessions libérales de Thiers, et qui attendaient pour renverser la République de s'être mis d'accord sur le régime qui lui succéderait. Le peintre alla passer la première semaine de février à Besançon, pour mettre à couvert ses biens au cas où, par vengeance, on l'impliquerait dans les frais de reconstruction de la Colonne, comme un groupe de députés, et des folliculaires commençaient à le réclamer. Il écrit à ses sœurs, le 8 février, qu'il a fait une abdication pure et simple de la part qui lui revenait des biens de sa mère, et dont ses trois sœurs hériteront ; en outre, Gaudy lui ayant fait savoir qu'il n'avait que le temps de sauver ses « affaires », il a fait prendre par des amis hypothèques sur son atelier et ses champs. Pour les peintures, qu'on peut saisir partout, beaucoup sont à Vienne, et il dispersera les autres.
Le 12 février, Castagnary approuve Courbet de penser comme lui, à savoir qu'il ne fallait pas envoyer Y Enterrement à Vienne. Il le déconseille de venir à Paris, « trop visiblemement inhospitalier » ; peut-être conviendrait-il qu'il se fixe soit à Londres, soit à Bruxelles ; « vous avez besoin de ne point vous laisser aller à l'abandon, de vous reprendre, de vous ressaisir énergiquement. Votre œuvre n'est pas finie ; il faut la terminer ; il faut faire comme le vieil Hugo, qui explique dans une lettre qu'il est en ce moment à Guernesey « pour se mettre en règle avec son esprit et ses pensées ». Et puis, vous avez une autre satisfaction à rechercher, c'est de vous venger de vos adversaires. Vous pouvez le faire à coup de chefs-d'œuvre, et ce moyen est dans vos mains. »
Les lettres deviennent de plus en plus pressantes; le 19 février, Castagnary annonce que le projet de loi relatif à la Colonne Vendôme vient d'être mis à l'ordre du jour de la Chambre, et avise Courbet des agissements de son beau-frère, bonapartiste avéré, qui lui fait le
plus grand tort. « L'orage gronde », écrit-il dans une autre. On parle de saisir et vendre Courbet et ses complices. Il faut que M. Legrand, employé de M. Durand-Ruel, déménage tout l'atelier de la rue Hautefeuille, et, sans retard, ainsi que le dépôt de la rue du Vieux-Colombier, malgré Reverdy, qui s'y oppose. Que tout cela, d'ailleurs, ne l'empêche pas de « faire de la peinture, c'est avec cela que nous écra-
Lc moulin de Bouncvaux.
serons l'infâme <>. Il ne cache pas sa satisfaction que Courbet ne puisse faire face aux demandes, encore que celles-ci ne doivent point l'empêcher d'exécuter les « grandes toiles ». rêvées.
Courbet était à ce moment, dans une période d'activité extraordinaire : « Nous avons des commandes à n'en plus finir, écrit-il à ses sœurs, le 26 avril. C'est une centaine de tableaux à faire; la Commune veut me faire millionnaire... Ce sont des peintres de Vienne, qui font mon exposition, à leurs frais, en dehors du gouvernement: ils exposent pour 80.000 francs de mes tableaux.. Nous en avons déjà
livré une vingtaine; nous devons encore en livrer autant. Pata et Cornu marchent bien ; Marcel est revenu; il va, j'espère, travailler aussi, car je leur fais des remises sur les tableaux qu'ils me préparent. Pata et Cornu ont déjà touché 1.800 francs. Mais il ne faut pas que mon père vienne les désespérer, et se mêler de ce qui ne le regarde pas, et de ce qu'il ne peut comprendre... que mon père se mêle de ses affaires; nous gagnons 20.000 francs par mois. » Ailleurs, il dit qu'en quatre jours il vient de faire dix tableaux pour l'Amérique, qui lui rapportent « pas mal » d'argent.
De ces trois élèves un seul, Cornu, n'a laissé aucun souvenir. Cherubino Pata était un peintre tessinois, à l'esprit subtil et fûté, qui, en amusant Courbet de ses saillies, gagnait sa vie dans son voisinage. D'abord, il ne « prépara » que les toiles; mais, bientôt, s'enhardissant, il fit des œuvres originales, qui rappellent par certains côtés celles de son maître, sans qu'on puisse, d'ailleurs, les confondre, à cause de sa palette boueuse, opaque et grise, qu'il ne quitta guère, même après qu'on lui eût montré la nature claire et transparente. C'est, sans doute, en pensant à lui que Castagnary adjurait Courbet de s'entourer de meilleurs aides, s'étant aperçu que beaucoup de faux Courbet couraient de par le monde, les uns retapés par lui, les autres ne montrant même pas cette collaboration, comme cette Curée apocryphe, qui, ayant passé à l'Hôtel des Ventes, et ayant été adjugée pour 1.100 francs, avait été rapportée, le lendemain même, par l'amateur, chez le commissaire-priseur.
Marcel était le fils du Dr Ordinaire, de Maizières, et le frère de M. Olivier Ordinaire, aujourd'hui ancien consul général de France à Turin. Francis Wey, dans ses Mémoires inédits, a raconté la première leçon, que lui donna Courbet. Celui-ci, ayant fourni au jeune homme tout l'attirail de peintre, et un morceau de toile préparée en brun foncé, lui dit :
— Cherche si, dans le tableau que tu veux faire, il y a une teinte encore plus foncée que celle-là; indiques-en la place, et plaque cette teinte avec ton couteau ou ta brosse; elle n'indiquera probablement aucun détail dans son obscurité. Ensuite, attaque par gradations les nuances moins intenses, en t'essayant à les mettre en leur place, puis les demi-teintes; enfin, tu n'auras plus qu'à faire luire les clairs (il y en a bien moins que les romantiques n'en mettent); ton travail, éclairé
tout à coup, existera, si tu as senti juste, et les lumières, saisies au vol,
le jeune Ordinaire montra son œuvre, qui emporta le suffrage du maître. Les progrès, dès lors, furent rapides. Il a laissé de la Vallée de la Loue, et du Puits Noir des images honorables, qui eussent été plus appréciées peut-être, s'il n'avait pas eu à lutter contre un souvenir trop puissant.
C'est avec ces trois aides que le maître cherchait à faire face aux commandes : il s'autorisa de ce succès, dans une lettre du 26 avril, pour montrer quelque humeur contre un marchand de Bruxelles, dont il croyait avoir à se plaindre. Pour se venger, M. Hollander publia cette lettre dans une revue satirique allemande, le Salon, de Leipzig. Et des gens s'en amusèrent, parce que Courbet écrivit : toille avec deux 1. Certes, son orthographe était loin d'être impeccable ; mais il était peintre, non point écrivain, et ce n'est point faire preuve de goût que de rire d'un défaut, qui d'ailleurs n'est pas rare parmi les artistes.
Le 27 mars, Courbet avait écrit au Préfet du Doubs pour protester contre le vandalisme dont faisait preuve l'administration, en faisant couper par des ouvriers inexpérimentés les branches des beaux arbres des Iles-Basses, sur la promenade longeant la Loue, et cette préoccupation est suggestive, au moment où les procès recommencent à le harceler : procès avec son architecte, M. Isabey, auquel il réclame les matériaux de son Exposition de 1867, entreposés à la Chapelle, et employés aux barricades ; procès avec le Dr Robinet, ancien président du Cercle républicain, des VIe et VIP arrondissements, auquel il avait sous-loué son deuxième appartement du 24 de la rue du Vieux- Colombier, et dont les administrateurs sont condamnés à lui payer 251 francs, en sus des dépens, pour loyers échus; procès avec M"e Gérard, couturière, passage du Saumon, chez qui il avait logé pendant la Commune, et qui lui réclame 911 francs pour prix de sa pension, qu'elle obtient, plus les dommages-intérêts, qui font monter la somme à 1.2 11 francs. Courbet s'était désisté de la demande qu'il lui faisait de lui restituer des tableaux déposés chez elle (4 avril). Des ventes, en ce même mois, avaient contribué, aussi, à attirer l'attention sur lui : le Paysage d' Interlaken, adjugé 8.100 francs sur une mise à prix de 4.000 (vente S.); Un coin de V immensité (8.000), La Trombe 3.310 francs; les Grands Lévriers (4.500), provenant de la vente Everard.
Ses ennemis, d'ailleurs, n'avaient garde de l'oublier, n'attendant
que l'occasion favorable, qui ne tarda guère. Comme on le sait, à une élection partielle, qui eut lieu à Paris, le 27 avril, M. Barodet, radical, ancien maire de Lyon, patronné par Gambetta, fut élu contre M. de Rémusat, ministre des affaires étrangères, et ami personnel de M. Thiers. A la suite de cet échec, qui mettait en fâcheuse posture
L'affût.
le Président de la République lui-même, un ordre du jour de la droite, présenté par MM. Batbie, Krnoul et de Broglie, fut adopté par 360 voix contre 344. M. Thiers se démit aussitôt de ses fonctions : le maréchal de Mac-Mahon fut élu à sa place, le jour même, et le duc de Broglie, devint président du Conseil et ministre des affaires étrangères, le 24 mai.
Six jours après, l'Assemblée Nationale adoptait le projet de recons-
truction de la Colonne Vendôme. Le rapport de M. Ernoul concluait à ce qu'elle fut couronnée, comme autrefois, de la statue de Napoléon Ier. Un amendement fut déposé parles Bonapartistes, enjoignant au gouvernement de ne commencer cette reconstruction « qu'après en avoir obtenu l'autorisation par jugement contradictoire envers le sieur Courbet et ses complices. » Inacceptable dans sa forme, cet amendement fut accepté au fond, après chaude intervention de M. Rouher. M. de Thiéry, rédacteur au Pays, avait indiqué ce moyen d'impliquer Courbet : Celui-ci, disait-il, a été condamné in solidum comme complice de la destruction de la Colonne ; on peut le condamner in solidum aux frais de reconstruction ; son jugement ayant été rendu au criminel n'aura qu'à être visé par le Tribunal civil, qui ordonnera la reconstruction aux frais de Courbet. Comme on le voit, ses ennemis ne cachaient même pas leur jeu. La combinaison agréa à M. Magne, ministre des Finances, bonapartiste-ultra, qui, le 19 juin, fit pratiquer des saisies, au nom de l'État, sur tout ce que possédait l'artiste à Paris et à Ornans. Quatre jours avant, dans une lettre furibonde à son beau-frère et à sa belle-sœur, le maître leur enjoignait d'envoyer ses vieux tableaux au Dr Blondon à Besançon, et les siens à Morteau : il y en avait chez MM. Castagnary, Durand-Ruel, Georges Petit, Gaucher; ils devront être centralisés et expédiés par son ami. M. E. Cusenier, qui a sa pleine autorisation. Enfin, il annonce qu'il va bientôt quitter la France.
Des saisies nouvelles furent faites le 23 juin « entre les mains de divers débiteurs, détenteurs, acquéreurs ou cessionnaires de titres, deniers, valeurs, tableaux et autres objets à lui appartenant». Les tiers saisis furent MM. Durand-Ruel, la Banque de France, la Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée, celles du Nord, de l'Est et de l'Ouest, et MM. Reverdy et Bain. On défendit aux Compagnies de rien expédier pour le compte de Courbet, et au concierge de la rue Hautefeuille de rien laisser sortir de l'atelier. Enfin, l'État demanda au Tribunal civil par l'intermédiaire de la direction des Domaines, dont l'avocat était M. Victor Lefranc, de se prononcer sur la validité de ces mesures conservatoires, et de juger si Courbet est civilement responsable de la reconstruction de la Colonne. En attendant la décision à intervenir, le 23 juillet, le juge des référés rendit, le 12 juillet, une ordonnance nommant M. Quest, 90, boulevard Beaumarchais, séquestre de tout
ce qui avait été atteint par « les saisies comminatoires, et oppositions conduites au nom de l'État et de l'Administration des Domaines sur Gustave Courbet, et dont l'effet sera réservé aux mains dudit séquestre, avec pouvoirs de retirer le tout des mains de tous débiteurs ou détenteurs, nonobstant ces saisies,.., en effectuant versement ou remise de tous deniers, titres, tableaux et objets divers audit séquestre valablement libérés et déchargés, ce qui sera exécutoire par provision, nonobstant appel ». Courbet avait constitué pour avoué Me Charles Duval, et Me Lachaud pour avocat.
On peut imaginer le contre-coup de ces événements sur l'âme du maître, encore mal remis de toutes ses précédentes émotions. Ne se dissimulant point qu'il serait de nouveau condamné, qu'on lui infligerait la contrainte par corps, et qu'il reverrait les hideuses prisons, où il avait failli mourir, et où, cette fois, il mourrait sûrement, il se résolut à l'exil. Le dimanche, 20 juillet, il écrit à ses sœurs pour s'excuser de n'être pas allé les voir à Flagey, malgré tous ses désirs, « courant de Besançon à Ornans, faisant des actes de donation, pour sauvegarder le peu qui m'appartient, en votre faveur... Mon atelier et mes terrains sont hypothéqués; il n'y a que mes actions des chemins de fer du Midi, qui sont prises; cela m'est égal ; le principal est sauvé, les biens de ma mère aussi ». Il leur annonce qu'il dînera chez elles, à Flagey, mercredi, à midi, avec Marcel Ordinaire, avant de partir pour la Suisse.
Le même jour, il envoie un court billet à Mn,e Lydie Joliclerc, de Pontarlier : « Le moment du départ est arrivé; les tribulations s'avancent, et vont finir par l'exil. Si le Tribunal, comme tout le fait croire, me condamne à 250.000 francs, c'est une manière d'en finir avec moi. Il s'agit, maintenant, de sortir adroitement de France; car, après la condamnation, c'est cinq ans de prison, ou trente ans d'exil, si je ne paye pas. » Il lui demande donc de venir le chercher à La Vrine, en voiture fermée, qui les transportera, « d'un seul trait », de l'autre côté de la frontière.
Le programme s'exécuta de cette façon, « dans le secret le plus absolu », et sans accroc. Après les adieux qu'on imagine, le fugitif quitta son père et ses sœurs, le mercredi, 22 juillet, à deux heures; à cinq heures, il retrouvait ses amis tout émus, eux aussi, et, peu après, il arrivait aux Verrières, sur le sol hospitalier de la Suisse, pour y souffrir encore, et y mourir.
1873 : l'exil (23 juillet). — « bon port », a la tour de peilz,
PRÈS VEVEY. — LA VIE ET LES TRAVAUX DU PROSCRIT. — 1874 : REPRISE DU PROCÈS DE L'ÉTAT (19 JUIN); JUGEMENT (26). — 187:") : JUGEMENT DE LA COUR D' APPEL (6 AOUT). — 1877 : JUGEMENT FIXANT LA DETTE DE COURBET (24 MAI). — VENTE DE L'ATELIER SAISI (26 NOVEMBRE). — MALADIE ET MORT DE COURBET (31 DÉCEMBRE).
Courbet arriva, le lendemain. 23 juillet, à Xeuchàtel. avec Mmo Lydie Joliclerc et Marcel Ordinaire. « Nous sommes heureux comme dans un Paradis, affirme-t-il à ses parents, et en parfaite sécurité. » Il erra, d'abord, pourtant à l'aventure, en quête d'une demeure tranquille. On le vit aux Verrières, à Fleurier, dans le Val-de-Travcrs. comme jadis J.-J. Rousseau, à Lausanne et à Fribourg. Knfin. il se décide à rester sur les bords du lac de Genève, à Vevey. Mais cette ville, un peu internationale pourtant, ne lui fut d'abord pas favorable, excitée, sans doute, par Jominy. agent secret du gouvernement français. Le maître trouva enfin un refuge calme et pittoresque aux portes mêmes de Vevey, à La Tour de Peilz.
Ce joli bourg du canton de Vaud compte à peine 2.500 habitants, par moitié vignerons et rentiers, dont les coquettes maisons et villas se rangent sur les bords du Léman, au bas des vignes, le long de la route latérale. Il montre encore un vieux château à deux tours, démantelé au commencement du XVIIIe siècle, et qui renferme une collection d'armes anciennes, de tapisseries et de meubles. De belles fontaines d'eau fraîche et limpide, une magnifique promenade de tilleuls séculaires sur les remparts comblés, un temple monumental, dont la
tour contient les archives communales, et sous l'arcade duquel passe une rue, enfin le gai voisinage des vignobles donnent au village une physionomie originale et avenante.
Il logea, d'abord, chez le pasteur, un excellent homme très conciliant, mais qui faisait mauvaise chère. Aussi le quitta-t-il pour la cuisine du Café du Centre, dont le propriétaire, M. Budry, ancien boucher, retiré aujourd'hui à Vevey, devint son ami, et qui le protégea plus d'une fois, dans les premiers temps, contre l'animosité des Veveysans. Cette brasserie est au milieu de la ville ; on y voit encore la table ronde où Courbet s'attablait pour boire, la bière lui ayant été défendue, les petits vins blancs du cru, le Corsier, l'Ivorne, l'Étoile, le Dézaley, capiteux, quand on n'y prend garde, et dont l'abus ne contribue pas à améliorer le foie et les reins. Bon, charitable, bon enfant comme il était, le peintre ne tarda pas à être populaire à La Tour, qui le choya et s'en enorgueillit.
Charmé de cet accueil, il acheta bientôt une maison de pêcheurs du bord du lac qui avait servi d'auberge, autrefois, et dont l'enseigne portait : Bon Port. Il fit repeindre cette enseigne qui orna désormais la porte de derrière, sur la rue. La villa est une étroite maison à un étage, regardant le Léman par deux fenêtres, qui en occupent presque toute la largeur, garnies de balustrades, et formant balcon. Au rez-dechaussée, étaient un bûcher, la cuisine, la chambre à coucher de Courbet, sommairement meublée, et, en façade, l'atelier et le salon dans la même pièce. Il avait installé un musée de ses œuvres, et de quelques toiles provenant de la collection de M. de Planhol, au premier, derrière une chambre en saillie sur la rive, qui servait aussi de galerie, de salon et d'atelier, Courbet peignant partout, et ne s'astreignant jamais à travailler au même endroit. Par-devant, un appentis servit de refuge à un ménage marseillais, qui, quelque temps après, vint échouer auprès de lui : le mari, M. Morel, essayeur -poinçonneur, nommé directeur du Mont-de-Piété de Marseille par la Commune, avait été expulsé, puis remplacé par son frère, qui lui servait une petite pension. Il devint le rapin de Courbet, au même titre que Pata, arrivé lui aussi près de son ancien maître. Mn,e Morel s'occupa du ménage, fit la cuisine, et le peintre put prendre ses repas chez lui, quand Budry eût cédé son fonds. L'appentis a disparu depuis, et les vagues, par le gros temps, viennent battre d'énormes blocs
de rochers, garnis de lierres, sur les assises desquelles rosit la villa.
A côté de celle-çi, s'allonge et s'élargit un grand jardin, où des acacias et des platanes immenses arrondissent leurs branches pour faire des bosquets ombreux et frais. Courbet venait y contempler le magnifique panorama qui l'entourait. Derrière lui, au-dessus des vignes, la Dent de Jaman, les Rochers de Naye et de Caux dressent leurs arêtes, entre des pâturages et des forêts, dont la couleur sombre contraste avec la gaîté des pampres souriant sur les pentes blondes. Et, tout proche, les châteaux d'J lauteville, et de Blonay, étalent leurs beaux parcs où bruissent des cascades.
Devant sa villa, c'est, à droite, un refuge de pêcheurs par les gros temps, et un garage pour leurs petites barques, sous l'ombrage de tilleuls et de noyers touffus, entre la rive où les lavandières s'occupent de leur linge, et un gros mur faisant demi-cercle, et percé d'une porte. C'est le lac si varié de forme et de couleur : tantôt immobile et plat, tantôt bouleversé et rugueux, berçant ou ballotant les voiles latines, qui percent le ciel; tantôt bleu d'azur, turquoise, gris, blanc, suivant l'atmosphère, rosé à l'aurore, et se nuançant, au crépuscule, de toute la gamme de l'Alpenglùhn. C'est, tout au fond, à neuf kilomètres de la berge suisse, la masse bleutée, et enveloppée de vapeurs, presque à pic, ravinée et sinistre de la montagne savoisienne, avec le (irammont, que les Veveysans appellent la Chaumainy, la Dent du Vélan, le Pic de Borée, la Dent d'Oche, et, baignant presque dans les flots, ces villages clairs et charmants, dont le nom seul est une émotion : le Bouveret, Saint-Gingolphe et .Meillerie.
Quand il se penchait sur son balcon, Courbet apercevait, à droite, la ville de Vevey , où Jean -Jacques Rousseau situa la Nouvelle Hélùïse, et, au delà, les bourgs vignerons du Léman : Corseaux, Saint-Saphorin, Rivaz, Chexbres, Cully, Lutry, Pullv, jusqu'à Ouchy et Lausanne, devinés là-bas, dans la brume.
Le paysage du Haut-Lac, sur sa gauche, le retenait plus longtemps encore. Il aimait à voir le château de Chillon se refléter dans l'eau limpide avec ses toits violacés, et ses murs blanchâtres, tout petit sous la masse immense de rochers et d'arbres, qui s'élance pour mieux le dominer. Ou bien il contemplait la vallée du Rhône, entre Villeneuve et le Bouveret, et sa pensée remontait jusqu'à l'Aigle et Saint-Maurice, parmi ce Valais si pittoresque, (pue gardent, de chaque côté, non loin
de Martigny, la Dent du Midi et la Dent de Morcles. Et quand sa vue était rassasiée du sublime spectacle des neiges immaculées, il la ramenait sur la verdoyante prairie, où le fleuve expire, pour renaître bientôt, et dont la ligne très basse se pointe ici et là d'aulnes, de peupliers, de trembles et de saules.
De cette contrée admirable le grand peintre a interprété la beauté
« Bon Port » à La Tour de Peilz.
en de nombreuses toiles, dont beaucoup ne sont point indignes de ses paysages de Franche-Comté. Certes, l'artiste n'avait plus, comme autrefois, son entière liberté d'esprit, tourmenté qu'il était par les exigences d'un fisc insatiable; il lui manqua souvent aussi les points de comparaison, qui stimulent l'effort, et empêchent un tempérament de s'engourdir; enfin, sous le coup de ses préoccupations, il lui arriva de ne plus finir ses œuvres, et de s'en remettre pour cette délicate opération aux soins, inhabiles et inférieurs, de Pata et de Morel, qui empâ-
taient la fluidité de ses couleurs et les assombrissaient. Mais, à côté d'ouvrages inachevés ou gâtés, que d'autres où il a su faire passer toute son émotion devant cette nature, et toute la mélancolie de l'exil!
Dans le nombre, il convient de mentionner la Terrasse de Courbet, à la Tour de Peil\ (App. à M'" Courbet), avec les platanes verts
et le lac bleu; la Tour de Pcil^, à côté du vieux château (M.'" Courbet) ; Bon Port, avec des laveuses près d'une barque rouge, sous les arbres, devant le lac gris (M"° Courbet); plusieurs Études de Châtaigniers, exécutées près de sa villa. Il fit d'autres études d'arbres, Chênes et Châtaigniers en automne au Parc des Crêtes, à Clarens, chez Mr Arnaud de l'Ariège (M"c Courbet); on voit en cette dernière œuvre, deux pelouses abritées de châtaigniers vigoureux, que l'automne a jaunis, sous le ciel gris, au-dessus du gazon vert. Il peignit encore dans
les environs, au-dessus de Vevey, la Cascade d' Hauteville blanche et bleue, accompagnée de grands arbres verts (M"e Courbet); le Cèdre d' Hauteville, le Château de Beaulieu, près Lausanne ; et plusieurs Châteaux de Chillon, appartenant, entre autres, à la ville d'Ornans, à Mme Descombat, à M. Eugène Cusenier, etc.
Une belle Doit de J aman a été exposée en 1882. Le Soleil couchant dans le Valais (à M"e Courbet) est digne d'être remarqué, comme le Paysage des Alpes (à M. de Salverte), la Dent de J aman, sous bois (à M. Luquet), comme le Glacier (à M. Huber, de Sarreguemines).
Les vues du lac sont fort nombreuses. Ainsi : Au bord du lac, étude de chênes (à M. Paton); Régates sur le lac; et surtout : Tempête de neige sur le Léman, symphonie bleue du plus curieux effet ; le Fond du Lac, avec la Dent du Midi ; et Soleil couchant sur le lac ; l'eau est tranquille sous le soleil, qui va disparaître et l'illumine de rouge. Ce paysage, qui fait partie de la collection de M"e Courbet, comme les deux précédents, est surtout intéressant à voir à l'heure même qu'il interprète.
Il fit aussi quelques portraits, entre autres, celui de son père, en 1874 : il l'a représenté en buste, de trois quarts à gauche, dans un habit sombre, avec sa belle tête énergique, ses yeux vifs, et sa barbe blanche; c'est une œuvre d'un modelé supérieur, qui rappelle les meilleurs temps du peintre. Le Portrait de Roche fort (1876), dans une tonalité chaude, et lisse, a le tort d'alourdir la tête fine du pamphlétaire, qui ne se reconnut pas dans cette image, et refusa la toile, aujourd'hui chez M. Durand-Ruel.
Courbet se donne enfin, quelque distraction à reprendre l'ébauchoir et à sculpter un Emblème du lac de Genève : jolie tête de jeune femme, surmontée de mouettes aux ailes éployées ; et Y Helvetia, ou buste de la République Helvétique, aux mamelles puissantes, sur lesquelles repose la croix de la Confédération ; sa tête est fortement construite ; sa chevelure, relevée sur le front, vole au vent, sous le bonnet phrygien. Courbet en fit cadeau à la municipalité de la Tour de Peilz, qui en décora la fontaine du centre de la ville, où on peut la voir. On eût souhaité une femme moins virile, et dont l'aspect général eût été plus en rapport avec l'exiguïté et la modestie du pays. Telle quelle, elle plut cependant beaucoup; Courbet fit graver sur le socle : Hel-
vctia; Hommage à i hospitalité ; Tour de Pcil\; mai i8j$; et elle fut inaugurée en grande solennité. Le syndic lui écrivit le 29 mars : « Vous avez trouvé sur le sol de la Suisse un asile contre les orages des révolutions, et, en souvenir de l'hospitalité reçue, vous nous faites l'offre d'un buste à placer comme ornement sur la fontaine principale de la ville. Votre offre généreuse, nous l'acceptons avec reconnais-
La cascade J'Hautevillc.
sance. Nous apprécions le sentiment, pour nous doux et agréable, qui a dicté votre démarche, à savoir que sur les rives du Léman vous avez joui de la paix, vous avez appris à connaître nos institutions libérales, et vécu tranquille sous le drapeau de la liberté, qui vous a inspiré. Merci donc pour ce témoignage de votre affection pour nous, lequel nous est doublement précieux, puisqu'il est l'œuvre d'un grand artiste. Nous conserverons avec soin ce monument, qui dira à la postérité :
Un illustre exilé a trouvé ici le repos. » Courbet offrit une semblable Helvetia à Martigny, dans le Valais. Il en existe une troisième au musée de Besançon, qui l'a reçue de M"e Courbet, et une quatrième sur la place de l'Observatoire, à Meudon.
La vie de Courbet, à La Tour, était fort simple. Il se levait très tard, vers midi, allait faire une visite au Café du Centre, puis, revenait chez lui, et travaillait jusqu'au soir. Souvent, en été, il prenait un bain dans le lac, sous ses fenêtres, ou bien il péchait de sa terrasse en manches de chemises, abrité par un immense parapluie rouge. Après dîner, on le revoyait chez M. Budry, où il restait jusqu'à une heure très avancée de la nuit, causant avec les familiers, Pata, Morel, et Slomezinski, dit Slom, qui avait été condamné à mort, après la Commune, ou avec les passants : Cluseret, Rochefort, Razoua, des peintres suisses, comme Bocion, et M. Baud-Bovy, qui était devenu son élève, etc. Quand les règlements municipaux exigeaient la fin de ces agapes, la société sortait, non sans causer dans la rue quelque bruit dont les dormeurs finirent par ne plus s'inquiéter. Parfois, on sommait Courbet de monter sur la fontaine de la Liberté, et d'y « parler au peuple » , ce dont il s'acquittait avec de grands éclats de voix. Puis, par les belles nuits d'été, le peintre conviait ses amis à admirer de son balcon les montagnes valaisanes, qui se haussaient, en face, dans le clair de lune. Enfin, on se séparait, après le coup de l'étrier.
Quelquefois, les proscrits se réunissaient dans un chalet, du grand Hôtel de Vevey, où descendait parfois Thiers, chez Maurice Lachâtre, l'auteur des Crimes des Papes, ex-rédacteur du Journal officiel de la Commune , et qui travaillait au Mémorial de la Commune, avec Cluseret et Gambon ; il y habitait avec sa petite-fille, sous le nom de M. Lebrenn. C'était aussi, au bord du lac, chez Elisée Reclus, qui avait loué une petite maison, où il restait avec sa belle-sœur et sa fille, continuant sa Géographie Universelle, pour laquelle un excommandant des Fédérés, le graveur Rigollot, dessinait des cartes et des illustrations.
Courbet coupait, de temps à autre, l'uniformité de cette vie par des fugues à Genève, dans la Suisse française, surtout dans le canton de Fribourg, où on l'avait nommé membre de tous les cercles, ou en Suisse allemande ; ces fugues se prolongeaient parfois jusqu'à inquiéter ses amis ; il partait sans nul bagage, avec une. seule chemise de rechange dans un
journal, achetant, en route, le nécessaire, et l'abandonnant dans les hôtels, laissait son ménage en désarroi, ne donnait même pas d'adresse où l'on eût pu lui renvoyer sa correspondance, parfois chargée de sommes importantes, témoignant ainsi de son absolue insouciance du confort et de l'argent. Les itinéraires étaient plutôt fantaisistes : on le vit, certain jour, partir pour Genève, en passant par Thoune?
Il recevait, en dehors de ses amis, beaucoup de visites d'étrangers, qui s'introduisaient facilement chez lui sous prétexte de voir sa galerie de tableaux. Ainsi la marquise Olga de Tallenay, à laquelle il écrit que « sa beauté étonnante » a enchanté sa demeure, et la duchesse Colonna (Marcello), d'autres dames encore auxquelles « il appartient, dit-il, en un style apocalyptique, de rectifier la rationalité spéculative des hommes entre eux ». Les visiteurs versaient une rétribution de cinquante centimes dans une vieille boîte de cigares, placée sur la cheminée du premier étage, et où les pauvres diables, de passage à La Tour, prélevaient leur viatique pour continuer leur route.
Un Munichois, qui était accompagné d'une « dame amie de Bavière », a laissé un récit de sa visite d'une saveur toute spéciale. Reçus par Pata, ils montèrent un « escalier branlant », et se trouvèrent tout à coup devant trois cents tableaux, dont l'élève leur remit le catalogue manuscrit. Leur première impression fut celle de « l'affamé devant un buffet bien garni ». qui se trouve dans l' « embarras de richesse », ne sachant par où commencer. La seconde fut de la compassion à voir ces « deux petites chambres misérables et singulièrement basses, un peu plus de six pieds de haut, des tapis fendillés, un sale parquet en bois de sapin, des fenêtres basses, partant presque du plancher, empêchant de tous côtés l'entrée de la lumière, au point que malgré l'entre-croisement des rayons lumineux et les reflets du miroir des eaux du lac, aucun tableau ne pouvait se vanter d'un éclairage même passable; quant aux cadres...! » Ils admirèrent beaucoup Y Hclvétia, qu'ils croient avoir été faite pour commémorer l'hospitalité offerte par la Suisse à l'armée de liourbaki ; La copie de la Sorcière de Haarlem, la Mille Bobbede Franz liais, d'après le tableau de la galerie Suermondt, « suivi avec une fidélité d'esclave », et qui enthousiasma la bavaroise, peintre, elle aussi.
A ce moment, Courbet vint les rejoindre, les salua cordialement, et fut, pour eux « le plus aimable des cicérones », contrairement à
l'idée qu'ils s'étaient faite d'un « membre de la Commune. Dans son visage on ne voit aucune trace de fanatisme ni de passion, mais au contraire la plus irréprochable bonhomie, ainsi qu'un flegme des plus prononcés. « Le visiteur le décrit comme un homme assez corpulent, de taille moyenne, avec de longs cheveux gris, portant toute sa barbe, habillé sans aucune prétention à l'élégance. »
Il leur montra la Danaë couchée, ou la Femme nue de Munich, peinte en un jour, dans l'atelier de Kaulbach ; Robert le Diable sur la scène, qui leur parut incompréhensible ; ce qu'ils appellent Roméo et Juliette, et qui sont les Amants à la campagne ; la Dame Irlandaise, avec ses cheveux roux et défaits : « C'est un tableau parfait. Les chairs si fraîchement brassées, les bras et les mains si finement dessinés et modelés, la chevelure épaisse, quoique délicatement rendue, et même l'expression animée de la figure en font... un des tableaux les plus remarquables que j'aie vus... Ce portrait est peint avec sollicitude. Auprès des autres, il semble même léché ; l'artiste prétend l'avoir également terminé en un jour. » Auprès était une Branche de cerisier anglais, en fleurs, d'un merveilleux coloris, laissant « deviner le parfum », d'une grande hardiesse, « offrant toutes les nuances imaginables » ; un Parterre d' héliotropes, avec, au fond, la Dent du Midi, commandé par une Vaudoise.
Ce furent aussi la Rage (ou le Désespoir}, « une tête qui serait réellement à sa place dans la maison de fous de Kaulbach » ; une Somnambule, sous l'influence du magnétisme ; le Portrait de Courbet derrière les grilles de Sainte-Pélagie. Un autre Portrait de Courbet {Courbet à la ceinture de cuir, ou Y Homme blessé ou le Courbet de Besançon datant de ses jeunes années), « est tout à fait dans le style des anciens maîtres ; c'est le plus admirable et le plus pur des clairs-obscurs que j'aie vus... Cette peinture offre une telle chaleur, une telle satiété de teintes, une telle énergie dans les contours, que je restai longtemps à contempler ce tableau, et ce n'est qu'alors que je sentis en moi et que je compris comment Courbet était arrivé à la célébrité. Je fus amené à me rappeler Rembrandt, et donnai un libre cours à mon admiration, mais le maître m'apprit que la méthode, qu'il avait suivie dans cette peinture, se rapprochait plutôt de l'Ecole espagnole, entre autres de Vélasquez. »
Le Bavarois ne trouva pas de son goût la plupart des nouveaux
paysages de Courbet, inspirés du Haut- Lac, de Chillon, d'Hauteville, des villages du Jorat, qui lui paraissent plutôt des tours de force de symphonie bleue que des images exactes de la rive suisse. Comme il s'étonnait de voir tant de paysages commencés ou terminés depuis peu, le peintre s'exclama qu'il y avait là plus de nécessité que de vertu. « Ils m'ont pris tout ce que je possédais pour reconstruire la Colonne ; par suite, il me faut travailler pour vivre. » Il ajouta que les Allemands en étaient cause, ayant excité les Français à reconstruire la Colonne, par la hâte qu'ils ont mise à élever, à Berlin, un monument commémoratif de leur victoire. De même, la galerie d'anciennes peintures lui parut être de second, et même de troisième ordre. Mais il gardera toujours un souvenir admiratif pour les autres œuvres du peintre, pour son « urbanité, sa naïveté enfantine, et sa bonhomie », et, c'est le cœur plein de reconnaissance que les deux visiteurs serrèrent la main du maître, à la porte de son petit jardin.
Edgar Monteil, qui visita souvent Courbet, donne quelques détails qui complètent ce récit. Devant le Blessé à mort, et son autre Portrait à vingt-deux ans, Courbet lui dit :
— Tant que je n'ai pas eu fait ces deux toiles-là, j'ai douté de moi ; mais, après cela, j'ai dit : je suis peintre.
L'ami de Courbet mentionne aussi un Invalide, auquel le peintre tenait beaucoup. « C'était son chef-d'œuvre dans l'horreur que cette tête, rabougrie, tordue, infecte, de médaillé du père-Lachaise, au milieu de laquelle brille un œil vif, malin encore ! »
Ainsi la vie du maître à La Tour eût été, sinon très agréable, rien ne pouvant compenser l'exil, au moins supportable, si la persécution du fisc et des partis politiques n'avait empoisonné son existence, en la lancinant sans répit. En prévision du procès en responsabilité, qui devait se juger au milieu de 1874, Castagnary avait demandé à Courbet de rédiger un mémoire, présentant sa défense, et que l'on distribuerait aux juges, comme la loi le permet au civil. Le 21 décembre 1873, il lui annonce qu'il l'a reçu, mais un peu tard; il y a beaucoup à ajouter, beaucoup à retrancher ; Duval, l'avoué de Courbet, et lui, le corrigeront sur épreuve, et le lui renverront ; en même temps, il le prie de lui adresser un paysage du lac de Genève, « qui me prouve que votre pinceau est toujours le plus vaillant, et que vous songez à vos amis ». Un Château de Chillon.
à l'automne, un peu sombre, le remercia des services qu'il rendait.
C'est en juin 1874, bien plus qu'au procès de Versailles, que les ennemis de Courbet triomphèrent. L'État ayant demandé au tribunal civil de la Seine de valider les saisies qu'il avait pratiquées chez des tiers, et de consacrer le principe de la responsabilité du peintre en le condamnant à des dommages-intérêts à donner par état, le procès commença le 19 juin à la première Chambre, sous la présidence de M. Aubépin.
Mp Victor Lefranc, avocat de l'administration des Domaines, réédite la vieille accusation contre Courbet, en rappelant sa proposition du 14 septembre 1870, dont le décret du 12 avril reproduit les termes essentiels ; nommé membre de la Commune, le 20, le peintre en réclame l'exécution le 27, bien qu'il le nie. Le Conseil de guerre l'a puni de sa « stupide vanité » ; le tribunal lui fera réparer le dommage à lui seul, les complices « n'offrant pas prise à une action civile en ce moment » ; mais Courbet sera libre de réagir contre eux. Les articles 10, 51 et 55 du Code pénal, 1382 et 1383 du Code civil sont applicables en l'espèce. La condamnation sera une sauvegarde pour l'avenir.
Me Lachaud réplique en montrant ce qu'il y a d'odieux à rendre son client « seul responsable d'un acte lamentable et honteux auquel il est étranger... C'est ainsi qu'on donne satisfaction à ces colères brutales et insensées qu'un pouvoir fort et équitable devrait savoir mépriser ». Courbet n'a été membre de la Commune, que pour ne point être entravé dans la conservation de nos musées, à laquelle il s'était dévoué corps et âme ; il n'a pas voulu détruire la Colonne, mais la déboulonner, et en transporter les bas-reliefs aux Invalides ; les esprits sérieux et réfléchis, sous le coup des événements, avaient exprimé des idées analogues ; il n'a même pas fait partie de la commission chargée d'exécuter le décret, car on savait qu'il répugnait à une destruction totale. On l'attaque donc pour une faute qu'il n'a pas commise, et on laisse tranquille les vrais coupables. Certes, il n'est pas illégal de le poursuivre seul, puisque, aux termes de l'article 55 du Code pénal, il est permis au créancier de choisir parmi ses débiteurs tous solidaires envers lui ; mais l'État ne comprenait pas que l'application de ce droit rigoureux peut parfois présenter la plus grande iniquité.
Après une courte réplique de M. Lefranc, une autre de Lachaud.
M. Dubois, avocat de la République, après avoir montré que l'article 55 est formel, et que le tribunal n'a pas à examiner une question défait, conclut à l'admission delà demande des Domaines, et le tribunal renvoie à huitaine pour prononcer son jugement.
Le 24 juin, le Times publiait une longue lettre de Félix Pyat, où celui-ci protestait contre l'argumentation de M. Victor Lefranc, l'exministre, devenu l'avocat du ministère, prétendant que Courbet était l'auteur du décret de la Commune, puisque celui-ci reproduisait les motifs de sa pétition. Or, le décret ne contient aucun considérant artistique, base cependant de la pétition. Quant à la responsabilité de la destruction, il la revendique « légitimement », et fait cette déclaration, « aussi spontanée que sincère », en faveur d'un grand peintre qu'on veut ruiner, après avoir voulu le tuer.
Cette déclaration, si nette, n'eut pas plus d'effet sur l'esprit des juges du tribunal civil, que celle qu'avait fait entendre Paschal Grousset , au Conseil de guerre de Versailles, et qu'il fit passer avec commentaires dans sa lettre à Castagnary du 7 avril 1H7S. A l'audience du 26 juin, le jugement reconnaît Courbet complice de la destruction de la Colonne, « par abus d'autorité ». annule comme ne contenant pas une évaluation provisoire de la créance, les oppositions formées à la requête du préfet de la Seine, et qui avaient été faites les i<j et 23 juin, 8 et 31 juillet 187;, ; valide celles pratiquées, le i(> avril 1 S 7 4 . à la requête du préfet du Doubs et du préfet de la Seine, régulières en la forme et justes au fond; condamne Courbet à payer à L'État, entre les mains du directeur des Domaines du département de la Seine, des dommages intérêts, à fixer /><//• état, et pour assurer l'exécution de cette condamnation, déclare bonnes et valables les oppositions formées, le 16 juillet 1 S 7 3 , par le préfet du Doubs, entre les mains de Régis Courbet, celles du 16 avril 1874. à la requête du préfet de la Seine, entre les mains de Durand-Ruel. de la Banque de France, des Compagnies de Lyon, de l'Est, du Nord et de l'Ouest, de Reverdy et de Bain En conséquence, toutes les sommes ou valeurs dont les tiers saisis se reconnaîtront ou seront jugés débiteurs, seront versées à l'Etat entre les mains du directeur des domaines du département de la Seine, en déduction ou jusqu'à due concurrence de sa créance, telle qu'elle sera déterminée, en principal, intérêts et trais Le jugement devra être exécuté provisoirement, sans caution : le
préfet de la Seine était condamné aux dépens de ses oppositions des 19 et 23 juin, 8 et 31 juillet 1873, et des dénonciations et contre-dénonciations, qui en ont été la suite, et Courbet au surplus des dépens.
Le 3 juillet, Castagnary annonce à Courbet qu'il partira jeudi pour aller le voir en Suisse. Il n'est plus possible de déménager l'atelier de la rue Hautefeuille et les autres dépôts de Courbet, car tout est sous scellés, et saisi.
Il semble que ce procès ne compromit en rien la vogue du peintre, puisque, en janvier 1875, un Chevreuil fut vendu 5.300 francs ; le 20 avril, Une des demoiselles des bords de la Seine, première pensée du tableau, fut adjugée 5.600 francs, la Roche d'Ornans, 3.950, la Femme couchée, 2.010, à la vente Hoschedé. Dans la préface du catalogue, Ernest Chesneau admire beaucoup la Femme couchée, étude pour la Femme au perroquet, et dont « la tête, la poitrine, le ventre, sont modelés sans artifices d'oppositions ni de contrastes, dans la lumière diffuse également répartie sur l'ensemble des chairs, par reflets pénétrant dans les demi-teintes et dans les ombres, qui demeurent ainsi légères et transparentes » , et plus encore , la Demoiselle des bords de la Seine, au chapeau de paille ; l'ombre de celui-ci « se découpe avec une fluidité incomparable sur le haut du visage, réservant toutes les vigueurs de la coloration et les solidités de la technique pour le reste de la figure. « On voyait encore à la même vente le Dormoir au bord de la mer ; la Forêt en automne, gravée par H. Saffrey ; la Grotte humide, gravée par H. Toussaint; la Dormeuse, gravée par Lucien Berthault ; une Vue de Franche- Comté ; une Trombe sur la côte ; le Ruisseau de Plaisir-Fontaine, et une Clairière.
Le 14 février 1875, Castagnary apprend à Courbet qu'il vient d'être élu au Conseil municipal. Il lui demande s'il est vrai que Rochefort ait refusé son portrait.
— Est-ce possible ? Renseignez-moi là-dessus, je vous prie.
Le fait était exact. L'œuvre resta dans la galerie du peintre, où la vit Monteil :
— Bonté ! s'écria ce dernier ; l'avez-vous fait horrible ! mais il n'est pas comme ça !
— Rochefort ? Vous ne l'avez donc jamais vu ?... Il n'a qu'une chose de belle, sa mâchoire. Il a des dents de cheval, cet animal-là !
Castagnary écrit à Courbet le 9 mars qu'il vient de recevoir une lettre de Baud-Bovy, où celui-ci lui dit « qu'il est revenu gris de la Tour de Peilz, non de ce qu'il avait bu, mais de ce que vous lui aviez fait voir: portraits, marines, le Blesse, etc. ». Le 11, il lui mande qu'il peut rentrer en France jusqu'au jugement, qui ne sera guère
Les Châtaigniers Ju parc des Crêtes.
rendu que dans six mois; le préfet de police le permet, mais à condition que le peintre ne fasse pas de bruit. Un mois après, le 11 avril, il l'avertit qu'un inconnu, qui donne son adresse : poste restante, s'offre contre 2.500 francs à faire rentrer Courbet en possession de seize tableaux, qui lui ont été volés.
D'autres lettres du critique se rapportent sans doute à cette affaire. Avec M. Baudry, il est allé voir chez un marchand de la rue Le
Pelletier, nommé Poupin, une Fan me nue « assise dans un paysage, les pieds trempant dans l'eau. La chemise blanche revient sur son bras gauche, qui s'accroche à une branche d'arbre, et derrière elle passent deux bouts de galon rouge. C'est très beau. Ce qui m'a surpris, c'est la date de 1845. Je ne savais pas qu'à ce moment vous eussiez déjà fait des femmes nues; et celle-ci, comme facture et comme style, se rapproche beaucoup des Baigneuses, qui sont de 1852. Si, comme je le pense, ce tableau est authentique, voulez-vous bien le confirmer, car Baudry a des vues sur lui. Le marchand en demande 5.000 ».
Ailleurs, dans un magasin, rue Neuve-Saint-Augustin, il a vu, « O surprise! Madame Grégoire, à qui on avait délicatement coupé la tète, et qu'on a rentoilée depuis. Mais la trace de la décollation n'est pas encore bouchée. Baudry en a demandé le prix. Le propriétaire, qui n'est pas le marchand, en demande 2.000. Acôté Y Homme blessé, non pas l'original, je crois, mais une répétition. Elle a été roulée et a aussi souffert; à vendre pour 3.000;... la Dame qui prend du thé sur une terrasse, avec un lévrier, un beau paysage à l'entour... : 1.500 francs. Enfin, une toile que je ne connaissais pas : Trots femmes nues, dont une rousse, à droite, a le mouvement de cheveux de la petite anglaise rapportée de Trouville. Celle-ci est inachevée. Mais le tableau est de toute beauté... : 4.000 francs. » Ces quatre tableaux étaient-ils parmi ceux qui ont été volés, passage du Saumon? Que faire? Faut-il faire poursuivre par Duval? Une lettre subséquente annonce que les deux amis ont bien mené l'afaire : le propriétaire était un encadreur de bonne foi, qui les avait payés 2.500 francs. Ils sont maintenant chez Baudry, à Saintes; mais on n'a pu empêcher les indiscrétions, et les autres recéleurs ont dû prendre leurs précautions.
La mort de sa sœur aînée, Zélie, jette Courbet dans un profond désespoir. « J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps, écrit-il à sa sœur Juliette, ma pauvre Zélie, qui n'a jamais eu d'autre plaisir dans sa vie que de faire plaisir aux autres, et de les servir. Quelle triste existence cette pauvre sœur a eue, et sans se plaindre, toujours malade, toujours courageuse, toujours aimable; notre charmante sœur nous restera toujours gravée dans la mémoire, ainsi que notre mère, exactement comme si elles étaient vivantes ». Pourquoi leur autre
sœur est-elle d'un caractère si différent, et lui crée-t-elle tant d'ennuis ?
Le 6 août intervint le jugement de la Cour d'appel, à la suite de l'appel interjeté par Courbet contre celui du 26 juin 1874, rendu par le Tribunal civil. Conformément aux conclusions de l'avocat général Ilémar, après plaidoieries de M" Lachaud pour Courbet, et de Me Victor Lefranc pour l'État, la première chambre, présidée par ML. Larombière, premier président, adoptant les motifs des premiers juges, confirma purement et simplement leur sentence. Par cette décision, le président du Tribunal civil de la Seine n'avait plus qu'à attendre l'état des frais qu'a entraînés la reconstruction de la Colonne, et à les faire recouvrer par tous les moyens et voies de droit sur les biens du peintre. Mais la fixation de ces frais nécessitait une nouvelle action judiciaire. On ne savait point encore, au juste, à combien ils s'élèveraient, à telles enseignes que M. Charles Duval, avoué de ir" instance. 189, rue Saint-Ilonoré, à Paris, écrivait à Courbet, le 19 novembre, qu'ils s'élèveraient peut-être à 4 ou 500.000 francs. En attendant, l'administration des Domaines fait opposition au partage des biens dépendant de la succession de M"'e Courbet mère et de M"e Zélie. « Gagner du temps, attendre les élections, attendre la chambre nouvelle, l'an prochain, voilà toute notre diplomatie, le but de tous nos efforts ».
Les élections du commencement de 1876 apportèrent à Courbet une lueur d'espoir. Le 30 janvier, la droite n'obtint qu'une faible majorité au Sénat; et, à la Chambre, 363 députés composèrent uni' majorité républicaine compacte et forte. Le peintre se prit à espérer que l'amnistie viendrait mettre un terme à la persécution fiscale. Malheureusement, les partis conservateurs s'entendirent pour faire machine en arrière, sous prétexte de rétablir l'Ordre moral ; et la persécution recommença, le ministère des travaux publics, section des bâtiments civils, retardant à plaisir la fixation des frais de reconstruction, comme pour mieux retourner le poignard dans la plaie. Le gouvernement ne perdait, d'ailleurs, aucune occasion de manifester son ressentiment, faisant condamner, par exemple, à cent francs d'amende, en mars, M. Poncet, miroitier, rue Oberkampf, pour avoir exposé à sa vitrine une photographie du Retour de lo Conférence.
Courbet veut, en mars, écrire une lettre au Sénat; Castagnarv l'en déconseille, car le moment n'est pas propice. Il s'obstine, envoie
le brouillon à son ami, qui lui répond que la lettre est mauvaise, inopportune et incomplète : elle oublie le point capital, à savoir que le vote de la destruction a eu lieu le 12, quatre jours avant l'élection de Courbet à la Commune ; que la persécution contre lui est due à l'Ordre moral, et que celui-ci ayant été condamné par les élections, son œuvre doit être arrêtée. L'amnistie est refusée. Des pensées sombres hantent l'âme du maître; « il faut songer à faire nos testaments », écrit-il à sa sœur Juliette.
Cependant, il lutte toujours. Le 29 août, il envoie une longue lettre à M. le comte d'Ideville, à Boulogne-sur-Seine, où, tout en le remerciant d'un article flatteur, que ce diplomate venait d'écrire sur lui, il proteste contre son opinion sur le déboulonnement de la Colonne, et réunit en un faisceau toutes les preuves de son innocence en vue de sa « réhabilitation », avec une force, une constance, une bonne volonté de convaincre vraiment touchantes.
En novembre, le juge des référés eût à s'occuper du tableau des Demoiselles de village, qui décorait, en 1867, le château de Nades, dans l'Allier ; la veuve du duc de Morny l'avait alors prêté à Courbet pour son Exposition privée; n'étant pas rentré depuis lors au bercail, il avait été séquestré avec d'autres tableaux de Courbet, et déposé dans les magasins du mobilier de l'État, courant risque de s'y détériorer. Mme de Morny, devenue duchesse de Sesto, protesta contre cette mainmise administrative, et le marquis de La Valette, ancien ambassadeur, et ancien ministre de l'Intérieur, tuteur datif de ses enfants, assigna le directeur des Domaines et Courbet pour voir dire que ce tableau serait restitué à la succession de Morny, sur le vu de la grosse de l'ordonnance à intervenir. Le Président déclara qu'il y avait là une question de propriété dont il ne lui appartenait pas de connaître, et qu'il n'y avait lieu à référé. Le tableau a été rendu depuis, et vendu en Amérique, il en existe une préparation ou étude à Bruxelles, chez M. Cardon. Ces études sont assez fréquentes dans l'œuvre du maître; parfois même elles semblent des tableaux définitifs. Comme il dessinait peu au crayon, elles sont souvent au pinceau.
Le 24 décembre, Courbet envoie à son père, et à sa sœur Juliette, ses souhaits de bonne année en une lettre, où l'on sent une grande amertume : a Je suis toujours en pourparlers avec le gouvernement... Quand on est dans le malheur, personne n'ose plus s'occuper de vous.
Tous les hommes de France que je connais, tous mes amis, personne ne bouge plus, et chacun tremble comme la feuille. Tous ces gens mendient la République. Mon ami, Jules Simon, qui est président des ministres, est celui qui fera le moins pour moi.... J'écris toute la journée à l'un et à l'autre; c'est insignifiant. Jourde et Castagnary, rédacteurs au Siècle, me disent que je puis rester en France, mais pas à Paris; comme c'est rassurant! Une fois en prison, avec des gens comme cela, je ne pourrais plus en sortir... J'ai offert un concordat au gouvernement, c'est-à-dire payer tant par an; nous allons voir... »
Cependant, cette année 1876 se termina par quelque joie. Le 31 décembre, à minuit, on inaugura, en grande solennité, le buste de la Liberté, offert par le maître à la ville de Martigny, dans le Valais. La musique et des porteurs de torches s'étaient groupés en deux cercles concentriques autour du monument, et les mortiers et les feux d'artifice firent l'intermède des morceaux. Après quoi, sur la proposition d'un citoyen, la Marseillaise fut entonnée par toute l'assistance en l'honneur de Courbet.
Brève satisfaction. Son père l'ayant pressé de revenir en France, le peintre, lui reproche, le H janvier 1877, son insistance. Ce serait aller au-devant de cinq ans de prison. Les gendarmes arrêtent, à la frontière, surtout à Pontarlier, les gens qui lui ressemblent. L'autre jour, à La Chaux-de-Fonds, des amis, pour s'amuser, l'ont prié de passer le Doubs, et d'atterrir sur la rive française; c'était un jeu dangereux, car le lendemain, les gendarmes français ont prévenu leurs collègues suisses qu'ils avaient un mandat d'amener contre lui, et qu'il ne se hasarde pas une deuxième fois. Il lui taut donc rester en Suisse jusqu'à nouvel ordre, à moins de tout compromettre, et quel que soit son désir de retourner à Ornans.
Ce même jour, il écrit à son avoué, M. Duval, pour protester contre le chiffre de 300.000 francs, auquel on parle d'élever le prix de la reconstruction; le travail vaut tout au plus 140.000. Le fumier a, en effet, préservé les bas-reliefs de la mutilation; et les rondelles de pierres de l'intérieur ont été peu endommagées. La fonte du bronze de la colonne a été faite dans des moulages en plâtre, à ciel ouvert; tous les panneaux en spirale étaient en matrices dans les caves du Louvre; il n'a pas voulu les livrer à la Commune, et a proposé, au contraire, de les porter aux Invalides.
Comme on parlait de plus en plus de la transaction à intervenir entre l'État et lui, il s'avise, tout d'un coup, que l'accepter serait se donner un démenti à lui-même, en se reconnaissant coupable, faire un acte de « malhonnête homme », pour la première fois de sa vie; car il est sûr, d'avance, la vie étant courte, de ne jamais pouvoir remplir jusqu'au bout tous ses engagements, et permettre au gouvernement de spéculer sur l'art, ce qui ne s'est jamais vu. Et il griffonne vite ces idées en un brouillon de lettre destinée, sans doute, à son avoué. A peine a-t-il fini, qu'il pense au pays qu'il ne reverra jamais plus, en agissant de cette façon, et, les larmes aux yeux, sans doute, il cache cette minute dans ses papiers. Elle ne fut pas transcrite...
Durant ce temps, Castagnary agissait auprès de Jules Simon, « bonne nature, au fond, mais n'osant prendre d'initiative », qui conseilla d'en référer à Léon Say, lequel se montra assez résistant; alors, il eut recours à Gambetta. On arrivera à un arrangement, qui pourra s'améliorer, si la République se consolide.
Le procès en fixation des frais revint, en janvier, devant la première chambre civile. Les mémoires déposés montaient à 323,090 fr. 68 c. Me Lachaud demanda qu'ils fussent examinés par un expert choisi par son client, les travaux n'ayant pas été mis en adjudication, et plusieurs chiffres paraissant exagérés. Me Victor Lefranc, avocat du Domaine, considéra, au contraire, ces mémoires comme réguliers. Le Tribunal décida qu'un débat au fond était nécessaire pour juger le mérite de ces critiques, et remit la cause à quinzaine.
C'est le vendredi, 24 mai, à la ire chambre du Tribunal civil de la Seine, présidée par M. Aubépin, que le jugement définitif fut enfin rendu. Il y était dit que la créance due par Courbet à l'État se montait à 323,091 fr. 68 c, dont, par application de l'article 1244 du Code civil, Courbet pourra s'acquitter « par annuités de 10.000 francs, composées de deux échéances semestrielles, datant du icr juillet 1877, pour le premier paiement de 5.000 francs avoir lieu le ier janvier 1878; les annuités produisant intérêt à 5 p. 100 en cas de retard, et le tout exigible un mois après un commandement resté infructueux ». Mainlevée était faite des diverses saisies-arrêts et autres mesures conservatoires déjà pratiquées, à l'exception de celles relatives aux objets, titres, deniers ou valeurs, qui se trouvent entre les mains du Domaine, et entre les mains du séquestre nommé aux biens de Courbet. Le Tri-
bunal ordonnait enfin l'exécution provisoire du jugement, et condamnait Courbet aux dépens.
« Cet ignoble procès est enfin terminé », mande-t-il à son père, le 17 mai ». Il a hâte de revenir; mais il lui faut achever des neiges commencées, des tableaux pour l'Exposition universelle, aller chercher son passe-port à Genève, mettre de l'ordre dans sa maison, tout étant en désarroi; « Je ne sais où donner de la tête; je n'y suis plus; je perds le fil;... je n'ai plus d'activité maintenant... Prenez patience, je vous en prie ». On voit qu'il pense à participer à l'Exposition Universelle de 1878, où Castagnary conseille d'envoyer le Hallali du Cerf, la Sieste, la Mer Orageuse, la Falaise d'Etretat, des fruits, un portrait, un Puits Noir, éliminant le Mendiant, car, pour cette rentrée, il faut du distingué : « le Mendiant, c'est de la peinture pour vous et moi; mais ça fait gueuler le public; or, il ne faut pas que le public gueule ». La notice, signée, doit être envoyée avant le ier juin. Castagnary la fit parvenir, en temps voulu, sous pli chargé, à l'administration. La commission se réunit, en juillet, sous la présidence du marquis de Chennevières. D'après le correspondant du Sémaphore de Marseille, l'admission de Courbet fut vivement combattue par Paul de Saint-Victor, et défendue par le peintre Henner, qui s'écria :
— Monsieur, parmi les hommes, qui sont des peintres, il n'y a et il ne peut y avoir qu'une opinion. Si dix seulement devaient figurer à l'Exposition, M. Courbet serait l'un de ces dix.
L'admission fut votée sur cette vigoureuse réplique.
En juin, un jugement en référé obligea M. Durand-Ruel à livrera l'administration des Domaines, suivant les stipulations du jugement du 4 mai 1877, deux toiles de Courbet : Chevalet Chien, et le Portrait de Proudhon, dont la saisie-arrêt a été validée dès le 26 juin 1874, et qui n'avaient été laissées chez lui que dans la crainte que la poussière les abimât au dépôt du mobilier de l'État.
Le peintre suivait d'une attention inquiète les événements de France. Castagnary le rassure: la Chambre rentre demain, 16 juin; le Sénat la dissoudra sans doute ; mais il a la presque certitude que le pays renverra les mêmes députés; la démission du maréchal devra suivre, « et nous aurons gagné à cette frasque des ducs d'abréger de plusieurs années la période de fondation de la République ». Aussi conseille-t-il à son ami d'attendre l'issue de cette aventure avant de
rentrer en France, et de ne pas envoyer de tableaux jusqu'à nouvel ordre, car ils pourraient être saisis aussitôt, en cas de non payement de la première annuité. Courbet s'y résout, et demande à ses parents de venir le voir, par lettre du i°' juillet, car on arrête tout le monde à la frontière : « Ce sont les curés qui font leur coup d'État, pour gouverner le monde par la bêtise. C'est égal, malgré leurs menées et la sottise des paysans, je crois, comme tout le monde intelligent et libre des villes, que nous aurons la République dans trois mois. Tâchez un peu de mettre les gens de nos campagnes dans cet esprit d'honnêteté. Ce sont ces scélérats, qui ont détruit toute mon existence ».
Les lettres témoignent que son état de santé s'altère de plus en plus. « J'ai le cerveau tellement fatigué, que pour répondre à une lettre, c'est un effort énorme; j'ai plus de cent lettres d'affaires importantes, auxquellesje n'ai pas répondu». En août, invité par le gouvernement au tir cantonal de Genève, il s'est heurté contre une porte d'hôtel, et il a un genou enflé. Il travaille peu; les chaleurs sont excessives. Le 15 septembre, il annonce à sa sœur qu'il est guéri. Mais il s'inquiète des objets qu'on a saisis dans son atelier d'Ornans, et il désire, en tous cas, que son avoué, Me Fumey, de Besançon, fasse opposition à la vente d'un tilbury, qu'il a inventé, et qui « est une œuvre d'art industriel en voie d'exécution. C'est un outil; c'est comme si on me prenait un tableau commencé. Je perdrais d'une façon comme de l'autre le bénéfice de l'invention ». Sa correspondance est pleine de préoccupations de ce genre, qui l'énervaient, à propos d'objets sans aucune importance.
Rien ne montre mieux avec quel peu de propos il se faisait du mauvais sang que l'inventaire de la maison d'Ornans, qu'il demande à M. Fumey de dresser, le 1" octobre. Les œuvres : Portraits de Zélie, de Juliette, Courbet au Chien noir; La Grotte de Plaisir-Fontaine \ la Grotte de Nans-sous-Sainte-A une source du Lison), etc , ne l'intéressent pas beaucoup plus qu'une couverture orientale à pompons de laine, un pistolet Remington, des caisses de livres sur l'Agriculture et la Faune, des pipes et porte-cigares, une commode Louis XV. une glace, un fauteuil en velours noisette, ses vins de Capri. Marsala, Greco, qui sont dans la cave ou dans un vieux plancher, une lampe avec réflecteur, le Panthéon du XIX* siècle, un bain de pieds en cuivre bosselé, une quantité de photographies de femmes nues, deux couverts en ruoltz, trois vitrines de papillons et insectes du Brésil, des chenets
Louis XIII en fer, une robe de chambre, etc. Il se tracasse à leur sujet, il souffre de leur disparition, il ferait tout pour qu'on les retrouvât, gaspillant ainsi pour des bagatelles le peu de temps qu'il lui reste à vivre, ne montrant à aucun instant cette sérénité d'âme, dont s'auréole souvent la fin d'un artiste.
Cependant, son hydropisie augmentant sans cesse, il se décida à aller suivre le traitement d'un médecin charlatan de la Chaux-de- Fonds, un empirique italien, du nom de Guerrieri, qui promettait de le guérir par les bains de vapeur. Il partit, le 8 octobre, de la Tour-de- Peilz. et arriva dans la maison de Santé, 36 A, rue Fritz-Courvoisier, où une enseigne avertissait qu'on trouvait la « guérison radicale de tous les rhumatismes en général, arthrites aiguës, etc. », de même que sur les papiers à lettre de l'établissement. Le lendemain, Courbet écrivit à Morel qu'il venait de prendre son premier bain dans une boîte, et que son traitement durerait douze jours. On sue et on dort, dit-il ; pas de remède, ce qui est un grand point; le régime est très doux : du lait, du bouillon, etc. Le peintre était encore en cette maison le 1 1 novembre, jour où Guerrieri mande à M1" Courbet que l'état général est bien amélioré ; la digestion se fait facilement ; le sommeil est rétabli ; il ne reste plus que l'enflure des jambes et du ventre, qui persiste toujours un peu ; pour la faire disparaître, il faudrait quatre « vessicatoires » (sic), mais Courbet n'aime pas à en entendre parler. Tous les jours, il sort, dans l'après-midi, avec des amis, et ne s'en trouve que mieux.
La vérité est que son état ne s'améliorait nullement, et qu'on le décida bientôt à quitter cette maison de charlatan, Castagnary le lui avait aussi conseillé, le 19 novembre, le suppliant de venir se faire soigner à Paris, à la maison Dubois, « car il lui faut des médecins sérieux et des soins attentifs... Quant à votre sécurité personnelle, je n'en parle même pas, puisque vous avez le droit de rentrer en France, et de vous établir où bon vous semble. J'espère que nos graves complications politiques se dénoueront pacifiquement ; mais, en fût-il autrement, on ne s'est jamais occupé d'un homme malade dans un hôpital. Ainsi donc, croyez-moi et venez ; le plus tôt possible sera le meilleur ».
Castagnary faisait allusion aux agissements du ministère du 16 mai, qui inquiétaient beaucoup aussi Courbet. On sait que le ministère De Broglie-de-Fourtou avait succédé au ministère Jules Simon, à la suite
d'une lettre cassante de Mac-Mahon, adressée par lui, à cette date, au président du conseil. Le 22 juin, le Sénat votait la dissolution de la Chambre des députés. Mais les élections du 14 octobre renvoyèrent une majorité républicaine de 120 voix, qui, le 15 novembre, nomma une commission chargée de rechercher les abus de pouvoir commis depuis le 16 mai. Le ministère de Broglie ne pouvait plus rester aux affaires. Les bonapartistes empêchèrent le président de se soumettre ou de se démettre, comme le voulait Gambetta, et, le 23 novembre, une doublure du précédent ministère, le cabinet de Rochebouët lui succéda jusqu'au 13 décembre, date où Mac-Mahon redevint un président constitutionnel en appelant aux affaires le ministère républicain Dufaure, qui termina la crise.
Courbet ne suivit pas l'avis de Castagnary, mais, se rendant compte de l'inefficacité de son traitement, il se réfugia, le 23 novembre, chez un de ses amis de la Chaux-de-Fonds, M Fritz-Fberhard, qui appela auprès de lui le Dr Buchser. Celui-ci avait déjà vu Courbet une dizaine de jours auparavant, dans son bain de vapeur, et il avait constaté un léger bruit dans le cœur, une atrophie et cirrhose du foie, et l'œdème des extrémités inférieures. Il écrit à M. Eberhard le résultat de sa deuxième visite, afin qu'on fasse venir au plus tôt. pour une consultation, un ami de Courbet, habitant Besançon, le D' Blondon ; c'est que la maladie du peintre est « excessivement grave... L'ascite a augmenté pendant son séjour dans les bains ; car, en arrivant à Chauxde-Fonds, la plus grande circonférence de l'abdomen était de 132 centimètres, et, avant-hier, je trouvais 1 46. .. L'appétit se perd toujours davantage; la sécrétion de l'urine est minime, très chargée ; l'amaigrissement fait des progrès rapidement, et, chose singulière, le malade croit qu'il va bien mieux. Le pouls était aujourd'hui à 99, la respiration 22 p. m... »
C'est sur ces entrefaites terribles, et, comme pour donner le coup de grâce au maître, qu'eut lieu, le lundi 26 novembre. Hôtel Drouot. salle 9. la vente des tableaux, meubles et objets d'art saisis à la requête du directeur des Domaines, par le ministère de M" Duranton, commissaire-priseur des Domaines, assisté de M. Durand-Kuel. expert L'exposition publique avait eu lieu la veille, de une heure à cinq heures.
Cette vente fut un scandale, tant pour le moment choisi, que pour la précipitation avec laquelle elle fut faite, et la cruauté fiscale dont
elle témoigna. La petite salle regorgeait de curieux plus que d'amateurs. Les meubles produisirent une somme ridicule : une console, 75 francs, un bonheur du jour, 285, une pendule, 62, deux flambeaux de bronze, 36, un mannequin, 68. Il vaut mieux ne pas parler du reste : rouet de la Fileuse endormie, prie-Dieu en noyer, chaises et tabourets dépareillés, chevalets, lots de cadres, de châssis et de clichés, de garde-robe, de literie et débarras.
Dans les peintures, les numéros 11, 12, 13 : Etude d'homme; Étude de femme; Intérieur de Pompéï sont précédés de la mention : Inconnu. Or, c'étaient des toiles qu'un compatriote de Courbet, le capitaine Laviron, avait déposées dans son atelier, en 1849, au moment de partir pour Rome, où il fut tué d'une balle française. Elles étaient enroulées autour d'un bois, que les employés du Domaine, lors de la saisie, n'avaient déroulé qu'à moitié, pour les cataloguer en hâte, au petit bonheur.
Le Cheval et le Chien, le seul disputé, fut adjugé 2.600 francs à M. Hecht, ami de Gambetta ; « c'est vraiment une belle chose, écrit Castagnary à Courbet, le 28 novembre ; il a beaucoup gagné » ; La Famille de Proudhon (1.500 francs), la Femme au chat qui pelote (i.i5ofrancs),àM. Hubert Debrousse, directeur politique de la Presse ; Paysages avec figures (1.100 francs), gros arbres avec deux figures couchées au pied ; les Anglaises à une fenêtre (970 francs), à M. Baudry ; Dessous de bois (900) ; Tête de femme et fleurs (490), « c'est la tête qui semble guillotinée par le cadre, avec un bouquet de dahlias» ; la Vague (600), à M. Barbedienne ; « c'est une petite marine. Pata, avec qui je la regardais, hier, la trouvait fort belle » ; la Danse, ébauche, « femmes qui dansent dans un paysage, c'est un faux Courbet » (290) ; Portrait de Pierre Dupont (395). Les frais défalqués, qu'a-t-il bien pu rester à la rapace administration des Domaines ? En transmettant ce maigre résultat, Castagnary insiste encore pour que le maître revienne vite à Paris. « Faites donc encore un effort, avant que ce froid augmente... Je crois que revenir ici vous enlèvera la moitié de votre mal tout de suite. » Il n'était déjà plus temps.
Désespéré par ces mauvaises nouvelles, torturé par la maladie, doutant sans doute de la guérison, après ce traitement lamentable, Courbet se décide à retourner à la Tour, le 1" décembre. Son hydropisie
avait tellement augmenté qu'on dut mander un wagon spécial à la direction du Jura-Simplon, à Berne, et dont la porte, s 'ouvrant à deux battants, put seule lui donner passage.
Le Dr Blondon, qui ne tarda pas à arriver, reconnut, en consultation avec un vieux médecin de Vevey, le D" Farvagnie, qu'une ponction était nécessaire ; elle fut faite à 5 centimètres au-dessus de l'épine iliaque gauche, et vingt litres de liquide ascétique s'écoulèrent. Courbet en éprouva un soulagement subit, mais pour une demijournée seulement; après quoi, le ventre revint à sa forme démesurée. Il manda alors auprès de lui, le 18 décembre, le D' Collin, de Paris, premier aide-opérateur du Dr Péan.
C'est à ce moment qu'Edgar Monteil le revit, très maigre avec un abdomen énorme.
— Mon pauvre ami, lui dit le peintre, en faisant allusion à leur rencontre de Versailles, vous êtes destiné à me voir dans de vilains états... Le 16 mai m'a achevé.
Il se tenait alors dans son salon, où il avait fait mettre son lit de fer, afin de voir le lac ; et il s'écriait parfois :
— Si je pouvais y nager, seulement cinq minutes, je serais guéri !
Avec sa tète amaigrie, ses lèvres pâles, son nez mince, il ressemblait alors à son Portrait an chien noir; « ses yeux seuls n'avaient plus leur éclat, et la cornée avait une légère teinte ictérique. » Sans cesse, il parlait du lac, qui, de sa fenêtre, ressemblait à la mer. beau comme elle, d'un joli ruisseau, qui coulait en face, sous les châtaigniers, à Saint-Gingolphe, sur la rive française, et du parc d'Hauteville, au-dessus de Vevey.
--Ce pays est beau. Il y a une eau superbe, des montagnes admirables, des torrents, un tas de petits coins que les habitants ne soupçonnent même pas, la cascade d'I lauteville, qui est une des plus jolies choses qu'on puisse voir. En allant vers Dubochet, on trouve des châtaigniers qui ont 3 mètres de circonférence. On est tranquille ici, sûrement plus qu'à Ornans et en France. Pas d'église, pas de cloches, on fait ce qu'on veut...
Par soubresauts, ses préoccupations d'argent le reprenaient. Pourrait-il payer, le 1" janvier, sa première demi-annuité de 5.000 francs ? Le 18, il fait écrire à M. Fumey de demander un délai au directeur des Domaines, et même à M. de Marcère, se plaignant que l'État ait
fait vendre ses « outils », ses « instruments de travail », et accepté l'idée de le faire payer des redevances pendant trente-trois années, alors que lui, Courbet, ne saurait répondre de sa personne pour un an. « Je suis très malade », ajoute- t-il de sa main, au bas de cette lettre. Cependant, une dernière satisfaction lui était venue à la nouvelle que le ministère de Rochebouët avait sombré, et que la République était définitivement fondée. La veille de cette chute, le 12 décembre, il avait écrit à Castagnary : « On rougirait, à l'étranger, d'être Français, si l'on n'avait l'ardente conviction que le dernier mot appartiendra au droit et à la justice. »
Le 20 décembre, le Dr Farvagnie pratique une deuxième ponction, qui fait évacuer vingt litres d'eau; le 23, d'une écriture tremblante et inquiète, il griffonne ces quelques lignes à sa famille, ses dernières sans doute : « Soyez absolument sans inquiétude, et restez bien tranquilles au chaud, si possible, à Flagey. Je vais payer les 5.000 francs au gouvernement, qui ne veut rien entendre là-dessus. J'ai chargé Fumey et Blondon de ces négociations, ainsi que Castagnary. Je n'ai plus la tête à toutes ces sottises. J'en ai assez depuis cinq ans. Je vous embrasse de cœur. »
Le Dr Collin arriva le 24, non sans que Courbet eût bien parlementé avec ses deux médecins, craignant, à tort, leur susceptibilité. Le nouveau venu le trouva dans sa chambre à coucher, où il y avait un poêle en faïence blanche, surmonté de la Liberté, un canapé, le lit de fer, et une console entre les fenêtres. Aussitôt il diagnostiqua une cirrhose du foie. Effrayé du peu de résistance qu'offrait le peintre à la suite du traitement de Chaux-de-Fonds, qui lui avait enlevé toutes ses forces, il réclama l'assistance de Péan. Le malade ne voulut point en entendre parler.
Son état devint vite désespéré. Le médecin l'écrivit au père du maître, qui se hâta de venir par les neiges du Jura. Des réfugiés, Slomezinski, dit Slom, et Monteil, surtout, tenaient compagnie au moribond, qui, avec une sorte de rage, s'accrochant à ce qu'il croyait son unique moyen de salut, prenait des bains jusqu'à épuisement, se faisant essuyer le front, mouillé de sueur, avec de l'eau glacée
Le 28, son œil était hagard, et sa parole chancelante, comme l'a noté le Dr Collin dans une lettre à Camille Lemonnier, parue depuis chez Lemerre en un ouvrage sur Courbet orné d'eaux-fortes, dont
l'une, due au médecin lui-même, représente Bon Port. Le hoquet ne tarda pas à le secouer. Il avait encore sa lucidité d'esprit, et refusa de recevoir le curé de Vevey. Le lendemain, 30, dans une conversation avec Monteil et son père, il confondit, « lui qui avait si bonne mémoire et une intelligence si lucide », la guerre d'Italie avec la guerre de Crimée.
La Terrasse «Je « Bon Port ».
— Restez donc, Monteil, dit-il, comme le journaliste se lovait. Vous avez bien le temps !
— C'est que le médecin m'a recommandé de ne pas trop rester avec vous, pour ne pas vous fatiguer.
— Ah !... Au revoir, donc, à demain !
— A demain, bonne nuit !
Au crépuscule, son œil était caverneux, sa bouche sèche ; il soupira : — ■ Je pense que je ne passerai pas la nuit.
Il s'endormit à huit heures, sous l'influence d'une injection de morphine. Deux heures après, il se réveille, tombe en somnolence, puis dans le coma. Son agonie commença vers cinq heures du matin, et à six heures et demie survenait la mort, calme, douce, reposante, après tant d'orages, comme en témoigne le masque pris sur sa figure par un réfugié, Louis Niquet.
La douleur du père fut terrible ; il s'effondra sur un canapé, et n'en bougea guère, indifférent désormais à tout ce qui se passait. Même l'arrivée de sa fille, Juliette, qui accourait, sans être prévenue, dans son pressentiment de la catastrophe, ne réussit pas à le faire sortir de sa prostration.
M. Ansermet, notaire, officier de l'état civil, rédigea l'acte mortuaire : « Le trente-un décembre mil huit cent soixante-dix-sept, à
six heures avant midi, est décédé, à la Tour de Peilz, de , suivant
certificat médical, Courbet Jean-Désiré-Gustave, artiste peintre, fils de Eléonor-Régis-Jean-Joseph-Stanislas, et de Suzanne-Silvie, née Oudot, célibataire, de Ornans, département du Doubs, France, domicilié à La Tour de Peilz, religion catholique, né le 10 juin 1819, sur la déclaration du père du défunt, Régis Courbet. Confirmé après lecture faite, Courbet. L'officier de l'état civil, G. Ansermet, not. Communiqué au département de justice. »
L'enterrement fut ajourné jusqu'au 3 janvier. Enfin, une consultation de médecins ayant eu lieu, on autorisa l'inhumation. Courbet fut enseveli dans un double cercueil de chêne et de plomb, afin qu'il fût possible de l'exhumer, plus tard pour le ramener en France; il fut exposé, dans cet espoir, dans la morgue du cimetière de la Tour de Peilz, où un cortège considérable le conduisit.
La plupart des gens du village en faisaient partie, et, au premier rang, les pauvres, à qui il avait recommandé qu'on distribuât une somme d'argent. Il était arrivé beaucoup de monde aussi de La Chauxde-Fonds, Fribourg, Lausanne, Genève, où le peintre comptait de nombreux amis. Les proscrits n'avaient eu garde de manquer à rendre à l'un des leurs les derniers devoirs ; on voyait Henri Rochefort, Arthur Arnould, Razoua, Paul Pia, Alavoine, Gambon, Clémence, Verneau, Avrial, Morel, Edgar Monteil, Roselli-Mollet, Legrandet, Kahn, Jon-
kowski, Guérin, secrétaire d'Elisée Reclus retenu au lit par la maladie.
Henri Rochefort s'avança, pâle d'émotion, et murmura : « L'ami que nous accompagnons à la dernière demeure, l'ami Courbet, si j'ose lui appliquer cette dénomination familière, qu'autorisait sa quasipaternelle bonhomie, a usé sa vie dans la lutte. Depuis le jour où il saisit son premier pinceau jusqu'à la minute où la maladie paralysa sa main, il a combattu, il a... »
La voix de l'orateur sombra dans son chagrin, et il dut se retirer, pleurant à grosses larmes.
Ensuite, le D'Blondon, sur le désir de la famille, remercia la Suisse de son hospitalité.
Arthur Arnould dit adieu au nom de la Commune, dont il avait fait aussi partie, et rappela les poursuites iniques dirigées contre Courbet par le fisc pour la démolition de la Colonne Vendôme, proposée avant lui par Ernest Picard, « qui lui, n'a été ni poursuivi, ni même taxé de responsabilité. » Enfin, Edgar Mon teil parla pour l'art et les artistes :
« Il me semble, messieurs, que nous ne pouvons pas
nous séparer sans dire un adieu au grand peintre que nous venons de perdre. Je me suis quelquefois occupé de critique d'art ; qu'il me soit donc permis, à ce titre, de dire au nom des artistes, au nom des critiques d'art, au nom de l'art même un suprême adieu à celui qui est là, dans ce cercueil, et qui est certainement, c'est ma conviction profonde, le plus grand peintre des temps modernes. »
Quelque temps après, attendant des circonstances plus favorables pour le transfert du corps à Ornans, le père de Courbet acquit une concession dans le cimetière de La Tour, et fit inhumer son fils. Un bloc
Le Père de Courbet (1874).
de granit, avec un médaillon en marbre blanc, où on lit cette seule inscription : Gustave Courbet, marque la place où le maître repose; des lierres fournis la tapissent de verdure, et elle s'abrite sous des arbres funéraires. Peut-être la terre suisse gardera-t-elle toujours cette dépouille; peut-être celle-ci viendra-t-elle, un jour, retrouver le dur roc de Franche-Comté, au-dessus d'Ornans et de la Loue, en cette Roche Founèche, sous les sapins de laquelle le maître aimait à venir contempler et peindre son humble, et désormais illustre vallée.